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Confucius et jésus devant la mort

Confucius et jésus devant la mort (1)
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    Confucius et jésus devant la mort (1)

    Le mois de novembre, en ramenant l'anniversaire des défunts, rappelle à l'attention de tout esprit réfléchi le souvenir de la mort. Cette pensée, prérogative de l'homme, et qui dépasse infiniment l'instinct de l'animal, se retrouve chez tous les peuples, sans distinction de latitude ou de civilisation. Seules diffèrent entre elles les réponses données par la sagesse des nations au problème posé. Quel a été sur ce point l'enseignement du confucianisme ? Ce sujet intéressant a déjà fait l'objet de nombreux travaux de la part des écrivains d'occident, mon intention, dans ces articles, serait d'apporter quelques précisions à ces travaux, d'y rectifier certaines erreurs, et, en guise de corollaire, d'exposer le point de vue chrétien, trop souvent méconnu et parfois défiguré.

    (1) L'Avenir du Tonkin. 25 nov. 1929.

    Un jour, Confucius, se promenant sur les bords d'un fleuve, contemplait les eaux coulant sans cesse, sans jamais ni s'arrêter ni refluer. Il dit à ses disciples avec mélancolie : « Ceux qui meurent sont ainsi, ils ne cessent de passer jour et nuit ».
    Mais si l'eau du fleuve va se déverser dans l'océan, les morts, eux, où vont-ils ? Un adage populaire nous dit bien que la vie est un habitat provisoire, et la mort un retour, mais encore, quel est le terme de ce retour ?
    Les disciples de Confucius, eux aussi, furent tourmentés par ce problème angoissant. Un jour, l'un d'eux, le fidèle Qui Lô, après avoir interrogé le Maître sur les esprits, lui demanda sa doctrine sur la Mort. « Tu ignores encore tout de la vie, répondit Trong Ni (Confucius), comment veux-tu connaître la Mort ? »
    Est ce à dire que le Sage de Giao Châu n'eut pas d'opinion sur un point aussi capital ? Evidemment non, car dans ses commentaires sur le Livre des Mutations, il enseigne que le « Saint connaît la doctrine de la vie et de la Mort, comme aussi le sort des Esprits et des mânes». Pourquoi alors cette fin de non-recevoir ?
    Une autre fois, Tu Công, élève lui aussi de Confucius, lui pose candidement cette question : « Maître, est ce que les morts ont connaissance (de ce qui se passe) ou l'ignorent ? »
    Le Sage répondit : « Si je dis que les morts connaissent, je crains que les fils pieux n'attentent à leurs jours pour suivre leurs défunts, et si je dis que les morts ne connaissent pas, je crains que les enfants impies abandonnent leurs parents sans sépulture. Mon cher Tu, tu désires savoir si oui ou non les morts ont une connaissance, or ceci n'est pas urgent actuellement, dans la suite, tu sauras cela toi-même ».
    Ces deux réponses plutôt négatives sont heureusement expliquées par d'autres textes épars ça et là dans les classiques, qui nous livrent la pensée confucéenne à la fois sur le sort de l'âme et du corps après le décès, sur l'état des âmes désincarnées et sur les moyens de communication avec les esprits. Examinons-les successivement.
    Le texte fondamental sur le premier point se trouve dans les « Propos familiaux » et dans le Livre des « Rites », comme d'ailleurs beaucoup d'autres enseignements du maître. Toutefois, le second ouvrage étant seul canonique et jouissant de plus d'autorité auprès des lettrés, je le suris mot à mot pour ma traduction, quitte à le compléter par des précisions empruntées aux passages parallèles des « Propos ».
    Tô Nga dit au maître: « »J'ai entendu parler de Mânes et d'Esprits, et ne sais ce que cela signifie ». Confucius lui répondit : « Tout vivant doit mourir, et mort, retourner à la terre. C'est ce qu'on appelle mânes (qui). En bas, les os et la chair tombent en décomposition, et une fois enterrée, se changent en la terre des champs. Quant au souffle, il s'élance en haut, et devient une intelligence lumineuse, émettant un parfum, avec douleur et regret. C'est la quintessence des êtres et la manifestation des Esprits. De cette quintessence des êtres, on a constitué les Sommités, appelées Esprits et mânes, pour servir de modèles au peuple à la tête noire. Tout le monde les craint et les dix mille peuples sont soumis ».
    Le livre des « Propos familiaux » ajoute les détails suivants : Confucius répondit (à Tô Nga) : « L'homme en vie possède un souffle (khi), et un fluide (phac). Le souffle est la plénitude de l'Esprit. Tout vivant meurt, et mourir, c'est retourner à la terre, c'est ce que l'on nomme mânes. Le souffle retourne au ciel, c'est ce qu'on nomme l'Esprit. Associer Esprit et mânes dans un même culte est le comble de l'éducation ».
    Telle est la doctrine de Confucius sur le sort respectif des deux parties du composé humain. Pour le corps, pas de difficulté, mais l'âme, quittant sa dépouille « en émettant un parfum avec douleur et regret », que devient-elle ? Le texte est confus à souhait, aussi les explications les plus divergentes en ont été données, qui vont du plus pur spiritualisme au matérialisme athée, non seulement par les missionnaires, lors de la fameuse querelle des rites sous Khang-Hi, mais encore par les lettrés eux-mêmes. Un point toutefois semble bien acquis, c'est que l'âme survit à la mort. Mais, dans l'au-delà, se perd-elle dans le ciel éthéré, ou bien jouit-elle d'une vie personnelle ? Les deux réponses ont été données. Les textes toutefois paraissent favoriser la seconde. Nous lisons en e flet dans le livre des Annales que « les Esprits nuisent aux orgueilleux et bénissent les humbles » ; qu'ils « n'agréent pas toujours les offrandes, mais seulement celles des coeurs sincères». Or, comment expliquer cette différence d'attitude dans l'hypothèse où les Esprits ignoreraient ce qui passe en ce monde ?
    Un texte décisif, à mon avis, est celui des exhortations de l'empereur Bàn Canh (1400 ans avant J.-C.) à son peuple pour l'inviter à lui demeurer uni. En voici la traduction aussi serrée que possible :
    « Je vous recommande l'union, autrement mon auguste prédécesseur Thành Thang (1401 avant J.-C.) fera descendre sur vous de nombreux malheurs en disant : Pourquoi ne restez-vous pas unis à mon jeune petit-fils ? Aussi, il vous punira, d'en haut, si vous manquez de vertu, sans qu'il vous soit possible de résister. Mes augustes prédécesseurs les empereurs ont récompensé vos ancêtres et vos pères ; vous tous êtes un peuple nourri par moi, si vous avez quelque offense, même dans votre coeur, mes antiques empereurs lieront vos ancêtres et vos pères ; et vos ancêtres et vos pères vous rejetteront, il ne vous secourront pas et vous mourrez. Si j'ai des collègues en dignité qui troublent mon administration et raflent vos joyaux, vos ancêtres et vos pères crieront là haut à mon auguste empereur en disant : En voyez des punitions sur nos arrière-neveux, et pousseront le Grand Empereur à faire descendre des malheurs ».
    De ce texte découlent évidemment trois vérités, d'abord que les âmes désincarnées ont une vie personnelle, ensuite, qu'elles ont la connaissance de ce qui se passe ici-bas. Cette exhortation antérieure de huit cents ans à Confucius a été connue de lui, puisqu'il a reconstitué le livre des Annales où nous la lisons. Les lettrés, eux aussi l'ont étudiée, pourquoi alors ni le maître ni ses disciples ne l'ont-ils pas commentée ? Ils ont préféré s'appesantir sur les moyens de communiquer avec les esprits, la troisième question qu'il nous reste à examiner, est certainement la plus déconcertante de la doctrine confucéenne.
    Citons les paroles mêmes du Maître dans ses commentaires sur le livre des Mutations :
    « Connaître l'avenir à l'aide ides chiffres (issus des tétragrammes), c'est en quoi consiste la divination ». Mais comment opérer ? Une écaille de tortue et quelques brins de l'herbe appelée achillée sont indispensables, car « pour expliquer ce qui est confus, découvrir ce qui est caché, pêcher ce qui est profond, et attendre ce qui est éloigné, rien de mieux que la tortue et l'achillée ». Grâce à ces deux éléments on peut même venir en aide aux Esprits, car « le Saint qui possède la science de l'usage des chiffres a la faculté de secourir les Esprits ». Bien plus, renchérit notre Sage, « tel qui connaît la science des mutations et des transformations, sait également ce que font les Esprits ». Aussi décerne-t-il un éloge ému aux « Saints antiques, qui, en composant les mutations, aidèrent les Esprits lumineux et créèrent l' (usage de l') achillée ».
    Ces textes nous montrent Confucius sous un jour inconnu à la plupart des écrivains occidentaux. Nous sommes loin du saint laïque, ne parlant que de choses connaissables, « utilisant les fruits d'un sage empirisme, se bornant à en puiser les éléments dans les enseignements de l'expérience, dans les exemples du passé ». La vérité est que le sage de Giao Châu a fait chauffer au feu, lui aussi, la carapace de l'émyde pour y lire dans les craquelures les secrets de l'Avenir ou la pensée des Esprits. Il est juste d'ajouter, à sa décharge, qu'en agissant ainsi, il n'a fait qu'imiter des pratiques en usage depuis la plus haute antiquité dans l'empire du Milieu, où un mandarin spécial était affecté à la divination ; malgré cela, il est regrettable, qu'au lieu de rompre avec le passé, Confucius se soit adonné à ces tours dignes tout au plus d'un diseur de bonne aventure, et cela, pas seulement en passant, mais ex professo, puisqu'un des rares ouvrages du maître est consacré à cet occultisme. Aujourd'hui encore, les lettrés de la brousse tonkinoise exploitent la naïveté de leurs compatriotes au moyen des tétragrammes.
    Telle est, en raccourci, la somme des enseignements de la philosophie confucéenne sur les mystère de l'au-delà. Rien de métaphysique, qui soit comparable aux conceptions des grands génies païens de l'antiquité occidentale, Aristote, Socrate ou Platon, pour ne parler que de ceux-là, qui par les seules forces de la raison arrivèrent à prouver l'existence d'un Etre suprême, premier moteur immobile, et celle de l'immortalité de l'âme. Rien de précis non plus sur les relations entre les vivants et les défunts. En face de textes aussi obscurs, on est moins surpris de constater l'ignorance de l'Annamite sur la vie future. De ses trois religions officielles, je n'ose dire nationales, car elles viennent toutes de l'étranger, l'une, le confucianisme, le fait monter dans le ciel éthéré ; l'autre le bouddhisme l'envoie renaître, il ne sait où ni comment ; la troisième, le taoïsme, dans sa forme populaire au moins l'expédie devant l'Empereur de Jade, ou le Roi des Ruelles.
    Trois théories qui s'excluent mutuellement ! Dans de pareilles conjonctures, deux attitudes sont seules raisonnables, le doute pour l'avenir et la douleur pour le présent, puisqu'on perd des être aimés sans les revoir. Et elle est bien en effet la note rendue par tous les textes relatifs aux funérailles.
    Dans les propos familiaux, Confucius enseigne que « le deuil est un rite à base de douleur ». A son fidèle Tu-Công, il explique que les vêtements de deuil importent peu, pourvu que le coeur soit désolé. « Car, dit-il ailleurs au même, le deuil est une question de désolation». Ce n'est pas à dire que le respect doive être absent, au contraire, « le respect s'impose d'abord, mais la douleur vient aussitôt après, et le visage amaigri n'arrive qu'en dernier lieu ». « En ce qui concerne spécialement le deuil des enfants, ils doivent demeurer un an dans la douleur et trois années dans la tristesse ».Dans le livre des maximes, le roi Lân-Phong demande au maître quel est le principal rite du deuil, et celui-ci de répondre : « Dans les funérailles, aucune pompe ne vaut le chagrin ». Et joignant l'exemple au précepte, Confucius ne pouvait supporter « la vue d'un homme assistant à un enterrement sans signe de désolation ». Bien plus, « mangeant aux côtés d'une personne en deuil, il n'osait pas se rassasier complètement, », et les jours où « il avait pleuré un mort, il s'abstenait de chanter ». A To-Nga qui souhaitait voir diminuer la durée du deuil triennal, il répondit que « le Sage en deuil ne goûte pas aux mets délicats, ne jouit pas de la musique et ne prend pas de repos ». Fidèle à ses principes, au retour de l'enterrement de sa mère, Trong-Ni pleura à chaudes larmes. Il pleura aussi à la nouvelle de la mort de son dévoué Tu-Lô. Il pleura lors même de l'inhumation du brave hôtelier qui l'hébergeait dans ses voyages au royaume de Vi. Et il ne s'agit pas là seulement des lamentations de commande que les invités doivent pousser de leur visite de condoléances, mais de larmes de douleur comme l'indique clairement le caractère employé.
    A la tristesse, le Sage de Giao-Châu, suivant en cela les traditions antiques, ajoutait les offrandes de mets aux mânes des ancêtres.
    Il savait fort bien que ceux-ci ne viennent pas prendre part au repas. Le Livre des Rites le dit expressément. Aussi lisons-nous dans le livre des Maximes que le Maître sacrifiait à ses parents défunts « comme s'ils eussent été là ». Il s'agit donc uniquement d'un rite mémorial pour raviver le souvenir des trépassés, ou mieux comme l'indique le caractère de l'original, pour « situer » dans le temps l'expression de ce souvenir. C'est clone une grossière méprise que de prêter à Confucius le souci de nourrir ses parents après leur mort comme il faisait de leur vivant. Cette méprise vient de l'interprétation étroitement verbale d'un texte fameux du livre des Maximes disant qu'il faut « servir les morts comme vivants, et les disparus comme survivants ».
    Qui ne voit à quelles conséquences absurdes aboutirait l'application d'un pareil principe, qui d'ailleurs n'a aucune attache dans les textes ? Malgré cela, des auteurs ont cru devoir composer des tirades dithyrambiques sur ce thème ainsi que sur les autres points des croyances orientales, touchées dans cet article. Nous avons entendu la voix du Sage de Giao Châu, à bientôt le plaisir d'écouter la leur, en attendant celle de Jésus de Galilée.

    Gustave HUE.

    1930/16-22
    16-22
    Vietnam
    1930
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