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Cochinchine septentrionale : La mission de Hué 1

Cochinchine septentrionale La mission de Hué PAR M. L. CADIÈRE Missionnaire apostolique. I. ― LES ENVIRONS.
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    Cochinchine septentrionale

    La mission de Hué

    PAR M. L. CADIÈRE
    Missionnaire apostolique.

    I. ― LES ENVIRONS.

    L'IndoChine française comprend cinq pays distincts, qui sont, le long de la mer de Chine et en allant du sud au nord, la Cochinchine française, l'Annam et le Tonkin, et, dans l'intérieur des terres, toujours en allant du sud au nord, le Cambodge et le Laos. Combien ces 730.000 kilomètres carrés de plaines, de montagnes, et de forêts renferment-ils d'habitants ? Les avis sont partagés. Les uns disent qu'il y a en tout vingt millions d'habitants. D'autres trouvent ce chiffre trop élevé et parlent de quinze ou seize millions, de douze millions. Le chiffre exact n'est pas près d'être connu. En tout cas, au point de vue ethnographique, on remarque une extrême variété de races.
    Les Annamites, formant le groupe le plus important de la population, sont environ douze millions ; ils peuplent non seulement l'Annam, mais encore une grande partie du Tonkin, la Cochinchine française et commencent à coloniser le Cambodge, le Laos et même le Siam. Les Cambodgiens sont au nombre de 1.500.000 environ, les Laotiens dans les douze cent mille. Un ancien peuple jadis fort puissant, les Chams, est représenté par une centaine de mille individus qui habitent le sud de l'Annam et quelques régions de la Cochinchine et du Cambodge. Outre ces grandes races, la chaîne de montagnes qui sépare l'Annam du Laos, et les massifs qui couvrent la haute région du Tonkin, renferment un grand nombre de peuplades appartenant à des races différentes et arrivées à un degré de civilisation plus ou moins avancé. Ce sont les sauvages. Les Chinois ont des colonies plus ou moins importantes dans tout le pays. L'occupation française a amené nécessairement un certain nombre de nos compatriotes. N'oublions pas, pour être complet, des Japonais, des Indiens, des Malais établis au Tonkin ou en Cochinchine, quelques-uns en Annam.
    C'est à ces races diverses que les missionnaires ont apporté la Bonne Nouvelle, voici déjà près de trois cents ans.
    Au point de vue religieux, l'IndoChine française est aujourd’hui partagée en douze Vicariats apostoliques dont un pour la Cochinchine française, un pour le Cambodge, un pour le Laos, deux pour l'Annam, et sept pour le Tonkin. Mais il faut remarquer que, à cause de raisons historiques, qu'il serait trop long d'expliquer, deux des Vicariats dits du Tonkin sont situés en réalité dans l'Annam actuel.
    Sur ces douze Vicariats apostoliques, neuf sont desservis par des missionnaires de la Société des Missions Etrangères de Paris, et trois, situés au Tonkin, sont confiés aux Dominicains espagnols. Il ne sera pas sans intérêt de donner ici, par Vicariat, le chiffre des missionnaires européens, des prêtres indigènes et des chrétiens d'après les statistiques les plus récentes.
    Le Vicariat de la Cochinchine Occidentale comprend un Evêque résidant à Saigon, 52 missionnaires, 77 prêtres indigènes, et 69.461 chrétiens.
    Le Vicariat de la Cochinchine Orientale, dont la résidence épiscopale est à Qui-Nhon, en Annam, comprend un Evêque, 65 missionnaires et 41 prêtres indigènes avec 60.467 chrétiens.
    La Cochinchine Septentrionale a pour chef-lieu Hué, capitale de l'Annam. Il comprend deux Evêques, dont l'un démissionnaire, 45 missionnaires, 63 prêtres indigènes et 54.275 chrétiens.
    Le Vicariat du Cambodge, chef-lieu Phnôm-Pênh, capitale au point de vue civil, a un Evêque, 47 missionnaires, 38 prêtres indigènes et 44.847 chrétiens.
    Le Laos a un Evêque, 33 missionnaires, 4 prêtres indigènes et 12.137 chrétiens. C'est la Mission la plus vaste, mais la moins peuplée de l'IndoChine. Le Vicariat étant à cheval sur le Mékong, il s'ensuit que beaucoup de ses chrétiens ne font pas partie de l'IndoChine française, mais appartiennent au royaume de Siam.
    Le Tonkin Méridional, chef-lieu Vinh, en Annam, comprend 2 Evêques, dont un démissionnaire, 37 missionnaires, 85 prêtres indigènes et 142.404 chrétiens.
    Le Tonkin Maritime, récemment détaché du Tonkin Occidental, comprend un Evêque, en résidence à Phat-Diêm, 37 missionnaires, 65 prêtres indigènes et 96.000 chrétiens.
    L'Evêque du Tonkin Occidental réside à Hanoi, capitale du Tonkin ; il a sous sa dépendance 46 missionnaires, 162 prêtres indigènes et 141.216 chrétiens.
    Enfin le Vicariat apostolique du Haut-Tonkin, récemment détaché du Tonkin Occidental, comprend un Evêque, en résidence à Hung-Hoa, 27 missionnaires, 20 prêtres indigènes et 24.160 chrétiens.
    Toutes ces Missions sont desservies par les missionnaires français de la Société des Missions Étrangères de Paris : soit, en tout, 10 Évêques, 389 missionnaires français, 495 prêtres indigènes, tous annamites de race, à l'exception de ceux du Laos, et 644.967 chrétiens.
    Les Dominicains espagnols desservent trois Vicariats qui sont : le Tonkin Central, chef-lieu Bui-Chu, avec un Evêque, 22 religieux, 92 prêtres indigènes, et 219.250 chrétiens. Le Tonkin Oriental, chef-lieu Hâi-Duong, avec un Evêque, 17 religieux, 40 prêtres indigènes et 54.200 chrétiens. Enfin le Tonkin Septentrional, avec un Évêque, résidant à Bac-Ninh, 20 religieux, 26 prêtres indigènes et 31.016 chrétiens. Soit, en tout, 3 Evêques, 59 religieux européens, 158 prêtres annamites et 304.466 chrétiens.
    Ces chrétiens, en tout 949.433, sont pour la plupart des Annamites. Mais on peut dire que, aujourd'hui, toutes les races de l'IndoChine, a fort peu d'exceptions près, fournissent des élus pour le ciel. Hélas, ces élus sont encore peu nombreux. J'ai dit plus haut que le chiffre de la population de l'IndoChine française flottait autour de 15 millions. Or, nous avons à peu près un million de fidèles en tout, soit un chrétien pour quinze habitants. La statistique de la province où je réside donne à peu près la même proportion. Dans d'autres régions, la proportion est plus grande ; ailleurs elle est plus faible. L'Esprit souffle où il veut ; les ouvriers du Seigneur font ce qu'ils peuvent, parfois le succès ne récompense pas leurs efforts. Certains leur jettent la pierre, et parlent de la faillite de l'apostolat en Extrême-Orient. De loin, il est facile de critiquer. Quand on est sur les lieux on voit mieux les difficultés ; tout en tendant constamment ù faire mieux, et en se considérant comme un serviteur inutile, le missionnaire continue à travailler et ne croit pas avoir perdu son temps ni sa peine.

    II. ― LE PAYS.

    L'Annam est une bande de terre, longue de 1200 kilomètres environ, large de 10,20, 30 ou 50 kilomètres, suivant les régions, qui s’étendent entre la Cochinchine française et le Tonkin. Je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis la première fois que je longeai ses côtes. C'était en hiver. Nous mîmes quatre jours à aller de Saigon à Tourane. La mer était démontée. Quand je pouvais monter sur le pont, je voyais, au loin, une immense chaîne dé montagnes, d'un vert sombre ou d'un bleu métallique, dont les contreforts venaient souvent finir dans la mer en promontoires abrupts où se brisaient les vagues ; des torrents dégringolaient de toutes les pentes. Lorsque les montagnes s'écartaient de la côte, une dune de sable blanche ou jaune, éclatante sous le moindre rayon de soleil, cachait l'intérieur du pays. Aux escales, on apercevait une lagune aux eaux sombres, un grand fleuve, bordé de bosquets où se cachaient les habitations. Des cocotiers, des aréquiers au panache élégant supporté par un tronc grêle ; par delà, au loin, des rizières verdoyantes. J'ai fait plus tard le même trajet, par un temps splendide. La côte d'Annam m'a toujours laissé la même impression : c'est une terre sauvage, d'apparence inhospitalière et dure, mais que l'on aime quand même, soit à cause de son cachet de grandeur, soit à cause des oasis de fraîcheur et de verdure que l'on rencontre de temps à autre. Le pays s'harmonise bien, semble-t-il, avec la vie du missionnaire. Lorsque les illusions de la jeunesse sont tombées, cette vie vous apparaît dans les grandes lignes avec une grandeur un peu austère qui fait qu'on s'attache davantage à sa vocation, et le souvenir des grâces reçues, du bien que l'on a pu faire, des consolations que l'on a éprouvées, est comme ces petits coins d'ombre et de calme où l'on aime à se retirer.
    Quand le paquebot a pénétré dans la vaste baie de Tourane, on aperçoit, qui barre l'horizon au nord-ouest, un énorme massif montagneux. C'est le Col des Nuages ; c'est la limite sud de la Cochinchine Septentrionale. Il y a dix-huit ans, on franchissait le Col en suivant le petit raidillon, aux marches inégales, formées de gros blocs de rochers polis, qui servait de tout temps aux Annamites. On a construit par après une belle et large route. Aujourd'hui la locomotive franchit l'obstacle. S'il y a, parmi mes lecteurs, des amateurs de sites pittoresques, sauvages et grandioses, je leur conseille de faire cette route du Col des Nuages soit à pied soit en chemin de fer. Ils n'auront pas perdu leur temps.
    Dès qu'on affranchi le Col, on se trouve dans la province du Thua-Thien, où est la capitale. La mission de Cochinchine Septentrionale renferme deux provinces, le Thua-Thien et le Quang-tri, et les deux tiers d'une autre province, le Quang-Binh. Dans ces trois provinces, l'aspect général du pays est à peu près le même.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1911, N° 82.

    Tout le long du rivage court une dune de sable dont la largeur varie de quelques dizaines de mètres à quatre ou cinq kilomètres. C'est le sable pur, un sable aveuglant et brûlant, dont les ondulations se couvrent à peine, de-ci de-là, de quelques graminées ou de maigres buissons. Dans quelques endroits où l'eau abonde et où s'est amassé une légère couche d'humus, les habitants des villages voisins plantent des patates, dont les tubercules atteignent des dimensions inconnues ailleurs. A part cela, nulle culture, et rien n'est plus triste que la vue des villages de pêcheurs qui s'échelonnent le long du rivage, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur de la dune. Leurs cabanes, couvertes en paille, sont construites à même le sable. Les enfants, nus comme des vers, bronzés par le soleil dès leur plus bas âge, se roulent dans la poussière. Partout, des engins de pêche, des filets bruns étendus au soleil, des rames, de grosses barques tirées sur le sable et, circulant partout, des hommes et des femmes vêtus très sommairement, au cuir tanné, qui déchargent le poisson, font la cuisine, ou partent au galop en longue file pour porter le poisson aux marchés de l'intérieur. L'ensemble ne manque pas de pittoresque, mais les missionnaires qui desservent les quelques chrétiens de cette région ont un ministère fort pénible. D'ailleurs, dans notre mission, nous avons très peu de chrétiens dans les villages du bord de la mer. Les gens y sont plus attachés à leurs superstitions qu'ailleurs ; la vie pénible qu'ils mènent, les dangers qu'ils courent, les incertitudes de leur métier, tout contribue à les retenir dans les filets du démon. Et cependant, si nous passons dans la mission du Tonkin Méridional, qui confine à notre mission du côté du Nord, nous voyons de grands villages de pêcheurs, chrétiens de longue date, depuis le Père de Rhodes, c'est-à-dire depuis la première moitié du XVIIe siècle, et bons chrétiens. Pourquoi cette différence ? C'est un mystère que je n'ai pas encore pu éclaircir. Sans doute il doit y avoir de ce fait des raisons historiques, mais c'est aussi peut-être un mystère de la grâce.
    A l'intérieur de la dune s'étend une plaine plus ou moins large, parsemée de villages. C'est la région des rizières. Du nord au sud, dans les trois provinces, court tantôt une longue lagune aux eaux salées, peu profonde, tantôt un arroyo, qui met en communication les bassins des divers fleuves qui descendent des montagnes. Pendant l'hiver cette plaine est inondée à plusieurs reprises et recouverte d'un ou deux mètres d'eau. Ces inondations, qui durent deux ou trois jours, déposent partout un limon fertilisant, et laissent dans les rizières, disposées en cuvette et séparées par de petits talus, la quantité d'eau nécessaire à la culture du riz. Les villages sont établis le long des lagunes ou des cours d'eau, aux endroits les plus élevés. Mais lors des inondations l'eau pénètre dans presque toutes les maisons ; elle s'en va la plupart du temps comme elle est venue, sans faire de dégâts. Les maisons annamites sont construites en conséquence. Agrippées au sol par leurs multiples colonnes, basses, entourées de clayonnage en bambous qui n'atteignent pas le sol, elles laissent passer l'eau comme un panier. Les habitants se contentent de suspendre un peu plus haut les objets qu'ils veulent préserver de l'atteinte des eaux ; quant à eux ils ne craignent pas de se mouiller les pieds. Ce n'est que lorsque l'inondation est accompagnée d'un typhon ou d'un raz de marée, ce qui, hélas ! Est assez fréquent, que les dégâts sont considérables.
    Dans cette région, qui est à proprement parler le cœur du pays, tout le monde est cultivateur. Dans les rizières on plante les diverses espèces de riz ; dans les terrains secs, on cultive soit une espèce de riz particulière, soit des patates, du maïs, du manioc, du coton, des courges ; autour des maisons, dans le jardin entouré de hautes haies de bambou, des arbres fruitiers, bananiers, aréquiers, orangers, pamplemousses, mandariniers, jacquiers, etc.
    A l'ouest de cette plaine commencent les mamelons, qui, eux mènes, touchent à la grande montagne. Dans la région mamelonnée on voit encore des villages. D'autres villages, ou plutôt des hameaux, des groupes de maisons, s'échelonnent aussi sur les rives des fleuves ou des rivières qui descendent des montagnes, jusqu'à une assez grande distance de la mer, vingt, trente, cinquante kilomètres. Les habitants cultivent dans les vallées quelques rares rizières ; ils défrichent de-ci de-là, aux environs des maisons, quelques lopins de terre ; dans certaines régions ils plantent le maïs en grand ; mais ils sont obligés de disputer leur récolte aux animaux sauvages qui pullulent, singes, sangliers, cerfs daims, boeufs, éléphants. Le tigre ne s'attaque pas aux cultures, mais il dévore les cultivateurs ; ses victimes sont fort nombreuses. La source la plus importante des revenus c'est la montagne, la grande forêt avec, ses produits : bois de construction, bois de chauffage, rotins, lianes, résines, caoutchouc, plantes tinctoriales ou pharmaceutiques. Le commerce avec les tribus sauvages qui peuplent la chaîne annamitique fait vivre également un grand nombre d'Annamites. Mais il faut avoir vécu dans ces villages de bûcherons, parmi ces gens de la brousse, pour savoir combien leur métier est pénible, leur vie misérable, leur existence précaire. La fièvre les décime et ils n'ont pas d'enfants. Les diverses races sauvages de la montagne se sont adaptées au pays : on rencontre parmi eux beaucoup d'individus puisant. Les Annamites au contraire ne peuvent s'acclimater dans les hautes régions ; on reconnaît toujours un habitant des montagnes à son visage amaigri, à son teint pâle, à ses yeux fiévreux.
    Maintenant, que nous avons traversé la mission de l'Est à l'Ouest, un rapide voyage du Sud au Nord nous fera connaître les quelques détails que j'ai laissés de côté.
    J'ai dit que le chemin de fer relie Tourane à Hué. Le rail va même plus loin, et dépasse Quang-Tri, avec, en tout, une longueur de 175 kilomètres. En moins de six heures on accomplit le trajet. Jadis il n'en était pas de même. Après avoir franchi le Col des Nuages, on pouvait, à volonté, continuer le voyage par voie de terre, en suivant la route mandarine, à pied, à cheval, ou en palanquin, ou bien voyager en barque. Pour quelqu'un qui venait de France, ces moyens de communication sortaient de l'ordinaire. Le palanquin est constitué par un long bambou que deux hommes portent sur leurs épaules, aux deux extrémités ; par dessous est suspendu un hamac en fibres de coco tressées grossièrement, pour les palanquins ordinaires, en chanvre tressé finement, avec des dessins, blanchi, ou teint en bleu, en rouge, pour les palanquins des grands personnages. Au-dessus, une toiture en forme de carapace de tortue, longue et étroite, en feuilles tressées, laissées telles quelles, ou recouvertes, pour les personnes riches, d'un enduit de laque, ou d'une enveloppe de cotonnade bleue. A cette toiture sont suspendus deux rideaux en feuilles tressées, en cotonnade de couleur ou en soie. Le voyageur s'allonge dans le hamac, et les porteurs partent au petit trop, imprimant au véhicule un balancement qui n'est pas désagréable, lorsqu'on a affaire à des porteurs de métier, mais qui vous fatigue horriblement lorsqu'on a loué des porteurs d'aventure, ou que la route est détrempée, ce qui arrive souvent: Quand on a fait de la sorte une dizaine d'heures de chemin, on a le corps moulu comme après un accès de fièvre. Le chemin de fer, le vulgaire pousse-pousse, petite voiture traînée par un homme, ont tué le palanquin. Ou ne le rencontre plus guère qu'au Quang-Binh, la terre classique du palanquin, et encore menace-t-il de disparaître. A Hué les grand mandarins, les princes de sang ont même renoncé presque entièrement au palanquin de gala, sans toiture, à la tige de portage arquée, au hamac pourpre où le voyageur est assis à l'orientale, les jambes repliées et à plat. Ils vont aujourd'hui à leurs affaires en pousse-pousse, et se rendent à une cérémonie de galas étendus dans une victoria achetée de rencontre. La couleur locale s'en va peu à peu, la civilisation uniformise tout.
    Mais la barque subsiste : une barque longue et mince, recouverte d'une toiture en lames de bambou ou en feuilles tressées, offrant la forme d'un tube que l'on aurait coupé en deux dans le sens de la longueur, ouverte aux deux bouts. On s'enfile sous la toiture en se courbant et l'on reste là, assis ou couché, car on ne peut pas s'y tenir debout, un jour, deux ,jours, trois jours, suivant la distance que l'on a à parcourir, selon le vent, contraire ou favorable, suivant la marée, suivant l'humeur des rameurs qui tantôt rament avec acharnement, tantôt, et le plus ordinairement, secouent à peine leur rame dans l'eau, aux accents d'une mélopée plaintive, entremêlée d'éclats de voix, qui ne manque pas de charme. Quand on voyage en barque, il faut surtout s'armer de patience, et se mettre bien dans l'esprit que, malgré tout, on finira par arriver au but. Il faut, quand le vent est favorable, ne pas craindre la fumée du foyer, qui s'engouffre sous la toiture comme dans une cheminée. Il faut supporter avec calme les cris des marmots, — car la barque sert ordinairement de maison d'habitation à toute une famille. Il faut se résoudre à être mouillé quand il pleut, à être brûlé par les rayons du soleil ou par la réverbération de l'eau. Un voyage en barque, tout comme un voyage en palanquin, ankylose toutes les jointures.
    Un voyageur qui, de France, arrive a Hué capitale de l'Annam, cherche une ville et est tout étonné de n'en point trouver. C'est qu'en Annam il n'existe pas à proprement parler de ville dans le sens qu'on donne à ce mot en France. La langue annamite n'a même pas de mot pour rendre exactement le mot ville. En Annam on a des Thanh, c'est à dire des enceintes fortifiées ; on a des Pho, boutiques, réunions de boutiques, marchés ; on a des Lang, villages, c'est-à-dire réunion de maisons, chacune entourée d'un ,jardin plus ou moins vaste. On n'a pas la ville européenne, vaste espace où les maisons succèdent aux maisons sans discontinuité. A Hué nous rencontrons les trois éléments que j'ai mentionnés. La Thanh est une vaste enceinte carrée de deux kilomètres de côté et plus, formée par un mur en briques haut de cinq ou six mètres, percé de portes monumentales sur les quatre faces, flanqué de bastions, protégé sur ses quatre côtés par un fossé large d'une vingtaine de mètres et par des glacis, avec une seconde ceinture formée soit par le fleuve même de Hué, soit par un canal d'une quarantaine de mètres de largeur. Au centre de cette citadelle, comme on l'appelle, est la « Thanh intérieure », le palais royal, amas de temples et de maisons, entouré d'un mur et d'un fossé. Mais cette enceinte intérieure ne remplit qu'une toute petite partie de la citadelle. Le reste est occupé par des champs en friches que sillonnent de larges routes ombragées d'arbres séculaires. De-ci, delà, quelques pagodes, les palais des ministères ou de quelques mandarins, des casernes, des masures ouvertes en paille. On le voit, cela n'a rien d'une ville européenne.
    Ce qui se rapprocherait le plus de nos villes, c'est le quartier des marchés, des Pho : des deux côtés de quelques rues s'alignent des maisons en tuiles sans étage, ou à un étage, où l'on vend tous les objets d'usage courant. Ce quartier est situé en dehors de l'enceinte fortifiée.
    Tout autour de cette enceinte se pressent les Lang ou villages, dont l'ensemble forme la ville de Hué. Les maisons s'y cachent, réunies par un dédale de petits sentiers, dans de hautes haies de bambous enfermant des jardins plantés d'arbres fruitiers. La population est nombreuse, mais on ne s'en rend compte que lorsque les gens sortent de leurs habitations.
    Continuons notre voyage vers le Nord. Nous avons toujours la route mandarine, longue artère nationale, qui parcourt l'Annam du Sud au Nord. Nous avons aussi la voie par eau. Partout, dans la plaine, nous apercevons, faisant des taches d'un vert sombre au milieu du vert clair ou du jaune d'or, des rizières, de gros bosquets de bambous : ce sont les villages dont les maisons apparaissent rarement de loin.
    À une soixantaine de kilomètres de Hué, nous atteignons Quang-Tri, chef-lieu de la province du même nom. Nous voyons, mais en petit, ce que nous avons vu à Hué : une citadelle carrée de trois cents mètres de côtés ; à côté, une réunion de boutiques ; aux alentours, dès villages cachés dans les bambous. Un de ces villages est Cô-Vuu, où je résidais ces dernières années.
    Reprenons le sampan, c'est-à-dire la barque, ou le palanquin, car, sur un espace dé trente kilomètres environ, la voie fluviale cesse, et nous atteignons Dong-Hoi, chef-lieu de la province du Quang-Binh situé à environ cent kilomètres de Quang-Tri, à l'embouchure d'un grand fleuve. Â une trentaine de kilomètres plus loin, nous atteignons le Sông-Gianh, autre grand fleuve, qui servait autrefois de limite entré le royaume de Cochinchine et le royaume du Tonkin, et qui sépare encore aujourd'hui la mission de la Cochinchine Septentrionale de celle dû Tonkin Méridional. Depuis le Col des Nuages nous avons parcouru environ 300 kilomètres, et, comme le voyage a été assez fatiguant, que nous avons d'ailleurs vu toute la mission, en long et en large, nous passerons à un autre sujet.

    III. — LES HABITANTS.

    Quand le bateau qui m'amenait en mission accosta au quai de Saigon, le premier Annamite que j'aperçus, à la coupée, fut un domestique borgne à la figure bestiale, que son maître, un Français, injuriait en termes obscènes. J'eus pour la première fois la vision de cette classe interlope d'Annamites qui vivent dans l'entourage immédiates Français, Annamites de tout sexe, mais de mêmes moeurs, qui ont pris les défauts des Européens, n'ont pas perdu les vices des Orientaux, et font preuve de fort peu de qualités. Un voyageur qui n'aurait eu de rapports qu'avec ces gens-là emporterait une bien triste opinion du peuple annamite. Je me souviens d'un conducteur de travaux publics qui travailla à la construction de la voie ferrée. Il me disait qu'il son arrivée dans la colonie il ne pouvait pas sentir les Annamites : il avait vécu à Tourane quelques mois, et ses domestiques lui avaient joué de si vilains tours qu'il avait conçu pour tout le peuple annamite le plus profond mépris et la plus grande haine. Il croyait que tous les Annamites ressemblaient à ses domestiques. Mais étant venu plus tard à Quang-Tri, et ayant été mêlé au vrai peuple annamite, il avait été à même d'apprécier toutes ses qualités.
    Nous avons des chrétiens parmi cette classe d'Annamites qui vit directement des Français. Il y a de braves gens, mais il y à beaucoup d'individus pour qui les commandements de Dieu, surtout le sixième et le septième, n'existent pas. Les causes de cet état de choses sont multiples. Qu'il suffise de dire que l'exemple des maîtres y est pour beaucoup : une civilisation qui prétend se passer de Dieu et ne tient compte que des jouissances matérielles, aboutira toujours à ce résultat, lorsqu'elle atteindra des gens peu instruits.
    Une autre classe de « déclassés », ce sont les interprètes, secrétaires, lettrés, étudiants de toutes sortes, que l'administration française emploie en grand nombre, et qui sortent de toutes les écoles que l'on a créées, que l'on crée chaque jour dans la colonie. Je dis que ce sont des déclassés, en ce sens qu'il sont en suspens entre deux civilisations, la civilisation occidentale dont ils ont pris un certain vernis sans s'en pénétrer, et la civilisation annamite qu'il dédaignent plus ou moins et dont ils sortent peu à peu par la force des choses. On ne remarque pas chez eux les tares que nous avons vues plus haut ; mais ici encore nous avons les funestes effets d'une éducation sans principes directeurs d'ordre surnaturel, et les effets non moins pernicieux de l'exemple. Les règles de la morale sont considérablement élargies, parmi les chrétiens comme parmi les autres, quoique nous ayons là des ouailles qui sont fidèles à tous leurs devoirs, et d'une façon d'autant plus méritoire que le milieu où elles vivent est plus corrompu.
    C'est avec cette classe qu'il nous faut compter. C'est de l'orientation qu'elle prendra que dépend l'avenir de l'IndoChine française, au point de vue politique comme au point de vue religieux. Si nous savons nous l'attacher, la colonie nous restera unie, au moins par des liens d'amitiés, si jamais elle venait à se rendre autonome ; mais si les germes de désaffection que l'on remarque un peu partout viennent à prédominer, la France ne pourra rester en Indo-Chine qu'au prix de grands sacrifices. De même, si dans nos écoles nous parvenons à donner aux chrétiens une formation morale à l'épreuve des tentations de la vie, aux païens le respect et l'estime des idées chrétiennes, le catholicisme pourra faire de nouvelles conquêtes. Mais, hélas ! Dans la Cochinchine française, c'est-à-dire là où cet élément mi-annamite mi-français est le plus nombreux, que les progrès dé la religion semblent arrêtés.
    Dans la mission de la Cochinchine Septentrionale ces deux classes d'Annamites ont fait leur apparition, sans doute, mais sont moins nombreux qu'à Saigon ou à Hanoi. Le problème de la rencontre de la civilisation occidentale et la civilisation annamite se pose donc avec moins d'acuité. Malgré les volte-face diverses d'une politique peu sûre d'elle-même, et qui varie au gré de nos gouverneurs généraux ou de nos ministres, ou de trop d'autres personnalités moins notoires et moins compétentes, nous sommes encore sous le régime du protectorat. C'est dire que l'on conserve, en principe, tous les organismes du gouvernement annamite, toute la vieille hiérarchie sociale. Nous avons donc l'Annamite pur sang.
    Le peuple annamite, comparé aux autres peuples extrême-orientaux, est, de l'avis de tous les missionnaires, au point de vue religieux, le mieux disposé. Sans doute il n'a pas la vigueur intellectuelle du peuple japonais, ni le sens de la vie pratique qui fait des Chinois des concurrents redoutables pour toute les initiatives des peuples européens en Extrême-Orient. Si les Japonais et les Chinois parvenaient à s'orienter franchement et définitivement vers le christianisme, ils feraient des chrétiens d'une autre envergure que les Annamites. Mais prenons les choses telles qu'elles sont. Actuellement, c'est parmi le peuple annamite que la religion chrétienne fait le plus de progrès. Je dis actuellement ; c'est de tout temps, qu'il faut dire car si la Chine a été toujours réfractaire, les magnifiques conversions qui ont eu lieu au Japon, du temps de saint François Xavier et de ses successeurs, ont leur pendant dans le mouvement qui entraînait vers la religion chrétienne des milliers d'Annamites dès la première moitié du XVIIe siècle. Cela, on le doit aux qualités naturelles du peuple annamite.
    Ces qualités sont surtout formées de juste mesure. L'Annamite n'a pas, ai-je dit, la force de pensée du Japonais, du moins, rien ne le fait prévoir actuellement. En revanche, il ne s'attachera pas uniquement à une idée, au point d'oublier toutes les autres, ce que font actuellement les Japonais, épris seulement de civilisation matérielle. Il n'a pas ce dédain de l'étranger qui est le caractère distinctif du Chinois, et qui semble reparaître de plus en plus chez le Japonais. La civilisation chinoise ne l'a pas assez fortement imprégné pour que son caractère originel soit déformé. Il accueille ce qui vient d'ailleurs, et se l'assimile facilement, dans quelque ordre d'idées que ce soit. Le souci de la vie matérielle ne lui est pas étranger, sans doute, mais il ne lui fait pas publier l'au-delà, le monde surnaturel, au milieu duquel il vit constamment. Il s'intéresse aux questions de religion et en discute volontiers, dans un sens ou dans un autre : il y a fort peu de paysans un peu instruits qui ne connaissent les principaux points de la religion chrétienne. Quand il a une fois embrassé la religion chrétienne, par intérêt, — la plupart du temps, il faut bien l'avouer — il ne la quitte que forcé par des circonstances graves, du moins pour la plupart des cas. L'histoire de la prédication évangélique en Annam prouve plus qu'il n'est besoin qu'il sait souffrir et mourir pour sa foi.
    Il a un fond de douceur qui, sans servilité, le rend respectueux pour toute autorité, en même temps qu'une politesse rarement obséquieuse fait le charme des rapports qu'on entretient avec lui. Les trois grandes religions nationales, le culte des Ancêtres et des Génies, le Confucianisme et le Bouddhisme, sont des religions aux conceptions et à la morale élevées. Elles n'offrent aucune des obscénités des cultes de l'inde. Les moeurs sont pures ; elles sont même sévères ; la femme est très respectée ; elle est, en pratique, dans la famille l'égale de l'homme. On ne voit pas en Annam la grande liberté de moeurs, la licence même, que l'on remarque chez les Laotiens, ou chez d'autres peuples. L'Annamite sait aimer ; il est reconnaissant, dévoué, fidèle. La manifestation de ces sentiments diffère, sans doute, de ce que nous sommes habitués à voir en Europe, d'où, au début, pour le Missionnaire, quelques heurts ; mais il ne faudrait pas conclure de la diversité de la manifestation extérieure à l'absence des sentiments intérieurs. On se tromperait du tout au tout. L'Annamite n'ignore pas la justice ; il y conforme ses actes la plupart du temps ; ce n'est que dans les procès, lorsque son amour-propre est en jeu, plus que ses intérêts, amour-propre individuel ou collectif, qu'il semble perdre la notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux. L'organisation de la famille et l'organisation de la commune maintiennent dans le pays une stabilité qui, d'un côté, est un obstacle à la conversion des individus, mais qui, une fois les gens convertis, devient une aide puissante. On n'a pas le désavantage des corporations chinoises qui annihilent les individus et aboutissent aux sociétés secrètes.

    Voilà quelles sont les qualités du peuple annamite : ces qualités, on les rencontre partout, dans toutes les classes de la société; chez les pauvres comme chez les riches, chez les mandarins et les lettrés comme chez les gens du peuple et les ignorants. Nombreux sont les Annamites, soit parmi les païens, soit parmi les, chrétiens dont on peut dire, dans tout la force du terme : c'est un brave homme !
    Il y a des coquins aussi, et plus qu'on n'en voudrait ; la nature humaine est la même partout, et le péché originel fait sentir ses effets sous tous les climats. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme je l'ai dit au début, le peuple annamite est un des plus sympathiques de l'Extrême Orient, l'un des mieux disposés à embrasser le christianisme.
    L'habit des Annamites ne manque pas de grâce : de larges pantalons en cotonnade ou en soie retenus par une ceinture, descendant jusqu'à mi-jambe ; un habit long, aux manches étroites, boutonné par cinq boutons — la mode ne change jamais — sur le côté droit, eu cotonnade également, ou en soie, blanc, noir ou de couleurs voyantes, cachou, rouge, vert, violet. Les cheveux, noués en chignon sur le derrière de la tête sont retenus par un turban en cotonnade ou en crépon. La tète est protégée par un chapeau conique eu feuilles tressées d'un travail plus ou moins délicat. C'est le costume des hommes comme celui des femmes ; et comme le type varie peu suivant les sexes, il est difficile à un nouveau venu de distinguer les hommes des femmes. Le visage est allongé ou ovale, les traits fins, les membres grêles, la taille plutôt petite. Ce n'est qu'en remontant vers le Tonkin que l'on trouve des hommes grands et forts, mais sans jamais atteindre à la taille et à la corpulence de là plupart des Chinois.

    IV. — LES STATUTS DE LA MISSION.

    Le mot de Mission, quand il est employé par les Français de la colonie, a un sens très large. Il désigne l'oeuvre des ouvriers apostoliques dans son ensemble : le personnel de la Mission, Évêque, missionnaires, prêtres indigènes, catéchistes, chrétiens ; les locaux de la Mission, évêché, séminaires églises, presbytères, propriétés ; les oeuvres de la Mission, soin des chrétiens, évangélisation des payens, Sainte Enfance. Dans les pages suivantes je donnerai quelques détails sur ces divers sujets.
    La Mission étant une oeuvre collective, accomplie par une association de nombreux ouvriers, a besoin, pour vivre et prospérer, de certains règlements, auxquels tous ceux qui tendent au but commun doivent se soumettre suivant la place qu'ils occupent et le travail qu'ils font. Ces règlements sont acceptés librement ; ils ne sont pas méticuleux, ils ne sont pas intangibles. La vie du Missionnaire est soumise à trop d'imprévu pour qu'on puisse codifier tous les cas qui se présentent. Les oeuvres qui sollicitent son zèle, tout en étant les mêmes partout, s'exercent dans des conditions trop différentes de lieu, de personnes, pour qu'on puisse fixer à chacun des règles exactes et précises dont il ne s'écartera pas, une méthode uniforme à laquelle il devra s'astreindre. L'activité du Missionnaire ne gagnerait pas, tant s'en faut, à être par trop resserrée. Son esprit d'initiative doit rester entier dans les questions de détail, tout en étant réglé dans les grandes lignes. Les directions qu'on lui donne, excellentes pour un temps donné, peuvent se trouver caduques si les circonstances varient. Elles doivent donc changer à leur tour. Ce sont ces règlements sûrs, mais élastiques, fixes dans la direction générale, mais s'accommodant aux circonstances, dirigeant les ouvriers apostoliques sans entraver leur action et leur initiative personnelle, qui font la force de la Mission. A côté, on travaille aussi, on dispose de ressources cent fois, mille fois supérieures aux ressources de la Mission, et l'on n'obtient que des résultats dérisoires. Pourquoi ? C'est que l'esprit de suite manque dans les projets que l'on conçoit et dans leur réalisation, c'est que l'on ne sait pas tirer des hommes tout ce qu'ils peuvent donner. Et pourtant, Dieu sait si les décrets, les arrêtés, les règlements de tout genre, abondent ! N'oublions pas de dire que la grâce de Dieu, un facteur tout-puissant, assiste les ouvriers évangéliques, décuple leurs forces et les modestes ressources dont ils disposent.
    Les règles de la Mission sont en premier lieu le règlement de la Société des Missions Etrangères de Paris. Comme je l'ai dit, la plupart des Missions de l'IndoChine Française sont desservies par la Société des Missions Etrangères de Paris. C'est une Société, à condition que l'on entende le mot dans un sens très large. Les divers Corps qui la composent, c'est-à-dire les trente-quatre missions qu'elle dessert en Asie, sont indépendants les uns des autres ; mais ils entretiennent tous avec le Séminaire de Paris, qui a dirigé la formation des missionnaires, des rapports d'ordre temporel absolument nécessaires, et sont unis à lui pair des liens spéciaux qui assurent une certaine unité à la Société. Par ailleurs, tous les missionnaires ont un but commun, qui est la prédication de l'Évangile dans les pays infidèles. Il résulte de là que l'ensemble de la Société doit être régi pays par certaines lois communes. Ce sont ces lois qui constituent le règlement de la Société, fruit de l'expérience de plusieurs siècles, approuvé par Rome, et donné comme modèle à plusieurs Sociétés étrangères, constitués sur un plan analogue au nôtre.
    Je ne puis manquer de signaler ici un des fondateurs de la Société des Missions Etrangères, Mgr Ignace Cotolendi, du diocèse d'Aix, où il fut curé de la Madeleine, l'un des trois premiers Vicaires apostoliques. La Chine lui était échue en partage, mais il mourut en cours de route, sur la côte de Coromandel, Son influence a donc été presque nulle, semble-t-il, sur la rédaction du Règlement de la Société qui d'ailleurs a été composé longtemps après. Mais n'oublions pas les paroles qu'il prononça, un peu avant d'expirer, en embrassant son crucifix : « Tout va bien, l'éternité approche. Nous serons éternellement ce que nous avons été pendant notre vie ». Ce sont des sentiments semblables qui se sont transmis d'âge en âge dans la Société, et ont inspiré le Règlement ; ce sont des sentiments semblables que le Règlement inspire actuellement aux Missionnaires qui y conforment leur vie.
    Outre le Règlement de la Société des Missions Etrangères, nous avons, dans les Missions du Sud de l'IndoChine française, les prescriptions du Synode de Go-Thi.
    Dès 1664, les premiers Vicaires Apostoliques, de concert avec leurs missionnaires, avaient rédigé le Monita ad Missionarios, Instructions aux Missionnaires qui contenaient, sous un petit volume, concernant la sanctification des ouvriers apostoliques, la conversion des païens et l'organisation des églises, des préceptes d'une sûreté et d'une précision qui étonnent de la part de Missionnaires qui venaient de quitter l'Europe depuis quelques années à peine. L'Esprit Saint fut sans aucun doute leur inspirateur. Rome approuva ces Instructions et elles sont encore aujourd'hui d'une grande utilité aux missionnaires qui les méditent.
    En 1803, Mgr Dufresse, Vicaire Apostolique du Se-Tchoan, réunit ses collaborateurs en synode, et fit statuer « ce qui lui paraissait le plus essentiel et le plus instructif pour l'administration des sacrements et pour la conduite des missionnaires, tant par rapport à eux-mêmes que par rapport aux fidèles ». Ces statuts, en se conformant pour une partie, ce qui concerne les règles de conduite personnelle pour les missionnaires, aux Instructions des fondateurs de la Société, descendent, en ce qui concerne l'Administration des sacrements et la conduite des chrétiens, dans des détails que les premiers Vicaires Apostoliques n'avaient pas pu régler. C'est l'application aux principaux cas que rencontre le missionnaire des règles générales de la Théologie et du Droit Canon, ou des réponses données par la Congrégation de la Propagande aux doutes formulés par les ouvriers apostoliques. Les prescriptions de ce synode, revues et approuvées par Rome, servent de ligne de conduite à tous les missionnaires en Chine.
    Faites au point de vue spécial de la prédication de l'Evangile en Chine, elles ne convenaient pas, sur plusieurs points de détail, aux missionnaires qui travaillaient en pays annamite. Aussi, en 1841, Mgr Cuenot, Vicaire Apostolique, de Cochinchine, résolut-il de modifier les statuts du Synode du Se-Tchoan, et de les adapter aux conditions de la vie apostolique en Annam. Le synode fut réuni à Go-Thi, près de la ville actuelle de Qui-Nhon, en Annam, et cesont les statuts de ce synode qui régissent les Missions de la Cochinchine.
    Mgr Dufresse et mort décapité pour la foi le 14 septembre 1815. En 1861, le 14 novembre, Mgr Cuenot mourait en prison, quelques heures avant l'arrivée de la sentence qui le condamnait à être décapité. Le premier a été solennellement déclaré Bienheureux par S. S. Léon XIII le 27 mai 1900 ; le second a reçu les honneurs de la Béatification de S. S. Pie X le 2 mai 1909. Nos statuts, on le voit, sont l'oeuvre des saints. Puisse l'esprit qui a animé leurs auteurs, inspirer ceux qui poursuivent la même oeuvre !
    A la personne de Mgr Cuenot se rattache un souvenir précieux pour un Aixois. Ce prélat était originaire du diocèse de Besançon. Mais, avant d'entrer au Séminaire des Missions Etrangères de Paris, il fut admis dans la Société de la Retraite chrétienne, fondée par le P. Receveur, et fut envoyé à la maison que cette Société possédait à Aix-en-Provence. C'est là qu'il fut ordonné sous-diacre le 26 février 1825. Le 19 mars et le 24 septembre de la même année, il y recevait le diaconat et la prêtrise. Il resta à Aix de la fin de l'année 1823 au mois de juin 1827, occupés aux classes, aux confessions au catéchisme. C'est de là qu'il partit pour le Séminaire de Paris.
    Il reste une dernière source des statuts de notre Mission, ce sont les Lettres Communes c'est-à-dire les lettres que les Vicaires Apostoliques de la Mission adressent aux missionnaires, aux prêtres indigènes, ou aux chrétiens, pour donner une règle à suivre dans certaines circonstances, pour résoudre un cas d'ordre général, pour expliquer un point obscur, pour dirimer une difficulté, exciter le zèle, corriger un abus. Ces règles sont accommodées aux circonstances et en dépendent, c'est dire qu'elles sont caduques parfois et changeantes ; l'obligation qu'elles imposent est moins stricte que celle des règles que j'ai énoncées plus haut ; la sagesse des Vicaires Apostoliques et la confiance qu'ils ont dans le bon esprit de leurs missionnaires laissent à ceux-ci une latitude plus grande d'interprétation.

    V. — LE CHEF DE LA MISSION.

    Le Chef de la Mission est le Vicaire Apostolique, revêtu du caractère épiscopal. Quand je suis arrivé en mission nous avions, comme Vicaire Apostolique, un saint et un savant. Il y a quatre ans, étant allé à Rome, il crut bon de donner sa démission entre les mains du Saint Père qui l'a acceptée. Tous ont regretté cette détermination.
    Dès que le Provicaire, chef de la Mission pendant l'absence de l'Evêque, eut connaissance du fait, conformément au règlement de la Société, il invita tous les Missionnaires de la Cochinchine Septentrionale ayant trois ans de mission, et étant agrégés à la Société, à procéder au vote pour la nomination d'un nouveau Vicaire Apostolique. Chacun d'entre nous, après avoir réfléchi et prié, dressa une liste portant le nom des trois missionnaires qu'il jugeait le plus apte à diriger la Mission. Ces listes furent envoyées à Paris et les Directeurs du Séminaire, dépouillant les votes, dressèrent une liste définitive des trois noms ayant obtenu le plus de suffrages. C'est parmi ces trois noms que le Pape a choisi notre Vicaire Apostolique actuel.
    Comme on le voit, cette manière de faire nous reporté aux temps de la primitive Eglise, à l'époque où l'Evêque était élu par le clergé et par le peuple. Elle est en même temps un gage de bonne administration et de concorde. Les missionnaires sont intéressés à mettre en avant le nom de leurs confrères qui leur paraissent réunir le plus grand nombre des qualités voulues pour la bonne direction de la Mission. Comme, par ailleurs, ils se connaissent tous et se sont vus à l’oeuvre, il est rare que leur choix s'égare. L'élection est ainsi entourée de toutes les garanties désirables. En fait, l'élu est presque toujours le plus digne et le plus capable. Ce n'est qu'exceptionnellement que les espérances des électeurs sont déçues et que l'homme de leur choix se révèle, à l'épreuve, au-dessous de sa tâche.
    Si le mode d'élection rappelle la primitive Eglise, la personne même de l'évêque, la notion que les missionnaires et l'Évêque lui-même se font de la fonction épiscopale, nous rappellent aussi les jours où l'Evêque était « le plus vieux », « le surveillant » de la «chrétienté» qu'il dirigeait, ù la vie de laquelle il était intimement mêlé.

    La première fois que, à mon arrivée en Annam, je vis môn Evêque, vêtu de l'habit annamite, pieds nus, comme ses missionnaires, comme ses prêtres indigènes, comme ses chrétiens, j'eus la vision claire de cette union intime qui existe, en mission, entre le Pasteur et son troupeau, union qui résulte de la simplicité d'allures et, de relations du Pasteur, de la confiance et de la liberté des prêtres et des fidèles envers lui.
    Union avec le clergé. L'Evêque, élu par ses missionnaires, sortant d'eux, est toujours en contact avec eux, et avec les prêtres annamites. Outre les visites triennales de confirmation, il se déplace souvent, pour les besoins de l'administration, et chaque voyage est une occasion pour lui de visiter l'un ou l'autre de ses prêtres. Ici, suivant les circonstances, il ne fait que boire un bol de thé, ailleurs il prend un repas, là il passe un jour ou deux. Reçu au presbytère comme chez lui, avec une simplicité toute apostolique, même lorgne sa visite est purement une visite amicale, il se met au courant de la vie de la paroisse, se fait conter les travaux, les peines, les consolations du curé, encourage, console, ou gronde, suivant les cas. Les missionnaires et les curés annamites, de leur côté, outre les rapports épistolaires qu'ils entretiennent avec l'Evêque, vont le visiter soit pour affaires, soit pour leur plaisir, et alors ils logent à l'évêché qui est leur maison, de même que leur maison est la maison de l'Evêque. De cette simplicité et de cette constance de rapports naissent quelques inconvénients et de grands avantages. L'Evêque souffre souvent de peines qui ne devraient pas l'atteindre et devraient s'arrêter plus bas, et bien des doléances, bien des récriminations arrivent jusqu'à lui sans qu'il les mérite. Mais, de même que tout aboutit à lui, directement ou indirectement, de même tout part de lui. Il est vraiment le chef, la tête de sa Mission. Il travaille par tous ses prêtres et avec tous ses prêtres. Cette unité de vues entre le Chef et les ouvriers, est, en mission, une condition absolument indispensable du succès. L'Evêque, sorti des missionnaires, doit diriger la Mission avec eux, et il y arrive grâce à ce contact intime et permanent qu'il entretient avec tous, ses prêtres.
    Union avec les fidèles. Lorsque l'Evêque arrive dans une chrétienté, tout de suite le gardien de l'église frappe le grand tambour des réunions. Les dignitaires de la chrétienté accourent et viennent saluer l'Evêque. Ils seront là, lui faisant une garde d'honneur, jusqu'à son départ. Si la visite est officielle, soit pour administrer le sacrement de confirmation, soit pour la bénédiction d'une église, ou tout autre motif, toute la chrétienté, dignitaires, hommes, femmes, choeurs de jeunes gens et de jeunes filles, est allée le recevoir solennellement, avec des chants, des drapeaux, des tambours, des parasols, des éventails d'honneur, un palanquin, soit au débarcadère, soit à la limite de la paroisse. Dès qu'il est arrivé à la cure, les chrétiens apportent les présents, un ou plusieurs bœufs, dans les grandes circonstances, amenés vivants, ou offerts entiers, sur une grande claie, après un léger flambage, on dépecés. L'Evêque ne prendra qu'une part de la viande offerte. Le reste fournira l'occasion d'un grand repas que toute la chrétienté fera en commun. Dans les circonstances moins solennelles, on offre un cochon apporté dans une cage, ou rôti tout entier, ou dépecé. Dans ce cas le repas de la chrétienté sera moins solennel. Les dignitaires quelques notables seuls, y prendront part. Mais toujours ces présents d'honneur sont accompagnés de poules, de canards, de quelques paniers de riz, de grands plateaux chargés de riz gluant cuit à l'étouffée, de gâteaux également en riz gluant, de bananes ou d'autres fruits, avec, complément indispensable, des paquets de pétards que l'on allume, à la grande joie des enfants, pendant que les chrétiens, notables en tête, font devant l'Evêque, sur des nattes, les grandes prostrations cérémonielles.
    L'Evêque, pendant ces réunions, prend contact immédiat avec la chrétienté. Il s’informe de l'état des récoltes, de la santé générale, de la ferveur des chrétiens, des dispositions de la partie païenne du village ou des environs. Hélas ! En mission, bien souvent ces rencontres avec les chrétiens sont une source de souffrances pour le pauvre évêque : presque toujours, c'est un subside qu'on lui demande : l'église menace ruine, il faudrait la refaire complètement, grosse affaire ; ou bien les fourmis blanches ont mangé une partie de la charpente ; la toiture en paillottes laisse couler l'eau ; il faudrait acheter un jardin pour construire une petite chapelle dans une nouvelle chrétienté ; ou bien telle chrétienté demande un curé à poste fixe ; etc. Que de fois n'ai-je pas entendu dire à mon Evêque : « Ah, si j'avais de l'argent ! Ah, si j'avais des hommes ! »
    Non seulement l'Evêque, dans ces cas, rencontre ses chrétiens, mais il voit aussi les païens, car, ordinairement le village où il est descendu, ou les villages voisins, bien que païens, envoient des délégations, avec des présents, parfois considérables pour saluer le chef de la Mission qu'ils estiment et respectent. Depuis plusieurs années, l'Evêque n'a pas fait une visite officielle dans ma chrétienté sans que les autorités provinciales annamites ne soient venues le saluer. Ce ont des occasions favorables pour poser les principes qui aideront à solutionner favorablement, pour le bien commun, les conflits qui s'élèvent entre païens et chrétiens.
    (A suivre)

    1911/254-273
    254-273
    Vietnam
    1911
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