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Cochinchine septentrionale : La mission de Hué 2 (Suite)

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE GRAVURES. — LA MISSION DE HUE, par M. Cadière (suite). — EPHÉMÉRIDES — VARIÉTÉS : Histoire du diable Mu kau li en Birmanie. ― BIBLIOGRAPHIE : La Bible Méditée ; Cent morceaux divers. GRAVURES
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS ÉTRANGÈRES

    SOMMAIRE

    GRAVURES. — LA MISSION DE HUE, par M. Cadière (suite). — EPHÉMÉRIDES — VARIÉTÉS : Histoire du diable Mu kau li en Birmanie. ― BIBLIOGRAPHIE : La Bible Méditée ; Cent morceaux divers.

    GRAVURES

    Nous sommes heureux d'annoncer à nos lecteurs, qu'à partir du mois de janvier 1912, nos Annales leur offriront quelques gravures d'intérêt plus actuel, en rapport avec les nouvelles qu'ils apprennent, par exemple : le portrait d'évêques récemment nommés et consacrés, la photographie d'églises qui viennent d'être construites, ou celle de missionnaires réunis dans certaines circonstances solennelles, etc., etc.
    Nous voulons espérer que cette illustration, qui cadre mieux avec les habitudes des Bulletins périodiques, sera bien accueillie et qu'en augmentant l'intérêt de nos Annales, elle accroîtra la sympathie que nos amis ont pour notre oeuvre.

    NOVEMBRE–DÉCEMBRE 1911, N° 84.

    Cochinchine septentrionale

    La mission de Hué

    PAR M. L. CADIÈRE
    Missionnaire apostolique.

    (SUITE1)

    VI. — LES OUVRIERS APOSTOLIQUES ET L'ORGANISATION.

    L'Evêque est toujours assisté d'un ou de deux Provicaires apostoliques, qui remplissent auprès de lui le rôle des Vicaires généraux en France. Les missionnaires s'adressent lorsqu'ils ont quelques difficultés, soit directement à l'Evêque, soit aux Provicaires.
    De plus, une ou deux fois par an, l'Evêque réunit son Conseil, composé des Provicaires, des Chefs de district et des Missionnaires les plus expérimentés. On y étudie les mesures à prendre pour la direction de la Mission, on y examine les demandes de subsides formulées par les curés ou les chrétientés, on y contrôle l'emploi des ressources de la Mission. D'après le Règlement de la Société, il est recommandé à l'Evêque de ne prendre aucune décision importante sans avoir l'avis de son Conseil. C'est une disposition très sage qui contribue à amener cette unité de vue, dont j'ai déjà parlé, entre le Chef de la Mission et ses coopérateurs.
    J'ai mentionné les Chefs de district. La Mission est divisée en cinq districts comprenant chacun la moitié d'une province. La province du Thua Thien, ou de Hué, comprend le district « maritime », Bên-Thuy, avec 16 paroisses, 24 prêtres, 12.524 chrétiens, et le district « de la Terre ferme », Bên-Bô, avec 9 paroisses, 16 prêtres et 6.314 chrétiens. La province du Quang Tri comprend au sud, le district du « Camp du Sable », Dinh-Cat, avec 14 paroisses, 19 prêtres et 8.128 chrétiens ; au nord, le district de « la Terre Rouge », Dât-Do, avec 12 paroisses, 18 prêtres et 8294 chrétiens. Enfin, la province du Quang-Binh comprend un seul district, avec 11 paroisses, 14 prêtres et 6.651 chrétiens.

    1. Voir Ann. M.-E., n° 83, septembre octobre 1911, p. 254.

    Le Chef de district est un missionnaire comme les autres, qui, en outre de la paroisse qu'il dirige, centralise les comptes de son district : comptes d'argent pour les oeuvres des catéchumènes et de la Sainte Enfance, comptes des messes pour les prêtres indigènes comptes de l'administration des sacrements. Il contrôle les demandes de subsides, les nominations des dignitaires des chrétientés, l'instruction des néophytes et des enfants présentés à la confirmation, et, plus ou moins, les diverses affaires qui naissent, au point de vue civil, dans son district.
    Chaque paroisse est formée, parfois d'une seule, mais ordinairement de plusieurs chrétientés. Par chrétienté, on entend un groupe de chrétiens appartenant à un village distinct, ou à un hameau particulier. Ces chrétientés, sont tantôt contiguës, tantôt éloignées les unes des autres de plusieurs kilomètres, ce qui fait que certains curés ont quatre, six, huit heures de marche à faire pour parcourir leur paroisse. Elles comprennent ici quelques unités, là plusieurs centaines ou plus d'un millier d'individus. Mais jamais un prêtre n'a à s'occuper de plus d'un millier de chrétiens ; ordinairement même un prêtre ne donne ses soins qu'à cinq ou six cents chrétiens, même moins. Il résulte de là que, malgré la distance qui sépare les chrétientés, les fidèles peuvent être très bien soignés au point de vue spirituel.
    On se figure ordinairement que les missionnaires sont fort éloignés les uns des autres. A l'époque actuelle, avec le développement qu'ont pris les Missions, à part quelques contrées réfractaires, à là prédication de l'Evangile, cela n'est plus. On peut s'en rendre compte par l'exemple du Dinh-Cat. Parlons de Co-Vuu, où je résidais avec mon vicaire annamite. Si nous allons à l'Ouest, je rencontre après vingt minutes de marche, un confrère, et une heure plus loin un autre confrère. Si nous allons au Nord, après une heure et demie de marche, je rencontre une paroisse où réside un missionnaire, lequel a, comme voisin, à un quart d'heure de distance, un autre missionnaire avec son vicaire ; une heure et demie plus loin nous rencontrons un prêtre annamite, et, également à une heure et demie de distance, un missionnaire avec son vicaire. Si nous nous dirigeons au Sud-Est, nous rencontrons, après trois quarts d'heures de marche, un prêtre annamite ; une heure après, un autre prêtre annamite, une heure et demie plus loin, encore un prêtre annamite ; puis, à trois quarts d'heure, un missionnaire, enfin, à une demi-heure de là, un missionnaire et son vicaire. Dans là direction du Sud, nous sommes obligés de faire quatre ou cinq heures de marche avant de trouver un missionnaire et sont vicaire, mais ils ne sont séparés que d'une heure ou de deux heures de marche d'un prêtre annamite que nous avons laissé sur notre gauche, ou des autres paroisses que j'ai indiquées plus haut. Pour ce qui concerne les missions de l'IndoChine, dans la plupart des régions, l'éloignement des missionnaires n'est qu'un mythe.
    Chacune de ces chrétientés a ordinairement son église, c'est-à-dire une maison annamite, couverte en paille, parfois en tuiles, où les chrétiens se rassemblent pour les prières. Mais beaucoup de nouvelles chrétientés, lorsque le nombre des chrétiens n'atteint pas la soixantaine, n'ont pas d'église. On aménage alors la maison d'un dignitaire, où le missionnaire dit la messe lorsqu'il vient visiter la chrétienté. La construction d'une église ne coûte pas beaucoup, un millier de francs à peine. Mais c'est une des plus lourdes charges de la Mission, car la plupart des nouveaux chrétiens ne peuvent en faire les frais ; et en outre, étant donné la fragilité des matériaux employés, et les nombreux agents de destruction qui s'acharnent sur ces édifices, chaleur, humidité, poux de bois, fourmis blanches, incendie, pluie, typhon, et le reste, on est constamment obligé de les réparer. Mais, me dira-t-on, pourquoi ne construisez-vous pas en brique et en tuiles ? Sans doute, ce serait l'idéal. Mais une église en paille et en clayonnages de bambou coûte dans les mille francs ; pour une église en maçonnerie il faut plus que tripler la somme. Le missionnaire n'est pas sans voir les multiples avantages d'une maison solide ; mais il sait mieux que personne combien ses ressources sont minimes. « Ah, si j'avais des ressources ! » Cette plainte de notre Evêque, que de fois ses missionnaires l'ont laissé échapper !
    Nos églises ! On se figure peut-être que je veux parler de beaux monuments. Oui, il y a, dans notre mission, cinq ou six édifices qui peuvent être mis à côté des églises de nos villages de France, pour les dimensions, sinon pour le style. Mais les autres sont des maisons de trois, quatre ou cinq mètres de haut sous la poutre faîtière, avec une multitude de colonnes, quatre ou six, ou huit pour chacune des fermes de la charpente, soit une moyenne de vingt, trente, quarante colonnes, supportant la toiture. Levez le pied pour franchir la poutre du seuil, baissez la tête, pour ne pas heurter la paille du toit, et vous pénétrez dans une petite maison basse, de 4 ou 5 mètres de large sur 8 ou 10 mètres de long, aux murs en clayonnages de bambou recouverts de chaux ou de terre mélangée avec de la paille, maison sombre, où le jour pénètre par de petites fenêtres à barreaux, ou par les larges interstices qui séparent les parois, en haut du toit, en bas du sol ; parfois même, des deux côtés, la paille du toit descend jusqu'à terre, et les murs en torchis n'ont pas d'ouverture. Le sol, c'est la terre battue, parfois recouverte d'une couche de chaux. Au fond, au bout de quelques minutes, vous distinguez l'autel, souvent une simple table en bois blanc, avec quelques fleurs en papier couvert de poussière. C'est là que Notre Seigneur descend lorsque le missionnaire vient dire la messe dans la chrétienté ! Le Ministre n'est pas mieux traité que le Maître, naturellement. Derrière l'autel est un petit appentis, avec une table et quelques planches sur des tréteaux, servant de lit. On y est heureux quand même, lorsque des chrétiens fervents remplissent la petite église, et le missionnaire rêve aux offices somptueux des églises de France, mais sans la moindre envie. Ou plutôt si, il voudrait bien remplacer son église en paille par une autre, pas beaucoup plus grande, mais en maçonnerie, résistant mieux aux intempéries des saisons, plus propre, plus claire, plaisant davantage aux chrétiens, augmentant leur foi et leur amour pour Dieu.

    VII. — LE RECRUTEMENT DES OUVRIERS.

    Chaque paroisse a, à sa tête, un missionnaire ou un prêtre annamite.
    Les Missionnaires appartiennent tous à la Société des Missions Etrangères de Paris qui desservent trente-quatre missions en Extrême-Orient, depuis la Mandchourie jusqu'à l'Inde. La Société comprend, outre les 39 évêques chefs de missions et coadjuteurs, 1354 missionnaires. Toutes les régions de la France fournissent leur contingent à cette armée de la Bonne Nouvelle. Dans la Mission de Hué on voit des représentants de la Flandre, de la Picardie, de la Normandie, de la Bretagne, de l'Anjou, de la Vendée, du pays Basque, du Sud de la France, de la Provence, de la Savoie, de la Franche Comté, et des diverses régions de l'intérieur. Mais les diocèses de Lyon, de Rodez, de Rennes de Nantes, fournissent le plus fort contingent des missionnaires. Nous avons même, à Hué, un Luxembourgeois, des Alsaciens, un Italien de la vallée d'Aoste, missionnaire d'un grand zèle qui vient de mourir en mer, trois jours avant d'arriver à Marseille. La Société admet en effet des étrangers, pourvu que leur langue maternelle soit le français.
    On se figure que pour être missionnaire il faut avoir un caractère, un tempérament spécial. C'est une erreur. J'ai vu au Séminaire de Paris, je vois encore en mission des hommes de tous les caractères : les uns sont faits, dirait-on, pour vivre dans un monastère de Bénédictins et compulser des manuscrits ; d'autres ne seraient pas dépaysés dans la Société de Saint-Sulpice, ils ont la gravité et la retenue d'un directeur de Grand Séminaire ; le Flamand, calme et flegmatique, travaille à côté du Bourguignon vif et malin, du Méridional enjoué et exubérant. Il n'y a, d'impropres aux labeurs de l'apostolat en mission, que ceux qui manqueraient de zèle ou d'abnégation. Le règlement fixe une certaine limite d'âge pour l'admission dans la Société, trente-cinq ans. C'est qu'en effet, il faut être encore jeune pour apprendre les langues de ces pays, si différentes des nôtres, si difficiles, à cause des sons particuliers qu'elles renferment, à cause de leurs tonalités qui font de presque chacune d'elles une sorte de musique, à cause surtout de leur structure intime, de leur logique, qui leur fait exprimer certains détails que nous laissons de côté, et négliger une foule de notions que nous croyons nécessaires pour la clarté du discours.
    Il faut être jeune aussi pour s'adapter à la vie que l'on mène en mission, pour se faire aux moeurs, à la nourriture des indigènes, au climat. Tout cela ne va pas sans souffrances de toutes sortes, souffrances physiques, souffrances morales, qui durent souvent toute la vie, mais que l'on supporte plus gaîment quand on est jeune, et que l'on supporte dans la suite par accoutumance.
    Le Séminaire des Missions Etrangères a toujours fourni un fort contingent annuel de nouveaux missionnaires. Mais les derniers événements qui ont eu lieu en France ont eu un fâcheux contrecoup sur le recrutement des ouvriers apostoliques. Il y a une vingtaine d’années, il y avait dans les deux Séminaires, celui de théologie et celui de philosophie, environ trois cents aspirants missionnaires. On n'en compte pas la moitié aujourd'hui. Daigne le Maître de la Vigne y envoyer des ouvriers !
    Les prêtres annamites sont recrutés sur place. Le but principal de la Société des Missions Etrangères est de former un clergé indigène, et d'établir des Eglises normalement et hiérarchiquement instituées avec tous leurs organes nécessaires recrutés dans ire pays, de telle sorte que les Missionnaires français n'auraient plus qu'à se retirer, lorsque ce but serait atteint. Quand en arrivera-t-on là ? Dieu le sait. En attendant nous y travaillons de toutes nos forces.
    Pendant l'ère de persécutions et d'instabilité qui a duré plus de deux siècles, la Société avait établi dans l'île de Pinang, dans le détroit de Malacca, un Séminaire général pour toutes les Missions qu'elle desservait en Extrême-Orient. Il en est sorti bien des centaines de prêtres, dont ont versé leur sang pour la défense de leur foi et out été béatifiés. Depuis que la paix est revenue peu à peu dans toutes nos Missions, chaque Vicaire Apostolique a eu â coeur d'établir des Séminaires distincts dans sa Mission.
    La Mission de Hué est une de celles qui ont fait les plus grands efforts et qui ont obtenu les meilleurs résultats. Nous avons, à An-Ninh, au centre de la Mission, un Petit Séminaire fondé en 1785, qui comprend actuellement quatre-vingts élèves. A Hué, auprès de l'Evêque, est établi le Grand Séminaire, avec une trentaine d'élèves. Lés élèves sont recrutés par les Missionnaires ou les prêtres indigènes qui choisissent dans les meilleurs familles de leurs chrétientés ou de leur connaissance, les enfants les mieux disposés, soit au point de vue de l'intelligence, soit au point de vue de la piété. Ils prennent ces enfants à leur service pendant un an ou deux. Dans la maison du prêtre, ces futurs séminaristes rendent de petits services, répondent la messe, préparent les ornements, rangent l'autel, servent à table, suivent le Missionnaire dans ses visites aux chrétientés, et, en même temps, apprennent à lire et à écrire l'annamite en transcription romaine, un peu de caractères chinois, et les premiers éléments du latin. Ce ne sont pas des domestiques proprement dits ; les chrétiens les honorent du titre de Chu, « mon oncle paternel » et les respectent en conséquence. La rentrée au Petit Séminaire a lieu tous les deux ans. On y est admis après un examen d'entrée. Les études durent huit ans, après quoi les élèves passent au Grand Séminaire où ils étudient encore six ans. Ils en sortent entre vingt-cinq et trente ans. En moyenne, pour dix entrées au Petit Séminaire, il sort un prêtre.
    En 1910 nous avons eu cinq prêtres, un en 1909, cinq en 1908, quatre en 1907, sept en 1906, trois en 1905, cinq en 1904, etc.
    Les études sont fortement organisées, tant au Séminaire d'An-Ninh qu'à celui de Hué. Bien entendu, elles sont orientées dans un but essentiellement pratique : on insiste sur la connaissance de la langue latine ; depuis plusieurs années on a introduit, vu les circonstances actuelles, l'étude du français ; ajoutez à cela l'étude des caractères chinois, indispensable pour un Annamite qui veut avoir une influence, et quelques notions de sciences, arithmétique, histoire, géographie locale. On fait souvent aux Missionnaires le reproche qu'ils n'enseignent pas le français. Sans doute, nous ne voyons pas l'utilité d'enseigner beaucoup de français à des enfants qui n'en auront pas besoin ; ce serait faire des déclassés, qui seraient plus tard un danger pour la colonie ; et d'ailleurs, nous n'avons ni le temps ni les ressources nécessaires ; mais nos élèves qui sortent du Séminaire savent mieux le français que n'importe quel autre Annamite ayant fait ses études dans une autre école, car le maniement de la langue latine les a habitués aux nuances de la construction française.
    Au Grand Séminaire on suit les auteurs quel on étudie en France : Dupeyrat, Tanqueray, Gary. La plupart des élèves feraient bonne figure dans un Séminaire de France. L'esprit annamite est très souple ; il s'assimile très bien les notions philosophiques ou théologiques. On peut lui reprocher de ne pas approfondir suffisamment : par là même il manque d'originalité et de force créatrice. Mais ce défaut s'explique très bien : la mentalité des Annamites n'est pas la nôtre. La langue façonne leur esprit tout autrement que les nôtres. Quel est l'Européen qui a pu comprendre complètement la poétique et la logique extrême-orientale? La difficulté que nous éprouvons en face des constructions de la pensée chinoise ou annamite, les Annamites la rencontrent, identique, lorsqu'ils étudient les systèmes philosophiques occidentaux.
    Devenus prêtres, la grande majorité travaille avec conscience et dignement, beaucoup avec un zèle et un dévouement admirables. Je connais des prêtres, dont quelques-uns sont mes voisins, d'une piété exemplaire, qui vivent de rien, dont toutes les ressources sont consacrées à bâtir ou à restaurer leurs églises, surtout à aider leurs chrétiens. Ce sont des chasseurs d'âmes, et lorsqu'ils ont conquis une âme — et chaque année la conquête est abondante — ils la soignent avec une ardeur inlassable. Omnia impendam et superimendar ipse pro animabus vestris. Ce que je dis, je l'ai vu, ce n'est pas un tableau fait d'imagination. Demandons à Dieu que tous nos prêtres, que nous tous, Missionnaires, ressemblions à ces prêtres. Dieu nous offre des modèles partout.
    L'entretien d'un élève du Petit Séminaire revient à 20 piastres soit 50 francs par an environ. Pour un grand séminariste, il faut doubler cette somme. La Mission consacre à cette oeuvre capitale tous les revenus qu'elle a dans le pays, soit quatre mille piastres, une dizaine de mille francs. C'est une lourde charge pour elle ; aujourd'hui surtout que, par suite du développement des Missions, l'OEuvre de la Propagation de la Foi est parfois obligée de diminuer ses allocations. Jadis on donnait aux élèves la literie, les livres, les fournitures scolaires. On a été obligé de mettre cela au compte des familles. On réclame des élèves une pension. On a institué une quête qui se fait dans chaque paroisse pendant toutes les vacances. Mais, pour une raison ou pour une autre, les ressources obtenues par ces moyens sont biens, faibles. Quel malheur si, comme on en a parlé, on en était réduit, faute de ressources, à diminuer le nombre des élèves, à supprimer un Séminaire ! Et pourtant la pension coûte si peu! Il serait si aisé de fonder des bourses qui assureraient le recrutement du clergé indigène !

    VIII. — LES AIDES.

    La question des Catéchistes est une question importante dans plupart des Missions. On l'a résolue de différentes manières suivant les lieux. Tantôt cette fonction est confiée aux élèves des Séminaires : après le Petit Séminaire les élèves sont envoyés dans les diverses paroisses pendant six ou huit ans, et y remplissent le rôle de catéchistes jusqu'à leur entrée au Grand Séminaire ; c'est une épreuve et une formation en même temps pour les futurs prêtres. Ou bien les élèves du Grand Séminaire passent alternativement six mois ou un an au Séminaire et autant dans les paroisses comme catéchistes. Ailleurs on a essayé de former des Sociétés de catéchistes. Les jeunes gens, les hommes qui remplissent cette fonction suivent une règle commune, gardent le célibat, et viennent de temps en temps se retremper dans une maison commune. Ou bien les catéchistes, sortant d'une école spéciale ou des séminaires, se marient et exercent leurs fonctions en menant la vie séculière. Ou bien encore, plus simplement, on prend temporairement comme catéchistes, lorsque besoin en est, des dignitaires de chrétienté, d'anciens élèves des Séminaires rentrés dans le monde, et offrant des garanties suffisantes comme instruction, comme moralité, comme influence. Chacune de ces méthodes a ses ça avantages et ses inconvénients. Il est inutile ici de traiter la question. Il suffira de dire que, dans notre Mission, c'est au dernier système que l'on a recours, c'est-à-dire, pour parler vrai, qu'il n'y a pas de catéchistes proprement dit. Et, de fait, le besoin ne s'en fait pas sentir. Etant donné le morcellement relativement avancé des paroisses, le petit nombre de chrétiens confiés à chaque prêtre, le peu de distance séparant les chrétientés, la surveillance et l'instruction des vieux et des nouveaux chrétiens sont faites facilement par les curés des paroisses ou par leurs vicaires. Dans les cas pressants, il est facile de recruter sur place les aides dont j'ai parlé, dignitaires instruits et jouissant d'une influence incontestée, anciens élèves des Séminaires que l'on emploie, moyennant une certaine rétribution, tant que le besoin s'en fait sentir, et qui retournent après à leurs occupations ordinaires.
    Hélas ! Cette organisation, pourtant si simple, a été contrariée aussi par le manque de ressources. Jadis, la Mission supportait une partie des dépenses et accordait au Missionnaire un subside annuel de vingt piastres, soit cinquante francs, par catéchiste. Depuis plus sieurs années on a dû supprimer cette allocation, et les curé sont obligés, s'ils veulent employer des catéchistes, de se procurer les ressources nécessaires comme ils peuvent. La Mission ne les aide plus
    Une autre catégorie d'aides est constituée par les religieuses annamites. Il ne faut pas entendre ce mot avec le sens qu'on lui attache en France. Ce que nous appelons improprement couvent est une association de personnes pieuses, continuant à porter le costume habituel des gens du monde, se réunissant pour vivre en commun, sous une règle très large, ne faisant aucun voeu, mais de simples promesses qui sont, il faut le dire, religieusement observées.
    Il y a dans la Mission de la Cochinchine Septentrionale, six couvents, comprenant respectivement 61, 69, 73, 72, 45 et 34 religieuses, soit en tout 354.
    La règle est large, ai-je dit : le matin, prières, méditation, messe, puis travail manuel. A midi, examen particulier. Après la sieste, prières, suivies de travail manuel. Le soir, prières Bien entendu ces prières sont plus longues que celles que récitent habituellement les chrétiens. Le travail manuel consiste dans la fabrication de cotonnades annamites et de soies de diverses espèces que les religieuses écoulent dans le pays. Le gouvernement français fait, depuis quelques années, de grands efforts, et dépense beaucoup d'argent pour développer et perfectionner l'industrie de la soie afin de concurrencer la Chine. Mais aucun administrateur n'a eu le courage de penser à utiliser les couvents, qui sont de véritables ateliers où l'on fabrique la meilleure soie du pays. J'avais essayé, un jour que l'occasion m'en était offerte, d'intéresser à la chose un dé nos précédents gouverneur généraux. Les promesses qu'il voulut bien me faire sont restées sans résultats. C'est que ces ateliers bien que n'étant pas du tout des couvents, en portent cependant le nom, et ce nom fait peur à beaucoup de gens. Quand est-ce donc que, dans nos colonies, on ne fera que de la colonisation ! Je connais en Extrême- Orient, d'autres colonies, mais pas françaises, hélas ! Où ces forces ne resteraient pas ignorées. Les religieuses font de la soie et de la cotonnade pour vivre. Elles prient pour se sanctifier. Elles aident aussi le Missionnaire dans son apostolat.
    Elles tiennent les écoles paroissiales, écoles mixtes, où les jeunes enfants apprennent à lire, à écrire l'annamite en transcription romaine, et étudient aussi les prières et le catéchisme. Elles font par là un grand bien. J'avais, jadis, dans ma paroisse, deux chrétientés situées en face l'une de l'autre, de chaque côté du fleuve : dans l'une il y avait une école, dans l'autre il n'y en avait pas. Dans la première, les enfants savaient toutes leurs prières, tout leur catéchisme ; dans la seconde, ils se présentaient, vers les dix ou onze ans, au catéchisme de première communion sachant à peine faire le signe de la croix. C'est que, en Annam, les parents, dans la plupart des familles, ne s'occupent pas du tout de donner à leurs enfants la première formation chrétienne. C'est un devoir qu'ils ne comprennent pas. Il en est de même d'ailleurs de toute l'éducation, d'une manière générale. Les ordonnances du Pape ont attiré l'attention des Missionnaires de ce côté. Dans cette oeuvre, les religieuses nous seront d'un précieux secours lorsqu'on aura tiré d'elles tous les services qu'on est en droit d'en attendre.
    Ce que je dis ici concerne la Mission de la Cochinchine Septentrionale. Dans d'autres Missions, celle de Saigon par exemple, les religieuses, recevant une formation pédagogique plus développée, rendent par là même des services plus appréciés, tant pour l'enseignement que pour la formation chrétienne des enfants.
    Outre cette oeuvre de l'éducation des enfants, les religieuses annamites s'occupent du baptême des enfants de païens moribonds. Pour cela, elles parcourent le pays, par groupes de deux, portant un ballot de cotonnade ou de soie et quelques médicaments, et, tout en vendant leur marchandise, elles s'enquièrent des enfants malades, elles les baptisent ou achètent même ceux que les parents leur vendent. Cela peut surprendre, mais le fait est réel, il est même fréquent, dans tous les pays d'Extrême-Orient. Beaucoup de parents ne peuvent pas nourrir leurs enfants, surtout dans les années de disette. Alors, plutôt que de les voir mourir sous leurs yeux, ils les vendent, soit à des familles riches qui les élèvent comme fils adoptifs, ou comme domestiques, soit aux religieuses ou aux missionnaires. Ces enfants sont alors placés dans une ferme orphelinat que la Mission a fondée ; ils y sont élevés jusqu'à ce qu'ils soient adultes ; on les marie et ces familles ont formé un petit village qui prospère et augmente peu à peu grâce au zèle et au dévouement du Missionnaire qui en est chargé.
    Cette oeuvre de la Sainte Enfance, que la plupart des curés prennent à coeur, est délicate, mais elle donne beaucoup de satisfactions, car on est sûr que ces petites âmes ainsi régénérées par les eaux du baptême, vont droit au ciel et, là-haut, intercèdent pour leurs parents restés païens et pour leurs bienfaiteurs.
    Je dois mentionner aussi, comme aides du Missionnaire, comme aides insignes, les Frères des écoles chrétiennes, qui ont a Hué deux écoles de plus en plus florissantes malgré la concurrence des Ecoles du Gouvernement, et les Religieuses de Saint-Paul de Chartres, qui entretiennent un orphelinat et une école. Ces oeuvres sont tout à fait indépendantes de la Mission. Qu'il est triste, là aussi, de voir que, pour de mesquines raisons politiques, le Gouvernement n'utilise pas contrecarre même, des énergies dont il pourrait tirer parti pour le bien commun, dont on tire parti dans d'autres colonies d'Extrême Orient.
    Les aides des Missionnaires les plus précieux sont les personnes qui prient pour eux. Depuis quelques années nous avons à Hué un couvent de Carmélites, dont le recrutement dans le pays est largement assuré. Puissent-elles, par leurs prières et leurs mortifications, attirer sur nos travaux les bénédictions du Bon Dieu.

    IX. — LES CHRÉTIENTÉS.

    J'ai dit que les paroisses étaient formées parfois par une seule, ordinairement par plusieurs chrétientés.
    La chrétienté est, en Annam, comme la cellule primordiale de la Mission et de la vie chrétienne. Il ne sera donc pas inutile de l'étudier sous un double point de vue : son organisation, sa vie.
    La chrétienté est désignée par le mot annamite ho, qui, à proprement parler, signifie « la famille », la « parenté » et, par extension, s'applique à un groupement, à une association. Ce mot nous fait voir déjà la chrétienté sous un jour tout spécial. En effet, la « parenté » n'est pas, en Annam, une réunion de personnes réunies par des « liens de parenté », comme en France. Les relations qu'implique ce mot sont beaucoup plus étroites, car, en Annam, la parenté est fondée sur le culte des ancêtres ; par là même elle implique des relations d'ordre religieux, et, outre les intérêts matériels communs, inhérents aux personnes issues d'une même souche, elle comprend des intérêts communs d'ordre religieux. De même, la chrétienté, qui correspond à peu près exactement à la paroisse en France, n'est pas, comme cette paroisse, un agglomérat d'individualités indépendantes, unies entre elles par le seul fait qu'elles se réunissent à heures déterminées dans la même église ; ce n'est pas un corps fictif, dont les membres ont plus ou moins la même foi ; c'est un corps réel, compact, vivant.
    A la tête de la chrétienté est un chef nommé trum, assisté d'un second dignitaire nommé cau. Ce sont les présidents. Au dessous viennent les bien, ou secrétaires, assistés à leur tour des giap, ou chefs de quartiers, en nombre plus ou moins grand, suivant l'importance de la chrétienté. Dans les chrétientés secondaires le trum et le cau sont supprimés. Dans d'autres au contraire, au-dessous des giap sont d'autres dignitaires chargés de différentes fonctions.
    Le corps des dignitaires dirige effectivement la chrétienté, tant au point de vue religieux qu'au point de vue matériel.
    Les dignitaires président, à tour de rôle, la prière du matin et du soir qui se fait en commun à l'église. Ils sont assistés dans cet office par un choeur de jeunes gens et par un choeur de jeunes filles, partagés en plusieurs sections, une section étant de service chaque semaine, à tour de rôle. Ils viennent avertir le prêtre dès qu'il y a, dans la chrétienté, un baptême à faire, un malade à administrer, un mort à enterrer. Ils assistent les malades sur le point de mourir, récitant auprès de lui les prières des agonisants, lui suggérant des pensées pieuses, des oraisons jaculatoires. J'ai dit que les Annamites ne s'occupent pas de la formation première de leurs enfants. Par contre, rien de plus touchant que de voir la peine que se donnent les dignitaires, les parents, les amis, pour faciliter au moribond le passage à l'autre monde et le préparer à bien mourir. On voit dans ce soin une survivance des anciens temps, où, à cause du petit nombre de missionnaires, la plupart des chrétiens mouraient sans le secours du prêtre. Les anciens missionnaires formèrent les Annamites à la manière de préparer à une bonne mort, et leur oeuvre dure encore. Le petit livre qu'ils composèrent dans ce but, est un résumé merveilleux de tout ce qu'il est nécessaire de savoir dans cette circonstance.
    Les dignitaires président aussi à la mise en bière, qui se fait, en Annam, religieusement, au chant des prières. Ils organisent les enterrements, qui sont, non pas l'affaire seulement des parents, mais l'affaire de la chrétienté, ou du village. Le choeur des jeunes gens et le choeur des jeunes filles y assistent, de même qu'ils accompagnent le prêtre qui porte le viatique à un malade. Dans toutes ces cérémonies, le dignitaire de semaine est toujours là, à côté du prêtre.
    De même, lorsque deux jeunes gens veulent contracter mariage, c'est le dignitaire, prévenu par les parents, qui vient l'annoncer au prêtre, qui s'informe s'il n'y a pas d'empêchements, qui sert de témoin. Il faut encore voir dans ce fait, comme d'ailleurs dans l'ensemble des attributions des dignitaires de chrétientés, un reste de l'ancienne législation des chrétientés, de l'époque des persécutions où presque tous tes mariages se contractaient devant les dignitaires seulement.
    Le rôle des dignitaires ne s'arrête pas là. Lorsque dans la chrétienté, il s'élève une difficulté, lorsque la paix ne règne pas dans un ménage, lorsqu'on s'est disputé, s'il y a eu un vol ou une injustice commis, une faute publique contre la morale, les dignitaires s'assemblent; c'est devant eux que l'affaire est portée ; ils entendent les parties et portent un jugement conformément aux règlements de la chrétienté et du village. Ils sont les arbitres qui essayent d'éviter le scandale que cause toujours un procès entre chrétiens engagé devant les mandarins.
    De plus, ils s'occupent des intérêts matériels de la chrétienté. Ils gèrent les finances de la communauté. Chaque année, un trésorier, ou un économe, thu dich, « celui qui surveille les travaux », est nommé parmi les dignitaires. C'est lui qui encaissera les revenus de la chrétienté, intérêts des sommes d'argent ou du riz prêtés aux chrétiens, revenus des terres de la chrétienté, produit des collectes ou des offrandes. C'est lui qui fera les achats courants, cierges, bougies, lieurs, pétards, présents au curé et qui fera faire à l'église les réparations peu importantes. A la fin de l'année il rend compte de sa gestion devant une assemblée plénière de la chrétienté, et la vérification de ses comptes n'est pas, ordinairement, une simple formalité : si des inimitiés de clans familiaux se mettent de la partie, on épluche tout jusqu'à la dernière sapèque, et la discussion dure des jours entiers. J'en sais quelque chose par expérience. C'est également devant une assemblée plénière de la chrétienté que se décident les affaires importantes, restauration ou construction de l'église, préparation de la réception solennelle de l'Evêque, etc. J'ai parlé déjà des repas communs de toute la chrétienté ou des notables dans certaines circonstances solennelles.
    On voit, par toute cette organisation, combien j'avais raison de dire que la chrétienté était, en Annam, un corps vivant, compact, fortement uni. C'est tout à fait dans les moeurs annamites. La famille, le village, forment, en Annam, des associations dont tous les membres, minutieusement hiérarchisés, et unis par des obligations réciproques, se prêtent un mutuel appui. Nos premiers Missionnaires ont profité de cet état de choses et ont organisé les chrétientés sur le modèle des associations civiles ou religieuses déjà existantes. Mais il faut remarquer que dans les villages, dans les familles, si souvent on s'aide, souvent aussi des injustices sont commises ; le faible est la victime du fort ou de l'habile, et les fonds communs sont dilapidés par ceux qui en ont la garde. Dans les associations chrétiennes ces dangers ne sont pas complètement évités, mais ils sont fortement atténués. La morale chrétienne est toujours présente aux yeux de tous et l'on sait qu'au-dessus des dignitaires, il y a le prêtre à qui on aura recours si quelque injustice est commise.

    Bien plus, cette solidarité des membres d'une chrétienté, entre eux s'étend plus loin encore et embrasse tous les chrétiens d'un même pays ou même de races différentes. Un païen qui sort de chez lui est un étranger pour les autres païens ; bien que les Annamites soient très hospitaliers, il sait que, en cas de maladie ou de malheur quelconque, il n'a aucun secours à attendre des autres païens.
    Je citerai deux faits quai montreront ce qu'est la charité païenne.
    Il y a deux ans, au cours d'une enquête que je du faire pour régulariser la situation de deux époux, j'appris qu'un individu du village de Co-Vuu, étant allé un jour à la pêche, était tombé du haut d'un de ces « ponts de singes », formés d'un seul bambou jeté au travers des arroyos, et que, emporté par le courant, il s'était noyé. Le cadavre alla atterrir sur le territoire d'un village voisin. Pendant la nuit, les autorités du village, pour échapper aux responsabilités très onéreuses qu'entraîne toujours en Annam la découverte d'un cadavre même s'il n'y a pas eu crime, envoyèrent des gens qui, avec des perches, poussèrent le corps au large. Le corps, entraîné par le flux et le reflux dé la marée, abordait tantôt à tel village, tantôt à tell autre. Il trouvait partout des gens armés de perches, postés là pour le surveiller, qui le repoussaient au large. Aucun village ne voulait accueillir ce funèbre visiteur et rendre les derniers devoirs au pauvre mort. Le manège dura plusieurs jours, jusqu'à ce qu'une inondation vint emporter définitivement le cadavre vers la haute mer.
    Quelques années auparavant, me rendant dans une de mes chrétientés, je suivais, à cheval le rivage de la mer. Arrivé à un cap, dit « des pierres où l'on saute », parce que la route passe sur de gros rochers, baignés par la mer, qu'il faut sauter l'un après l'autre, j'aperçus une femme étendue sur le sol. Je m'approche. La malheureuse avait les habits déchirés et couverts de sang ; des traces de coups des plaies profondes sillonnaient son visage, le cou, les épaules. Elle était sans connaissance. Après m'être assuré qu'elle vivait encore, j’allai en toute hâte chercher des aides et je la fis transporter dans la maison de la chrétienté, où je la soignai deux ou trois jours. Elle me raconta son histoire. Elle était allée visiter son mari au Laos. Elle revenait avec quelques piastres et un ballot de marchandises. Le soir elle avait été assaillie, dans le lieu désert où je la trouvai, par quelques individus qui se jetèrent sur elle, la frappèrent avec des pierres, et la laissèrent pour morte, après l'avoir complètement dépouillée. Les autorités du village que je fis prévenir, m'avouèrent qu'elles avaient eu connaissance du fait, mais qu'elles n'avaient pas osé porter secours à cette malheureuse, de peur des responsabilités qu'elles auraient pu encourir. Lorsque cette pauvre femme eut les forces nécessaires pour reprendre sa route, je la fis reconduire en palanquin, et elle me disait — c'était une païenne : «Les esprits vitaux de mes ancêtres ont une grande puissance, car ils ont permis que vous passiez près de moi ; sans vous je serais morte ! Je me prosterne dix mille fois devant vous ; jusqu'à ma mort le service que vous m'avez rendu reposera sur ma tête ! »
    Telle est la charité qu'un païen peut attendre des autres païens.
    Un chrétien au contraire sait qu'il rencontrera toujours, ici ou là, une chrétienté, un missionnaire chez qui il sera reçu comme un frère, comme un enfant, où il trouvera aide et protection au point de vue spirituel ou temporel. Il y a quelques années, les chrétiens de Quang-Tri donnèrent un exemple qui fit l'admiration de tous les païens des environs. Un de nos gouverneurs généraux, voulant développer les rapports commerciaux entre l'Annam et le Laos, fit venir, par la route de Lao-Bao, une grande caravane de Laotiens qui amenaient des buffles, des boeufs, des chevaux, des marchandises diverses. Avant de se rendre à Hué, ils campèrent un jour ou deux à Quang-Tri. Parmi eux se trouvaient des chrétiens. Pendant que les païens de la caravane erraient de-ci de-là comme des âmes en peine, les chrétiens furent reçus par les chrétiens annamites des environs, qui les amenèrent chez eux, leur firent visiter les églises, les traitèrent de leur mieux. On ne se comprenait pas, on se parlait par gestes, et on riait beaucoup. Par là s'affirmait cette solidarité chrétienne qui réunissait dans une même foi, dans un même amour, des hommes de races différentes.

    X. — LA VIE CHRÉTIENNE.

    La Mission de Hué comprend 341 chrétientés. La plus importante renferme 2211 chrétiens ; plusieurs sont formées de quelques unités à peine, comme je l'ai déjà dit. Parmi ces chrétientés, les unes sont très ferventes, les autres le sont moins. Mais, je dois le dire, dès le début, presque tous nos chrétiens sont des chrétiens pratiquants : sur les comptes d'administration des Sacrements pour 1909-1910, je remarque, pour un chiffre global de 42.489 chrétiens, 26.814 confessions pascales, 25.267 communions pascales, et seulement 672 personnes ne s'étant pas confessées à Pâques. Dans ma paroisse je ne connais que trois personnes qui pour des raisons particulières, n'ont pu satisfaire au précepte pascal, et cela contre 680 confessions pascales.
    Il y a eu dans le district du Dinh-Cat, 5.046 confessions pascales et 25.116 confessions de dévotion, ce qui fait une moyenne de 5 confessions par an et par personne, 6 en ajoutant la confession pascale. Je ne fais pas entrer dans ce chiffre les 1.688 confessions de religieuses qui ont donné un chiffre de 8.451 communions de dévotion.
    Les chiffres généraux de la Mission, 115.784 confessions de dévotion pour 26.226 confessions pascales, donnent une moyenne sensiblement la même de 4, 5 confessions et 5, 5 en comptant la confession annuelle. L'ensemble des couvents et des séminaires a donné 578 confessions pascales, 16.642 confessions de dévotion, et 84.170 communions de dévotion. Le chiffre des communions de dévotion, tant pour les chrétiens que pour les maisons religieuses a été de 197.232.
    Quelques chiffres détaillés nous feront mieux comprendre encore la différence de ferveur dans les diverses chrétientés. La chrétienté de Kim-Long près de Hué donne 547 confessions pascales, 9.270 confessions de dévotion, et 12,973 communions répétées, soit une moyenne de près de 25 communions annuelles par personne — au chiffre des communions de dévotion j'ajoute une unité pour la communion pascale. C'est la chrétienté où la vie catholique est le plus développée, conformément aux instructions du Souverain Pontife. Une autre grande chrétienté de Hué, Phu-Cam, a fourni 8541 communions, tant pascales que de dévotion, ce qui, pour 1572 confessions pascales donne une moyenne 5, 4 communions par an par personne. Dans le district du Dinh-Cat, la paroisse de Co-Vuu donne une moyenne de 4 confessions par an. Il y a des paroisses moins ferventes, ne donnant que 3 concessions, mais dans la plupart les sacrements sont plus fréquentés. La paroisse de Thanh-Huong nous donne, en effet, 4886 confessions de dévotion et 717 confessions annuelles, soit près de 8 confessions par an. La paroisse de Nhu-Ly enregistre 383 confessions pascales et 3458 confessions de dévotion, soit une moyenne annuelle de 10 confessions. La paroisse de Hoi-Yen à 310 confessions pascale et 1913 confessions répétées, soit une moyenne de 7 confusions. Il faut noter que cette dernière paroisse est uniquement composée de néophytes, et que dans celle de Nhu-Ly les vieux chrétiens forment à peine le tiers du chiffre total. Dans cette énumération j'ai cité des paroisses dirigées soit par des Missionnaires européens, soit par des prêtres annamites.
    Mais je m'arrête. Cette longue suite de chiffres a pu paraître fastidieuse. Elle n'était pas inutile pour montrer que les paroisses ne sont composées que de chrétiens au vrai sens du mot, et que tous, missionnaires ou prêtres annamites, n'ont qu'un but, développer de plus en plus parmi les fidèles la pratique des sacrements.

    Nos chrétiens se confessent, nos chrétiens communient, nos chrétiens prient. La prière annamite n'est pas une prière silencieuse crois même que ce que nous appelons oraison, méditation, entre difficilement dans leur intelligence. Nos Annamites prient, mais ils prient à haute voix ; toutes leurs prières sont modulées sur une mélodie tantôt vive et entraînante, tantôt — dans les prières pour les morts, pendant le carême — plaintive et traînante, en ton mineur.
    Il y a la prière familiale, et la prière publique ou paroissiale.
    Presque tous nos chrétiens se font un devoir de réciter matin, et soir, en famille, leurs prières quotidiennes. J'ai vécu pendant huit ans, à l'extrême nord de la Mission sur le bord d'un grand fleuve que je descendais ou remontais souvent en visitant mes chrétientés. Un grand nombre des chrétiens de la Mission voisine habitent en barque. Je n'oublierai jamais l'impression que j'éprouvais, la nuit, en entendant le chant des prières s'élever de chacune des barques que je croisais. Comme le travail de ces pêcheurs finit à presque toutes les heures, c'est pendant toute la nuit que l'on entend ces chants, à un endroit ou à l'autre. Ici, on les récite vite, d'une voix à moitié endormie ; on sent que la journée a été rude et que l’on a hâte de prendre un repos bien mérité ; ailleurs, une nombreuse nichée d'enfants fournit un choeur imposant de voix pas encore à l'unisson ; ou bien, tout en suivant les prières par lambeaux de phrases, la jeune mère de famille chante à mi-voix une berceuse monotone pour endormir le nouveau né couché dans un panier suspendu au ronfle de la barque. Au loin, dans un village païen, un gardien de pagode frappe le tambour, le gong ou la crécelle ; mais la prière adressée au vrai Dieu, partie du coeur de tant de chrétiens, monte plus haut, et domine ces manifestations du culte rendu au démon.
    A l'église, on récite, matin et soir, les prières publiques dans la plupart des chrétientés. Il n'y a que les chrétientés trop peu nombreuses ou ne possédant pas d'église qui fassent exception ; ou bien dans tel endroit la prière du soir est supprimée à cause des incursions du tigre, dans tel autre ce sont les travaux habituels des gens qui rendent impossible la prière du matin. Un dignitaire, chacun à son tour, préside ces prières. Il est assisté par les jeunes gens et les jeunes filles, dont les deux choeurs sont divisés en plusieurs sections qui sont de service à tour de rôle chaque semaine. Les chrétiens assistent à ces prières en plus ou moins grand nombre. Les jours de pluie il n'y a pas grand monde, mais le lundi, jour des prières pour es morts, le vendredi et, pendant le carême, le mercredi — jours où l'on fait le Chemin de la Croix, — le samedi, jour de prières en l'honneur de la Sainte Vierge, l'église, surtout s’il fait beau temps est presque aussi remplie que les dimanches.
    Pendant une demi-heure, les jours ordinaires, souvent pendant plus d'une heure, les deux choeurs, celui des hommes du côté de l'épître, celui des femmes du côté de l'évangile, chantent alternativement les prières d'usage, que presque tous savent par coeur. Après la prière, on s'assied sous la véranda ou sous le porche de l'église, ou dans la maison de la chrétienté ; les notables discutent gravement sur les événements du jour ; les jeunes gens et les jeunes filles repassent un cantique ou un chapitre du catéchisme.
    Le dimanche et les jours de fête, les prières sont plus longues. Le matin vers sept heures elles commencent ; elles sont suivies du sermon, de la récitation dialoguée d'un chapitre du catéchisme, de la sainte messe, pendant laquelle les choeurs chantent un cantique et les prières de préparation à la communion ; les prières d'actions de grâces, également chantées par tous ceux qui ont communié, s'achèvent vers les neuf heures et demie. A midi, nouvelles prières, et le soir, prières du soir, plus longues que celles des jours ordinaires. Dans ces trois prières on récite le rosaire en entier.
    Le livre des prières en usage dans nos Missions, composé par nos premiers missionnaires, comprend, outre les prières usuelles de tous les jours et du dimanche, des prières et des cantiques pour les principales fêtes ou les diverses époques du cycle liturgique. Il est écrit en un annamite précis, coulant, harmonieux, cadencé, qui fait l'admiration des lettrés.
    Je pourrais donner plus de détails sur la vie religieuse de nos chrétiens. Mais je pense avoir suffisamment montré un fait : c'est que les premiers missionnaires, pour suppléer à l'insuffisance des ouvriers apostoliques, surent, en se conformant aux institutions et aux moeurs du pays, organiser les chrétientés de façon à ce que, tant au point de vue spirituel qu'au point de vue matériel, elles pussent vivre d'une vie collective autonome, même en l'absence du prêtre.
    Les détails que je viens de donner paraîtront peut-être incomplets. Quelques-uns de mes lecteurs me feront remarquer que je n'ai dépeint la vie chrétienne des Annamites que par le côté extérieur. On voudrait savoir si la foi, si l'amour de Dieu, si toutes les vertus chrétiennes sont vraiment implantées au fond du coeur de nos fidèles. Je réponds oui sans hésitation Je trouverais de nombreuses preuves dé cette assertion dans les trois siècles de l'histoire de l'Eglise annamite. Je ne citerai que deux faits, pris l'un au début de la prédication évangélique, l'autre dans ces dernières années.
    Vers 1630 — je ne puis en ce moment donner la date précise — le Père de Rhodes aborda au Nord de la province du Quang-Binh, dans la partie dépendant du royaume du Tonkin, et là, pendant un séjour de quelques mois, il convertit un certain nombre de païens. Ces chrétiens ne furent plus visités par aucun missionnaire. Quatorze ans après, le Père de Rhodes arrivait encore au Quang-Binh, mais dans la partie Sud, en terre Cochinchinoise. Les chrétiens qu'il avait baptisés, ayant appris cette nouvelle, s'empressèrent de venir lui rendre visite et le prièrent de venir chez eux. Mais ils habitaient en territoire tonkinois. Les deux royaumes du Tonkin et de la Cochinchine étaient en guerre depuis de longues années ; il fallait traverser une muraille sévèrement gardée. Le Missionnaire n'osa pas accéder à leur demande, répétée par deux fois, de peur de mécontenter le Roi de Cochinchine et d'attirer une persécution sur les chrétiens du royaume. Ainsi donc, ces chrétiens, instruits et baptisés en quelques mois, puis abandonnés pendant quatorze ans, non seulement n'avaient pas perdu la mémoire de leur Père dans la foi, et n'avaient pas abandonné la religion, mais l'un deux déclara au Père qu'il avait converti tout son village à la foi chrétienne. C'est, je crois, une preuve indéniable que la foi était profondément ancrée dans leur coeur. C'est sur les limites de cette région que j'ai passée de nombreuses années. Aujourd'hui on y compte trente mille chrétiens répandus dans une plaine de vingt kilomètres environ de diamètre.
    En 1885, le 7 septembre, environ quatre cents chrétiens, enfermés dans l'église de la chrétienté où je résidais ces derniers temps, furent brûlés vivants par les païens des environs. Quelques-uns de ces païens voulaient sauver des femmes chrétiennes de leur connaissance, et les engageaient à sortir de l'église avant qu'on y mît le feu. Mais, plutôt que de perdre leur âme, car elles savaient qu'elles seraient obligées de vivre comme concubines dans des familles païennes, pas une ne répondit à ces avances ; elles préférèrent périr dans les flammes plutôt que d'abandonner leur foi. Un Missionnaire, notre Évêque actuel, arriva sur les lieux un jour ou deux après le massacre. Il trouva, dans une haie, une femme à moitié brûlée, mais vivant encore, qui, dans son délire, ne cessait de répéter : không bo ! Không bo ! Je n'apostasie pas, je n'apostasie pas ! C'est le cri qu'elle avait dû proférer lorsque les flammes jaillissaient et s'élevaient autour d'elle, sous les coups des païens qui avaient du la repousser dans le brasier lorsqu'elle avait essayé de se sauver ; c'est le cri qu'elle continuait à pousser inconsciemment jusqu'à ce qu'elle parût devant le tribunal de Dieu.
    Ces deux exemples suffisent, je crois, pour prouver que la vie chrétienne n'est pas, chez nos Annamites, une simple apparence. Elle plonge ses racines jusqu'au plus profond de leur coeur.

    XI. — LA CONVERSION DES PAÏENS.

    Nos statistiques donnent un chrétien contre quinze païens environ. Le troisième but que se propose la Société des Missions Etrangères, après la formation des prêtres indigènes et la sanctification des chrétiens, est l'attaque de cette masse païenne qui entoure les chrétiens de toutes parts. C'est une oeuvre d'une grande importance. Les Annamites sont très prolifiques, mais l'excédent des naissances sur les morts n'amènerait qu'une augmentation du nombre des chrétiens lente et peu sensible ; et il y aurait toujours cette multitude d'âmes païennes en marche vers la perdition éternelle. Aucun missionnaire ne peut les abandonner. L'exercice 1909-1910 accuse, pour la Mission de Hué, un chiffre de 2237 baptêmes de païens, grands et petits. Les baptêmes d'enfants de païens en danger de mort, qui relèvent de l'oeuvre de la Sainte Enfance, n'entrent pas dans ce chiffre ; il s'agit donc d'un gain effectif de 2237 unités pour les diverses chrétientés de la Mission. Il y a eu, pendant le même exercice, 1946 baptêmes d'enfants de chrétiens et 1093 morts ; d'où nouvelle augmentation de 853 unités.
    L'expérience a démontré un peu partout que dans l'oeuvre de la conversion des païens, les gros chiffres son parfois décevants : on dirait que le démon, jaloux des succès des ouvriers apostoliques, veut reprendre son bien et leur ravir leurs conquêtes. Il vaut donc assez souvent mieux procéder plus lentement et plus sûrement : dans un village où existe déjà une chrétienté, une, deux, dix familles se convertissent ; elles s'agrègent aux autres familles chrétiennes qui les encadrent et les protègent ; elles se forment peu à peu à la vie chrétienne et prennent insensiblement l'habitude de la prière, et de la fréquentation des sacrements ; le Missionnaire, moins chargé, peut s'occuper davantage de leur instruction, et leur venir en aide d'une manière plus effective en cas de besoin matériel. D'un autre côté, ces conversions isolées n'excitent pas la défiance des villages et des autorités païennes ; par là même, les attaques que ne manque pas de susciter d'un côté ou de l'autre toute conversion au christianisme, sont moins générales, moins violentes, et le néophyte est moins exposé à se décourager.
    Telles sont les raisons qui font que certains se défient des gros chiffres.
    J'ai parlé des attaques auxquelles sont en butte les néophytes. Dès qu'un individu a manifesté l'intention de se convertir, le démon part en guerre. Parfois il agit directement : ce sont des songes, des visions effrayantes où l'on ne peut se dispenser de voir son intervention directe ; ou bien des malheurs successifs fondent sur le pauvre catéchumène, il perd sa moisson, ses animaux domestiques meurent ses enfants sont enlevés par la maladie ; et les païens des environs, les amis, les parents ne manquent pas d'attribuer tous ces événements à l'influence des génies, des esprits, des âmes des Ancêtres qui se vengent d'être abandonnés.
    Ce sont de rudes assauts pour des coeurs en qui la foi commence à peine à naître. Mais, le plus souvent le démon fait agir d'autres instruments : les villages font tous leurs efforts pour empêcher la religion chrétienne de s'implanter chez eux ; ou bien ce sont les familles qui déclarent la guerre au nouveau converti ; or, l'on sait qu'en Annam, les familles et les villages ont une organisation très forte et très minutieuse, dans laquelle des intérêts à la fois d'ordre religieux, d'ordre administratif et d'ordre matériel unissent étroitement les individus les uns avec les autres. On trouve mille moyens de nuire aux néophytes ; on peut en faire de vrais parias, au point de vue matériel, comme au point de vue moral ; on peut leur intenter un procès, les livrer aux mandarins, les faire condamner. C'est le moyen ordinairement employé pour faire apostasier les nouveaux chrétiens. Tous les prétextes sont bons : on ressuscite des histoires vieilles de dix ou vingt ans, dans lesquelles le néophyte a eu quelque peccadille à se reprocher ; on met en avant des règlements ou usages des villages périmés ou vingt fois violés impunément par les païens, mais dont on fait un crime au néophyte de les avoir violés ; on interprète à mal les moindres actions ; on machine des délits factices ; on invente de toutes pièces des fautes imaginaires ; on ne recule devant rien ; tous les moyens sont bons pour faire revenir le néophyte en arrière. Si par hasard on réussit, les accusations cessent comme par enchantement, et celui qui, quelques jours auparavant, était le plus grand criminel, digne de la bastonnade, de la prison ou de l'exil, devient le plus honnête homme du monde. Ne dirait-on pas que nous sommes encore aux premiers temps de l'Eglise, alors que l'on se lavait du crime de christianisme et que l'on redevenait un honnête homme en apostasiant ?

    Ces attaques aboutissent ordinairement devant les tribunaux. Les Mandarins, pour la plupart du moins, et le plus souvent, ne demandent qu'à trouver les chrétiens coupables, car dans la plupart des cas, à la haine religieuse vient s'ajouter un autre motif, la question d'argent. La vénalité n'a pas encore disparu des moeurs annamites, il s'en faut de beaucoup. Heureusement que, depuis l'occupations française, on peut avoir recours aux tribunaux du Protectorat. Les Administrateurs, bien qu'ils voient d'un mauvais oeil les progrès du Christianisme partout où ils se manifestent, — ils croient, par là, faire oeuvre de sage politique ! — Ont cependant, et c'est une qualité qu'il faut hautement leur reconnaître, un profond sentiment de la justice. Ce n'est pas en vain qu'on a recours à leur impartialité.
    Il semblerait, d'après ce que je viens de dire, que si les Annamites se convertissent ce n'est pas dans une vue d'intérêt. Et pourtant je dois avouer, dusse je par là scandaliser quelques-uns de mes lecteurs, que c'est souvent dans un but intéressé que les païens se convertissent.
    L'Annamite n'a pas l'esprit spéculatif Même la philosophie chinoise, qu'il apprend pendant ses études, ne le passionne pas, on peut même dire qu'elle ne l'intéresse pas. On étudie les ouvrages philosophiques de la Chine parce que les examens, qui ouvrent la carrière administrative, comportent des épreuves où figurent les théories philosophiques. On étudie la philosophie, la plupart du temps, uniquement pour s'assimiler les caractères chinois par lesquels cette philosophie est exprimée. Ces examens passés, les idées sont laissées de côté comme parfaitement inutiles. Tout au plus si, dans une conversation entre lettrés, une citation reviendra de temps en temps pour émailler le discours et pour faire voir qu'on n'a pas oublié ses auteurs.
    On comprend qu'avec cet état d'esprit général, la transcendance du dogme chrétien trouve, en Annam, — et il faut dire la même chose de tous les autres pays de missions — peu d'admirateurs. Il m'est arrivé souvent de traiter avec des païens intelligents et lettrés de questions philosophiques. Quand ils m'avaient expliqué leurs idées, avec plus ou moins de clarté, je leur donnais l'explication fournie par la religion chrétienne, que beaucoup de païens connaissent d'ailleurs dans ses grandes lignes. Je recueillais le témoignage d'une admiration, parfois de commande, le plus souvent sincère ; mais cette admiration n'était jamais de nature à entraîner l'adhésion de la volonté. L'idée chrétienne, malgré sa beauté, ne fait pas, d'impression sur des esprits pour qui le monde des idées ne présente qu'un intérêt tout à fait secondaire.
    Je parle des gens instruits. A combien plus forte raison faut-il le dire de la grande masse du peuple ! 1
    Mais ce que les Annamites, surtout les Annamites du peuple, comprennent et admirent, c'est la beauté morale du christianisme ; or, cette beauté se traduit surtout par la charité, elle se manifeste par les bonnes oeuvres.
    Un de mes confrères, très zélé, me racontait qu'un jour, un vieillard le voyant aider et consoler un malheureux malade, ne put retenir son admiration et lui dit : « Oh, Père ! Laissez-moi baiser votre visage ! » Et il l'embrassa. Ceux qui savent combien le baiser est en dehors des usages annamites, comprendront toute l'admiration, le respect, j'allais dire l'adoration, que renfermait cet acte.
    Les Annamites savent qu'en se convertissant, en s'agrégeant aux communautés chrétiennes, ils jouiront des avantages réservés aux membres de ces communautés. J'ai dit combien les chrétientés formaient des organismes fortement unis, tant au point de vue spirituel qu'au point de vue temporel, et comment elles étaient dominées dans toutes les manifestations de leur activité, par les règles de la morale chrétienne. Les pauvres, les faibles, ceux qui souffrent d'une injustice quelconque, ont tout avantage à s'affilier à ces groupements.
    Mais ce que les malheureux savent aussi, c'est que le Missionnaire est venu en Annam pour faire du bien. Un tel, pressé par le besoin, a vendu son enfant qu'il voudrait bien racheter ; un autre a besoin d'un boeuf pour labourer ses terres ; à un troisième, les créanciers ont enlevé sa maison et son jardin ; celui-ci serait heureux d'emprunter, même et surtout à fond perdu, des piastres qui lui permettraient de louer quelques arpents de rizières et de remettre sur un bon pied ses affaires personnelles ; un autre, en procès depuis de longues années, escompte l'influence problématique du Missionnaire. Voilà les moyens dont le bon Dieu se sert pour attirer les âmes à lui. Saint Augustin ne disait-il pas qu'on attirait les brebis en leur présentant un peu d'herbe ?


    1. L'auteur du travail que nous publions ici, M. L. Cadière, est bien connu par de nombreuses et savantes études historiques et philologiques dont .voici les titres : (Note de la Rédaction des Annales de la Société des Missions Étrangères).

    ÉTUDES HISTORIQUES

    Première étude sur les sources annamites de l'histoire d'Annam. — (En collaboration avec M. Pelliot, professeur de chinois à l'E. F. E. O.) — Bulletin de l'Ecole Française, IV, 1904, pp. 617-671.
    Tableaux chronologiques des dynasties annamites. — Bulletin E. F. E. O. V, 1905. pp. 77-145,

    Jésus-Christ est venu en ce monde pour sauver les âmes, mais que de corps n'a-t-il pas guéris ? Si nous mettons de côté la grande oeuvre de la Rédemption, accomplie sur la Croix, nous voyons que, le plus souvent, il a soulagé les misères physiques de ses contemporains, et que, lorsqu'il purifiait les âmes, c'était souvent après avoir guéri les corps. Les Apôtres ont fait de même. La primitive Eglise était une société de frères unis autant par la croyance que par la charité effective, qui les portait à s'aider les uns les autres et à secourir toutes les misères qui les entouraient. De tout temps, 1'Eglise a été la grande bienfaitrice des malheureux. Et de nos jours encore, comment atteint-on les païens des pays soi-disant tout chrétiens ? N'est-ce pas par l'organisation de syndicats, de coopératives, d'oeuvres charitables de toutes sortes, qui ont comme but immédiat le soulagement des misères corporelles, l'augmentation du bien-être physique, et, comme conséquence, le salut des âmes ? En Annam, nous n'avons pas d'oeuvre de nuit, de patronages, d'oeuvres d'assistance par le travail, de bureaux de placement gratuit, mais nous donnons un boeuf ou un buffle à nos néophytes, nous rachetons leurs enfants, nous leur distribuons des médecines. Ici, comme là, on exerce la charité chrétienne, dans le but de sauver les âmes. Oh, que d'âmes on peut sauver avec un peu d'argent !

    XII. — LES RESSOURCES.

    Quelques-uns de mes lecteurs ont conclu peut-être, de tout ce que je viens d'exposer, que le Missionnaire, en Mission, n'a que des consolations et des joies. Nous avons nos peines, nos souffrances.
    (suite)

    Géographie historique du Quang-Binh, d'après les annales impériales. — Bulletin E. F. E. O. II. 1902, pp. 55-73.
    Les lieux historiques du Quang-Binh. — Bulletin E. F. E. O. III. 1903, pp 164-205. Cette étude fut lue au congrès des études d'Extrême-Orient. Hanoi, 1902, et un résumé en fut inséré dans le compte-rendu, pp. 112-115.
    Le mur de Dong-Hoi, étude sur l'établissement des Nguyen en Cochinchine. — Bulletin E. F. E. O. VI, 1906. pp. 87-854, mémoire couronné par l'Institut, 12 juin 1903.
    Le mur de Dong-Hoi, au point de vue religieux. — Annales de la Société des Missions Etrangères. Année 1905, pp. 43, 49, 107-118, 158-168.

    Souffrances physiques : il y a quelques mois, j'allais visiter mon compatriote le Père Roux qui venait d'être changé de poste. Ce Père habite ce que nous appelons une de nos belles cures. Il me disait : « Voici trois mois que je suis ici ; je n'ai pas encore pu trouver dans ma maison un endroit où je sois à l'abri des courants d'air, pour y placer mon lit ». Et cependant sa santé est bien précaire. Pendant que j’étais chez lui, un typhon se déchaîna. Nous passâmes presque toute la nuit, son vicaire, un autre prêtre annamite, lui et moi, à soutenir et à caler cette soi-disant belle maison, de peur qu'elle ne fût abattue. A la fin, effrayés par les craquements qui se faisaient entendre dans la charpente, et pour ne pas être écrasés par la chute de l'édifice, nous l'abandonnâmes et nous nous réfugiâmes dans une autre maison, moins belle mais plus basse, paraissant plus solide. Il y a six ans, notre Provicaire fut écrasé, dans une circonstance semblable, par la chute d'un des murs de sa maison. Cette même année, 1910, un des prêtres annamites de la province du Quang-Ngai, toujours dans un typhon a été écrasé sous sa maison avec deux de ses domestiques.
    Quand l'inondation, qui suivit le typhon dont je parle, eût un peu baissé et que nous pûmes nous mettre en route, un prêtre annamite et moi, nous eûmes à nous mettre à l'eau, jusqu'à mi-cuisse et plus haut encore, à quatre reprises différentes, une fois pendant plusieurs centaines de mètres.
    Quelque temps auparavant j'étais allé visiter un malade ; sans m'en apercevoir, j'en avais rapporté quelques poux de corps. Deux ou trois jours après, tout mon corps, tous mes habits étaient remplis de ces hôtes malpropres dont j'eus toutes les peines du monde à me débarrasser.
    En été, pendant plusieurs mois, la chaleur est si grande que, sur l'autel, les cierges ploient et retombent sur les chandeliers. En hiver, par contre, il règne une telle humidité que l'hostie que mon servant a apportée de la cuisine, où je tiens ma provision auprès du foyer, et que je place sur la patène au moment où je prends les ornements sacrés, est devenue, au moment de l'offertoire, c'est-à-dire au bout de quelques minutes, si humide, si flasque, qu'elle retombe sur mes doigts.

    (suite)

    Sur quelques monuments élevés par les seigneurs de Cochinchine. — Bulletin E. F. E. O. V, 1905, pp. 387-405.
    Vestiges de l'occupation chame au Quang-Binh. — Bulletin E. F. E. O. IV, 1904. pp. 432-436.
    Monuments et souvenirs chames du Quang-Tri et du Thua-Thien. — Bulletin E. F. E. O. V, 1905, pp. 185-195.
    Description de la statue de la grotte de Chua-hang. — Bulletin E, F .E. O. I. 1901, pp. 411-413.
    A la recherche des ruines chames. — Les Missions catholiques, 1906. Nos 1937 à 1941.
    Paul Khiem, élève du Grand Séminaire de Hué. — Annales de la Société des Missions Étrangères. Année 1904, pp. 36-54, 81-87.

    Pendant cette même saison des pluies, nous ne pouvons pas sortir de notre maison sans être obligés de nous mettre dans l'eau ou dans la boue jusqu'aux chevilles, jusqu'aux genoux, jusqu'à mi-cuisse. Pendant l'été au contraire, la terre ou le sable surchauffés nous brûle la plante des pieds.
    La liste serait encore longue, de ces petites souffrances physiques qui nous harcèlent en Mission. C'est notre pain quotidien.
    Souffrances morales : un de mes chrétiens, que j'avais beaucoup aidé, vient un jour me trouver : « Père, me dit–il, je ne puis plus pratiquer la religion, les avanies qu'on me fait subir sont trop fortes ! » Et il me remit son chapelet et son scapulaire. Mes encouragements furent inutiles. Ces faits nous arrivent de temps en temps, hélas !
    Quand je reçois un nouveau vicaire annamite, je lui dis : « Mon cher ami, nous allons vivre ensemble cinq ou six ans ; nous allons nous faire souffrir mutuellement, sans le vouloir, rien que par ce fait que vous, vous êtes Annamite, et moi, je suis Français ; tâchons donc de nous pardonner mutuellement ces petites misères, pour vivre en paix ». Ce n'est pas sans souffrances morales, en effet, sans beaucoup de souffrances, que le Missionnaire vit au milieu d'un peuple dont la langue, les moeurs, les idées, les sentiments sont si différents des siens.
    Mais ces souffrances, qui sont journalières, on finit par s'y habituer. Il est une souffrance à laquelle nous ne nous habituons jamais, c'est de voir notre zèle paralysé, nos efforts rendus infructueux, par le manque de ressources.

    (suite)

    Les tombeaux royaux de Hué. — Annales de la Société des Missions Étrangères. Année 1906, pp. 83-92.
    Les Missionnaires et le commerce français d'après de vieux documents. —Avenir du Tonkin n° 10 janvier 1908 et suivants.
    Notes sur quelques Christs en ivoire conservés dans les chrétientés de l'Annam. — Bulletin paroissial de Hanoi. 1905. N° 4-9.

    ÉTUDES LINGUISTIQUES

    Phonétique Annamite : Dialecte du Haut Annam. — Publications de l'E. F. E. O. Leroux, 1902.
    Phonétique du dialecte du Bas Annam, — Paraîtra dans Bulletin E. F. E. O.

    J'ai fait allusion à cette souffrance, j'ai dit, de-ci de-là, combien le manque de ressources nous arrêtait, soit dans l'oeuvre de la formation du clergé indigène soit dans l'oeuvre de la sanctification de nos chrétiens ; mais c'est surtout lorsque nous voulons convertir les païens que nous sentons notre pauvreté.
    L'argent nécessaire au développement de ses oeuvres diverses, le Missionnaire se le procure comme il peut. L'Association de la Propagation de la Foi lui assure un viatique de six cent soixante francs par an. A cela, ajoutez l'honoraire de ses messes, qui est d'ordinaire de un franc, et vous aurez un « traitement » de mille francs par an environ. Nos prêtres annamites n'ont que les honoraires de leurs messes. Si le Missionnaire voulait vivre à l'européenne, cette somme serait de beaucoup insuffisante, car, dans les colonies, les objets de provenance européenne sont d'un prix très élevé. Mais il vit à l'annamite. Il mange du riz, du poisson salé ou saumuré, des légumes, ou des herbages du pays ; il revêt des habits de cotonnade ou de soie bon marché, il va pieds nus, couche sur la natte, habite des maisons en torchis, couvertes, en paille. Ce régime n'est pas fortifiant, mais il est économique De la sorte, le quart, le tiers, parfois même la moitié du « traitement » reste, disponible pour les oeuvres. Beaucoup de missionnaires sont obligés de restreindre leur zèle à ces limites étroites, les vieux surtout, ceux dont un long séjour en mission a effacé le souvenir dans la mère patrie, ceux dont les amis sont morts. Je connais des chrétientés où l'église, vieille, basse, sombre, tombe en ruines ; bien des fois on a parlé de la refaire, au moins de la restaurer ; les chrétiens se sont réunis, on a délibéré, on a même acheté quelques matériaux ; et on s'est arrêté là, faute de ressources ; et l'église vieillit de plus en plus et s'effrite. Ailleurs, — il en est ainsi dans la paroisse où je résidais — c'est le curé qui habite dans une maison dont, en France, on ne peut se figurer l'état de délabrement, et les ressources manquent pour entreprendre la construction d'un autre presbytère, plus sain, qui assurerait au Missionnaire plusieurs années de vie Ou bien on ne peut pousser comme on voudrait l'attaque d'un village païen qui commence à s'ébranler vers le christianisme ; on ne peut, faute d'un léger secours, arrêter l'exode d'une famille chrétienne ; on ne peut fournir un vêtement, de la nourriture, une natte, des remèdes, à un malade, à un père de famille pendant la saison pluvieuse. Que d'occasions de souffrances pour le Missionnaire !

    (suite)

    Les Hautes Vallées du Song-Gianh. — Bulletin E. F. E. O. V. 1905 pp. 350-367.
    Monographie de a, voyelle finale non accentuée, en Annamite et en Sino Annamite. — Bulletin E. F. E. O. IV. 1904. pp. 1065-1081.
    Monographie de la semi-voyelle labiale en sino annamite et en annamite. Essai de phonétique comparée de ces deux langues, — Bulletin E. F. E. O. VIII, 1908 ; IX, 1909 ; X 1910.
    La question du Quoc-Ngu. — Revue Indo-chinoise. I. II, 1904. pp. 585-600 ; 700-705 ; 784-88 ; 872-76 ; 58-64.
    La réforme du Quoc-Ngu. — Avenir du Tonkin, 1906, 24 septembre au 17 octobre. Articles reproduits dans « Textes et documents relatifs à la réforme du Quoc-Ngu, publiés par la Direction générale de l'Instruction publique de l'Indo-Chine ».
    Alors on écrit en France : la faim fait sortir le loup des bois.
    Le Bon Dieu n'abandonne pas ceux qui travaillent pour lui. A côté du besoin, il met le secours. Parfois même il prévoit le besoin et devance l'appel. Il me sera permis, pour montrer cette prévenance du Bon Dieu et pour témoigner ma reconnaissance envers mes bienfaiteurs, de citer quelques faits qui me sont personnels.
    En 1897, un typhon, suivi d'un raz de marée, dévasta les trois provinces de la Mission, principalement la région où j'exerçais le ministère. Mes cinq églises furent renversées, ou gravement endommagées ; la toiture de ma maison fut emportée ; la perte des récoltes amena une famine épouvantable : les gens mourraient de faim sur le bord des routes, aux environs des marchés. Mgr Gouthe-Soulard, qui m'avait permis de partir pour les Missions, et à qui j'eus recours dans cette occasion, me fit obtenir, des « Missions Catholiques » de Lyon, et de quelques personnes charitables, plusieurs milliers de francs, qui me permirent de relever les ruines de ma paroisse et de soulager les misères que je voyais autour de moi.

    (suite)

    Compte-rendu du « Dictionnaire Annamite-Français » de Jean Bonet. — Bulletin E. F. E. O. I. 1901, pp. 140-143.
    Compte-rendu du « Cours de langue annamite» et de « Cent textes annamites » de M. Chéon. — Bulletin E. F. E. O. II. 1902, pp. 196-198.
    Compte-rendu de la « Chrestomathie annamite » de M. Nordemann. — Bulletin E. F. E. O. IV. 1904. pp. 1082-1087.
    Compte-rendu du « Cours de langue annamite du Cap Julien. — Bulletin E. F. E. O. VI. 1906. pp. 346-347.
    Compte-rendu du « Quoc-Ngu et mécanisme des sons de la langue annamite » du LtDubois ; — du « Cours d'annamite » de M. Bouchet ; — du Cours d'annamite de M. Deloustal ; — du « Dictionnaire annamite français » du P Pilon. — Bulletin E. F. E. O. IX, 1909.

    Quelques années après, ma paroisse ayant été divisée, j'allai m'installer dans une chrétienté où je venais de reconstruire l'église, mais où la cure était à faire. Heureusement, je reçus, cette année là, de l'Institut, un prix de deux mille francs. Je distribuai quelques secours à dés confrères que je savais comme moi dans le besoin, et lé reste me servit à construire une maison. Hélas ! Au mois de novembre 1910, un nouveau typhon l'a gravement endommagée d'après les nouvelles que m'envoyait mon successeur dans ce poste !
    Lorsque je fus changé, j'arrivai dans un poste dont l'église était à refaire. Des tas de briques attendaient, depuis sept ou huit ans, que l'on eût les ressources suffisantes pour commencer les travaux. Justement, une personne charitable d'Aix, qui s'était intéressée à moi depuis mes plus jeunes années, me laissa en mourant plusieurs milliers de francs. Les titres furent vite vendus, et maintenant, une église grande et propre remplace l'ancienne, dont une poutre, en tombant un jour où les chrétiens étaient réunis pour lés prières, avait failli écraser quelques-uns des dignitaires.
    Pendant une épidémie de choléra, deux de mes domestiques furent atteints par la maladie. Je m'aperçus alors que ma cuisine était une des plus misérables bicoques du village, où mes gens étaient exposés à toutes lés intempéries des saisons. Je réunis tout de suite les dignitaires de ma chrétienté et je leurs dis : « Tous ces temps ci vous avez remarqué que je fais chasser des coléoptères par les enfants du catéchisme. J'ai envoyé ces bestioles en Europe et je viens de recevoir deux cents francs. Les voici ; c'est pour construire une cuisine ». Les chrétiens se mirent à l'oeuvre, et la chrétienté a maintenant une cuisine en briques et tuiles où les domestiques du curé et la suite des visiteurs sont à 'l'abri de la pluie et du froid.

    (suite)

    ÉTUDES ETHNOGRAPHIQUES

    Croyances et dictons populaires de la Vallée du Nguon-Son. — Bulletin E. F. E. O. I. 1901. pp. 119-139 ; 183-207.
    Coutumes populaires de la Vallée du Nguon-Son. —Bulletin E. F. E. O. 11, 1902, pp. 352-386.
    Les Pierres de foudre. — Bulletin E. F. E. O. II, 1902, pp. 284-285.
    Chansons populaires de la province du Quang-Binh. — Revue Indo-Chinoise. IV, 1905, pp. 1030-1034.
    Philosophie populaire annamite : Cosmologie. — Anthropos. II, 1907, pp. 116-127 ; 955-969 ; — III, 1908, pp. 248-271. Réimprimé dans Revue Indo-Chinoise, 1909.

    Un jour ma soeur trouva, dans la boîte aux lettres, une enveloppe qui portait l'adresse suivante — je respecte l'orthographe, mais sans pouvoir rendre l'écriture tâtonnante et décousue : — Mademoisele Cadière, reu Emeri David, 14, Aix1. L'enveloppe contenait un billet de cent francs, avec cette destination sur une petite feuillé de papier : paur fère parvenir au père Cadière missionnair. Pas de signature. La délicatesse avec laquelle le don était fait, la confiance dont on faisait preuve envers moi, jusqu'à la naïveté de l'orthographe, tout me toucha profondément, les larmes m'en vinrent aux yeux. Et depuis lors je garde fidèlement l'enveloppe et la petite feuille de papier dans mon bréviaire, pour me souvenir constamment de mon bienfaiteur anonyme et prier pour lui. L'emploi de cet argent fut vite trouvé : depuis longtemps j'avais remarqué que mes religieuses, surtout les vieilles, souffraient beaucoup du froid, l'hiver. Quelques-unes avaient pu, d'une manière ou de l'autre, se procurer des couvertures ; celles qui n'avaient que les nattes réglementaires fournies par la communauté, soupiraient après le moment où elles pourraient avoir une couverture, surtout une couverture rouge, qui fait le bonheur des Annamites. J'aurais voulu acheter à toute une couverture, une couverture grise, bien entendu. Malheureusement le couvent n'avait pas les ressources, nécessaires pour faire cette dépense, et moi, je n'avais pas d'argent. Avec les cent francs que le Bon Dieu m'envoyait ainsi, j'achetai vingt couvertures mi-laine, que je distribuai aux vingt religieuses les plus âgées. Mais le couvent comprend soixante treize religieuses, dont beaucoup encore n'ont pas de couvertures !

    (suite)

    Philosophie populaire annamite : Anthropologie. — Paraîtra avec une réédition de la Cosmologie, dans la Bibliothèqne Anthropos, en 1911.
    Notes sur la Religion et la Magie en Annam Anthropos, V, 1910.
    Documents relatifs à l'accroissement et à la composition de la population en Annam. — Revue IndoChinoise, X, 1908, pp. 303-321 ; 517-530 ; 650-653.
    Questions de statistique. — Annales de la Société des Missions Etrangères, Année 1907, pp. 151-159.

    1. Il y avait erreur d'adresse, car mes parents restent rue Manuel, 14.

    Je crois avoir montré suffisamment, par les détails que j'ai donnés ce qu'est une Mission, les oeuvres qu'on y accomplit, le travail qui reste à faire. Nous travaillons immédiatement, nous autres Missionnaires, à l'oeuvre de Dieu, au salut des pauvres païens ; mais il est un autre travail médiat, moins visible, mais très efficace, c'est celui qu'accomplissent, loin des Missions, ceux qui pensent aux Missions, ceux qui envoient leur offrande aux Missionnaires, et qui prient pour eux. Que Notre Seigneur Jésus-Christ, Roi et Modèle des Missionnaires, daigne rendre au centuple aux bienfaiteurs des Missions ce qu'ils font pour nous !
    Qu'Il daigne nous accorder, dans nos besoins, non seulement les secours matériels qui nous sont nécessaires, mais encore sa grâce qui féconde nos travaux !

    (suite)

    ÉTUDES DIVERSES

    Les Fougères du Quang-Binh. — Revue IndoChinoise, VI, 1906, pp. 647-660. D'après « Filices Cadierianoe », déterminées par le Dr Christ, de Bâle, dans « Journal de Botanique » 1905, tome XIX, nos 3, 4, 6, 7.
    Les Algues Marines du Quang-Binh. — Bulletin économique de l'IndoChine, VI, 1904, p. 343.
    Plantes alimentaires et médicinales du Quang-Binh et du Quang-Tri. — Bulletin économique de l'IndoChine, VII, 1905, pp. 894-896.
    Les Irrigations en Annam, 4 articles — Avenir du Tonkin.
    L'Instruction en IndoChine, 5 articles. — Avenir du Tonkin.
    Les Routes en Annam, 5 articles. — Avenir du Tonkin.
    La Poste rurale en Annam, 2 articles. — Avenir du Tonkin.

    1911/281-313
    281-313
    Vietnam
    1911
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