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Croquis Laotiens : Fiancés et mariés

Croquis Laotiens : Fiancés et mariés
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    Croquis Laotiens : Fiancés et mariés

    Un beau jour parents du jeune homme et parents de la jeune fille vinrent me demander de marier les deux « délinquants ». J'en suis toujours dès lors qu'ils se veulent. « Fort bien, dis-je, je verrai. Seulement... le jeune homme est encore païen et la jeune fille est Chrétienne!» « Oh ! Mais, Père, il sait ! Il sait son catéchisme! Il sait ses prières ! Il sait tout ! » « Tant mieux, certes ce n'en sera que plus vite fait ! Mais... tout de même... arriver depuis trois mois à peine... en pleine saison des rizières... où donc a-t-il appris tout cela ? Je ne l'ai jamais vu au catéchisme avec les autres... » « Il a appris au long des jours (oh ! La vérité vraie... de Marseille... et autres pays tièdes !) Chez un tel » « A la bonne heure! Mais... envoyez-le moi tout de même ! »

    1. L'office du B. Schaeffler a des antiennes propres au Magnificat et au Benedictus et des Hymnes spéciales : Inclytum fratrem celebremus una... Jam nec ingentis satis est laboris. Nous donnons intégralement l'Oraison : Beati martyris tui Augustini nos, Domine, praeclara fidei exempla in tuo servitio ita confirment ; ut fideles usque ad mortem inveniri mereanzur. Per D. N. J. C.
    2. Aujourd'hui à Bosserville.

    Monsieur « Si » (= riche en couleurs) m'arriva. Je l'interrogeai. Bien sûr qu'il avait un ardent (?) désir d'être chrétien et bon chrétien encore! Sans cela... serait-il venu ici ? Encore plus sûr qu'il voulait de son libre choix Mademoiselle Van-di (= jour faste) comme légitime épouse... « Quel âge as-tu ? Tu me sembles bien jeune ? « L'an dernier, à pareille époque, j'avais 16 ans ». « Si bien que, cette année, vu l'époque, tu aurais... 17 ans ? » «C'est comme dit le Père! » « Voyons un peu ce que tu sais de catéchisme et de prières ».
    L'interrogatoire commença... Mon type se montra d'une largeur de vue impressionnante et me fit d'énormes concessions. « Combien y a-t-il de Dieux ? » «Beaucoup. Tellement qu'on ne peut les compter! » « Tu es d'une générosité déconcertante! Va compter les soleils et retiens bien ceci : autant il y a de soleils, autant il ya de Dieux : voilà pour t'apprendre à compter ! » « Ah! Oui ! J'oubliais ! Un! Un seul Dieu ! Qui a fait le Ciel et la terre, et les Anges et les hommes et tout ce qui existe ! » « C'est mieux déjà. En attendant, viens me trouver tous les jours et quand je reviendrai, le mois prochain, on verra ».
    Il vint, faisant preuve d'une bonne volonté incontestable et fort méritoire. Evidemment il était alléché par l'espoir du gros lot. Petit à petit, la lumière se fit. Sa bonne volonté aidant, quelque chrétien, féru de science et de patience, lui rabâchant les formules, il finit par devenir un virtuose. Il dut « boire du lait » le jour où je lui dis: « Tu peux être baptisé. Et si ta fiancée sait aussi bien que toi, ce sera pour cette semaine ». Je fis venir Mademoiselle « Jour faste » pour son examen. Pour le coup, elle m'étonna. Non seulement Véronique savait « ad ungem » la lettre du catéchisme, mais elle me donnait, à toute requête, des explications qui me faisaient voir qu'elle comprenait l'esprit du catéchisme et ses applications morales pour une conduite vraiment chrétienne.
    On fixa le jour du mariage. Le fiancé reçut au baptême le nom de Joseph. Le mariage célébré, ils vinrent saluer le missionnaire. La noce arriva à la queue leu leu, suivant l'ancestrale coutume. Le marié d'abord, abrité sous un parapluie chinois tenu par un ami. La mariée ensuite, loin derrière, sous un parapluie de même nationalité et d'identique fabrication, lequel est tenu par une amie. Il pleut donc ? Non pas ; mais c'est pour leur faire honneur... Viennent ensuite les parents, les invités, les curieux, portant les présents : viandes, bananes, eau-de-vie de riz, arec et bétel, cigarettes... Je déploie sur la vérandah ma plus belle natte sur laquelle prennent place les jouvenceaux. Tout le monde salue en joignant les mains, les portant au front, et inclinant le buste bien planté sur la base. Ils sont là, assis à la tailleur, mastiquant leurs chiques, et crachant rouge dans les interstices des planches: ils attendent que le Père ait goûté aux présents. C'est vite fait : une gorgée d'eau-de-vie de riz... (Oh ! Mirabelle de Lorraine ! Oh ! Armagnac d'ailleurs !! Oh ! Fine champagne... de partout !!!) Bouteille et verre passent aux mains des assistants qui finissent, buvant l'un après l'autre dans le même verre, sans le rincer, bien sûr. Il m'est rendu festonné... Il y gagne... en beauté (?). Il y aurait 10, 20 bouteilles que tout y passerait ! C'est la rubrique laotienne, suivant leur proverbe : bat mi, kin hai mot, bat ot, ot hai tai. «Tant qu'il y en a, on engloutit ; quand on manque de tout, on supporte jusqu'à ce que la mort s'ensuive ». L'héroïsme dans sa simplicité, quoi! Puis le Père donne quelques conseils. Comme on n'est pas à l'église, ils n'ont pas à être enfermés dans des formulés austères. Or, le Père a remarqué que jamais, au grand jamais, le marié ne daigne sourire. La mariée, par contre, elle rit toujours ! Monsieur « Si » a dû naître un jour néfaste (Van hai) ; car il ne rit jamais! Sa femme rit toujours... Puisqu'il a pris « Jour faste » (Van di), ils seront heureux, j'espère ! Tout le monde rit, sauf... lui !
    Je leur donne une belle image du Sacré Coeur, toute enluminée et dorée... Une dernière bénédiction qu'ils reçoivent inclinés, et... ils s'en vont pour parcourir l'existence, traînant à deux le char familial...
    Je leur ai souhaité, au nom de la Sainte Eglise, de voir jusqu'à la 3e et 4e génération : ils peuvent les voir, et au delà, vu qu'à eux deux, ils ne font que 34 ans. Ça me changeait du jour où j'unis un couple qui faisait 143 ans : 75 et 68. Ils durent les Béotiens ! Se séparer au bout de 2 mois ; chacun il avait l'expérience! Voulant commander et aucun ne prétendant céder !
    « Si jeunesse savait ! Si vieillesse pouvait ! »
    Ils l'avaient fait mentir, le proverbe !

    ***

    Ils ne mouraient pas tous...

    Depuis trois mois, sévit sur un de mes villages une épidémie déconcertante. Espèce de rougeole qui se complique ou de broncho-pneumonie ou de maladie d'entrailles et se termine par la mort. La mort sans phrase, mais pas sans cris. Car le Laotien même chrétien, et surtout néo-chrétien se croit obligé de pousser des cris affreux, sans doute pour bien persuader le défaillant qu'il est regretté au delà de toute expression ; il n'y a plus que les cris de bête blessée qui peuvent lui exprimer et encore! L'immensité de la douleur.
    J'ai essayé d'enrayer l'épidémie par les quelques produits pharmaceutiques à ma disposition. Sur certain ça réussit ; sur d'autres, rien n'y fait. C'est au petit bonheur la chance. Les Esculapes nationaux dont un précédent article vous a fait connaître les ressources avouent n'y rien comprendre...
    Des 12 mois précédents, 7 morts en tout. Et voilà qu'en 3 mois, j'en suis au 27e enterrement. Les enfants y sont pour 22. La dernière en date 8 ans n'a pas fait long feu. La grand'mère arrive en ouragan. « Vite, Père, venez voir ma petite-fille! » Je me précipite. A peine au tiers du chemin, j entends des cris sauvages. « Ça y est, Père, elle est morte! » Halète la vieille.
    En arrivant, je trouve le père serrant son enfant contre lui et hurlant sa douleur : « O petite! Pourquoi t'en aller ? J'aurais vendu une vache pour t'acheter des gâteaux!! » Je risque une absolution sous condition... Les cris redoublent... La mère s'en mêle... Un petit frère, effrayé, fait chorus... Et ces lamentations farouches, faites d'une voix blanche, sur un mode suraigu, ont quelque chose qui vous glace. J'essaie de consoler les parents : « Votre petite est près du Bon Dieu... Elle est aussi plus près de vous que jamais... Elle comprend tout maintenant... Elle prie pour vous. Vous la reverrez. Pourquoi pleurer, puisqu'elle est heureuse? Vous regrettez son bonheur ? »
    Derrière moi, la grand'mère baptisée cette année dit : « Pourra-t-on rester ici, puisqu'on y meurt ainsi ! ».Voilà le bout de l'oreille païenne ! Combien de villages ont été ainsi abandonnés parce que le « phi » (le « génie ») faisait mourir ses habitants ? Le père reprend : « J'ai de la peine, mais je ne suis pas désespéré, Père! Seulement ce qui me révolte, c'est de voir que ma petite s'en est allée parce qu'un « phi pob » (homme au mauvais oeil) est venu hier ici ».
    La veille, en effet, était arrivée au village, pour y voir des parents et pour chercher à s'y établir, un païen d'un village lointain... On le dit « phi pob ». Et les Laotiens croient dur comme fer au « mauvais oeil » et à cette catégorie de gens qui portent malheur.
    J'en ai admis quelques-uns, cette année, d'accord avec mes chrétiens, qui, par pitié, consentaient à les recevoir dans le village. Leur histoire est banale et navrante. Un beau jour, quelqu'un a la fièvre. Dans son délire, il lui arrive de prononcer le nom de telle personne. Le cas n'est même pas rare où, un roublard, par envie, jalousie ou esprit de vengeance, prononce, exprès, le nom de son ennemi. Ça suffit! Toute la parenté, et bientôt tout le village, font bloc. On va signifier à cette personne qu'elle est « phi pob » et qu'elle « mange » son prochain... Vous croyez que l'inculpé va hausser les épaules ? Sourire de pitié ? Ne pas s'en faire? Erreur! Il ne discute même pas! Il ramasse son saint frusquine et émigre ailleurs. « Mais il n'a qu'à laisser dire et rester chez lui! C'est un imbécile ! » Imbécile, oui. Mais prudent aussi ! Car s'il reste chez lui, il va être brimé. On lui lancera avec intention de l'atteindre des bouts de bois sur sa maison, ou au travers des cloisons : c'est la persécution continuelle. Et s'il s'obstine, on le tuera : une flèche empoisonnée est vite décochée sans bruit et tue sûrement.
    Je raisonnerai donc mon homme. « Ta petite était déjà malade. Beaucoup sont morts... C'est une épidémie. Comment veux-tu qu'à distance et sans même connaître ton enfant, cet étranger vienne le « manger »? Comment peux-tu croire qu'un homme ait une telle puissance, sans même s'en rendre compte ? » « Je n'y crois pas plus que vous, Père, mais tout le monde le désigne et on vient de le chasser! » Il se calma. Convaincu ? Que non pas ! Mais par politesse, il se tut. Et je reste bien persuadé qu'il croit que sa fille vivrait encore sans la malencontreuse visite de l'étranger ayant le « mauvais oeil ».
    Que de choses contre lesquelles il nous faut lutter sans trêve ni merci! Ah ! Qu'elle est épaisse la couche d'ignorance et de superstitions, qu'il est dur et stupide l'esclavage que fait peser sur eux le diable depuis des siècles et des siècles ! Au baptême, nos chrétiens l'ont répudié. Mais les coutumes ancestrales sont tellement ancrées chez eux, que la mauvaise herbe repousse toujours et que, sans cesse, il faut sarcler...
    Chers lecteurs, une prière pour nos Laotiens ! Qu'elle obtienne la lumière pour leurs ténèbres, la force pour leur faiblesse, la constance pour leur versatilité...
    Et j'ajoute : une prière pour leurs Missionnaires, pour renforcer leur patience et les préserver du découragement...
    Ah ! Si vous saviez de quel poids la VÉRITÉ vous a délivré et combien le Bon Dieu vous a aimé!
    Un Missionnaire du Laos.

    1928/235-239
    235-239
    Laos
    1928
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