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Confesseur de la Foi de 13 ans

CONFESSEUR DE LA FOI DE 13 ANS Il y a trois ans, j'ai donné asile ici à un jeune néophyte baptisé et confirmé quelques mois auparavant. Né de parents bouddhistes, son père l'avait autorisé par écrit à se faire baptiser, mais à condition qu'il resterait fils fidèle à ses parents, ce qui prête à équivoque, le culte des ancêtres faisant, dans l'esprit d'un bouddhiste, partie essentielle de cette fidélité.
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    CONFESSEUR DE LA FOI
    DE 13 ANS

    Il y a trois ans, j'ai donné asile ici à un jeune néophyte baptisé et confirmé quelques mois auparavant. Né de parents bouddhistes, son père l'avait autorisé par écrit à se faire baptiser, mais à condition qu'il resterait fils fidèle à ses parents, ce qui prête à équivoque, le culte des ancêtres faisant, dans l'esprit d'un bouddhiste, partie essentielle de cette fidélité.
    Or il arriva que le père de Phat (c'était le nom de l'enfant), se vit reprocher par sa vieille mère, la grand'mère du petit, l'autorisation qu'il avait donnée à celui-ci d'embrasser le christianisme. Ancien adjudant de l'armée, donc fort autoritaire, le papa décida de faire abandonner la religion à son fils, alors élève des Frères, et, pour commencer, lui interdit d'aller à l'église.
    Hélas ! Un jour que je prêchais une retraite fermée à des jeunes gens, le papa fit irruption dans l'église, vit son enfant et le ramena brutalement au domicile paternel. Là, bastonnade, injures ; l'enfant fut lié toute une nuit au poteau de la maison. Le lendemain, la grand'mère elle-même dut demander son pardon ; quant à lui, pas un seul instant, il n'avait consenti à renier le bon Dieu : « Tu peux me tuer, papa », criait-il à son père devenu son bourreau.
    Phat resta à la maison. Quelques semaines plus tard, on voulut l'obliger à prendre part aux offrandes superstitieuses et au repas rituel en l'honneur des ancêtres de la famille, à l'occasion d'un anniversaire. L'enfant refusa : « Vous m'empêchez d'aller à l'église, mais dans mon coeur je suis toujours chrétien ». Il n'en fallut pas plus pour exaspérer à nouveau la grand'mère, le père et toute la famille. (Le brave Phat m'a demandé, quand il me confia ce qu'on lui avait fait subir ce jour-là, de ne jamais le répéter, je dois tenir ma promesse). L'enfant souffrit tout, mais resta ferme dans la foi.
    Le lendemain, on l'envoyait loin de chez lui, à 20 km, chez le vice-président d'une association... Là, il fut bien soigné ; certainement la consigne était de le reprendre en main par la douceur et l'affection. Mais chaque soir, au repas ou au cours des conversations familiales, on remettait la question religieuse sur le tapis. L'enfant se faisait apôtre et, au milieu des injures lancées à l'adresse des Pères, des religieuses, des chrétiens, de la religion, il discutait, argumentait, affirmait sa foi.
    Dans son coeur, Phat ressentait cependant une grande tristesse. Un jour il résolut de s'échapper. Il argua des photographies nécessaires à l'établissement de son livret ; accompagné de trois camarades, il trompa la surveillance et s'en vint frapper à la porte du P. Delmas, au presbytère. L'enfant raconta son histoire, et il ajouta : « Père, conduisez-moi vite chez le P. Vacquier », cela avec un tel accent de conviction que le P. Delmas, ému, mit le moteur de son auto en marche et m'amena, à deux heures de l'après-midi, le petit confesseur de la foi.
    Je risquai une tentative : je fis écrire par l'enfant une lettre en vue de rassurer ses parents : « Je suis très bien chez des catholiques qui m'ont adopté et m'ont mis à l'école. De temps en temps je vous enverrai des nouvelles, je vous aime de tout mon coeur, mais je veux suivre la religion chrétienne ; de grâce, laissez-moi ».
    Afin de détourner les soupçons, je fis envoyer la lettre par un confrère de Hué.
    Dix jours passèrent. Le P. Delmas m'écrivit pour me prévenir que le papa ayant, on ne sait comment, supposer la vérité, avait porté plainte contre lui ; l'enquête avait été faite, fort heureusement, par un fonctionnaire catholique qui n'avait pas donné suite à la plainte.
    Sur ce, les journaux quotidiens publiaient articles et photos sur la disparition de l'enfant : il pouvait être découvert d'un jour à l'autre ! Je jugeai prudent de me couvrir juridiquement. J'obtins donc par téléphone de Monsieur le Résident une lettre m'autorisant, puisque l'enfant s'était enfui à la suite de mauvais traitements, à le garder jusqu'à jugement définitif.
    A peine avais-je reçu cette lettre que le juge de paix m'envoyait un inspecteur de la Sûreté, avec ordre de livrer l'enfant immédiatement s'il était chez moi. J'eus tôt fait de présenter la lettre du Résident, et je gardai l'enfant. Le papa porta plainte contre moi pour détournement de mineur. Cela occasionna une nouvelle enquête et me valut de pouvoir jouir de la présence de ce charmant enfant pendant dix jours encore. Enfin la date de la conciliation arriva : le juge, devant le père, affirma les droits que j'avais d'être remboursé de tous les frais occasionnés durant tin mois de séjour. J'y renonçai, espérant par cette marque de bienveillance éviter à l'enfant des mauvais traitements futurs.
    Les réponses de Phat à son juge étaient si émouvantes que ce dernier essuyait ses larmes du revers de la main ; le secrétaire, un païen, assurait en sortant, et les larmes aux yeux, qu'il n'avait jamais vu cela.
    Je dus annoncer à l'enfant, devant le juge, qu'on avait fait pour lui ce qu'on avait pu, mais que maintenant il fallait retourner avec son père : le Résident était prévenu et, si les mauvais traitements recommençaient, alors on aviserait.
    Phat me regarda, puis tournant son regard vers le juge : « Monsieur le juge, je ferai ce que le P. Vacquier dira ». « Mon petit, retourne avec ton papa, il le faut ». Le père était à la porte ; il refusa à l'enfant la permission de passer chez moi prendre quelques vêtements, nous n'eûmes pas même le temps de nous dire adieu !
    De retour au village, Phat ne fut pas battu, je crois, mais il fut séquestré pendant plus de huit mois. Le village était entièrement païen et, les notables étant tous à la solde de l'adjudant en retraite qui est très riche, jamais on ne put faire une enquête vraiment sérieuse.
    Ce qui me peina bien davantage, ce fut de recevoir deux lettres, à quelques mois d'intervalle, dans lesquelles le petit Phat me disait, avec beaucoup de politesse, qu'il allait bien et qu'il ne songeait plus à la religion. Hélas ! Ces déclarations étaient corroborées par ses camarades, qui m'affirmaient l'avoir rencontré : « Il a entièrement abandonné la religion et, quand on lui parle de Dieu, il a l'air de ne rien comprendre ».
    Or voilà qu'à mon retour de Hué, je trouve une lettre non affranchie. J'ouvre, c'est le jeune Phat qui me dit en substance :
    « Père, depuis deux ans, mon papa a exercé sur moi une surveillance de tous les instants ; cette surveillance commence à se relâcher un peu et j'en profite pour vous écrire, afin que vous sachiez que toujours je vous suis reconnaissant et que j'aime le bon Dieu. Loin de la messe, privé des sacrements, j'ai souffert des tentations terribles, mais alors même que les doutes les plus grands me traversaient l'esprit, j'ai chaque soir récité ma prière en union avec vous. J'avais tant de peine de penser que vous pouviez croire ce qui était contenu dans les lettres que mon père me faisait vous écrire de force et sous sa dictée ! Non, je n'oublierai jamais les promesses de mon baptême ! »
    Vous devinez si j'ai ressenti une vive émotion et une grande joie ! Je vous demande quelques prières pour ce pauvre enflent qui aujourd'hui doit avoir 16 ans environ.

    André VACQUIER,
    Missionnaire de Hanoi (Tonkin).

    1941/8-9a
    8-9a
    Vietnam
    1941
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