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Cochinchine une Léproserie en Pays Moï

Cochinchine une Léproserie en Pays Moï Le 8 décembre 1827, en la fête de l'Immaculée, une lépreuse se mourait, seule dans une hutte sordide à l'orée de la forêt où le village l'avait reléguée. Régénérée de la veille, c'était la première âme moï purifiée par l'eau sainte : elle s'envola vers les Anges, non sans avoir, avec un sourire un sourire de lépreux ! remercié son baptiseur : « Père, je me souviendrai de toi quand je serai en paradis ! ».
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    Cochinchine une Léproserie en Pays Moï

    Le 8 décembre 1827, en la fête de l'Immaculée, une lépreuse se mourait, seule dans une hutte sordide à l'orée de la forêt où le village l'avait reléguée. Régénérée de la veille, c'était la première âme moï purifiée par l'eau sainte : elle s'envola vers les Anges, non sans avoir, avec un sourire un sourire de lépreux ! remercié son baptiseur : « Père, je me souviendrai de toi quand je serai en paradis ! ».
    La lèpre fut de temps immémorial connu des Moïs, mais elle ne leur inspirait pas l'horreur que ce seul mot excite en notre sensibilité d'Européens ; ils avaient des traitements indigènes qui, à la vérité, ne guérissaient personne et dont l'insuccès était imputé aux mauvais génies. La seule chose à laquelle ils ne pensaient pas, c'était de séparer les lépreux du reste de la population ; on les laissait aller et venir où ils voulaient et si parfois on les isolait dans des cases à distance des habitations, c'était à cause de la répugnance que causaient la vue de leurs plaies et l'affreuse odeur qu'elles exhalaient.
    Vers la fin de l'année 1928, le hasard d'une promenade conduisit le missionnaire de Djiring dans un coin de forêt où il trouva un groupe de lépreux qui, chassés de leur village, s'étaient installés là. La vue du missionnaire ne les effraya pas ; au contraire, ils lui jetèrent le cri qui retentissait autrefois aux approches du Maître sur les sentiers de Galilée : « Père, ayez pitié de nous ! ».
    Pressentie, l'Administration française du Protectorat de l'Annam proposa une subvention ; le missionnaire offrit ses capacités d'infirmier cultivées pendant la grande guerre et son dévouement. L'affaire était conclue. L'installation fut rapide et, le 11 avril 1928, 21 malades et quels malades ! Couverts de plaies, sales, affamés, inquiets, prenaient possession de cet asile de misère. Leur étonnement fut à son comble quand ils virent le Père leur distribuer chacun, avec une copieuse ration de vivres, couverture, natte, habit neuf ; ils ne pouvaient croire que tout cela leur fût destiné ; d'aucuns même refusèrent ; ils avaient peur : pourquoi leur donner tant de choses ?
    Qu'allait-on leur demander en retour ? etc...
    Leur hésitation fut de courte durée : quelques jours après un nouveau groupe de lépreux se présenta dans un état semblable aux premiers. Quand ils virent leurs prédécesseurs habillés, les plaies pansées, le visage joyeux, et le Père leur parler comme à des amis, plusieurs pleurèrent, et l'un des premiers occupants dit aux arrivants en montrant le missionnaire : « Il nous aime plus que notre père et notre mère ! ».
    Le nombre des malades augmenta progressivement : depuis 1935 ils dépassent la centaine.
    La léproserie n'a rien d'un hôpital ou d'un lazaret : c'est un village de sélection, une colonie de lépreux, tous Moïs ; c'est un village « conscient et organisé » qui a son église, son infirmerie, sa place publique, ses rues, et son chef, lépreux lui aussi, choisi par le Père et chargé de la bonne tenue du village.
    Les cases, sur pilotis selon le style moï, abritent un ou plusieurs pensionnaires ; ils s'assemblent par familles ou par villages à leur gré.
    A l'entrée de l'agglomération, la chapelle en bois avec son unique autel, au-dessus duquel un grand Christ en croix tend ses bras comme pour enlacer ses douloureux enfants ; la sainte table avec sa nappe de communion tachée par le contact des moignons purulents ; les bancs et les agenouilloirs maculés de pus. Une messe chez les lépreux est un spectacle touchant : au moment de la communion les plus valides aident les impotents à se rendre à la sainte table, ceux qui n'ont plus de pieds se traînent sur leurs genoux.
    Au centre du village, la petite infirmerie où trois fois par semaine le Père fait les pansements et distribue les médicaments. Les grands invalides ils sont près de la moitié, sont soignés dans leurs paillotes.
    Tous les traitements ont été essayés : l'huile de chaulmoogra, le savon de krabao en comprimés, n'ont pas donné de résultats appréciables, vu l'inconstance des sauvages à se soumettre à un traitement long et fatigant ; le bleu de méthylène en injonctions et en pilules, l'iode sous toutes ses formes, ne sont que des médicaments analgésiques et palliatifs. D'ailleurs, quand ces malheureux viennent demander asile, c'est parce que leur village les a chassés comme bouches inutiles et objets de dégoût : il est alors trop tard pour leur faire suivre un traitement efficace.
    Chaque samedi matin, le Père fait la distribution des vivres : riz, poisson sec, sel, tabac. Munis des instruments aratoires nécessaires, les plus valides cultivent fruits et légumes autour de leur paillote ; puis la grande forêt toute proche leur fournit les autres produits culinaires dont ils sont friands : pousses de bambou, crosses de fougères, etc...

    Les plus atteints auxquels sont réservées les douceurs que peut se procurer le missionnaire, sont fournis d'eau et de bois par les plus ingambes, qui se chargent aussi de la cuisson de leurs aliments. C'est la charité en action, le communisme vrai, pratique.
    Quatre ou cinq fois dans l'année, à l'époque des grandes réjouissances moïs, nouvel an, semailles, moisson, les lépreux ont aussi leur fête : ils reçoivent un peu d'alcool, des gâteaux, des pipes, des cigarettes. La fête se termine par une séance de Pathé Baby : les plus infirmes, sauf les pauvres aveugles, y sont portés sur le dos de leurs camarades pour voir « Charlot » et ses « charlotades » ; on ne passe, du reste, que des films comiques, le rire étant un médicament qui fait partie du traitement.
    Depuis sa fondation la léproserie a recueilli 200 malades. 70, qui dorment leur dernier sommeil dans le petit cimetière attenant, y ont trouvé le chemin du ciel ; une dizaine, morts subitement, dont l'un dévoré par un tigre, n'ont pu être baptisés, mais Celui dont ils portaient les stigmates sur leur corps de misère, leur a certainement tenu compte de leur baptême de désir.
    Ce n'est pas à la porte de cet asile, où l'on peut dire que sont entassées de vivantes pourritures qui se décomposent lentement loin des regards des hommes, que l'on pourrait graver le vers de Dante : « Lasciate ogni speranza », car les lépreux sont gais et c'est ce qui frappe le plus les visiteurs. La vie en commun, les soins et les consolations dont ils sont entourés, la certitude d'avoir échappé à la faim et aux dangers de la forêt, suffisent à produire la résignation et presque la joie ; une entente parfaite règne entre ces hommes également frappés d'une cruelle maladie et qui se rendent compte que leur sort eût pu être plus terrible ; dans leur grande misère ils gardent, leur foi aidant, le goût de l'action et le désir de vivre.
    Dernièrement un grand personnage, chargé de mission, visitait la léproserie ; étonné et ému de voir ces malheureux rire et s'amuser, il dit au missionnaire qui l'accompagnait : « Je n'aurais jamais cru pareille chose : cela fait du bien à voir ! ». Et un des officiels de la suite d'ajouter : « Ce sont presque des fonctionnaires retraités ». Hélas ! Oui, des retraités à la solde de 10 cents par jour. Car il faut bien le reconnaître, si cette oeuvre existe, c'est grâce à l'aide pécuniaire de l'Administration française, qui donne ce qu'elle peut. La France d'Annam est pauvre, mais permet cependant, suivant un mot connu et de prime abord choquant, d'aller pauvrement au secours des pauvres et, avec un minimum de frais, de soulager un maximum de souffrances.
    Jusqu'à présent les lépreux moïs n'avaient que leur missionnaire pour les soigner et les aimer ; depuis le mois de septembre dernier ils ont des mères, les Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul : une petite Soeur française et deux petites Soeurs annamites il ne faut pas être grand pour pénétrer dans une paillote moï, qui se pencheront sur les plaies de ces grands enfants sauvages, ne laissant au Père car que deviendrait-il sans ses enfants ? que le soin des plaies de l'âme et de la nourriture du corps.
    La première lépreuse montée au Paradis il y a dix ans en la fête de l'Immaculée a tenu sa promesse. « Credo... sanctorum communionem !

    Djiring, octobre 1937. J. CASSAIGNE,
    Missionnaire de Saigon.

    1937/262-267
    262-267
    Vietnam
    1937
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