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Comment j'ai échappé aux mains des communistes et des pirates

Comment j'ai échappé aux mains des communistes et des pirates Par le R. P. BARRIÈRE Du Vicariat apostolique de Nanning (Kouangsi). Depuis le passage des chefs communistes Yu-Tso-Pé et Ly-Ming-Choui, la situation, déjà si précaire, n'a fait que s'aggraver à Longtchéou.
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    Comment j'ai échappé aux mains des communistes et des pirates

    Par le R. P. BARRIÈRE

    Du Vicariat apostolique de Nanning (Kouangsi).

    Depuis le passage des chefs communistes Yu-Tso-Pé et Ly-Ming-Choui, la situation, déjà si précaire, n'a fait que s'aggraver à Longtchéou.
    En venant de Nanning avec leurs troupes, ils ont distribué armes et munitions aux diverses bandes de pirates qu'ils ont rencontrées le long du fleuve. A Longtchéou, ils ont agi de même avec d'autres bandits, sans doute pour les gagner à leur cause. En apprenant cela, les habitants de la région ont compris que la situation devenait très périlleuse. Néanmoins, au début de leur séjour à Longtchéou nos communistes se montrèrent assez bien dans leurs relations avec les étrangers. Ils invitèrent même le consul et l'agent des douanes à un repas. Quant à moi, ces Messieurs me témoignèrent la même indifférence que si je n'existais pas. D'ailleurs, leurs civilités avec le consul n'étaient que de commande : il fallait se ménager les bonnes grâces de la France, et aussi une porte de sortie vers et par le Tonkin. Les simples soldats, ne voyant pas si loin, peu disciplinés, ne cessaient de nous causer des ennuis, au consul et à moi, se croyant tout permis chez nous et avec nous. Sur ces entrefaites, Yu-Tso-Pé partit pour le Tonkin, et de là, pour Hongkong, où il devait, disait-on, prendre les ordres des soviets et les transmettre à son frère Yu-Tso-Yu, qui se nommait lui-même commissaire de la police frontière et gouverneur de toute la région Ouest de la province. Ly-ming-Soui se dirigea vers Pésé pour y installer le communisme, pendant que Yu-Tso-Yu l'installerait à Longtchéou.
    Peu après, Yu-Tso-Yu partit avec ses troupes pour aller occuper Nanning, que l'on disait dégarnie de défenseurs. Mais en cours de route, son chef d'état-major, un nommé Mong, se révolta, passa à l'ennemi avec les deux tiers des effectifs, puis revint à Longtchéou, dans le dessein d'en chasser les quelques soldats laissés là pour garder la ville. De fait, ce Mong entra dans la place et s'en empara sans tirer un coup de fusil, mais ce ne fut pas pour longtemps. Toutes les bandes armées par Yu-Tso-Pé, puis par Yu-Tso-Yu, vinrent assiéger Longtchéou et nous assistâmes à des fusillades incessantes pendant trois on quatre jours et autant de nuits.
    Cependant, Yu-Tso-Yu, qui revenait vers Longtchéou, se trouvant assez près de la ville, le colonel Mong se retira nuitamment avec ses troupes, et se dirigea vers Hai-Yuen et Nanning. La ville restait donc sans défenseurs. Bientôt les bandes de pirates qui la cernaient y pénétrèrent, et nous pûmes assister, dès lors, à de véritables chasses à l'homme. Pendant les fusillades, nous avions dû nous mettre à l'abri des balles, qui pleuvaient sur la Mission, la douane et le consulat ; grâce à Dieu, il n'y eut aucun accident, et pourtant, ces trois établissements étaient bondés de réfugiés, surtout la Mission et le consulat.
    Les pirates prenaient déjà leurs dispositions pour piller la ville, lorsque Yu-Tso-Yu, arrivé plus tôt qu'on ne pensait, enjoignit à ces bandits de se retirer, et entra lui même dans Longtchéou.
    Le nouveau maître de la malheureuse ville s'occupa, sans perdre de temps, de constituer des soviets dans toute l'étendue de la juridiction qu'il s'était attribué. Un nommé Hoang-Y, qui avait séjourné en Russie, où il s'était fait la main comme communiste, vint de Changhaï et fut nommé grand chef des soviets de la région En peu de temps, trois bureaux furent constitués, le bureau des ouvriers, celui des paysans et celui des militaires.
    Tous les jours, avaient lieu de grandes réunions et délibérations, agrémentées de nombreux discours. On imprima une feuille pour expliquer et répandre les idées et les principes communistes : haine à tous les étrangers ; seuls les Russes étant des amis !...
    Le brigandages et le pillages augmentant partout, le consul, ne sachant plus à qui s'adresser pour obtenir la libre circulation sur la route Longtchéou-Langson, écrivit à Nanning : il expliquait la situation et demandait qu'on donnât des ordres et qu'on prit des mesures, pour assurer l'accès de la frontière indo chinoise et la sécurité des étrangers de Longtchéou. Cette lettre étant tombée dans les mains des communistes de Longtchéou l'avaient-ils interceptée, ou bien le gouvernement de Nanning la leur avait-il communiquée, on ne sait, une haine féroce se manifesta, dès lors, contre nous, dans les discours et dans la feuille communiste.
    De plus, la vue de nombreux habitants réfugiés chez nous exaspérait ces soi-disant amis du peuple. Nous comprenions parfaitement que la présence de ces réfugiés était un danger pour nous, mais il nous fut impossible de faire évacuer les lieux par ces pauvres gens apeurés.
    Enfin, une grande manifestation fut décidée et fixée au 19 février. Nous attendions, il va de soi, à entendre beaucoup de vociférations et de tapage, peut-être même à quelque chose de plus, mais pas à ce qui se produisit.

    ***

    Ce jour-là donc, au moment où nous allions nous mettre à table pour prendre notre repas de midi, plusieurs de nos amis viennent nous prévenir que les manifestants arrivaient dans notre quartier ; ils nous exhortent, en conséquence, à disparaître, nous supplient de nous cacher, au moins pour un moment.
    Le personnel du couvent, d'abord, sort de la Mission et se retire dans un village, à 15 ou 20 minutes de marche. Peu après, d'autres personnes viennent me supplier de sortir moi-même, car, connaissant le mauvais état de mes jambes et de ma santé, « au dernier moment, vous ne pourrez pas marcher assez vite », disent-elles.
    Je demande au jeune Père Maillot d'aller consommer la sainte Réserve, et dès qu'il vient m'annoncer que c'est fait, malgré la peine que j'en éprouve, je quitte la Mission, pour aller rejoindre les Soeurs et les orphelines. Au dernier moment, le P. Maillot devra, lui aussi, venir nous rejoindre. Il monte, en attendant, au clocher; et de là, il peut voir le consulat cerné par les manifestants et les soldats en armes. Il juge la situation très grave, descend sans tarder et trouve, au pied de la tour, des gens qui le pressent de fuir et d'aller me rejoindre.
    Avant le départ des Surs, j'avais confié à la supérieure 25 piastres métalliques qui, avec celles qu'elle avait déjà, lui permettraient de vivre et de faire vivre l'autre Soeur et les six orphelines, au moins pendant quelques jours. J'avais donné au Père Maillot un billet de 100 piastres et j'en avais gardé une autre de même valeur. C'était tout ce que nous avions d'argent. 11 était bon de prendre des précautions pour le cas où la tourmente nous séparerait et nous obligerait de vivre chacun de notre côté.
    ***

    Le Père Maillot se met en route et arrive au village quelques minutes après moi, suivi de près par M. O'Kelly, commissaire des douanes. Nous apprenons bientôt que le consul a été pris et emmené, le consulat pillé et dévasté par les manifestants.
    Je juge, dès lors, que nous ne pouvons rester dans ce village : c'est trop près, les communistes auraient tôt fait de nous découvrir et de se saisir de nos personnes. Nous partons donc tous : les deux Soeurs chinoises avec les six orphelines, le maître d'école, le servant de messe. M. O'Kelly, le P. Maillot et moi, en tout 13 personnes, et nous nous rendons dans un autre village, celui du maître d'école, à trois kilomètres plus loin.
    On vient nous annoncer là que la douane et la Mission ont été, à leur tour, envahies, pillées et saccagées ; qu'on a cherché partout les Soeurs, pourtant chinoises, et les Pères. Au village, nous sommes en pays de connaissance. Les Soeurs et les orphelines se dispersent dans les familles, où je désirerais qu'elles restassent tout en changeant souvent de cachette. Quant à nous, après délibération, nous décidons d'aller nous dissimuler dans des champs de cannes à sucre. Nous envoyons en même temps plusieurs jeunes gens à la recherche de quelque chef de bande de pirates qui veuille bien accepter de nous conduire à la frontière. Il ne faut pas songer, en effet, à aller plus loin sans une escorte quelconque; nous serions enlevés par les bandits; là même où nous sommes, nous risquons d'être pris, car ils occupent tout le pays.
    Nous ne sommes pas encore partis pour les champs de cannes à sucre que les Soeurs et les orphelines nous arrivent, tout éplorées : les gens ne veulent pas les garder chez eux, parce que, disent-ils, leur présence pourrait attirer soit les communistes, soit les pirates, qui, non seulement s'empareraient d'elles, mais encore pille- raient et incendieraient leurs maisons. Que faire ?... On ne peut pourtant pas laisser ces pauvres femmes sur les chemins. Nous allons tous dans les cannes.
    Vers la tombée de la nuit, on nous apporte un bol de riz en cachette ; mais nous avons la gorge trop serrée pour pouvoir manger un peu ! Nous ne sommes qu'à quelques centaines de mètres du village, et l'on s'attend à voir celui-ci cerné, pendant la nuit, par les communistes, qui veulent s'emparer de nous. Dès qu'il fait nuit noire, quelques jeunes gens armés viennent nous prendre et nous conduire en un lieu plus éloigné et un peu plus sûr. Ces jeunes gens, catholiques et païens, ont été d'un dévouement admirable. De notre nouvelle retraite, nous entendons, par intervalles, la grosse cloche de l'église.
    Vers 8 ou 9 heures, un des jeunes gens vient nous annoncer qu'un chef de bande est venu au village, et qu'il veut me voir.
    Présenté à ce personnage, nommé Lai-Tchong-Tai, je lui demande s'il peut et veut nous conduire jusqu'au poste le plus proche de la frontière tonkinoise. Il accepte avec enthousiasme. Je lui dis que nous sommes treize en tout : cinq hommes, deux religieuses et six orphelines, dont une est aveugle et une autre boiteuse. Il promet de nous conduire tous « sains et saufs » jusqu'à la frontière. Il n'y a que 32 ou 33 kilomètres pour arriver au point le plus rapproché, mais il nous conduira jusqu'à un poste français et veillera sur nous tant que nous ne serons pas en sécurité. C'est donc pour le mieux dans notre malheur. Mais il n'y a pas de temps à perdre, et l'on se met tout de suite en mesure de passer le fleuve, qui n'est qu'à deux pas, dans le but de quitter la route Long-tchéou-Nankou-Langson, et son voisinage immédiat.
    Nous passons d'abord, tous les fugitifs, le chef et ses hommes (4 ou 5 seulement) surveillant les abords. Cela prend assez de temps, car nous n'avons à notre disposition qu'un tout petit radeau en bambou, sur lequel quatre personnes à peine peuvent prendre place pour chaque traversée.
    Enfin, tout le monde se trouvant sur l'autre rive, nos guides nous conduisent dans un village riverain. Le chef nous installe dans une maison, donne des ordres à ses hommes, plus nombreux déjà, et se retire. Harassés de fatigue, nous nous étendons sur un plancher pour essayer de dormir. Peu après, les pirate, qui font le guet, viennent nous dire qu'on brûle la Mission; nous apercevons d'ailleurs, nous-mêmes, la lueur de l'incendie.
    Cependant le jour arrive. On nous sert à manger. N'ayant rien pris depuis vingt-quatre heures, je réussis, pour ma part, et fort heureusement, à avaler quelques bouchées. Le repas terminé, on nous invite à partir.
    C'est à ce moment que le chef vient causer avec moi. Son lieutenant et ses hommes, dit-il, exigent une forte somme pour nous conduire jusqu'à la frontière. Je lui explique qu'il nous est absolument impossible de donner ou de promettre une grosse somme, n'ayant que quelque 200 piastres, représentant toute notre fortune et sauvées à grande peine du pillage et de la ruine totale. Je veux bien m'engager à les lui donner comme récompense, mais je ne puis faire plus, vu la situation où nous nous trouvons. Ayant reçu réponse que cela ne suffisait pas, je lui dis que, n'ayant ni argent, ni connaissance au Tonkin, il me sera bien difficile de me procurer d'autres fonds, que néanmoins j'essaierai et que, si je réussis, je lui ferai verser encore 100 ou 200 piastres par la Compagnie des automobiles, quand elle aura repris son service. Il n'insiste pas et l'on se met en marche, lui, comme guide, marchant le premier avec deux de ses hommes, et une dizaine d'autres en serre-file, tous bien armés.

    ***

    Après avoir parcouru 8 à 10 kilomètres, on s'arrête pour une halte. C'est alors seulement que m'est présenté le lieutenant de notre guide. Il est armé d'un revolver Mauser à dix coups. Ses premières paroles sont pour reprendre la thèse de son chef : il leur faut une forte somme d'argent. Je lui sers de nouveau tous mes meilleurs arguments pour lui prouver que la chose m'est absolument impossible. Il me dit enfin que, si je n'ai pas d'argent, le commissaire O'Kelly doit en avoir. J'essaye de lui faire comprendre que sa supposition est sans fondement : M. O'Kelly, ayant dû partir en coup de vent, n'a pas eu le temps d'emporter sur lui les quelques milliers de piastres qui se trouvaient dans le coffre-fort de la douane.
    Chefs et subalternes s'éloignent un peu de nous et l'on voit qu'ils délibèrent. Nous ne sommes pas longtemps à connaître le sujet de leur conciliabule. Les voilà qui reviennent à nous, revolvers et fusils en mains, et se mettent aussitôt à nous fouiller tous et à prendre tout ce que nous avions sur nous. Argent, montres, couteaux, lunettes, reliques, médailles, images, tout y passe, même mon chapelet avec sa médaille du scapulaire. Ils en font deux ou trois paquets, dans nos deux ou trois mouchoirs, pris comme le reste, et l'on se remet en marche. C'est alors que le chef, pour n'avoir probablement pas l'air de manquer si effrontément à l'engagement qu'il a pris de nous protéger, me dit que tout ce qui a été confisqué nous sera rendu plus tard.
    Après avoir parcouru '8 à 10 kilomètres, nous arrivons au gros marché de Pang-Kiou. Là, nouvelle halte pour préparer et prendre un repas. Si nous y touchons à peine, nos guides, ou plus exactement nos pirates, l'ingurgitent, eux, copieusement, avec quantité de vin chinois.
    Entre temps, l'effet de l'alcool aidant, notre chef a remarqué une de nos orphelines, et il parie ouvertement de la prendre pour seconde, troisième, peut-être même, qui sait ? Pour quatrième femme !
    On se remet en route; mais la conversation de nos pirates tous plus ou moins éméchés, ne roule que sur des sujets lubriques. Pauvres oreilles du Père Barrière, des Soeurs et des orphelines, et aussi du P. Maillot, qui commence à pouvoir suivre une conversation !
    Après avoir fait un ou deux kilomètres, on s'arrête à un village légèrement éloigné de la route, et on entre dans une maison où, disent nos brigands, leurs coupables projets vont être mis à exécution. Epuisé, plus encore au moral qu'au physique, je me laisse choir sur une pierre, près de la porte, et j'éclate en sanglots. Les paysans qui me voient en si piteux état sont à se demander ce qui peut ainsi me chagriner. Quelques-uns des bandits leur expliquent nos malheurs. Quand je reprends possession de moi-même, je remarque que plusieurs paysans, même des pirates, ont des larmes aux yeux, Quel soulagement cela me procure! Voir enfin et savoir que ces gens ne sont pas tous des brutes, et même qu'il en est qui nous montrent de la compassion et de la sympathie ! Merci, mon Dieu ! Cest un petit rayon de soleil que vous envoyez à mon pauvre coeur si sombre et si désolé.
    Enfin, j'entre dans la maison. Nos vierges et nos orphelines n'ont pas été molestées. Nous resterons là un jour et deux nuits. Si, pendant tout ce temps, nos guides parlent un peu moins ostensiblement de choses lubriques, ils n'en continuent pas moins à faire des projets, au sujet de nos compagnes, et à les exprimer librement. Notre chef passe une grande partie de son temps à entretenir de ses desseins les Soeurs et l'orpheline qu'il a en vue. Il consent à me donner tout l'argent que je demanderai pour cela, mais il veut absolument arriver à ses fins. Il s'efforce lui-même d'obtenir le consentement de la Supérieure et de la jeune fille. Tous les refus qu'on lui oppose ne le rebutent pas. Il évite de s'adresser à moi directement : mais, bien qu'il s'exprime à demi voix, j'entends et corn prends à peu près tout, puisque je me trouve dans le même appartement et à deux pas, seulement, de lui et des orphelines. Pour le consentement, rien à craindre : il ne l'obtiendra certainement pas. Mais n'est-il pas chef pirate et enlever filles et jeunes femmes pour les vendre, n'est-ce pas son métier, son gagne-pain de tous les jours ? Tout est à craindre de sa part, plus encore de la part de son lieutenant, vrai suppôt de l'enfer, et de quelques-uns de ses hommes.
    Ce que je peux surprendre des conversations de ces derniers me prouve combien mes alarmes sont fondées. Non seulement ils projettent de vendre Soeurs et orphelines, mais encore de nous séquestrer, nous, dans quelque grotte des montagnes, jusqu'à ce que nous leur ayons versé 15.000 piastres, ou même davantage. C'est pourquoi, le second jour, j'appelle le chef et m'entretiens publiquement avec lui, en présence d'une partie de ses hommes et de quelques paysans. Je lui rappelle notre première conversation; je le remercie d'avoir bien voulu venir à ma recherche et de m'avoir promis de me conduire à la frontière avec tout mon petit inonde, pour nous soustraire tous aux mauvais procédés et traitements des communistes. Nous lui en sommes tous très reconnaissants; mais je le supplie d'avoir encore un peu pitié de moi, et de ne pas continuer à me faire du ke-si (très grande peine) ; je ne me sens plus capable de supporter ce chagrin. Je lui ai déjà expliqué qu'on avait tort de croire les Pères riches. Ils ne sont payés par aucun gouvernement, ni par la Chine, ni par la France ; et il sait bien, lui-même, que les Chinois de Longtchéou, catholiques ou païens, viennent à moi, non pour m'aider à vivre, mais pour me demander, eux-mêmes, des secours. C'est public, cela, et connu de tous. Or les communistes ont pillé la Mission et ont tout détruit par l'incendie. Ils m'ont pris tout ce qui pouvait me permettre de vivre; littéralement, ils m'ont écorché, enlevé la peau; il ne me reste plus que les os (c'est une expression chinoise). Comment pourrai-je donner autre chose à lui et â ses hommes ?
    Mais nos pirates continuent à délibérer entre eux, et, de temps en temps, il nous font comprendre que nous ne nous en tirerons pas à si bon compte, et qu'il faudra bien prendre quelque engagement avec eux. Nous sommes entre leurs mains, et ils sauront bien tirer profit de cette circonstance. C'est donc la torture morale qui continue sous toutes les formes.
    La seconde nuit, un autre danger nous menace : on veut nous séparer des religieuses et Lies orphelines, sous prétexte qu'elles ont trop froid là où elles se trouvent. Je m'y oppose et nous nous y opposons tous, ces personnes plus que tous autres; car elles redoutent quelque piège tendu à leur vertu et peut-être même à tout leur avenir. Pour démolir le seul prétexte du trop grand froid, j'interpelle le maître de maison et le prie de vouloir bien envoyer chercher immédiatement de la paille, pour faire une couche moins froide à ces pauvres filles. « Avec plaisir », répondit-il. Bientôt, en effet, la paille arrive, et les Soeurs peuvent s'installer de manière un peu plus confortable, et toujours dans le même appartement, je devrais dire la même grange, que nous. Donc nous voilà tous un peu plus rassurés; mais nous n'en continuons pas moins, tous également, d'être sur notre calvaire.

    ***

    Au jour, nos pirates nous annoncent que le marché de Ha-Tong, qu'habile la famille du Tigre volant et d'où il est originaire, a été incendié par les communistes, que bon nombre d'habitants ont été massacrés, que les survivants ont gagné les montagnes et sont allés y rejoindre Hoang-Fi-Fou. La rumeur m'apprend que nos pirates eux-mêmes ne sont pas rassurés, et qu'ils craignent quelque surprise de la part des communistes, surtout pour eux, sans doute, mais, peut-être, un peu pour nous aussi : nous valons bien quelque chose !
    Enfin, l'on prépare le repas ordinaire du matin. Puis, notre chef nous prévient que nous avons à quitter ce lieu le plus tôt possible, cependant que son lieutenant et quelques-uns de ses hommes délibèrent et font divers projets, au sujet des Soeurs et de nous-mêmes. Il s'agit simplement de séquestrer la Soeur Supérieure qu'on pourra encore vendre une centaine de piastres, et quelques autres jeunes filles, qui ont bien leur valeur. Quant à nous, on va nous conduire dans la montagne et, si nous ne consentons pas à leur verser la somme quils demandent, quelques balles feront notre affaire. J'informe M. O'Kelly et le P. Maillot de ce qui se mijote. Ils me conseillent de céder un peu et de promettre à ces bandits une somme quelconque. M. O'Kelly assure pouvoir trouver 4.000 piastres qu'il a en banque à Haiphong, et le P. Maillot pourra aussi avoir une bonne somme, dit-il. Il s'agit donc de sonder nos pirates et de savoir la somme qui pourra les satisfaire et nous permettre, à tous, de sortir de leur emprise.
    Le second chef vient juste à point, pour nous dire qu'ils ont. désormais à s'occuper d'autre chose que de nous conduire et protéger, que nous avons à lui donner une réponse et à lui promettre la somme de 10.000 piastres au moins, si nous voulons arriver jusqu'à la frontière du Tonkin. Je parlemente ; mais il ne veut entendre parler d'une somme moindre. Enfin, après bien des paroles, des explications et des arguments de ma part, il consent à se contenter de 8.000 piastres, c'est à prendre ou à laisser. Mes deux compagnons, auxquels je traduis au fur et à mesure notre conversation, m'engagent à céder.
    Mais auparavant, je veux poser des conditions nettes et claires. Je propose donc que nos pirates conduisent, sans plus tarder, le P. Maillot, les deux. Soeurs et les six orphelines à la frontière, qu'ils les remettent et les confient tous, absolument indemnes, sains et saufs, soit à un officier français commandant de poste, soit à un mandarin annamite gouvernant le territoire frontière. Quant à M. O'Kelly et à moi, nous serons conduits à la frontière aussitôt que l'on viendra nous y attendre avec la somme promise ; le P. Maillot calcule que ce pourra être le 24, mardi. Ces conditions sont acceptées ; mais, malgré tout ce que j'ai pu dire encore, j'ai dû promettre les 8.000 piastres exigées.
    Enfin, quoiqu'il soit déjà bien tard, je demande que nous partions tout de suite. Nous voilà bientôt en route.

    ***

    Après avoir parcouru une dizaine de kilomètres, nous arrivons à un village barricadé, au pied des montagnes. Nous entrons sans dire gare : donc nous étions attendus. Pendant qu'on se repose quelques instants, nous nous apercevons que nous sommes dans un repaire de pirates. Nos guides sont là comme chez eux, comme ils l'ont été dans chacun des villages que nous avons traversés. Ce sont, en grande partie, des gens de leur, trempe et de leurs manières crues nous voyons là. L'un d'eux paraît en imposer aux autres, c'est le fameux Tchao-Kin-Ting. Je ne ferai pas son portrait ici; je dirai seulement qu'il a tué son père, puis sa première femme, et de sa propre main, dit-on, pour s'aguerrir sans doute. Depuis une dizaine d'années, c'est lui qui, avec sa bande, a eu tout contrôle sur la route Longtchéou Langson, et qui a dévalisé ou fait dévaliser, trop souvent hélas ! Avec mort d'hommes, les automobiles, les voitures et les voyageurs.
    Après quelques instants de repos, je demande à nos pirates de partir sans plus tarder, avec le P. Maillot, le maître d'école qui connaît bien la langue du pays et quelque peu le français, et les femmes. Notre chef, lui-même, les accompagne avec une dizaine de ses hommes.
    A peine le petit convoi est-il parti, qu'arrive le délégué, déjà connu, de Hoang-Fi-Fou. Il vient nous chercher, dit-il, pour nous conduire dans la montagne, où lui-même est déjà installé : nous ne sommes pas en sûreté dans le village ; on craint, paraît-il, un coup de main de la part des communistes.
    Nous partons donc ensemble, escortés de deux ou trois pirates seulement. Nous longeons d'abord la montagne, tantôt suivant un sentier, tantôt marchant dans le lit d'un torrent suffisamment fourni de roches pour nous permettre de ne pas nous mouiller les pieds et de ne laisser aucune trace de notre passage. Nous engageons ensuite dans un autre petit sentier à peine tracé, qui monte presque à pic dans la montagne. Forcément la marche se fait de plus en plus lente; la bronchite que je traîne depuis déjà deux ou trois mois n'a fait que s'aggraver pendant ces quelques jours de voyage et ces nuits passées avec les seuls habits que j'avais sur moi en quittant la Mission. Mes jambes, qui, en temps ordinaire, me permettaient à peine de circuler dans la résidence et aux alentours, en pays uni et plat, se trouvent fort mal de l'effort fourni pour accomplir cette marche d'une trentaine de kilomètres. Aussi l'ascension de la montagne ne se fait pas sans souffrances. Je dois m'arrêter souvent pour respirer un peu et, naturellement, mes compagnons doivent faire de même pour ne pas me quitter.

    ***

    Enfin, après bien des pauses et beaucoup de temps, nous arrivons sur un petit plateau bien à découvert, au pied des cimes encore beaucoup plus hautes. 11 y a là, en pleine montagne, quelques rizières et, dans l'une d'elles, une petite cahute faite de quatre piquets et de trois poutrelles, couverte de roseaux mais ouverte à tous les vents. C'est là que nous allons attendre le jour de notre délivrance. Pour siège on a le sol ; et pour couche la terre nue.
    Nous assistons tout d'abord à la confection d'un fourneau de campagne. Ce n'est pas compliqué et c'est vite fait. Nos deux gardiens armés de deux coutelas se mettent à creuser un trou dans une diguette de rizière; sur le côté formant gradin ils pratiquent une petite ouverture pour l'introduction du combustible et en un tournemain ils ont un fourneau pour préparer le repas. Ils y installent une sorte de grand pot contenant du riz. Mais où prendre l'eau nécessaire à la cuisson? Nos cuisiniers ne sont pas longtemps embarrassés. L'un deux enlève le pot au riz, l'emporte dans la forêt, où il disparaît bientôt pour apparaître quelques instants après avec la quantité voulue de l'indispensable liquide. I'autre est allé pendant ce temps faire provision de combustible et il revient bien vite avec tout un fagot de branches et de roseaux secs.
    Le feu allumé et la cuisson du riz mise en train, nos deux hommes confectionnent par le même procédé un second fourneau, sur lequel ils disposent la marmite pour la cuisson des aliments. Bref, en moins d'une demi-heure, la cuisine est installée, riz et aliments se trouvent cuits à point. Il faut dire que, ce soir-là, le menu ne fut pas compliqué : du riz, avec, comme unique condiment, une espèce de choux chinois. Nos deux guides, trouvant que c'était trop maigre, se promirent d'aller aux provisions, dès le lendemain matin de bonne heure.
    Le repas servi, il s'agit de s'accroupir en rond, tout autour, ou de s'asseoir. C'est là une opération facile pour mes compagnons, mais très compliquée pour moi. Je n'arrive à le faire qu'avec beaucoup de peine et en me servant des deux mains. Il est aussi difficile de me relever ensuite.
    ...Une nouvelle journée commence. Mon Dieu, qu'elle me paraît longue ! Vers le soir, quelques-uns des pirates qui ont escorté le P. Maillot sont de retour et, peu après eux arrive un émissaire porteur d'un petit mot du lieutenant Ulrich, commandant du poste de Bigny, en territoire français. Enfin me voilà rassuré! Tout mon monde est arrivé à bon port : Deo gratias ! Quel soulagement pour moi ! Et quel poids de moins pour mon pauvre coeur !
    Je n'étais pourtant pas brillant : le froid, la terre nue pour siège et couche, les moustiques, le manque de sommeil, la privation de nourriture (faute de dents pour la mastiquer), bien qu'elle fût-en ces derniers jours, copieuse et abondante, mes bronches de plus en plus engorgées, la toux qui ne me laissait guère de répit, mes jambes raides et douloureuses et dont l'ankylose s'aggravait de jour en jour, tout augmentait ma souffrance. Mais toutes ces misères n'étaient rien, comparées aux tortures morales que j'avais endurées jusque-là, à la pensée du danger auquel étaient exposées Soeurs et orphelines. Aussi me trouvais-je heureux et content, par opposition avec les jours précédents.
    Dans la montagne, ayant plus (le temps et étant plus à l'aise pour causer, j'ai appris qu'à part 4 ou 5 de nos pirates, plus les deux chefs, tous les autres étaient de Longtchéou ou des villages voisins, qu'ils me connaissaient et connaissaient aussi la Soeur supérieure, du fait que leurs mères et petits frères et soeurs s'étaient réfugiés bien souvent à la Mission, où ils étaient venus les voir. Je m'étonnais moins, dès lors, d'avoir remarqué chez eux de la sympathie et de la compassion. Quelques-uns ont tenu à m'exprimer, en secret, leurs bons sentiments à mon égard, ainsi que leur tristesse à voir les peines (lue m'infligeaient leurs chefs et leurs camarades. Ils sont même intervenus, paraît-il, auprès des premiers, pour leur demander d'être moins exigeants. Je dois ajouter que, dans la montagne, où les chefs n'ont jamais paru, ces gens ont été presque aux petits soins pour moi, m'aidant à m'asseoir pour les repas et à me relever ensuite, choisissant les morceaux et les mets les moins durs pour me les offrir, me préparant même spécialement des oeufs, quand il y en avait. Ce qui m'était le plus appréciable, c'étaient ces bons offices pour m'aider à m'asseoir et à me lever. M. O'Keily, encore plus que tout autre, me les prodiguait.
    Le 25 février, un émissaire vient nous dire que le lieutenant commandant du poste de Bigny était venu à notre rencontre, qu'il nous attendait à la frontière avec les 8.000 piastres exigées et promises. Vers midi, nous nous mettons en route, pour franchir la douzaine de kilomètres qui nous séparent du lieu de rendez-vous. De nouveau, je me demande si je pourrai aller jusqu'au bout, car je connais, hélas ! Mon état physique, et mes jambes, en particulier, me font sentir assez de fatigue et de douleur pour justifier toutes mes craintes. Il faut, d'abord, descendre de la montagne ; puis, nous prenons, guidés par notre sous-chef, un sentier qui remonte, inégal et fort ardu. Comment pourrai-je m'en tirer ?... D'autant que ce sentier se prolonge, me dit-on, et de plus en plus difficile, pendant des kilomètres ? A maintes reprises, je manque de souffle ; force m'est de m'arrêter pour respirer un peu. M. O'Kelly, pour m'aider, me pousse dans le dos, et il prétend aimablement que cela l'aide lui-même.
    Arrivés presque au haut d'une nouvelle montagne, nous rencontrons un village, autre repaire de brigands. On n'entre pas, mais on fait là une halte un peu plus longue. J'ai bien de la peine à articuler quelques paroles ; cependant je parviens, tant bien que mal, à demander du thé ou de 1-eau bouillie, aux gens sortis pour nous voir passer. On me répond tout d'abord qu'il n'y en a pas ; ceux qui me parlent ainsi sont sûrement des pirates, à en juger par leur mine et leur tenue. Bientôt un brave homme, de façons plus honnêtes, arrive avec une sorte de cruche et plusieurs bols. Il a entendu ma demande, il vient directement à moi, me donne un bol et me le remplit de thé. J'ai beau le tenir des deux mains, pour le porter jusqu'à mes lèvres ; quand il y arrive, plus rien dedans : tout le contenu, aux tremblements de mes mains, est tombé à terre. Le bon Samaritain revient à la charge ; finalement, je suis un peu désaltéré. Il sert ensuite M. O'Kelly ; les autres se servent eux-mêmes. Je remercie, et combien cordialement. Il s'excuse, ses yeux s'humectent de larmes ; les miens aussi, du reste, et abondamment.
    Au bout d'un moment, il faut reprendre la marche. On continue à marcher, mais pas longtemps ; bientôt nos guides, les sympathiques, m'annoncent que le plus pénible est fait, que nous n'avons plus à monter qu'en palier, voire à descendre, ce que je redoute, il est vrai, plus encore que monter.
    Enfin, nous arrivons à un village, le dernier en territoire chinois. Notre sous-chef (car le premier chef a jugé prudent, par un reste de pudeur, sans doute, de ne pas venir prendre lui-même l'argent exigé), parle de passer là encore une nuit. « Il est trop tard pour aller plus loin », dit-il. En entrant dans le village, on apprend que le lieutenant français y est déjà venu une fois, que, ne nous voyant pas arriver, il en est reparti, mais en demandant d'envoyer quelqu'un le prévenir dès notre arrivée, ce qui est déjà fait. Le temps, pour le messager, de parcourir les 2 ou 3 kilomètres, et nous verrons arriver l'officier, accompagné du mandarin et de deux ou trois hommes sans arme aucune.
    En attendant, on prépare du thé ; je me désaltère, et je dois encore servir d'interprète, ce dont je me passerais volontiers, tant je me sens fatigué.
    Le lieutenant arrive. Il est furieux de nous voir dans l'état où nous sommes. Je lui conseille de se contenir, et il y parvient, non sans efforts. Il me hisse sur son cheval. M. O'Kelly et lui en montent deux autres, et nous voilà partis.
    Arrivés presque à la frontière, on s'arrête sur une crête. A 760 mètres, mais en contrebas, on aperçoit la troupe du lieutenant. On décide que M. Ulrich ira avec sa suite prendre les 8.000 piastres que gardent ses soldats, qu'il reviendra seul et sans armes, à moitié chemin, que, de notre côté, le chef, seul et sans armes également, ira avec nous rejoindre le lieutenant; que là il touchera la somme exigée, et que, dès lors, nous serons libres.
    Cependant, le chef pirate a placé ses hommes en tirailleurs sur diverses crêtes ; nous verrons tout à l'heure dans quel dessein. Le lieutenant, heureusement, est bien au courant de la mentalité chinoise. Dès que nous arrivons près de lui, il nous prévient qu'il a préparé, lui aussi, ses soldats a toute éventualité et leur a donné l'ordre de tirer au commandement de « commencez le feu ! » Non loin de nous, se trouve un ravin; c'est là que nous aurons à nous cacher en cas de fusillade. Je fais remarquer que, si l'on en vient aux mains, cela pourra nous être nuisible, à nous missionnaires, et nous valoir, par la suite, des représailles ; mais il est impossible d'empêcher ce qui va se produire.
    A ce moment, arrive près de nous un pirate, qui vient tenir compagnie à son chef. Il porte une grenade en bandoulière, et le papier qui la scellait a été enlevé. Je le fais remarquer au lieutenant, qui le désarme. Aussitôt, l'argent est livré; pendant que le pirate en fait le compte et tandis que le lieutenant a encore en main la dernière liasse, je demande au pirate de nous rembourser, selon promesse faite par le chef, les objets et l'argent qu'on nous a pris, ou leur valeur en espèces. Le pirate me répond que nos pertes n'avaient pas une si grosse valeur, et il tend la main pour prendre le huitième millier. Avec la rapidité de l'éclair, la main du lieutenant lui arrive sur la joue, et vous pouvez croire que le brave officier y a mis de l'énergie. Seconde tension de main de la part du pirate, seconde gifle de la part du lieutenant. Tous ces gestes ont été accomplis si rapidement que je ne m'en suis pas aperçu. Sans demander leur reste, les deux pirates se retirent et le lieutenant nous dit : « En marche ! » J'avoue que je n'en pouvais plus. La fatigue, la souffrance, l'émotion m'accablaient. Mon esprit n'était plus là, je ne pensais plus à rien.

    ***

    Un instant après, le lieutenant me saisit par le bras et m'entraîne dans le ravin, me recommandant de bien m'y dissimuler. Au même instant éclate une fusillade nourrie. J'entends les balles siffler pardessus ma tête : c'est donc que les pirates tirent sur nous, car nous ne sommes pas dans la direction des soldats français. Ceux-ci, d'ailleurs ripostent énergiquement. On me crie de me rapprocher de la troupe, en suivant le fond du ravin ; mais le moyen de marcher dans cette jungle ? Un Annamite vient me prendre par la main et m'aide à avancer tant bien que mal. J'arrive enfin près des soldats, et je me sens traîné par des Annamites robustes. Encore l'ascension d'un mamelon à faire ! Je ne marche pas, on me porte, et malgré cela je suis absolument à bout de souffle.
    Parvenus sur un petit col, où se trouvent déjà quelques hommes avec les chevaux, nous nous arrêtons et je respire un peu. Un instant après, le lieutenant nous rejoint, suivi de ses tirailleurs. Seuls, les partisans (sorte de garde nationale) continuent à tirer sur les pirates. Enfin, le calme se fait, et la troupe se rassemble au complet. Le lieutenant et M. O'Kelly me hissent sur un cheval, ils en montent chacun un, et l'on se met en route.
    Il est déjà nuit lorsqu'on atteint le premier village en territoire tonkinois. Nous essayons alors de manger un peu ; mais aucun de nous trois ne fait honneur aux mets qu'on nous sert. Il n'en est pas de même pour le vin et l'eau. Le lieutenant nous dit qu'il faut à tout prix arriver à Bigny, cette nuit, en marche forcée : il n'a laissé au poste qu'une quinzaine d'hommes, et la petite garnison peut être attaquée d'un moment à l'autre par les communistes ou par les pirates. Or, dix-huit kilomètres nous séparent encore du but. J'avoue que je n'ai eu peur, pour moi personnellement, ni des pirates, ni des halles; mais cette marche de dix-huit kilomètres dans la nuit m'effraie sérieusement.
    Nous restons dans le village tout le temps nécessaire aux tirailleurs et partisans pour préparer et prendre leur repas. C'est alors seulement que mon servant de messe me raconte qu'avant de quitter la crête pour venir prendre l'argent, le chef pirate, plaçant ses hommes en tirailleurs, leur a ordonné de tirer des feux de salve contre les soldats français, dès que lui-même serait arrivé à tel endroit et à l'abri des balles. Comme il parlait alors en langage tho, je n'avais rien compris ; mais sa mauvaise foi, nous l'avons vu, avait été déjouée par la perspicacité de notre lieutenant, et un pirate, sans compter les blessés, avait payé de sa vie la perfidie de son chef.
    Le moment venu de lever le camp, je suis de nouveau installé sur le cheval du lieutenant, et nous voilà en route, tout dabords éclairés par des torches, puis dans la nuit noire et en silence, pour la raison que nous longeons de très près la frontière chinoise. Pendant les premiers kilomètres, cela va tant bien que mal ! Puis peu à peu, je sens mes jambes s'engourdir et j'éprouve des douleurs terribles, dont l'acuité augmente à mesure que l'on avance. Je m'efforce, vous le comprenez, de tenir bon, et je crois bien avoir fait, ce soir-là, un bon bout de temps de purgatoire.
    Enfin nous approchons du but; on aperçoit des lumières dans le lointain. Encore un peu de patience, et nous voilà, en effet, devant le poste de Bigny. Pour moi, il n'y a pas à espérer pouvoir faire le moindre mouvement pour descendre de cheval : je suis comme figé et collé à la selle. Heureusement M. O'Kelly et un sergent sont là pour me prendre dans leurs bras, et me déposer délicatement sur le sol. Puis, mes jambes fléchissent et refusent de me porter, nos deux amis me soutiennent sous les bras. Peu à peu, je réussis à mettre un pied devant l'autre ; mais pour arriver jusqu'à la salle où nous sommes attendus, ils me portent plutôt que je ne marche. On me présente un siège ; je n'ose m'y asseoir, je préfère me tenir debout, appuyé sur un meuble. Petit à petit, mes jambes reprennent un peu de vigueur et je puis enfin me mettre à table quand le repas fut servi. On cause; on a tant de choses à se demander et à se dire On mange un peu, et on se désaltère copieusement. Quelle chose pénible, terrible même, que cette soif que j'endure depuis huit jours !
    Le lendemain, m'étant mis debout avec l'aide du boy, je me sens tout de même un peu plus solide sur mes jambes ; mais j'avoue au lieutenant que je ne pourrais pas faire à cheval les 6 kilomètres qui nous séparent de Na-Man, où des autos doivent nous attendre, vers heures du soir. Le lieutenant donne des ordres et l'on me prépare une chaise ordinaire, sur laquelle on me portera. A midi, déjeuner : cette fois, nous faisons tous honneur au menu. Enfin, on remercie encore et encore le bon lieutenant, et l'on part pour Na-Man.
    L'auto de la résidence de Langson nous y attend ; en route pour cette ville, où l'on arrive vers la tombée de la nuit. Me voyant malade et dans l'impossibilité de parler, M: le Résident me fait conduire tout de suite à la Mission, où les bons Pères Dominicains me reçoivent à bras ouverts. Une soutane d'emprunt me donne une tournure ecclésiastique et missionnaire. Grâce aux bons soins du docteur et des Pères, au bout de quelques jours, je me sens un peu mieux ; cependant, je n'ose encore célébrer la sainte messe, tant nies jambes restent faibles.
    Huit jours se passent ainsi. Je pars avec tout mon monde pour Hanoi, où j'entre directement à la clinique Saint-Paul, le 6 mars, laissant au Père Maillot le soin de s'occuper des Soeurs et des orphelines, qu'il installe à l'hospice Saint-Antoine, dans un appartement mis à leur disposition par les bonnes religieuses de Saint-Paul de Chartres.

    ***

    Avec le Père Maillot et les autres Pères, nous avons parlé et nous parlons encore, de temps en temps, de notre séjour chez les pirates. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les Soeurs et les orphelines aient pu arriver ici indemnes. Pour moi et pour tous ceux qui connaissent les Chinois, et surtout les pirates chinois, c'est là un vrai miracle.
    Je dois donner ici quelques explications. Avant de quitter la Mission, comme vous le pensez bien, j'avais supplié Notre Seigneur et la très bonne Mère, de veiller sur nous tous et de nous protéger. Je m'étais adressé aussi à la bonne petite sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, et je M'étais engagé à célébrer, de mon vivant, la sainte messe pour la conversion des pécheurs, tous les ans, le jour de sa fête, en lui demandant de prendre sous sa sauvegarde les Soeurs et les orphelines. J'ai renouvelé ma demande et ma promesse bien des fois, en cours de route. Merci donc, et de tout coeur, à Notre Seigneur, à sa sainte Mère et à sainte Thérèse.
    Toute la Mission de Longtchéou a été pillée, saccagée, incendiée. Il y reste une seule chose, la croix de bois placée sur le faîte de la résidence : les flammes, qui l'ont respectée, l'ont, en outre, préservée des outrages, en détruisant tout accès pour arriver jusqu'à elle.
    Puisse-t-elle demeurer là comme signe d'une victoire prochaine de notre sainte religion sur le paganisme, et comme présage du règne futur de notre Rédempteur sur la Malheureuse province de Kouangsi et le district de Longtchéou !

    1930/239-256
    239-256
    Chine
    1930
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