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Conséquences de la Guerre Sino Japonaise

Conséquences de la Guerre Sino Japonaise S. E. Mgr Baudry, vicaire apostolique de Ningyuanfu (Sikang), nous écrit à la date du 10 août 1941 :
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    Conséquences de la Guerre Sino Japonaise

    S. E. Mgr Baudry, vicaire apostolique de Ningyuanfu (Sikang), nous écrit à la date du 10 août 1941 :

    Nous sommes ici en dehors des zones de guerre, et nous n'avons pas reçu, jusqu'à présent du moins, la visite des « oiseaux semeurs de mort », mais le contrecoup de toutes les guerres qui ensanglantent le monde se fait, ici aussi, durement sentir. Le blocus devient de plus en plus resserrer, et la question du ravitaillement est pour l'administration de la Mission un souci bien angoissant. Comment vivre et faire vivre nos OEuvres, quand il est impossible de faire venir l'argent nécessaire de Hongkong ou d'ailleurs ? Et le coût de la vie augmente toujours ! Heureusement que nous avons été envoyés ici par Celui qui procure la nourriture et le vêtement aux petits oiseaux et aux lys des champs, et qui, par conséquent, ne peut abandonner ses apôtres dans l'épreuve.
    Les tracas ont été également pour nous monnaie quotidienne. La guerre sino japonaise a eu pour conséquence de refouler vers nos montagnes, auparavant si tranquilles, bon nombre d'habitants d'autres provinces, et cet afflux de personnes disparates n'a pas été un bien. Le calme et le silence, si utiles aux réflexions salutaires, semblent bannis de nos régions ! On n'y pense plus qu'à l'argent : gagner de l'argent à tout prix et par tous les moyens, tel est le grand souci qui, des sphères dirigeantes, est descendu dans le peuple.
    Heureusement, la majorité de nos néophytes, soutenus par leurs pasteurs, n'ont pas oublié, comme dit l'Apôtre, que « les choses visibles ne sont que pour un temps, tandis que les invisibles durent éternellement ». Mes missionnaires continuent à tenir, et avec le sourire, en pasteurs attentifs et vigilants, menant des existences détachées de la terre et tournées vers le ciel, uniquement préoccupés de conduire au port du salut les âmes qui leur sont confiées.
    Un jour, le P. Flahutez ayant appris qu'une personne, appartenant à une certaine famille Li retournée aux superstitions, était gravement malade, il enfourche immédiatement sa monture, et le voilà en route à la recherche de la brebis égarée. Mais la famille Li l'a vu venir, elle ferme toutes les issues de la maison pour empêcher le Père d'entrer. Que faire ?... « J'escalade le mur, écrit-il, et je grimpe sur le toit, avec l'espoir de pouvoir de là sauter dans la cour intérieure et approcher la malade. Mais la cour était trop profonde... je ne pus qu'exhorter la malade du haut du toit pour la préparer à paraître devant Dieu ».
    Tous mes prêtres vivent de l'espoir manifesté par le P. Audren : « Notre Seigneur, après la crise causée par la guerre, nous donnera les moyens de reprendre la marche en avant. Si certains de nos nouveaux chrétiens et de nos catéchumènes se sont éloignés des pratiques religieuses, cet éloignement, je crois, n'est que provisoire. Les stations où les catéchistes ont fait tout leur devoir se maintiennent ferventes, elles seront le ferment qui fera lever la masse. Bon nombre d'hommes et jeunes gens ont été enrôlés comme soldats ou emmenés pour la construction des routes ». « Beaucoup de ceux qui n'avaient pas été emmenés de force, ajoute le P. Boiteux, étaient, lors des visites des chrétientés, cachés dans la montagne ou ailleurs, ils n'osèrent se présenter de peur d'être pris. De vraies chasses à l'homme furent en effet organisées dans toute la campagne ».
    Les chiffres de nos oeuvres de charité disent qu'elles ont marché à plein rendement dans le soulagement des misères humaines : 169.880 consultations, 38.489 journées d'hospitalisation, 1263 visites de malades à domicile, 567 adultes et 908 enfants de païens baptisés à l'article de la mort. On a peine à croire qu'une quinzaine de religieuses peuvent fournir un tel travail annuel... Toutefois, l'impossibilité absolue de nous procurer des remèdes est un grave problème pour la marche normale de nos deux hôpitaux. Je garde l'espoir que bientôt la bonté Infinie aura pitié de ce pauvre monde et lui redonnera la paix tant désirée.

    ***

    D'autre part, voici ce que nous écrivait à la date du 1er octobre 1941 S. E. Mgr Vogel, vicaire apostolique de Swatow (Kwangtung) :

    Profitant de la liberté relative que nous avions de passer les lignes, avec passeport et formalités multiples, je me suis rendu pour plusieurs jours au séminaire qui se trouve de l'autre côté, et ai aussi visité quelques chrétientés de la même région. Puis, j'en ai fait autant, au mois de juillet, dans une autre direction. Le lendemain de mon retour à Swatow, 1er août, la barrière était fermée entre les deux zones occupée et non occupée : personne n'y passe plus, pas même les lettres, à moins de risquer des coups de fusils et de mitrailleuses. Nous voilà donc coupés d'une quarantaine de confrères ! Heureusement que notre vicaire délégué, le P. Le Corre, se trouve avec eux et peut parer au plus pressé. De ce côté-ci, nous sommes neuf : quatre à Swatow même, les PP. Lambert et Desruelle, un prêtre chinois et moi ; les PP. Favre et Plouvier à Chaochow, le P. Rondeau à Tenghai, et deux prêtres indigènes dans deux petits postes des environs de Swatow.
    Depuis une quinzaine de jours, nous sommes même consignés dans la ville ici, sans pouvoir aller aux faubourgs, cela à cause d'une bombe qui a éclaté dans un hôtel, du reste sans faire de victimes. Les PP. Rondeau et Plouvier avaient été surpris ici par cette réglementation : le P. Rondeau a pu passer, grâce à sa longue barbe, faveur qui fut d'abord refusée au P. Plouvier devenu imberbe, mais qui lui fut ensuite accordée grâce au P. Rondeau, et il put ainsi retourner à Chaochow.
    Avec toutes ces restrictions et interdictions, la vie devient de jour en jour plus compliquée et surtout plus chère. Rien n'arrive plus de l'intérieur, et pas beaucoup de l'extérieur. Nous n'avons plus que du pain mal levé et indigeste, ou bien du riz à moitié pourri, et de plus les légumes se font rares. Notre cuisinier va au marché les poches pleines de billets de banque, mais il revient avec peu de choses dans son panier bien que les poches soient vides. Pour une piastre chinoise, il peut acheter deux oeufs, ou bien 60 grammes de viande, ou encore une livre de charbon de bois ou deux livres de bois, le reste est à l'avenant. Il est vrai que la piastre chinoise n'a plus grande valeur : les banques françaises de Shanghai donnent encore 2 franc pour une piastre.
    En zone non occupée, il y a encore un peu de riz, mais il est aussi cher qu'ici ; on y trouve plus facilement du bois de chauffage ou des herbes pour cuire les aliments ; quant aux moyens d'éclairage, ils sont bien réduits, les stocks de pétrole et de bougies s'épuisent, les allumettes se font rares, l'huile d'arachide ou de camélia existe en très petite quantité et est employée pour la consommation à la cuisine. Il devient difficile de se procurer de la cire d'abeille ; nous en serons bientôt réduits à user de nos ultimes induits pour la célébration de la messe, c'est-à-dire de célébrer sans luminaire, à moins d'employer des tiges de bambou enduites de résine comme on en trouve dans les montagnes. Et dire que nous sommes au siècle du progrès !
    Ce qui peut devenir plus ennuyeux, c'est la difficulté de se procurer de l'argent. Jusqu'à ces derniers temps, grâce au trafic intense avec l'intérieur, c'était assez facile en nous servant des commerçants. Actuellement, tout est arrêté, et, si cela dure, ce sera un grave problème à résoudre. Pourvu que nous puissions rester en relation avec Hongkong et Shanghai ! Actuellement, il y a des bateaux anglais qui font escale à Swatow en se rendant de Shanghai à Hongkong, il y a aussi des bateaux japonais qui passent ici en faisant le trajet de Shanghai à Canton ou vice versa ; de Hongkong aucun bateau ne peut venir directement ici, et, depuis l'an dernier, aucun Français ne peut plus aller à Hongkong.
    Tous ces petits ennuis et difficultés sont à peine de légères mortifications comparées aux privations des pays touchés par la guerre européenne. Cela nous fournit l'occasion de nous détacher de bien des inutilités qui transformaient peu à peu la vie apostolique et la rendaient un peu trop confortable.
    « Aux petits des oiseaux, Dieu donne la pâture », Il la donne aussi à ses missionnaires : par l'intermédiaire de la Délégation apostolique de Pékin, nous avons reçu les allocations annuelles de la Propagation de la Foi et de la Sainte Enfance, tout est déjà arrivé à Shanghai ; nous espérons pouvoir le faire venir au fur et à mesure de nos besoins qui sont grands... Avec cela, si rien d'inattendu ne survient, nous pourrons tenir encore un an. Du reste, il ne faut pas nous inquiéter outre mesure du lendemain, Dieu aura soin de nous comme Il l'a fait jusqu'ici, la question matérielle n'est pas la principale. Il y a certainement des nuages à l'horizon, mais nous ne pouvons que nous confier à la Providence et la prier de tout arranger pour sa plus grande gloire et le salut de nos Chinois.
    1942/103-107
    103-107
    Chine
    1942
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