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Contes siamois et laotiens 2

Contes siamois et Laotiens TRADUITS PAR Mgr CUAZ Vicaire apostolique du Laos. Le Boa Pourquoi il n'a pas de venin ? (Conte Siamois). Le boa était jadis un serpent fort venimeux. Or, un jour qu'il rampait dans la forêt, il vit un paysan qui, en retournant chez lui, prit un crabe et le mit dans le noeud de son langouti. Le boa se précipita sur cet homme qui périt sur l'heure ; quant au crabe dans la pochette du mort, il vivait toujours.
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    Contes siamois et Laotiens

    TRADUITS PAR Mgr CUAZ
    Vicaire apostolique du Laos.

    Le Boa

    Pourquoi il n'a pas de venin ?

    (Conte Siamois).

    Le boa était jadis un serpent fort venimeux. Or, un jour qu'il rampait dans la forêt, il vit un paysan qui, en retournant chez lui, prit un crabe et le mit dans le noeud de son langouti. Le boa se précipita sur cet homme qui périt sur l'heure ; quant au crabe dans la pochette du mort, il vivait toujours.
    Le boa s'en fut alors dire aux vautours de ses amis, qu'il venait d'abattre un homme et qu'il les invitait à aller le déchiqueter au plus vite. Les vautours s'empressèrent de se rendre sur les lieux, mais comme ils se préparaient à faire honneur au festin, le crabe caché dans le noeud du langouti se mit à remuer, au grand effroi des vautours, qui s'envolèrent aussitôt, en abandonnant leur proie.
    Croyant l'homme encore vivant, ils allèrent d'une traite protester auprès du boa, lui disant qu'il les avait indignement trompés, en leur affirmant que l'homme était mort, et qu'il avait voulu leur faire perdre tous leurs mérites antérieurs 2.
    Le boa, tout morfondu, prit alors la résolution de se débarrasser de son venin et le fit savoir à tous les reptiles de sa connaissance.
    Aussitôt cent pieds de toute couleur, scorpions de toute taille, fourmis et serpents de tout acabit vinrent à l'envie recevoir au jour fixé le venin que le boa avait promis de rejeter.

    1. Voir précédemment A.-M.-E. An. 1906 p. 98.
    2. Le bouddhisme ne permet pas en effet de tuer ce qui a vie.

    Depuis lors, le boa n'a plus de venin ; mais serpents, cent pieds, scorpions et fourmis en ont hérité. Quant à ces dernières, ayant dû se dresser fort longtemps sur leurs pattes à cause de l'exiguïté de leur taille, elles en ont encore la taille toute contrefaite.

    LE BRAHMANE ET LES SINGES

    (Conte Laocien).

    Un anachorète se livrait dans la forêt à la pratique des préceptes de Brahma, se nourrissant de fruits d'ignames et autres tubercules sauvages. Or, un jour il vit un mangoustanier chargé de fruits, les uns déjà mûrs, les autres encore verts. L'anachorète, poussé par la gourmandise, prit une gaule et fit tomber tous ces fruits sans distinction.
    Une troupe de singes, qui se trouvait tout auprès, interpella alors ainsi l'anachorète : « Pourquoi vous laissez-vous entraîner par l'amour de la bonne chère sans penser au lendemain ? Jamais vous ne pourrez consommer tous les fruits que vous avez cueillis et vous serez forcé d'en jeter.
    « Si vous en aviez laissé pour les cueillir au fur et à mesure, n'en auriez vous pas eu pour plus longtemps ? Tandis qu'en récoltant indistinctement à la fois tous les mangoustans, à peine en aurez vous pour quelques jours ? »
    L'anachorète reconnut la justesse de cette leçon, et fut tout honteux de se voir devenu la risée des animaux déraisonnables.

    LE CYGNE ET SA COMPAGNE

    (Conte Siamois).

    Un cygne, qui aimait sa compagne, s'efforçait de venir la voir chaque semaine sans manquer ; il secouait alors ses ailes, et les plumes qui s'en détachaient étaient d'or. Sa compagne les recueillait pour aller les vendre ensuite et subvenir ainsi aux dépenses de la famille.
    Mais la compagne du cygne était une personne fort perverse et cupide, elle dit donc un jour à son fils : « Quelle misère ! À peine avons-nous quelques plumes d'or à chaque visite de ton père ! Quand il reviendra ici, il nous faut le déplumer complètement ».
    Au septième jour, le cygne, selon son habitude, prit son vol pour revenir au gîte, et il y fut en un clin d'oeil.
    Sa compagne et son fils qui l'attendaient se précipitent immédiatement sur lui et lui arrachent toutes ses plumes, au point que le cygne ne pouvait plus voler.
    Hélas ! les plumes arrachées n'étaient point d'or, comme l'aurait désiré la compagne du cygne, de sorte qu'elle fut encore bien plus pauvre après qu'avant.

    LE BOUDDHISTE ET LA FORTUNE

    (Conte Siamois).

    Il y avait une fois un jeune ménage de paysans, habitant une pauvre paillote et vivant du produit de leurs rizières. Dans leur village se trouvait une vieille pagode dédiée aux génies de la terre. Deux de ces génies étaient représentés par des statues tellement semblables qu'on les aurait prises pour deux soeurs jumelles. Le villageois, plein de vénération pour elles, allait régulièrement leur offrir ses samalecs. Or, un jour, le deuxième génie dit au premier : « Ce brave homme nous témoigne sans cesse sa confiance et cherche honnêtement sa vie, cependant il reste toujours pauvre ; ne serait-il pas convenable que nous l'aidions et le comblions de biens ! J'y songeais, moi aussi, répondit le premier génie ; mais, je crois que pour lui l'heure d'être riche n'a pas encore sonné. Si la fortune lui arrivait, il ne saurait pas même la conserver, mais le temps venu, les richesses lui arriveront d'elles-mêmes.
    Le deuxième génie insistant encore, le premier consentit à un essai : pendant la nuit, il enfouit donc un anneau d'or en terre, et il envoie au villageois un songe, dans lequel il lui montre l'endroit du trésor. Dès l'aurore, notre homme s'y rend et y trouve l'anneau qu'il se passe au doigt, puis il descend à la rivière pour s'y baigner. La bague ayant glissé du doigt tombe à l'eau, un brochet l'attrape au passage, et le villageois eut beau plonger et chercher au fond de l'eau, il dût retourner chez lui bredouille. Le premier génie dit alors à l'autre : « Tu vois bien que l'heure de la fortune n'est pas arrivée pour lui ; nous aurons beau le gratifier, il n'en sera pas plus riche ». Le second demanda un nouvel essai ; l'aîné des génies y consentit encore et prit un lingot d'or de la grosseur d'un oeuf de cane, qu'il cacha en terre, puis pendant la nuit il dit en songe à l'individu d'aller creuser à telle place.
    Au point du jour, le villageois y alla et y trouva l'or qu'il revint montrer à sa femme. A ce moment, un corbeau perché dans le voisinage vit le lingot et crut que c'était vraiment un oeuf ; il accourut et s'abattit d'abord sur du riz qui séchait au soleil ; puis chassé par les deux époux le corbeau prit l'oeuf dans son bec et s'enfuit. Le villageois et sa femme le poursuivirent, mais ils l'eurent bientôt perdu de vue.
    Le deuxième génie voyant cette malchance pria son aîné de tenter un troisième essai. Le premier génie enterre alors une jarre pleine d'argent et fait voir en rêve au villageois l'endroit de la cachette ; mais pendant que notre paysan creusait, un de ses voisins, venu à pas de loup, l'épia jusqu'à ce qu'il eût vu la nouvelle cachette de la jarre ; puis, la nuit suivante, il alla voler cet argent et le cacha dans le creux d'un arbre tout près de sa paillotes. Le premier génie fit alors observer à son cadet, que trois fois ils avaient mis des richesses à la portée de cet individu, mais qu'il n'avait pu les garder, parce que le moment, de la fortune n'était pas encore arrivé ; le deuxième génie fut obligé lui-même d'en convenir.
    Or, un beau jour, le premier génie dit enfin à l'autre : « Maintenant c'est l'heure de la fortune pour notre homme; donnons-lui seulement un fùang (pièce de huit sous) et il sera bientôt un autre Crésus ».
    Le premier génie met un fùang en terre, puis, comme les autres fois il montre en songe au villageois l'endroit où il devait creuser.
    Ayant découvert la pièce de monnaie, le paysan va droit à la rivière, y rencontre un pêcheur qui venait de prendre un brochet, et lui donne son fùang, en échange du poisson qu'il rapporte à là maison, pour que sa femme en fasse un bouillabaisse. Pour assaisonner son potage, le villageois monte ensuite sur un tamarinier, afin d'en cueillir quelques gousses. En grimpant il aperçut un nid de corbeau placé dans les branches de l'arbre. Etant monté encore plus haut il vit dans le nid quelque chose de jaunâtre ; pensant aussitôt à l'or qu'un corbeau avait jadis emporté, pour en avoir le cur net, le paysan va jusqu'au nid et y trouve, en effet, l'or en question. Il crie aussitôt d'en haut à sa femme qu'il venait de retrouver le lingot d'or. Pendant ce temps, en nettoyant l'intérieur du poisson, la femme venait de découvrir l'anneau tombé jadis à l'eau ; elle répondit donc à son mari en l'informant de sa trouvaille.
    En entendant cela, le voisin qui avait volé la jarre d'argent eût peur d'être découvert et mis en prison ; il vint rapporter de lui-même l'argent au villageois en lui avouant sa faute.
    Aussi le villageois et sa femme se trouvèrent-ils riches à partir de cette époque, et coulèrent-ils ensemble de longs et heureux jours.

    L'HOMME DES CHAMPS ET LA MANGOUSTE

    (Conte Laocien).

    Un paysan, marié et père d'un jeune enfant ; prit une fois une mangouste qu'il parvint fort vite à apprivoiser complètement et si bien, que lorsque l'enfant eut un peu grandi, la femme du paysan pouvait aller chaque jour aider son mari aux travaux des champs, car le bébé restait couché dans son berceau en compagnie du gentil petit quadrupède.
    Un jour, que les parents étaient ainsi absents, une vipère vint à piquer l'enfant qui mourut sur le coup. La mangouste, qui avait vu le serpent piquer l'enfant de ses maîtres, mordit à son tour la vipère qui expira aux pieds de la couche de l'enfant.
    A leur retour, les parents trouvèrent leur fils mort, et voyant sur son corps une blessure d'où le sang avait coulé, comme d'autre part la mangouste avait aussi le corps tout souillé de sang, ils furent persuadés que leur enfant avait succombé à une blessure de la mangouste. Ils prirent aussitôt un bâton el en assommèrent la pauvre innocente. Mais ayant ensuite voulu sortir du hamac le corps du bébé, ils aperçurent le cadavre de la vipère portant encore les traces des dents de la mangouste.
    Ils comprirent alors, mais un peu tard, que c'était la vipère et non la mangouste qui avait mordu leur enfant : « Ayant vu la vipère piquer notre fils, se dirent-ils, la mangouste pour venger sa mort a tué la vipère à coups de dents ». Puis, tout remplis de confusion et de tristesse, pour avoir agi ainsi, à la légère, ils allèrent enterrer tout près l'un de l'autre leur enfant et le pauvre petit animal.

    LE MARABOUT

    POURQUOI CES OISEAUX SONT ILS CHAUVES ?

    (Conte laocien).

    Un fruit s'étant détaché de sa branche, un lièvre effrayé par le bruit prit la fuite, et dans sa fugue il vint à rencontrer un chevreuil en train de déguster des mâk bôk (espèce d'amandes sauvages). Sur ces entrefaites, une chouette perchée dans un arbre se mit tout à coup à crier : «hôk sâk ! hôk sâk ! » Cest-à-dire : « une lance pour transpercer ! Une lance pour transpercer! »
    A ces cris, le lièvre et le chevreuil, pris de peur, s'enfuirent en écrasant malheureusement sous leurs pieds toute une nichée de jeunes cailleteaux. La mère caille, aussitôt, poursuit les fuyards qu'elle accusait de la mort de sa progéniture.
    Le lièvre et le chevreuil s'exécutèrent en disant que la chouette ayant crié: « Hôk sâk, hôk sâh» à tort et à travers, ils avaient eu peur d'être transpercés, et qu'ils avaient fui à travers la forêt sans avoir eu l'intention d'écraser ses petits cailleteaux. « La chouette seule est coupable, disaient-ils, et c'est à elle qu'il faut vous en prendre ».
    La caille alors d'aller invectiver la chouette en la menaçant de la faire punir.
    Celle-ci répliqua que voulant manger un matum (ou orange à coque ligneuse fort dure) et ne pouvant la percer, elle demandait simplement un instrument pour en venir à bout, qu'elle n'avait point dit d'ailleurs qu'elle voulait transpercer ni homme ni bête.
    En somme, la chouette s'excusa tant bien que mal, plutôt mal que bien, et elle consentit à se reconnaître coupable, demandant toutefois à aller tout d'abord consulter ses amis intimes sur le genre de satisfaction à donner à la caille.
    Puis elle partit à tire d'ailes rejoindre une bande de marabouts qui arpentaient la plaine voisine. Les marabouts, ayant tenu conseil, décidèrent de s'arracher les plumes de la tête pour les offrir à la caille, en amende honorable.
    Quant à la chouette, elle leur donna une recette pour s'oindre la tête et éviter de devenir chauve ; elle leur spécifia que, d'après la formule, il fallait y appliquer un certain onguent, chaque matin, sans manquer. Malheureusement les marabouts oublièrent la recommandation ; à certains jours ils appliquaient bien la pommade prescrite, mais à certains autres ils n'en mettaient point du tout ; parfois ils en mettaient trop, et d'autres fois pas assez, de sorte que, depuis lors, tous les marabouts sont atteints de calvitie.

    L'HOMME ET LE TIGRE

    OU POURQUOI LE PELAGE DU TIGRE EST RAYÉ

    (1re Version).

    (Conte Laocien).

    Un individu, qui était allé chercher du rotin dans la forêt, rencontre un jour un tigre royal. Celui-ci s'apprêtant à faire un mauvais parti à l'homme, notre individu lui dit : « Seigneur tigre, si vous voulez me croquer, eh bien ! Tout à votre aise, je ne regrette point la vie ; mais je tiens à vous prévenir que vous-même ne me survivrez point longtemps, car bientôt votre race entière périra ».
    Le tigre lui demanda alors quel événement se prépara et devait ainsi faire disparaître toute sa race. L'homme répondit que, sous peu, une inondation extraordinaire viendrait tout emporter, hommes et bêtes ; seuls ceux qui avaient de l'intelligence devaient échapper ; quant aux autres ils périraient jusqu'au dernier.
    Le tigre ayant demandé ce qu'il fallait faire pour éviter le cataclysme, l'homme lui dit : «Voilà, je suis venu ici couper du rotin, afin de pouvoir attacher les personnes de ma famille par le cou les suspendre à la cime des arbres et les faire ainsi échapper au trépas ».
    Le tigre supplia alors notre individu de vouloir bien l'attacher lui aussi.
    L'homme, content de voir réussir son stratagème, s'empressa de prendre un rotin et de l'attacher au cou du tigre, qu'il suspendit ensuite ferme et court à une branche d'arbre ; puis, saisissant un autre rotin, il se mit à en flageller le tigre si consciencieusement, que bientôt le corps du fauve fut tout couvert de zébrures.
    Enfin, las de frapper, notre homme prit sa charge de rotin sur son épaule et s'en retourna chez lui, laissant attaché à la branche le tigre royal mis fort à mal.
    Peu après un singe, en ballade, apercevant le tigre ainsi suspendu, lui demanda pourquoi il subissait pareille torture. Le tigre lui raconta en détail toute l'histoire, puis il supplia le singe de le détacher. Le singe y consentit assez volontiers, mais, depuis ce temps là, le pelage du tigre est tout marqué de bandes ineffaçables, souvenir indélébile du mauvais tour dont on vient de lire le récit.

    LE LIÈVRE, LE SINGE ET LE TIGRE

    OU POURQUOI LE PELAGE DU TIGRE EST RAYÉ

    (2me Version).

    (Conte laocien).

    Un certain jour le tigre, le singe et le lièvre devenus compères et compagnons, s'en allaient ensemble chercher fortune. Chemin faisant, comme le singe ne pouvait pas suivre, il demanda à monter à califourchon sur le dos du tigre qui y consentit sans difficulté.
    Le lièvre prit alors une liane et ligota solidement son ami le singe sur le dos du tigre, puis on se remit en rouie.
    Tout à coup, un grand bruit se fit entendre ; le tigre prétendit que c'était le cri d'un éléphant ; le singe opina pour le rugissement du lion ; quant au lièvre il jura que c'était l'éclat de la foudre, et que bientôt le ciel allait s'effondrer en écrasant tout.
    Sur ce, le lièvre de partir à fond de train ; le tigre terrifié le suit sans tenir compte des supplications du singe, qui ballote en tous sens avait le corps tout endolori.
    Arrivé à un ancien village abandonné, le lièvre qui courait en avant tomba dans un puits ; ne pouvant en sortir il imagine un stratagème et crie au tigre de vite descendre aussi dans le puits, pour ne pas être écrasé par la foudre. Le tigre le crut et sauta dans le puits, ayant toujours sur son dos maître singe, qui pria le lièvre de le débarrasser de ses liens. Une fois libre, d'un bond le singe fut hors du puits. Le lièvre aurait bien voulu l'imiter, mais comment faire ? A force de se creuser la cervelle, il trouva l'expédient suivant ; armé d'un bois aigu, il se met à harceler, si bien le tigre, que celui-ci furieux saisit mon lièvre et le lance au dehors.
    Une fois libres tous deux, le lièvre et le singe s'en vont dire aux gens du village voisin que le tigre était dans le puits. Les villageois prennent aussitôt des cordes qu'ils descendent dans le vide, et le tigre s'y cramponne au grand effroi des gens qui prennent tous la fuite.
    Une fois tiré d'embarras, le tigre tourne la tète de droite et de gauche pour chercher ses deux compagnons. Il voit enfin le singe perché sur un arbre, tandis que le lièvre bondissait et filait de toute la vitesse de ses jambes.
    Le tigre le poursuivit et était sur le point de l'atteindre, lorsque le lièvre, se retournant, lui cria pour l'amadouer : « O tigre, mon ami, viens donc manger des mâk lèb méo, griffes de chat, (fruit d'un arbre dont le revers des feuilles et les tiges sont pleins d'épines recourbées comme des griffes de chat, d'où son nom vulgaire). Que celui qui a de grandes mains les égrène et que celui qui en a de petites les cueille un à un.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1906, N° 54

    Le tigre eût à peine égrené quelques mâk lèb méo que sa patte fut toute écorchée et ruisselante de sang. Malgré la douleur il voulait poursuivre le lièvre, mais ayant rencontré une saline, celui-ci dit au tigre : « Ami, après le doux, le piquant, viens donc déguster du sel. Que celui qui a de grandes mains le prenne à poignées et que celui qui en a de petites le prenne du bout des doigts et léché ».
    Le tigre ayant puisé à pleines mains, sa blessure le fit si terriblement souffrir qu'il voulait pourchasser encore le lièvre ; mais celui-ci, fatigué, demanda au tigre de le laisser monter sur son dos, ce à quoi le tigre consentit par commisération. Le lièvre lui dit alors qu'il allait s'installer confortablement, puis il prit de l'herbe sèche, l'enduisit d'oléorésine, et en couvrit le dos du tigre. Cela fait, il grimpe lui aussi sur le dos du tigre s'y asseoit et se me à battre le briquet.
    Au tigre, inquiet, qui lui demandait ce qu'il faisait ainsi, il répondit qu'il avait la fièvre au point que ses dents en claquaient, et il battit à nouveau le briquet, mit le feu à l'herbe enduite d'oléorésine, puis il prit la poudre d'escampette.
    Le feu flamba de suite et brûla le dos du tigre qui, souffrant atrocement, courait et devenait absolument affolé.
    Le lièvre, enfin pris de pitié, lui dit : « Ami, ami, descends donc vite te plonger dans la mare qui se trouve là-bas ». Le tigre le fit, le feu s'éteignit, mais depuis ce jour le dos du tigre est marqué de larges bandes qui ne sont autre chose que la trace laissée par ses anciennes brûlures.

    Le tigre et les deux chasseurs

    (Conte siamois).

    Deux chasseurs vivaient de la vente du gibier capturé par eux dans la forêt. Une certaine année l'inondation fut si grande que l'eau recouvrit tout le pays, et les animaux durent chercher un refuge sur tous les points tant soit peu élevés.
    Nos chasseurs, ayant pu se procurer une pirogue, étaient contents de pouvoir naviguer partout, pour se mettre à l'affût du gibier qu'ils fumaient ou salaient ensuite. Depuis quelque temps déjà ils se promenaient ainsi, lorsqu'un jour ils virent un tigre royal étendu inerte sur une termitière. Le croyant mort, nos deux chasseurs vont droit à lui pour s'emparer de sa peau, mais ils le trouvent respirant encore, quoique faiblement, et le transportent dans un côté de leur pirogue, dont un monceau d'animaux de tout poil, pris à la chasse, occupait déjà l'autre partie.
    La pluie tombait alors, et le sang des animaux tués s'échappait de leurs larges blessures. Le tigre, ravigoté par l'odeur, se mit bientôt à ouvrir les paupières et à lécher ce sang. Voyant cela, nos deux hommes cessent un instant de pagayer ; l'un d'eux, par pitié, coupe de la viande en morceaux et la fait manger au tigre ; il lui en prépare même une provision, qu'il laisse à la portée de sa gueule. Nos chasseurs se remettent ensuite à leurs pagaies pour regagner leur village.
    Lorsqu'il eut recouvré un peu de forces et mangé toute la viande ainsi préparée, le tigre se porta vers le monceau de gibier, et s'assit tout auprès pour le déguster à son aise ; mais ses forces ayant augmenté encore, il se met à gronder « hôk hôk ! » vers l'avant de la pirogue, avec l'intention bien évidente de dévorer l'homme qui pagayait en tête. Celui-ci ayant sauté à l'eau, le tigre se retourna du côté du gouvernail, rugissant encore « hôk hok ! » de la même façon, prêt à croquer le timonier qui, lui aussi, se jeta à l'eau en appelant au secours.
    Le village de nos chasseurs était heureusement tout proche ; les habitants entendirent les cris d'appel, vinrent en aide aux deux naufragés, et assommèrent le tigre dans la pirogue même.
    Par pitié, nos deux hommes avaient secouru le tigre lorsqu'il était faible, redevenu gaillard, le tigre voulait leur enlever la vie.
    Nos deux chasseurs avaient donc obligé un ingrat.

    1906/361-371
    361-371
    Laos
    1906
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