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Comment, avec rien, on fonde une mission

Comment, avec rien, on fonde une mission Voici quelques notes du P. Henri PRUNIER sur la fondation du poste de Namakal en 1927, puis un rapport sur les résultats obtenus dès 1929, enfin les derniers échos qui nous rassurent pour l'avenir de ce nouveau district.
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    Comment, avec rien, on fonde une mission

    Voici quelques notes du P. Henri PRUNIER sur la fondation du poste de Namakal en 1927, puis un rapport sur les résultats obtenus dès 1929, enfin les derniers échos qui nous rassurent pour l'avenir de ce nouveau district.
    Namakal est une petite ville située à une vingtaine de milles de Salem, et Salem, détaché de l'archidiocèse de Pondichéry, va devenir le centre d'une nouvelle Mission où s'exercera le zèle des missionnaires du diocèse de Kumbakonan cédé, en majeure partie, au clergé indigène. « Autre est celui qui sème, autre celui qui récolte », c'est dans l'Evangile, c'est donc aussi dans le Règlement des Missions Etrangères. L'essentiel est que la charrue ne chôme pas dans le sol déjà ameubli ou dans la terre encore vierge. Le P. Michotte se trouve donc à Salem, « nouveau Caleb envoyé dans cette nouvelle 'l'erre Promise ». Le P. Prunier se rend à Namakal où, de deux choses l'une... il n'y a rien, rien qu'un terrain cédé à la Mission il y a 80 ans, loué annuellement et dont le bail n'expire qu'en octobre 1928. Le P. Prunier n'attendra pas jusque-là pour commencer sa fondation : « time is money », lui a-t-on observé en anglais ; non, a-t-il répondu en bon français, mais le temps perdu c'est des âmes en moins. Il écrit son journal :

    10 janvier 1927. Recherche d'un terrain provisoire : je laisse mes bagages dans une chrétienté située à 8 milles de l'endroit repéré.

    25 janvier. Je commençai les travaux, n'ayant en vue qu'une hutte, torchis et paillotes, de 80 roupies (720 francs environ).

    Mai. L'argent venant, je me remis à construire, niais en briques, puis couvris en tuiles du pays, puis...

    Octobre. Entourai le tout d'une véranda, ajoutai une chambre pour le desservant, laissant la première maison faire office de chapelle, et terminai par la construction d'un orphelinat, dont voici la genèse : une dizaine d'orphelins, de différents centres payeras, s'étant réunis dans la ville pour y exploiter rationnellement la charité publique, arrivèrent un beau malin sur mes chantiers me demandant une école et me promettant une docilité parfaite à mes moindres désirs.

    4 décembre. L'orphelinat était fondé. Sur 25 enfants reçus cette première année, 15 persévérèrent et, parmi eux, 13 ont déjà été baptisés.
    J'eus également 3 catéchistes volontaires, un veuf et deux jeunes gens. Etant à mon service de leur plein gré, ils sont plus malléables étudient la religion avec coeur et ne craignent pas leur peine, travaillant avec l'unique intention de plaire à Dieu et de lui gagner des âmes.
    Ces âmes, elles nous entourent et pourtant qu'elles sont encore loin de nous ! Douze mois de tâtonnements, d'efforts dirigés surtout vers les castes élevées, dont l'exemple entraînerait les castes inférieures, tout en restant chacune dans son milieu social : ainsi, hélas ! Lexige la mentalité de nos pauvres hindous.
    (Ouvrons une parenthèse pour rappeler à nos lecteurs que l'institution des castes dans l'Inde date de l'époque dite brahmanique : le peuple est divisé en quatre castes ou classes fermées, Brahmanes ou prêtres, Kshatryas ou guerriers, Vaicyas ou bourgeois et Çoudras ou artisans ; la populace est hors caste, ce sont les Parias, divisés eux-mêmes en de multiples sous-classes, séparées elles aussi par des cloisons étanches ; on les désigne parfois sous le nom de basses castes. Continuons la lecture du Journal) :
    Ces gens de caste me reçurent partout avec politesse, mais, chez eux, aucune volonté d'étudier sérieusement la Religion. Par contre, la prise de contact par le Dispensaire, prodiguant ses soins à tous, des bobos des petits aux infirmités des vieux, fut d'une efficacité merveilleuse. Elle me fit découvrir dans les basses castes un désir ardent de me voir, de me recevoir et d'entendre parler de religion. Et ces conférences, chez eux, donnent des résultats très encourageants. Dans un village de Paliers une école a été ouverte : on y apprend le catéchisme et les prières. Le soir, cours d'adultes suivi par 18 jeunes gens. Chaque semaine, visite du Père qui fait passer l'examen de catéchisme à tout le monde.
    Que me donnera ce système quelque peu inédit ? Je m'en rends bien compte. On verra à l'user. Toujours est-il que n'ayant pas de maîtres d'école en nombre suffisant, je pense multiplier les bons résultats déjà obtenus par ces instituteurs chrétiens, en attirant à la religion, et avant tous autres, le plus grand nombre d'instituteurs officiels. Après leur conversion, ils recevront de moi un supplément de salaire qui s'ajoutera à la solde qu'ils touchent du Gouvernement, et ainsi atteindrai-je par eux les enfants et les jeunes gens. L'engouement pour l'étude est tel, chez les Indiens de basse caste, que je ne doute pas, jusqu'à preuve du contraire, du succès de mon initiative. J'ai donc convoqué quelques instituteurs, pour commencer, puis quelques autres encore : tous ont répondu à mon appel et m'ont demandé des livres de doctrine qui, la grâce de Dieu aidant, achèveront leur conversion et assureront leur persévérance. Le branle est donné ; l'apostolat inauguré il y a quatre mois à peine parmi les basses castes donne déjà toute satisfaction.

    ***

    Deux ans après. Ce dernier exercice a été fécond en instructions de toute sorte pour l'heureux titulaire de la mission de Namakal. Les déceptions n'ont pas manqué, c'est sûr, mais comme elles ont été moindres que celles auxquelles il s'attendait, tout lui a paru bon et consolant.
    J'avais fondé quelque espoir sur trois genres d'apostolat : le petit Dispensaire, les Projections lumineuses et des Ecoles tenues dans les villages par un des maîtres païens les plus en vue. Ces trois modes n'ont rien produit de bien sérieux.
    Le Dispensaire continue de donner ses remèdes, mais comme chaque malade reçoit en même temps que ses pilules ou ses potions un petit sermon sur le ciel et sur l'âme, et, en sus, la recommandation expresse de ne plus faire de superstitions, les oreilles se fatiguent, puis se bouchent, et les remèdes ont beau faire leur effet, on ne retrouve plus le chemin du Dispensaire pour achever la guérison du corps, ni la porte du Tabernacle pour y demander la conversion de l'âme, ni même la véranda du bienfaiteur pour le remercier des médecines gratuites.
    Les Projections gardent, il est vrai, leur attirance, mais, dans l'esprit de nos braves païens, les miennes n'ont guère plus de valeur instructive, ou morale, que les films de leurs cinémas ambulants qui, pour quelques sous, projettent sur l'écran les pires, fredaines du dieu Krishna et de ses ignobles comparses. Les enseignements de notre sainte Religion sont trop purs et trop abstraits pours des yeux et des coeurs habitués aux couleurs brutales et aux arguments naturistes. On entend, il est vrai, à la fin de nos séances, des appréciations laudatives, dictées par la politesse, mais l'esprit a-t-il été frappé, le coeur ému, la volonté redressée ? On en cloute, trop souvent, hélas !
    J'avais espéré dans des écoles établies dans les villages qui me semblaient les plus abordables. A cet effet, j'avais eu quelques réunions de payens instruits, comptant par eux atteindre les enfants plus malléables à l'action de la grâce. Mon but était d'obtenir de ces instituteurs une étude personnelle de la Religion, puis, moyennant un supplément de traitement, l'enseignement du catéchisme et des prières à leurs petits écoliers, en plus de leurs études réglementaires.
    Captivés par l'attrait d'une paye mensuelle, nos pédagogues avaient accepté d'enthousiasme toutes mes propositions, mais quand ils se rendirent compte que positivement il fallait gagner l'argent offert, et que nécessairement ils devaient eux-mêmes apprendre ce qu'ils étaient chargés d'enseigner aux autres ; voyant de plus, que je venais souvent, trop souvent au gré de leur apathie, inspecter leur cours de religion et contrôler ses résultats, une certaine fatigue se fit sentir et l'on s'arrangea pour me faire comprendre combien j'étais peu discret; certes, on y mit des formes et, de mon côté, de l'impassibilité, car je voulais à tout prix rester dans la citadelle où j'avais réussi à pénétrer. On fit alors agir les notables de l'endroit et ceux-ci n'eurent pas de peine à trouver les moyens de m'interdire tout nouvel accès parmi eux.
    Cette déception m'engagea à changer de tactique et à faire l'opposé de ce que j'avais essayé jusqu'alors : au lieu d'aller chez eux, je les forcerai à venir chez moi.
    J'avais, depuis décembre 1927, à Namakal, un petit Orphelinat qui vivotait quelque peu avec ses dix ou douze enfants ramassés dans le ruisseau. L'idée me vint d'augmenter l'effectif en y adjoignant les garçons les plus intelligents des villages où l'on me recevait le moins mal. Car mon orphelinat avait pris forme d'école, et cette école avait déjà sa petite réputation bien établie. Depuis plus d'un an, mes orphelins avaient au programme scolaire ajouté l'étude de la Religion et, peu à peu, pris des habitudes chrétiennes qui, aux yeux de tous, faisaient de ces anciens petits mendiants comme une élite de petits écoliers d'éducation parfaite. Quelques-uns même avaient été baptisés à la Pentecôte, et dans la chapelle du Christ Roi on voyait, grâce à eux, se dérouler, en petit, les belles cérémonies de la vie paroissiale. Bref, je me sentais en forme pour réaliser à la lettre la parole de Benoît XV : « L'Inde sera convertie par ses enfants ».
    Il y avait bien, il est vrai, la question financière, mais, moi aussi, je commençais à en revenir au sujet de tous ces soucis qui ne tiennent pas assez compte de l'action de la bonne Providence. Et de fait, quand il y a deux ans, j'étais seul avec mon cuisinier servant de messe, je joignais tout juste les deux bouts, quand je groupai mes premiers orphelins et engageai mes premiers catéchistes, j'arrivais encore à les joindre, je les avais joints également quand mes constructions du début s'imposèrent, pourquoi ne les joindrai-je pas maintenant encore quand il s'agit de doubler l'effectif de ma gent écolière? Je ne m'arrêtai donc pas trop à ces soucis matériels et je visai à la réalisation.
    Je fus servi en nombre au delà de mes espérances : les Parias n'ont qu'une ambition, s'évader autant que faire se peut, de la disqualification native dans laquelle le système social des castes les parque irrémissiblement. Tout au moins voudraient-ils être considérés à l'égal des Choutres (Çoudras) qui, après tout, ne sont que des artisans, comme nombre d'entre eux, la Caste en plus. Or, pratiquement sinon théoriquement, la connaissance de la langue anglaise peut permettre de se surclasser, pour ainsi dire, de se hausser à un niveau, sinon social du moins officiel, où on est à l'abri des humiliations coutumières.
    Je profitai donc de cette mentalité et la seule condition que je mis à l'admission dans mon école fut que, chaque jour et pour tous, une heure serait consacrée à l'étude de la doctrine chrétienne. La clause fut aisément acceptée, les parents n'envisageant guère que ce qui, pour eux, primait tout, la connaissance de l'anglais.
    Il me fallut donc construire à nouveau, engager un cuisinier de renfort, acheter de grandes marmites, creuser un puits et ouvrir grands les bras : 75 enfants furent reçus en un mois. Leur instruction religieuse commença le jour même de leur admission; ils durent, chaque matin, se joindre aux orphelins pour l'audition de la messe, chaque semaine, subir l'examen des prières apprises par coeur au commencement et à la fin des classes, s'entendre, au besoin, réprimander vertement quand, aux récréations, leurs habitudes trop païennes reprenaient le dessus, bref, ils durent progressivement changer du tout au tout, et se dire que c'était à prendre ou à laisser.
    Hélas! La cuisine eut beau satisfaire tous les estomacs, la formation morale ne fut pas au gré de tous. L'élimination se fit d'elle-même, sur 75 enfants reçus, 50 nous quittèrent : c'était à prévoir ; la sélection se fit d'elle-même : c'était à désirer. Car c'est alors seulement que le bon travail se fit dans les âmes, que je me sentis mieux compris, que la vraie vie de famille s'installa dans la maisonnée, que l'esprit chrétien s'enracina peu à peu dans les coeurs et rayonna dans la tenue extérieure.
    On se mit à prier tous les jours pour la conversion des parents; à chacune de leurs visites j'entendais les conversations animées de leurs bambins devenus de vrais apôtres ; l'oeuvre marchait. Au bout de quelques mois la question se posa des premiers baptêmes et, par le fait, du consentement paternel. Naturellement tout n'alla pas sans quelques difficultés, huit enfants seulement obtinrent gain de cause, les autres se virent reportés à plus lard. L'important fut que personne ne fut rappelé chez soi. A part deux, et encore à titre de visite aux grands-parents. Que firent nos deux espiègles, flairant un piège? De toute la force de leurs petits bras, armés de solides gourdins, ils s'acharnèrent sur les trois idoles vénérées du village, les brisèrent en menus morceaux qu'ils jetèrent au tout-à-l'égout communal... Les parents abasourdis n'eurent d'autre moyen pour éviter toute complication que de chasser ces iconoclastes, lesquels, fiers de leur coup, revinrent en vitesse reprendre au sein de la petite famille la place qu'ils ne quittèrent plus.
    Le 15 août de celte même année fut un grand jour pour la mission de Namakal : j'offrais enfin au bon Maître les premiers épis, l'espoir des grandes moissons. Sans perdre de temps, je cherchait à profiler des positions acquises, le père d'un de mes baptisés m'offrant un petit terrain en bordure de son village, à 15 milles c'e Namakal. On y commença sans tarder la construction d'une maison chapelle devant me servir de pied-à-terre au centre même de ces villages où la sympathie des coeurs ouvrira le chemin des âmes. A la mi-septembre, tout était prêt à me recevoir, et c'est alors que commença la vraie vie apostolique, c'est-à-dire l'instruction des adultes.
    Et je ne suis plus seul : j'ai chez moi un Paria de 20 ans qui, après avoir étudié sérieusement la religion, s'offre, lui aussi, pour travailler à la conversion des gens de sa caste ».

    ***

    C'était hier. Mais aujourd'hui ?
    II faut croire que cette fondation « ab ovo » par un vaillant qui n'avait pour tout chrétien que son cuisinier, a réussi au delà de toute espérance ou qu'elle réserve des promesses assurées de bel avenir, puisque l'autorité diocésaine vient de nommer un vicaire à Namakal, le P. Labandibar, un de nos Partants de septembre 1929. D'après les dernières nouvelles de Namakal, il y fut l'objet d'une réception grandiose. La chose se comprend. Pour les enfants de l'orphelinat, c'était la première fois que se présentait l'occasion de fêter un poudou samiar (nouveau Père). Pour le curé de Namakal, c'était la première fois qu'il allait procéder à cette opération délicate entre toutes, la réception d'un vicaire. Chacun mit tout son coeur à bien faire toutes choses.
    Les guirlandes de fleurs, l'offrande du syndippou (présents), la musique tant instrumentale que vocale, rien n'y manqua. On y entendit même le chant du Gai bonjour exécuté par les 35 bambins de l'orphelinat, gai bonjour absolument inédit, tout à fait original et dont les notes argentines jamais ne résonnèrent sous le plafond de la salle des récréations, au Séminaire de la rue du Bac, bref un gai bonjour franco-indien, adapté à cette belle miousique dite musique de Paleyam, nom du lieu où, d'après la légende, elle aurait pris naissance.
    Tous les Basques sont musiciens, a-t-on dit. Si la chose est vraie, le cher Père Labandibar aura dû être enchanté.
    Chargé d'un vicaire, le curé de Namakal lui doit naturellement « le gîte et le couvert ». Il y a été pourvu, paraît-il. S'agit-il du couvert? Le vicaire sera « soigné aux petits oignons ».
    Parle-t-on du gîte? Mgr Bottéro, arrivant à Kumbakonam, il y a une trentaine d'années, écrivait à l'un de ses amis : « Si vous aviez comme on est bien dans un grenier! ». Mieux partagé que le vieil évêque poète, le vicaire de Namakal aura sa chambre à lui : « 12 pieds sur 20 avec trois véranda autour »... un palais dont les charpentiers montaient la toiture au moment de son arrivée.
    A notre jeune confrère nous souhaitons un long séjour à Namakal. Il est à bonne école, à l'école de l'entrain et de la gaîté, à l'école du zèle et du sacrifice.

    1930/77-84
    77-84
    Inde
    1930
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