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Cochinchine Septentrionale : La fondation de Ba-Long

Cochinchine Septentrionale : La Fondation de Ba-Long PAR M. A. DELVAUX Missionnaire apostolique. Le refrain de toutes les lettres de mes parents et amis est invariablement celui-ci : « De grâce un peu plus de détails ; vos lettres sont par trop courtes ». Et moi de répondre : « Le temps me manque attendez que mon nouveau poste de Ba-long soit fini ». Eh bien, me voilà logé dans mon petit castel ; sauf quelques frissons fiévreux, j'ai échappé jusqu'ici comme par miracle à la terrible fièvre des bois. Alors je vais raconter ma petite histoire.
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    Cochinchine Septentrionale : La Fondation de Ba-Long
    PAR M. A. DELVAUX
    Missionnaire apostolique.
    Le refrain de toutes les lettres de mes parents et amis est invariablement celui-ci : « De grâce un peu plus de détails ; vos lettres sont par trop courtes ». Et moi de répondre : « Le temps me manque attendez que mon nouveau poste de Ba-long soit fini ».
    Eh bien, me voilà logé dans mon petit castel ; sauf quelques frissons fiévreux, j'ai échappé jusqu'ici comme par miracle à la terrible fièvre des bois. Alors je vais raconter ma petite histoire.
    Mon prédécesseur à An-don, vénérable vieillard de plus de 70 ans, ne s'était guère occupé de sa pauvre cure, ne se sentant pas la force d'en construire une plus confortable. Aussi sa maison était-elle dans un piteux état ; pas de portes, les toits et les colonnes étaient à moitié mangées par les fourmis blanches ; mais sur la table souriait un petit bouquet de fleurs, qui me parut de bonne augure et me mit de suite de belle humeur. Les chrétiens accoururent, me saluant, me faisant de longs discours bien ronflants, et m'apportant de petits présents. Comme j'étais sans domestique, la chrétienté députa quelques jeunes gens pour me servir à table, une ou deux vieilles s'installèrent à la cuisine.
    Bref, je soupai comme un prince, et malgré les cloisons bâillantes, je dormis comme un juste et je ne me réveillai qu'à la grande lumière du jour. C'était le dimanche de la Septuagésime et juste le jour de ma naissance et de ma fête. Commentant l'Evangile, les ouvriers de la vigne, j'exposai de mon mieux à mes paroissiens, pourquoi j'étais venu, ce que je pensais faire dans la portion de la vigne que le Seigneur m'avait confiée, ce que j'attendais d'eux.
    La connaissance fut vite faite. Après dîner (en IndoChine e Saint Siège permet de travailler le dimanche soir), tout le monde était à mes ordres. Je m'installai dans l'église, et le soir on tint grand conseil sur ce qu'il y avait à faire pour la cure. Je proposai de la restaurer entièrement, et de la transporter à cinq ou six mètres en arrière.
    Séance tenante, la chrétienté acheta une bande de terrain suffisante pour pouvoir reculer la maison et obtenir une petite cour. Trois jours après grand festival. Les confrères voisins étaient présents, les chrétientés des environs avaient député quelques dignitaires, et tous les gros bonnets d'An-don, quoique payens pour la plupart, étaient venus.
    Je partis ensuite pour la montagne où Monseigneur m'avait recommandé plus spécialement de me rendre. Le lundi de la Sexagésime, accompagné de quelques forts gaillards, j'étais sur la route du Laos, qui n'existait que depuis quelques semaines, et avait été construite tout exprès pour le voyage du gouverneur général.
    J'arrivai à bout de forces vers les à 5 heures du soir à Ba-long. Le lendemain au soir, j'allai coucher à Na-nam (à 10 ou 12 kilomètres plus haut), et le surlendemain à May-lanh. Je revins à An-don en pirogue pour le samedi avant la Quinquagésime. Le 1er dimanche de Carême on commença la restauration de la cure dAn-don.
    Cinq menuisiers sont à leur tâché, pendant que les filles et les femmes portent la terre pour le nouveau soubassement, qu'il faut battre et piétiner, puis égaliser. Vint le tour des hommes, qui soulèvent la maison et la portent sur l'endroit préparé. Le jour de la Saint Joseph tout est fini. Il y a des portes, même des fenêtres à vitres, après l'administration je monte à Ba-long, car avant Pâques tout doit être en règle. Je trouve l'église provisoire par terre, ce qui cause quelques jours de retard. Pendant ce temps, j'habite une petite maison assez convenable, que je loue dans la suite, en attendant que j'aie un pied à terre.
    L'administration avance malgré les fatigues que causent les instructions, les longues séances au saint tribunal et surtout les courses par monts et par vaux. Le mercredi saint, je constate avec un indicible bonheur qu'aucune de mes ouailles n'a manqué au précepte pascal. Que Dieu en soit loué et remercié!
    Entre temps, j'avais déniché un bel emplacement pour la future cure de Ba-long ; mais il n'y avait que des ronces et des épines entrelacées de lianes et de rotins piquants. Etait-ce découragement ou méfiance de la part des habitants? Etait-ce à cause des travaux pressants des semailles du maïs ; bref, je ne trouvai qu'un seul homme qui consentit à défricher rem placement de mon futur domicile.
    Je passai un coupe-coupe à la main mes rares moments de loisir à défricher le terrain et à déchirer mes habits J'avais trouvé en plusieurs endroits de belles pierres, d'extraction facile, mais personne n'avait jamais travaillé dans une carrière. Un exprès dut faire 80 kilomètres pour m'amener des tailleurs de pierre, qui, il va sans dire, profitèrent de ma situation pour augmenter leur salaire. Le chef du relais de Ba-long me passait gracieusement ses pelles, pioches, leviers etc., qui servaient à l'entretien de la nouvelle route. Le village voisin (Tra-tri) s'offrit à faire le bois de construction et à fournir les paillotes nécessaires pour le hangar des charpentiers. Tout était prêt lorsque mon chef de district me dissuada de commencer si tôt, surtout de bâtir en pierres, car aucun maçon ne savait manier les moellons, et me prédit finalement un échec des plus éclatants. J'étais bien perplexe. Je marchandai pour avoir des briques à bon marché, mais rien que le transport en doublait le prix d'achat. Heureusement, une lettre de Monseigneur arriva à point et m'encouragea à commencer de suite et à faire mon pied-à-terre le plus solide possible. Donc en avant ! Je posai la première pierre après avoir dit la messe de N.-D. des Sept Douleurs, le 6 avril, et je passai tout le temps que me laissaient mes prières et un catéchisme de première communion, à surveiller et à former mes maçons. De professeur de dogme, je devins professeur d'architecture ! Bientôt les tailleurs de pierres se mirent en grève, et finalement partirent. Un moment je pensai à jeter le manche après la cognée, lorsque deux forts gaillards s'offrirent comme carriers. Le lendemain la chaux manquait ; car un des sampans qui l'apportaient avait dû décharger à un des rapides du fleuve, pour être radoubé provisoirement. Les maçons devaient, en attendant la chaux, extraire des moellons, ce qui ne leur plaisait guère ; ils trouvaient de plus que leur nourriture était insuffisante dans un pays si fiévreux, et que ma cuisinière improvisé était sale et négligente ; bref les deux meilleurs s'en allèrent. Il ne se passait pas d'heure, sans qui quelque chose ne clochât : les gâcheurs de chaux se battaient, un aide-maçon se trouva blessé ; les porteuses d'eau n'arrivaient jamais à temps, la voiture qui charriait la chaux du fleuve à la maison s'effondrait à mi-chemin ; les coolies avaient des coliques ou des accès de fièvres
    La pluie me jouait bien des tours, et puis la cuisine.... ! Que de fois des oraisons jaculatoires montèrent vers le ciel, alors qu'extérieurement il fallait garder le plus grand calme. Mon catéchiste avait plus d'une fois dû mettre la main à la pâte ; cependant la maison montait et aux maçons étaient venus s'ajouter quatre charpentiers. L'opinion, qui croyait mon entre prise impossible, perdait de plus en plus du terrain. Je descendais parfois me retremper auprès de mes confrères. C'était surtout le vieux P. Bonin, mon ancien curé, qui me prodiguait des conseils et des encouragements; il m'avança plus d'une fois des piastres, lorsque l'argent envoyé par mes parents s'attardait par trop. Le bon Dieu me retira encore celte consolation ; au commencement de mai, le cher Père, atteint d'une dysenterie, dut s'embarquer pour tes Indes. Puis les peines me venaient du côté où je les attendais le moins. On me reprocha de prolonger mes veilles, de négliger ma santé, de mexposer au tigre qui rôdait autour de la maison, etc. Alors que tout semblait en bonne voie, la question d'argent reparut. Mes ressources à la procure étaient épuisées et je ne pus trouver de bâilleur de fonds, en attendant une lettre chargée de chez moi.
    Plusieurs fois le secours vint d'une manière toute providentielle. Ainsi, le jour du patronage de saint Joseph, je reçus, grâce à un inexplicable quiproquo, cent piastres que je ne devais rendre que dans un ou deux mois. Monseigneur n'eut pas plus tôt appris ma gêne, qu'il m'en envoya autant avec un charmant petit billet. Que Dieu le lui rende au centuple ! Je ne serais pas complet si j'oubliais le beau côté de la médaille. Je baptisai un maître de caractères chinois in articulo mortis ; plusieurs retours inattendus me réjouirent le cur et un gros village païen (Tra-tri) demanda à se convertir.

    MAI JUIN 1910, N° 75.

    Je laissais ma maison d'An-don à la garde d'une bonne vieille et je n'y descendis que tous les 10 ou 15 jours. Vers la fin du mois de mai, ma ménagère me demanda un beau jour, sans autre préambule, de lui administrer immédiatement les derniers sacrements. Sans la trouver à l'extrémité, je condescendis à ses désirs, et je fis venir ses deux enfants en toute hâte.
    Elle leur avait à peine fait part de ses dernières volontés qu'elle s'endormit paisiblement dans le Seigneur. Je l'enterrai le lendemain, et je dus passer un bon mois sans cuisinière.
    Vers la Pentecôte, il fallut organiser le catéchisme de confirmation en trois chrétientés à la fois. Je trouvai un vieux catéchiste qui, tout en instruisant, gardait ma maison d'An-don. Pour moi, j'instruisais à Ba-long et à Na-nam. Heureusement qu'à Ba-long je n'avais plus que les charpentiers, les maçons et carriers ayant fini leur ouvrage. Toute la, chrétienté aidait à couvrir la maison provisoirement, et je profitai de cet entrain pour leur faire préparer les bois de la nouvelle église, car l'église provisoire était hors d'usage, et il me fallut dire la messe dans la cure. Là-dessus, je partis pour la retraite, qui finit le 10 juillet. Je rentrai en toute hâte pour faire repasser le catéchisme à An-don et à Ai-tu, et après à Ba-long et Na-nam. Le diable avait suscité par trois fois des procès, juste aux moments où le travail était le plus pressant.
    Il me fallait aller plaider et auprès des mandarins annamites et auprès des fonctionnaires français, pour avoir gain de cause. Le 12 août j'étais de nouveau à An-don. Toute la chrétienté alla à la rencontre de Monseigneur à Da-han et le ramena triomphalement à An-don. Le 13 août, Monseigneur, assisté du. P. Denis, fit subir l'examen et alla le soir visiter Ai-tu. Le 15 fête de l'Assomption de N.-D., confirmation à An-don. Le 18 au matin, Monseigneur fit passer l'examen à Ba-long, où il n'était pas monté depuis 13 ans. Dans toute la chrétienté il n'y avait que 7 à 8 personnes déjà confirmées.
    Quel bonheur de pouvoir faire faire par Monseigneur lui-même la bénédiction de cette maison de Ba-long qui m'avait coûté cinq mois de soucis et de sueurs. Chaque pierre me rap pelle quelque fait alors attristant, aujourd'hui plein de douceur. Sept mois après, l'église était, finie, et en l'absence de Sa Grandeur, le P. Provicaire la bénit solennellement (21 mars 1907).
    Peu à peu le jardin fut nivelé, enclos d'une solide palissade et entouré d'un fossé profond. Une cuisine vint s'ajouter à la cure ; puis un puits qui surtout pendant l'époque fiévreuse fournit une eau saine et agréable à boire. Un clocher minuscule avec sa cloche se dresse devant l'église. Depuis le mois de septembre 1908, Monseigneur a divisé cette trop vaste paroisse. La plaine, avec An-don comme résidence; a été confiée au P. Binder. Je n'ai gardé que la montagne avec Ba-long, Na-nam et May-lanh. C'est de là que je vous écris cette lettre J'ai tenu ma promesse ; à vous maintenant de me secourir de vos bonnes prières, afin qu'après l'établissement matériel, le côté spirituel prospère pour la plus grande gloire de Dieu.

    1910/142-147
    142-147
    Vietnam
    1910
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