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Corée : Une tournée de plus...

CORÉE Une tournée de plus... Par le P. Cadars Missionnaire apostolique. Une fois de plus, je viens de parcourir mon nouveau district de plaine, accroché par un coin, comme un drap de lit, aux abruptes montagnes de Toitjai.
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    CORÉE

    Une tournée de plus...

    Par le P. Cadars
    Missionnaire apostolique.

    Une fois de plus, je viens de parcourir mon nouveau district de plaine, accroché par un coin, comme un drap de lit, aux abruptes montagnes de Toitjai.
    J'ai promené ma soutane maculée de boue par les sentiers et les chemins, au milieu des villages chrétiens et païens, me cachant parfois pour laisser passer une chaise de jeune mariée, ou quelque riche coréen tout habillé en soie, afin de ne pas faire mépriser ma personne. J'avais honte, non de la pauvreté, à laquelle nous sommes habitués, mais de la saleté. Durant ces randonnées il nous est souvent difficile d'être propres.
    En effet, il nous faut prendre tant de choses pour les chrétiens, qu'il nous reste peu de place pour nos effets. Voyez plutôt: tout ce qui est nécessaire pour dire la messe, sauf l'autel ; encore serait-on bien aise quelquefois d'avoir pu l'emporter; des livres de doctrine : évangiles, apologies de la religion, catéchismes, tracts de propagande, trop heureux d'en avoir; des chapelets, des croix, des calendriers religieux, de grandes et de petites images, des médailles, des registres, le Directoire de la Mission, si précieux. Il nous faut bien aussi un bréviaire, même un livre de méditation, car il arrive que de notre tête fatiguée, de notre coeur rempli des misères qu'on respire et remue, il ne sort aucune pensée, aucun sentiment qu'on puisse offrir à Notre Seigneur, ne serait-ce qu'avant ou après la messe. Pour empêcher que tout ça ballotte, on intercale par ci par là, quand le servant est un peu débrouillard, un mouchoir, une chemise, une paire de chaussettes. On cale le tout avec une soutane de rechange et une couverture coréenne. L'ensemble ne doit, avec la caisse ou le panier, ne faire que deux petites charges, que porteront aisément les deux chrétiens venus au devant du Père.
    Pourquoi faire ainsi le marchand ambulant d'objets religieux, direz-vous? Où voulez-vous que les chrétiens se les procurent? Ce sont eux qui nous supplient de les leur porter ainsi à domicile. La casse, les déchets, les pertes de tout genre, sont... non pas pour eux, cela va sans dire.
    Chaque année, nous partons ainsi une première fois, au commencement de l'hiver, quand les laboureurs ont à peu près fini de rentrer les récoltes, et une seconde fois après les grands froids, avant que les travaux du printemps aient commencé. Pour les missionnaires qui ont environ 3.000 chrétiens dispersés par groupes de 40 ou de 30, ou même moins, la première tournée est à peine finie qu'il faut se préparer à la seconde. Ils passent presque tout l'hiver à besogner, trop heureux s'ils peuvent avoir fini pour les fêtes de Pâques et souffler une quinzaine avant la retraite, qui nous réunit autour de notre évêque que nous ne pouvons guère voir le reste de l'année.
    Tous les départs ne se ressemblent pas, non plus que les rentrées. Cette fois-ci j'ai pris le train pour commencer ma tournée par la partie la plus lointaine de mon district. En entrant dans le wagon, je rencontrai un pasteur américain, rasé comme un oeuf, en toilette élégante qui sentait une main féminine. Nous descendîmes à la même gare et chacun de nous alla au travail de la semence, lui, de l'ivraie, moi, du bon grain. Aux anges à faire le tri un jour.
    Chaque fois, je pars, persuadé « qu'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve», que tout est à redécouvrir, à refaire. Non pas que le missionnaire passe comme les bateaux qui sillonnent la mer, sans y laisser de trace. Mais la vie morale ne se fige pas plus que la vie physique. Les changements, bons ou mauvais, n'y cessent pas. Telle âme qu'on avait laissée en fleur a pris un air de flétrissure. Telle autre, qu'on eût cru incapable, sans miracle, de briser ses chaînes, l'a fait tout de même.
    Ce côte à côte perpétuel de beauté et de laideur morales fait une variété, pas toujours agréable, mais dont s'accommode fort bien l'inconstance de notre admiration, à qui il faut toujours du nouveau, n'en fût-il plus au monde.
    Les choses matérielles changent moins. Ce sont toujours les mêmes sentiers, si accueillants au pied quand ils sont secs, mais impraticables à la moindre pluie ; toujours les mêmes maisons de terre couvertes de chaume, aux chambres surchauffées, sous le parquet de terre battue.
    Quant aux figures, c'est un renouveau perpétuel. Les Coréens ne peuvent pas rester en place bien longtemps. Peu d'entre eux possèdent des terres et une maison convenable. Aussi, que la récolte soit mauvaise, que le petit commerce n'aille pas, et les voilà, chargés de hardes et d'ustensiles de ménage, à courir les chemins pour chercher un endroit meilleur, sur la foi des racontars. De ce point de vue-là, il n'y a aucune différence entre païens et chrétiens, sauf que ceux-ci quand ils ont souci de leur âme, vont se grouper le plus possible dans un village où il y a des leurs. Ainsi, c'est un va-et-vient perpétuel d'un district à l'autre, et ce n'est pas un mince travail que de tenir à jour son registre d'âmes. Et puis, ici comme partout, les vieux sont poussés en avant par ceux d'âge mûr que la jeunesse talonne, suivie elle-même par l'enfance joyeuse, et le fleuve de vie roule sans cesse des flots nouveaux vers la mort.
    Quand on arrive dans la cour de la maison de réunion et qu'on voit les chrétiens rangés à droite et à gauche, pour saluer le Père, tous à la fois, ce qu'on remarque d'abord, ce sont les absents. Telles figures, moins communes que les autres, donnaient à ce groupe une physionomie propre. Elles ont disparu, et l'oeil surpris ne sait ou se reposer. La surprise continue lorsque des jeunes gens, avec leur gros toupet, viennent vous saluer de nouveau, à part. La dernière fois ils avaient la natte dans le dos, toute molle d'huile de ricin, et cette natte, on la leur secouait paternellement, quand ils ne savaient pas le catéchisme. Maintenant, ce sont des hommes, et de beaux hommes. Ces jeunes femmes voilées, immobiles comme des statues, les yeux religieusement fixés à terre, d'où sont-elles venues ?Mais ce sont ces fillettes, qui, l'an dernier, à l'examen de catéchisme, une fois les garçons partis, braquaient sur moi leurs yeux noirs ordinairement sans expression.
    On quitte les souliers pour entrer dans la petite chambre où est l'autel. Il faudrait voir ce que nous appelons autel ! C'est tout de même plus convenable que les valises chapelles et plus commode pour dire la messe. Du reste les pauvres gens ont fait, d'ordinaire, de leur mieux. Ils ont enlevé et mis dehors, quelquefois à la pluie et à la neige, leur petit mobilier, changé les nattes, collé du papier bien blanc, sur les murs en terre, tendu un rideau de papier ou de toile, pour cacher les poutrelles noircies et poussiéreuses de la toiture. Je vois encore, d'ici, une de ces maisons de réunion, dont l'extérieur est minable, mais dont l'intérieur a été arrangé avec goût par le nouveau catéchiste. Je puis même dire que deux images bien dans le style coréen lui donnent presque un certain air artistique. Depuis longtemps ce catéchiste désirait que j'aille donner les sacrements chez lui, pour deux raisons. D'abord, les chrétiens, me dit-il, voulaient se donner le plaisir filial de bien traiter le Père chez eux. De plus, chaque année, pour aller recevoir les sacrements à la chapelle la plus voisine, il leur faut traverser un village païen, où les gens, sans être plus méchants qu'ailleurs, se demandent tout haut, au passage des jeunes chrétiennes, où elles vont se promener ainsi avec leurs plus beaux habits. Ils le savent bien, où elles vont, mais allez empêcher les langues de remuer et les oreilles de tinter.
    A peine entré, on se rend compte qu'il faut abdiquer sa liberté. On n'est plus maître de soi. Les chrétiens usent non seulement de notre ministère, et l'on serait désolé du contraire, mais encore de notre personne jusqu'à la minute même du départ. Il faut s'asseoir ici et non pas là, pour que tout le monde puisse montrer sa figure au Père et voir la sienne. Si vous sortez pour dire le bréviaire ou vous ébrouer un peu, les gamins vous talonnent. Renvoyez-les, ils s'en vont mais reviennent par ailleurs ou bien vous épient de loin et, sitôt le bréviaire fermé, ils sont là. Au fond, c'est un plaisir bien doux. Car pourrions-nous ressembler au divin Maître et ne pas aimer les enfants, ne pas nous en laisser entourer.
    Voici qui est plus pénible : pendant des heures, on a confessé ou bien fait passer des examens de catéchisme qui sont de longues et familières causeries de doctrine. Le gosier est à sec, la pensée tarie ; on éprouve le besoin de faire un peu le va-et-vient dans la cour, en s'efforçant de tout oublier pendant quelques minutes. Mais voilà une chrétienne qui sort ordinairement de la cuisine, juste au moment où vous passez devant :
    « J'ai quelque chose à dire au Père et comme vous êtes sorti pour vous reposer, j'en profite. Devant les autres, c'est impossible ».
    Elle vous entraîne un peu plus loin et, à haute voix vous raconte une histoire que les moineaux eux-mêmes pourraient colporter partout sans indiscrétion. Un moment après, c'est un homme qui, malgré les avis donnés vous met dans la main un chapelet à rosarier. Un autre arrive avec une histoire de mariage compliquée à souhait. Que l'ignorance de la langue ajoute beaucoup à cette complication, ce serait mentir que le nier. Mais que les Coréens sont peu précis dans leurs narrations! Il me semble qu'ils causent dans un demi sommeil ou bien dans le brouillard. Econduire ces braves gens, on ne l'ose, on leur ferait tant de peine! Et c'est ainsi depuis le matin jusqu'au soir.

    On ne s'appartient même pas à la minute où l'on va se coucher. C'est là le moment du catéchiste. Tout le Monde est parti. Le servant a balayé de son mieux les poux, les punaises et les puces ; on étend une toile rembourrée sur le parquet (quelques missionnaires n'étendent rien du tout), on déplie sa couverture et l'on va se reposer enfin..., lorsque la porte s'ouvre et le catéchiste, avec un bon sourire, entre, palpe le parquet, pour voir s'il est chaud à point. « Reposez-vous bien. Père, la journée a été dure et vous devez être bien fatigué. Un tel et un tel n'ont pas su le catéchisme... » On l'arrêté comme on peut, parfois en commençant à déboutonner sa soutane. Il semble comprendre. « Bonne nuit, Père. Vous n'aurez pas froid au moins? La chambre garde mieux la chaleur à cet endroit-ci. On l'a mal faite, parce que... » Le voilà qui commence à raconter comment on a mal fait ce parquet. Mon Dieu ! Il faut bien aimer les Coréens pour ne pas se fâcher à ce moment-là.
    Tous les jours, pendant trois mois de l'année, c'est ainsi; mais cet esclavage ne va pas sans de grands avantages matériels. Depuis le premier repas, jusqu'au dernier de la tournée, on n'a à s'occuper de rien pour la nourriture. Oh ! Le plaisir de manger trois fois par jour pendant des semaines et des semaines, sans rien commander au cuisinier, sans le gronder, sans perdre l'appétit rien qu'à mettre le pied dans une cuisine qu'on trouve toujours sale, sans avoir à essuyer des fourchettes, des cuillers et des couteaux, sans avoir à dire : « c'est brûlé, c'est tout cru, c'est dur comme du cuir ! » le tout bien inutilement. Les chrétiennes se disputent l'honneur de préparer les repas du missionnaire et y mettent un dévouement religieux. Que de missionnaires (et je suis du nombre), qui, n'entendant rien à la cuisine, perdent un temps précieux, chez aux, à résoudre la question nourriture, sans jamais y réussir ! Si on se met complètement au régime coréen, on n'est pas long à en souffrir, et, l'estomac une fois détraqué, toute la machine est près de l'être. Il nous faut, autant que possible le régime européen, mais quelle complication! Le boucher n'est pas en face, de l'autre côté de la rue. Pas d'épicerie au coin. Pas de marchand de légumes an fond de la place. Pas de boulanger à cent kilomètres à la ronde. Sans doute, puisque nous sommes en Corée, pays qui se civilise, si l'on va au marché, le porte-monnaie garni, on y trouve bien des choses, mais le difficile, justement, c'est d'avoir le porte-monnaie garni. On est ainsi amené, malgré soi, à faire le boulanger, le jardinier et bien d'autres métiers encore moins agréables. Ici comme ailleurs, douze métiers, treize misères.
    En revanche, presque tout l'hiver, nourri, logé, chauffé, blanchi à l'occasion par mes chrétiens, je me sens le plus heureux des missionnaires et suis tout à mon métier. Nous y gagnons tous.
    Les heures de pleine joie, les meilleures, sont certainement celles que je passe au confessionnal, je veux dire à confesser, car en fait de confessionnal, c'est un peu sommaire, quoique suffisant. D'ailleurs voudrait-on mieux que ce serait inutile, on ne pourrait pas l'avoir.
    L'examen de catéchisme fini, les chrétiens récitent une prière pour demander notamment de faire un bon examen de conscience; puis ils vont se préparer. A ce moment le catéchiste apporte une pointe ou un clou en bois, on y accroche un petit store de bambou dans l'embrasure de la porte qui fait communiquer la chambre des hommes et celle des femmes ; on s'assied d'un côté contre cette frêle barricade et les pénitents arrivent de l'autre côté devant un crucifix fixé au mur.
    Enfin voici le silence. Plus de chuchotements, plus de bâillements sonores, plus d'espiègleries, plus de têtes appesanties par la somnolence, toutes choses qui rendent pénibles les séances de catéchisme, bien utiles pourtant. Plus de questions saugrenues qui font perdre le temps. Voici le malade et le médecin en consultation mystérieuse. Il n'est pas rare que l'émotion me saisisse dès lé premier moment. En effet, que de fois je me revois dans la chapelle de l'école Sainte-Marie d'Albi ou je donnai ma première absolution à un enfant avec un tremblement incoercible, que je n'avais pas eu en célébrant ma première messe.
    Si l'on y réfléchit quelques secondes, n'est-ce pas un pouvoir divin que Dieu nous ordonne d'exercer, dans les limites de notre devoir? Ce que je vais délier sera délié, ce que je vais lier sera lié dans le ciel. Là haut, au paradis de Jésus et de Marie (où j'espère qu'une place me sera donnée gratuitement, car il n'y a aucune proportion entre ce que Dieu me permet d'accomplir et la récompense promise) nous retrouverons ces pauvres pécheurs qui nous ont demandé tant de fois de les réconcilier avec Dieu, de les tirer de l'enfer.
    Au confessionnal, il est plus facile qu'ailleurs, semble-t-il, de se montrer bon et même indulgent. A parler franc, là ce sont les comptes de Dieu avec les hommes que nous avons à régler. L'égoïsme n'a rien à y voir, l'amour-propre non plus. L'impartialité est donc plus aisée. Néanmoins, l'impatience, l'énervement, l'horreur de la monotonie, souvent aussi la faute des gens nous font manquer de bonté. De plus le souci du métier de juge peut faire passer au second plan le devoir de se montrer père. C'est notamment ce poids de responsabilité qui nous tient éveillés, la veille des grandes fêtes du matin jusqu'à onze heures du soir, parfois.
    Voici un cas bien grave. Quelle anxiété ! Que dirait Jésus à ma place? Que ferait-il? Faut-il lier ou délier? Comme on regrette de n'avoir pas mieux étudié sa théologie, de ne pas connaître assez la langue, les usages, la vie coréenne, pour agir uniquement en vicaire de Dieu, lequel pèse chaque âme dans sa balance infiniment sensible à la moindre circonstance d'excuse ou de culpabilité, ni sévère ni indulgent comme nous, mais absolument exact.
    Quelle joie aussi de mettre quelques lueurs divines dans la nuit ou le brouillard des consciences, de donner quelques points de repère au tournoiement incessant de ces volontés enfantines et capricieuses, de faire épanouir dans la vérité, à la lumière de Dieu, une âme qui cherche à tâtons !
    Parfois il faut se gourmander et s'encourager soi-même.
    « Allons, Dieu sera mieux vu dans cet esprit que je polis comme un bel objectif ; ce coeur que je réchauffe, Jésus y descendra avec plus de plaisir ». Les heures passent l'une après l'autre, comme les pénitents, et le soir, quand tous ces chrétiens confessés sont réunis pour la prière et l'instruction, il semble que vraiment Notre Seigneur est au milieu de nous, comme Il l'a promis, et qu'il vient prendre un avant-goût du plaisir qu'Il aura le lendemain à entrer dans ces âmes.
    Cette joie ne va pas sans tristesse et parfois elle met le coeur à l'étau. Car il n'y a pas que des âmes de bonne volonté. Certaines se réfugient comme en des endroits inaccessibles, dans les fourrés de leurs passions, se bouchent les oreilles pour ne pas entendre la voix du Bon Pasteur, et refusent de se laisser reporter au bercail sur les épaules. Nous n'y pouvons rien. Oh! Non pas qu'on les abandonne ainsi à leur triste sort, en prenant le ciel à témoin qu'il n'y a rien à faire. Ce serait une résignation bien facile, mais révélatrice d'un pauvre amour des âmes. Là où nos exhortations, nos reproches échouent, la prière des coeurs fervents réussira. C'est pourquoi nous supplions tous ceux qui ont à cur l'avènement du royaume de Dieu ici-bas de prier à nos intentions et pour les plus délaissées de nos ouailles.
    D'autre fois (pourquoi ne pas le dire?) c'est le missionnaire lui-même qui n'en peut plus. Les échecs répétés, son enthousiasme tombé soudainement ou laissé aux ronces de la vie comme une toison délicate, brin par brin, l'ingratitude des uns, l'indifférence ou les soupçons des autres, sa pauvreté qui au lieu de lui servir d'aile pour s'élever au-dessus de la terre, lui devient dans telle circonstance un fardeau insupportable, son existence au milieu de gens qu'il aime, et dont il est aimé sans doute, mais qui ne le comprennent pas suffisamment, la concurrence hardie et trop puissante des pasteurs protestants qui l'oblige bien souvent à se cacher dans un obscur village, pour ne pas être annihilé par la comparaison défavorable que font les païens entre le pasteur riche de moyens d'action et le missionnaire qui n'en a aucun; la lassitude même de faire son devoir, tout cela, dis-je, pèse à certains moments, sur nos pensées, sur nos épaules d'un tel poids, qu'on serait facilement tenté de chercher un peu de repos avant l'heure de la pause éternelle.
    Mais comme le dit le gracieux proverbe : « à brebis tondue Dieu ménage le vent ». Il n'est pas rare que Dieu choisisse précisément ces moments-là pour nous donner des joies fortifiantes. Ce sont tantôt des tièdes; qui, malades, ont entendu dans le lointain, parfois tout près, le galop de la mort et qui demandent le missionnaire à cor et à cri. Leur femme, leurs enfants, souvent toute une maisonnée profitent de cette émotion salutaire pour reprendre la pratique des sacrements que la lâcheté ou une complaisance coupable leur avait fait abandonner. C'est un nouveau baptisé qui nous amène quelques catéchumènes prêts au baptême. C'est (j'eus ce bonheur le samedi saint dernier) toute une famille qui vient à la religion avec des dispositions admirables.
    L'artisan de cette conversion, ce n'est pas moi, bien que ces néophytes soient du village voisin, mais un catéchiste fervent qui a mis deux ans à les instruire et à leur façonner une âme chrétienne, et qui ne voulut d'autre récompense que d'être choisi comme le parrain du chef de la famille. Pendant ce carême-ci le père et la mère ont observé les jeûnes les dimanches et les fêtes, tout comme les catholiques. Ils n'ont en propre que leur pauvre maison. Pour vivre ils cultivaient jusqu'à cette année les rizières d'un païen auquel ils ont toujours fidèlement payé le revenu. Ce païen voyait d'un mauvais oeil son fermier passer au catholicisme. Il le menaça de lui retirer ses rizières; ce fut en vain. Quelques jours avant le baptême, il les lui enleva effectivement. La mère a pleuré beaucoup, en pensant aux deux petits enfants qui n'auront rien à manger, mais le père a eu cette réponse que je donne dans sa simplicité : « Le propriétaire peut faire comme il lui plaît, nous, nous ne le pouvons pas ; la religion catholique est la vraie, quand on la connaît peut-on ne pas l'embrasser ? »
    Voici un autre trait à l'honneur de l'âme coréenne.
    Une famille noble composée du père, de la mère, d'un garçon et de deux filles, vivait non loin d'un groupe de chrétiens. Elle tomba dans une affreuse misère. Le point d'honneur seul empêcha les membres de se disperser et d'aller mendier au loin. Un jour d'hiver, le catéchiste de l'endroit trouva, couché sur le sentier, le jeune garçon qui revenait de l'école.
    « Que fais-tu là ? Lui dit-il.
    Je me repose.
    Comment, par un froid pareil ! Sans doute tu es malade, ou bien tu n'as pas mangé ce matin en partant pour l'école.
    Oh non, j'ai un peu de vertige seulement, ça va me passer.
    Viens, prends mon bras, je vais te ramener à la maison.
    Oh non, si mon père me voyait rentrer ainsi, il ne voudrait plus me laisser aller en classe. Je vous remercie, je vais rentrer tout seul.
    Allons ensemble, au moins jusque chez moi. Dieu me défend de te laisser à demi gelé, dans ce bois, à l'entrée de la nuit ».
    Il l'amena chez lui presque de force, lui donna quelque chose de chaud et l'enfant put regagner sa maison. Le père apprit cela par hasard quelques jours après, et tombé encore d'un degré dans la misère il vint implorer secrètement le catéchiste. Bien que criblé de dettes, celui-ci lui vint en aide, et depuis lors les deux familles se fréquentèrent. En homme zélé, le catéchiste parla bientôt de religion, et un an après, je baptisais la fille aînée du noble païen pour enlever à ses parents la tentation de lui choisir un mari non catholique.
    « Quel prénom veux-tu? Lui demandai-je.
    Un qui sonne joli ».
    On l'appela Agnès. De ce jour-là, la jeune fille enseigna le catéchisme à sa mère et à sa soeur qui furent baptisées au bout de quelques mois. Le garçon, exténué par la faim quotidienne, dut renoncer à aller en classe et reporta sa ferveur pour l'étude sur le catéchisme, qu'il eut bientôt tout appris. Restait le père. Non pas qu'il eût mauvaise volonté, mais le pauvre homme peinait du matin au soir pour empêcher les siens de tomber d'inanition.
    Son frère cadet, païen bien entendu, pour lui venir en aide en lui enlevant une bouche inutile, lui chercha un gendre dans une famille noble presque à l'aise, conclut l'affaire et vint la lui conter. Il attendait presque des remerciements. Devant l'embarras de son frère aîné, il s'excuse :
    « Sans doute vous auriez désiré mieux pour une fille si intelligente, mais je n'ai pas pu trouver autre chose.
    Ce n'est pas ça; nous ne pouvions pas espérer aussi bien. Je voudrais te remercier, mais tu sais bien que ma fille est devenue chrétienne; il faut donc que je la marie chez un chrétien. Je l'ai promis au Père de Napaoui. Nous n'avons pas l'habitude de manquer à notre parole dans la famille.
    C'est que, justement, j'ai de mon côté engagé votre parole ».
    D'abord respectueuse d'une part, correcte de l'autre, la discussion s'envenima. Le cadet s'oublia jusqu'à parler de déchéance. L'aîné répliqua que l'honneur de la famille ne regardait que lui, le chef. Le dernier mot du cadet fut sanglant :
    « Frère aîné, réfléchissez. Dans quelques jours je reviendrai prendre votre réponse avec les parents de votre futur gendre. Croyez-vous que si votre fille, en allant aux réunions des chrétiens, tombait de faim en route, on vous la ramènerait tout droit, comme si c'était un garçon ?
    Coquin, cria le père offensé, dès maintenant ne me regarde plus comme ton frère, va-t-en et ne reviens pas ».
    Agnès avait tout entendu, cachée à la cuisine. Elle ne sauta pas au cou de son père (ça ne se fait pas en Corée), mais elle multiplia les bonnes paroles pour adoucir son irritation.
    « Ma pauvre enfant, gémit le père, ton oncle a dit vrai, malheureusement; il ne nous reste plus qu'à mourir de faim.
    Papa, dit l'enfant (je cite textuellement), si nous mourons de faim, nous irons tout droit au ciel; je le sais, ma marraine me l'a dit ; même vous qui n'êtes pas encore baptisé ».
    Le père fut abasourdi et ne trouva qu'une réponse vulgaire.
    « Sans doute, mais dans quelques jours ils vont revenir, que faire?
    Nous rappellerons le catéchiste, dit Agnès; il nous soutiendra et l'affaire s'arrangera. Père, ne vous faites pas trop de souci ».
    La parenté païenne du prétendu gendre vint en effet et ce fut bientôt une vilaine dispute. Le catéchiste averti accourut. Quand les injures furent épuisées, il commença avec un certain à propos :
    « Si vous vous étiez querellés hors de la portée de mes oreilles, je ne me serais mêlé de rien, mais là, tout près de ma maison, puis-je laisser de si nobles personnes se dire des choses pareilles? C'est pour le moins inutile de continuer. Il y a un moyen de s'arranger. Vous savez qu'il s'introduit chaque jour en Corée, des usages nouveaux. Désormais nous, parents, nous ne pouvons pas marier nos enfants comme autrefois; il faut leur demander leur avis. Pensez-en ce que vous voudrez, mais c'est ainsi. Qu'on appelle donc la noble demoiselle et voyons son sentiment ».
    On se récrie, on maugrée, mais voici que, sans sortir de sa chambre, Agnès se met à crier :
    « Mon père m'a commandé une fois d'honorer Dieu et de me faire chrétienne et maintenant on voudrait que je lui désobéisse, que je renie Dieu! Plutôt mourir ».
    Ce fut comme si, avec son petit poing, elle eût fermé la bouche à tous ces hommes à la fois... Le mariage fut rompu définitivement, et le père d'Agnès, renié par sa parenté païenne, passa les nuits à étudier le catéchisme. Il fut baptisé au mois de novembre.
    Agnès et sa mère vinrent à Napaoui pour la nuit de Noël. Deux écolières que j'avais fait pleurer en leur racontant son histoire, organisèrent un joli petit complot. Pendant que l'une d'elles racontait à Agnès, dans un coin, comment le petit Jésus dépose des cadeaux dans les souliers des enfants bien sages, l'autre, avec des passages tirés de l'Évangile, lui écrivait une lettre, au nom de Jésus lui-même, qu'elle avait bien confessé devant les hommes, et lui recommandait de ne pas s'arrêter à l'idée de mourir de faim, car la Providence la nourrirait mieux que les oiseaux. Dans la lettre, elle glissa trois yens, cacheta, enveloppa le tout dans un superbe ruban à cheveux, et alla déposer le cadeau dans un soulier d'Agnès. Celle-ci, toute surprise, en pleura de joie. Le lendemain, gardant le ruban pour elle, elle remit l'argent à son père, et pendant quelques jours dans cette pauvre famille chacun put manger à sa faim.
    Je pourrais rapporter encore deux traits qui montreraient que parmi les païens qui m'entourent, il y a beaucoup d'âmes de bonne volonté. Dieu ne cesse d'y choisir des élus. Pour moi, je ne fais que gratter le sol par endroit. Je ne puis pas le labourer profondément, et pourtant une bonne moisson ne pousse que sur un terrain bien labouré. Sur ce sol recouvert d'une couche de ronces et de pierrailles épaisse de plusieurs siècles, pour faire de bons labours et de bonnes semailles que me faudrait-il? Il me faudrait plusieurs auxiliaires comme le fervent catéchiste qui, à lui seul, a amené à la religion quatorze adultes. J'en trouverais quelques-uns si je pouvais les faire vivre convenablement.
    Qui voudra bien m'aider?
    1924/166-183
    166-183
    Corée du Sud
    1924
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