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Cochinchine Septentrionale : Un Procès

Cochinchine Septentrionale Un Procès Par le P. Adolphe Delvaux, Missionnaire apostolique. Il y a déjà un certain temps, j'avais fait des démarches au village de Nhan-biên pour rentrer en possession des deux terrains appartenant à l'église, qu'un certain Phan-Khai, apostat, avait usurpés. Bien plus, un sorcier s'y était établi avec la permission expresse du village.
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    Cochinchine Septentrionale

    Un Procès

    Par le P. Adolphe Delvaux,

    Missionnaire apostolique.

    Il y a déjà un certain temps, j'avais fait des démarches au village de Nhan-biên pour rentrer en possession des deux terrains appartenant à l'église, qu'un certain Phan-Khai, apostat, avait usurpés. Bien plus, un sorcier s'y était établi avec la permission expresse du village.
    J'eus beau produire mes titres de propriété que le village croyait perdus après la mort du P. Huê, mon prédécesseur, je ne recueillis que des promesses stériles.
    J'en avisai le résident de Quang-tri, M. L..., lui exhibant mes papiers en même temps qu'une requête sur papier timbré; mais celui-ci, alléguant que ces actes ne portaient pas le cachet de l'enregistrement, me conseilla d'y faire mettre d'abord le sceau du maire de Nhan-biên, afin de pouvoir les envoyer à l'enregistrement de Tourane. Le village s'y refusa et le maire vint m'avertir que les notables avaient décidé de n'apposer le cachet, que si le résident le demandait. Or, ils savaient de par l'interprète principal de la résidence, originaire de Nhan-biên, que le résident, plutôt hostile aux catholiques et à leurs missionnaires, n'y consentirait pas.
    Un jour, comme je passais devant la maison communale pendant que les notables du village y étaient, quelques-uns d'entre eux s'offrirent à m'accompagner à la résidence. Je leur répondis que, n'ayant aucun mandat pour les faire comparaître, j'acceptais leur offre uniquement pour en finir avec cette histoire.
    Une bonne demi-heure après j'arrivai chez le résident et lui racontai cet incident, ajoutant que les notables attendaient devant le bureau.
    Sans môme me donner le temps d'achever, le résident fit entrer les notables et leur demanda l'objet de leur visite. « Le Père que voici, dirent-ils, nous a mandés et nous voici à votre service ». Je protestai disant qu'ils s'étaient offerts spontanément à m'accompagner et que je le priai... Le résident m'interrompit et congédia brusquement les notables ; puis se tournant vers moi, il me dit solennellement : « Père, je suis ici pour veiller à la justice de la province. Or, dans cette province la grande majorité' est bouddhiste et je n'entends faire aucune faveur à, vos catholiques. Est-ce que ces Annamites ont besoin de changer la religion de leurs ancêtres et de mettre la discorde dans tout le pays ? J'avoue que nous ne partageons pas la même manière de voir. Vous, vous avez fait votre théologie, moi j'ai fait mon droit. (Était-ce bien sûr? Il n'était qu'un ancien sergent). Comprenez-vous, Père, que vous voulez me faire faire une illégalité ? — Mais, lui répliquai-je, puisque vous avez fait votre droit, vous devez savoir ce que c'est qu'une illégalité ? — Eh bien, Père, le savez-vous vous-même? — L'illégalité, Monsieur le résident, c'est le contraire de la légalité. Or, la légalité est le maintien ou le rétablissement de la loi. J'avoue que je ne vois pas bien en quoi j'ai pu léser quelque loi que ce soit. Voyez plutôt ma requête : « Comme ces deux terrains sont propriété privée, et que d'après les actes de vente ci-annexés j'en suis le légitime administrateur, j'en demande et la possession confirmée par le village, et l'usufruit d'après les articles 545, 546 et 54 du Code civil ».
    Le résident me regarda un instant tout étonné, puis il se reprit et me dit : « Vous citez le Code civil. Rappelez-vous que nous sommes en IndoChine. Or, dans les pays de protectorat il y a une législation spéciale. Le Code civil se trouve modifié par les arrêtés et circulaires du Gouvernement général. Au lieu de votre vieux Code civil, je vous conseillerais un ouvrage qui fait loi, celui de M. Luro, ancien inspecteur des affaires indigènes. Le connaîtriez-vous par hasard ? — Oui, Monsieur le résident ! — Comment ? Oui ?... Eh bien ! Que dit Luro à propos de notre cas ? Le village peut-il être forcé où non à mettre son cachet sur un acte de vente ? Pour moi, je dis que non ».
    Comme je venais de consulter ce même auteur juste la veille, je lui répliquai avec assurance : « Pardon, Monsieur le résident, Luro dit que la loi annamite est muette sur ce point important; mais que pratique meut le village y est tenu, moyennant une redevance dans certains cas ».
    Mon interlocuteur perdit un peu contenance, puis croyant peut-être que je jouais d'audace il me dit : « Vous ne voulez pas vous payer ma tête, j'espère ? » Et ouvrant sa bibliothèque, il chercha en vain l'ouvrage de Luro. Je me permis de le lui montrer, et me rappelant l'endroit précis, je lui indiquai la page 232 vers le milieu et 235 en note. Il lut d'un air ahuri et, remettant le livre en place : « C'est bien loin d'être clair, dit-il ; en tout cas je n'accepterai votre requête que lorsque vos titres de propriété seront enregistrés ». Ne voulant pas discuter avec un homme prévenu et emporté, je me retirai.
    Nhan-biên triomphait, et grâce à un fonctionnaire français; mais que faire? J'étais enfermé dans un cercle vicieux ; pour obtenir gain de cause, il me fallait faire enregistrer mes papiers : pour les enregistrer il me fallait le cachet du village.
    Pendant quelques mois je n'osais traverser le village de plus en plus hostile, et je faisais un long détour, soit pour aller à Quang-tri, soit pour rentrer chez moi à An-dôn.
    Vers la fin d'août, le village se montra d'une insolence révoltante envers mes chrétiens d'An-dôn, et le monument du B. Jaccard, situé sur le terrain de Nhan-biên (lieu d'exécution du martyr), eut à subir quelques dégradations, auxquelles le village n'était pas étranger.
    Prévenu, Monseigneur me conseilla d'envoyer les titres à Tourane. « Tout ce qui peut arriver de plus fâcheux, m'écrivit-il, c'est qu'on vous retourne les papiers tels quels ». J'avertis le P. Guerlach, alors curé de Tourane, soit pour glisser un mot de recommandation en cas de complications, soit pour acquitter les droits d'enregistrement.
    Un mois se passa ; j'écrivis une nouvelle lettre au P. Guerlach pour le prier d'aller aux informations. Les titres seraient-ils perdus, égarés?
    Enfin un jour arriva une lettre avec l'en-tête de l'enregistrement. Je l'ouvris non sans méfiance et je vis de suite le cachet sauveur. J'allai prendre ma requête et autres papiers laissés en dépôt chez le P. Bonin, et me voilà à la porte de la résidence. Le résident me reçoit avec un petit air moqueur :
    « Est-ce toujours pour votre terrain de Nhan-biên ? — Toujours, Monsieur le résident ; tenez, voici les titres enregistrés. Vous n'avez pas jugé bon d'arranger l'affaire à l'amiable, je vous prie de l'arranger administrativement ».
    Le résident semblait mal à son aise : il repoussa mes papiers en me disant : « Allons, emportez-les ! Je vais faire marcher le mandarin, et ainsi l'affaire sera finie avant trois jours ». Il m'offrit même une cigarette, et me demanda divers renseignements qu'il n'avait pu obtenir ailleurs. Heureusement je fus en mesure de le satisfaire séance tenante, et nous voilà tout à coup bons amis.
    J'allai déjeuner chez le P. Bonin et je rentrai de suite chez moi. Un soldat courut après moi : « Le grand mandarin demande si c'est vous le Père d'An-dôn — Oui, dis-lui que c'est moi ». Le grand mandarin descendit de son pousse-pousse et vint vers moi. Je m'excusai de n'être pas allé le voir depuis une quinzaine de jours qu'il était en fonctions. « Savez-vous, me dit-il, l'histoire qui vient de m'arriver ? Ce matin vers 10 heures, un planton de la résidence me mande pour une affaire pressée. J'y cours. Le résident me charge de faire déguerpir séance tenante deux individus logés sur un terrain de la Mission situé à Nhan-biên. Si je savais au moins dans quel quartier ils se trouvent ! Puis je n'ai aucun papier, ni nom, ni donnée quelconque, et cela avec le village le plus remuant de ma préfecture ». Je tirai mes papiers, le priant de les garder jusqu'au lendemain. Il les parcourut attentivement tout en écoutant mes explications. Mon servant de messe le conduisit aux terrains contestés et de là chez le maire.
    Le soir même un de mes chrétiens d'An-dôn, passant par Nhan-biên, me rapporta qu'il y avait grand remue-ménage chez les voisins. Le mandarin s'était installé chez le maire, et le tambour avait battu sans répit jusqu'à minuit. Tout le village avait été réquisitionné pour plier et enlever jusqu'aux dernières traces des deux maisons et refaire la clôture à neuf. Les notables avaient perdu la face, sans compter une vingtaine de piastres qu'ils avaient dû débourser et le mandarin, pour me remercier de quelques bouteilles de vin, me renvoya une énorme carte de visite rouge en me souhaitant 10.000 années de félicité.
    10.000 années, c'est bien, très bien, mais pas pratique sur la terre ; je préfère avoir gagné mon procès.

    1922/142-146
    142-146
    Vietnam
    1922
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