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Cochinchine septentrionale la chrétienté de Ke-Sen en 1885 et 1886

Cochinchine septentrionale la Chrétienté de Ke-Sen en 1885 et 1886 Par le P. André Chapuis Missionnaire apostolique Les lettrés. Leurs débuts au Bo-Trach Le 13 décembre 1883, un ordre secret émanant des seuls chefs lettrés fut expédié à tous les villages bouddhistes du Haut Annam, les exhortant à forger des armes contre les « Français de l'intérieur », c'est-à-dire contre les catholiques.
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    Cochinchine septentrionale

    la Chrétienté de Ke-Sen en 1885 et 1886

    Par le P. André Chapuis
    Missionnaire apostolique

    Les lettrés. Leurs débuts au Bo-Trach

    Le 13 décembre 1883, un ordre secret émanant des seuls chefs lettrés fut expédié à tous les villages bouddhistes du Haut Annam, les exhortant à forger des armes contre les « Français de l'intérieur », c'est-à-dire contre les catholiques.
    Le massacre général des fidèles devait avoir lieu du 2 au 8 janvier 1884, mais la Cour de Hué, craignant que l'exécution de son complot ne fût échouer ses négociations après la prise de Son Tay (16 décembre 1883), envoya l'ordre de surseoir aux égorgements; contre-ordre qui, malheureusement, n'arriva pas à temps dans la partie du Thanh Hoa touchant au Laos.
    Après la prise de Hué (5 juillet 1885), des proclamations lancées aussitôt par le prince Thuyet, à travers tout le pays au nom du roi Ham-Nghi, excitèrent à la révolte et au massacre des Français et des catholiques leurs prétendus alliés. Les chrétientés furent mises à feu et à sang dans toutes les provinces de l'Annam, sauf autour de la capitale; mais ce ne fut qu'à partir de janvier 1886 que les lettrés se ruèrent sur les chrétientés du Quang-Binh sud qu'ils détruisirent de fond en comble, pendant qu'au Binh-Chinh les rebelles du nord assiégeaient à plusieurs reprises la chrétienté de Huong-Phuong.
    Le Bo-Trach jusqu'alors assez tranquille, n'ayant pas encore été envahi par les grandes bandes armées qui brûlaient et détruisaient tout sur leur passage, était cependant infesté par les lettrés de Ke-Ray (Hoa-Duyet) et autres de cette même sous-préfecture qui parcouraient déjà la région avec ceux de Ke-Ha. Ils étaient en relations avec ceux de Côc au sud, et ceux de la préfecture de QuangTrach au nord, pour piller et terroriser le pays.
    Le brigandage s'y exerçait librement et au grand jour sans crainte des mandarins qui d'ailleurs laissaient faire, ne pouvant ou ne voulant pas le réprimer.
    Ainsi le 1er février 1885, les habitants de Sen Bang qui revenaient de Cho-Don furent dévalisés, non loin du pont appelé Phuong-Bun près de Bo-Trach.
    « Il y avait là six ou sept brigands, voleurs de grands chemins, raconte la femme Lan, de Ke-Sen, qui nous enlevèrent à ma mère et à moi les quelques sapèques que nous rapportions du marché. La femme Khiem, de Ke-Bang, qui avait vendu de la soie pour vingt ligatures fut aussi dépouillée comme nous de tout son avoir, et bien d'autres encore ».
    Ce même jour, Tuong, de Ke-Sen, qui revenait de vendre des porcs à ce même marché de Don, fut aussi arrêté au pont de Phuong-Bun par les lettrés de Hoan-Lao qui le dévalisèrent entièrement, lui enlevant jusqu'à son pantalon.

    Arrestation et massacre de Luc de Ke-Sen

    La première victime des lettrés à Ke-Sen fut Luc, qui fut arrêté à Vinh-Ang, avant l'établissement du camp retranché.
    Il allait travailler le matin suivant sa coutume, et revenait ordinairement le soir, mais parfois il restait deux ou trois jours consécutifs. Il était employé chez De, honnête païen, qui avait donné asile à Mgr Sohier au temps de la persécution.
    Un jour; après avoir labouré toute la matinée, il était revenu chez son maître où il dînait avec les gens de la maison, quand soudain, ils furent tous arrêtés par les lettrés qui firent irruption, et leur demandèrent s'ils étaient chrétiens. Luc avoua nettement qu'il l'était. Les lettrés le ligotèrent aussitôt et l'emmenèrent au hameau de Muc-Tuong, village de Hoa-Duyet; ils le massacrèrent sans pitié et jetèrent son corps à l'eau.
    Quelques mois après, des rebelles cette fois, ceux de Ke-Ha (Cao-Lao-ha) unis à ceux de la préfecture de Quang-Trach, vinrent encore jeter la terreur dans le pays, en pillant et en incendiant le mandarinat de Bo-Trach, à la grande surprise de ses occupants.

    Pillage et Incendie du mandarinat de Bo-Trach

    Ce fut le 18 ou 19 octobre 1885 que le mandarinat de Bo-Tracte, situé à 17 kilomètres au nord de la citadelle de Dong-Hoi, fut incendié par les rebelles venus de la vallée du Song-Gianh au nord, unis à ceux de Cao Lao ha, dont le chef était l'ancien juge, An, de ce même village.
    Les rebelles arrêtèrent le mandarin nommé To, originaire du village de Quit-Xa près de Cam-Lo (Quang-Tri). Ils le ligotèrent et l'emmenèrent au fort de Ba-Don, où ils le retinrent quelque temps prisonnier et ne le relâchèrent qu'après lui avoir réclamé une somme d'argent pour prix de sa rançon.
    Le sous-préfet arrêté, l'habitation mandarinale détruite, tout le personnel des employés fut dispersé, et dès lors, il n'y eut plus aucun gouvernement dans la sous-préfecture de Bo-Trach, pendant les quatre derniers mois de l'année et pendant toute l'année qui suivit.
    Pas de corvées, pas d'impôt, plus de réquisitions d'aucune sorte, niais malheureusement aussi plus de justice, surtout à la suite de la capture des mandarins de Dong-Hoi par les rebelles vers le 12 janvier 1886, et le massacre du trésorier général, qui eut lieu à Van-Xuan quelques jours après.
    Les villages s'administraient seuls chez eux, au mieux de leurs intérêts, d'après les circonstances ; mais les lettrés ne manquaient pas de terroriser le pays, et d'imposer les païens en les obligeant à leur fournir des vivres et des munitions, et en les lançant à l'attaque des chrétiens.
    Le brigandage régnait partout dans la région. Chaque village, chaque individu, surtout parmi les chrétiens qui étaient particulièrement visés, songeait à se défendre et à pourvoir à sa propre sécurité.
    Il était donc de toute nécessité de fortifier la chrétienté au plus vite, afin de protéger les habitants et de parer à toute éventualité : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », dit le proverbe.
    C'est un fait facile à constater actuellement, que toutes les chrétientés qui s'organisèrent un peu à cette époque purent résister aux rebelles et attendre du secours; ainsi Tra-kieu et Phu-Thuong dans la province du Quang-Nam; An-Ninh dans celle du Quang-Tri ; Ke-Bang et Huong-Phuong au Quang-Binh.
    Nous allons voir ce que fit alors la chrétienté de Ke-Sen pour prévenir sa ruine.

    Etablissement du camp retranché de Ke-Sen.
    Le P. Quang

    Au mois d'octobre 1885, après l'arrestation et le meurtre de Luc, les chrétiens de Ke-Sen voyant l'animosité des païens à leur égard, surtout de ceux du village de Ke-Ray, se hâtèrent de se fortifier solidement eux-mêmes, en établissant autour de leur église un camp retranché pour s'y réfugier et repousser plus facilement l'ennemi. Ils prirent tout le jardin environnant l'église et en firent une véritable forteresse, avec des remparts et des fortifications en terre qu'on voit encore aujourd'hui.
    Pour une moitié de cette première enceinte, ils creusèrent des fossés ; pour l'autre moitié, le lit du torrent suffisait.
    Ce fort avait deux ouvertures : la porte du Pont ou de Ke-Bang au sud, et la porte Bau-Sen ou de Ke-Sen au nord. Grâce à l'impulsion donnée à tous par le prêtre Pierre Quang, ils eurent bientôt terminé les travaux d'aménagement de leur campement improvisé.
    Originaire de la chrétienté de Dinh-Ngoi, et chargé du poste d'An-Le, ce prêtre était venu au Quang-Binh voir sa famille, quand il s'y trouva bloqué par les rebelles.
    Ne pouvant demeurer dans sa famille à Dinh-Ngoi, où les chrétiens n'étaient pas en sûreté, il vint se réfugier à Ke-Sen dans l'espoir de s'y défendre plus facilement avec les chrétiens de la région. Il y resta tout le temps que dura la tourmente, et ne retourna à son poste quel ors que la sécurité fut rétablie.
    Ce fut lui, racontent les chrétiens, qui le premier émit l'idée de construire la forteresse autour de l'église.
    Après s'être concerté avec les prêtres du voisinage et le missionnaire chargé de Ke-Bang, le P. Quang détermina les chrétiens à commencer de suite les travaux qu'il surveilla soigneusement, les activant avec ardeur, et commanda à tout ce monde avec beaucoup de fermeté et une réelle habileté.
    « Il est probable, disent encore les chrétiens, que sans lui nous n'aurions pas fait grande chose pour notre défense, et que nous aurions été massacrés, to ut comme les chrétiens du Quang-Binh sud; aussi nous remercions la divine Providence qui l'avait amené ici pour le faire concourir au salut de tous, par son activité entraînante et son courage au milieu de l'épreuve ».
    Bientôt il y fut rejoint et secondé par le prêtre Jean-Baptiste Loi, chargé de Ke-Hac, qui vint chercher un refuge à Ke-Sen avec toute sa chrétienté.

    Arrivée des chrétiens du Bo-Trach à Ke-Sen

    Les travaux du fort n'étaient pas encore terminés, que les chrétiens arrivaient de tous côtés pour s'y réfugier.
    Ils apportaient avec eux leurs effets d'habillement, leur riz et autres provisions de bouche, et une partie de leur petit mobilier pour le soustraire au pillage et à l'incendie. Pour mieux espionner les chrétiens et leur installation clans le fort de Ke-Sen, deux émissaires des lettrés s'étaient glissés parmi les porteurs des chrétiens de Ke-Hac pour les aider à effectuer leur déménagement, mais ils furent heureusement reconnus et arrêtés.
    Les chrétiens de Bung amenèrent avec eux à Ke-Sen les nombreux buffles dont ils se servaient pour tirer le bois qu'ils abattaient dans la forêt, et les parquèrent dans le village non loin du camp retranché.
    Les habitants de Bung étaient d'un tempérament belliqueux; ils ne craignaient rien ni personne. Ils ne demandaient qu'à prendre l'o censive pour assurer leur sécurité et retourner chez eux au plus tôt. Il fallait toujours les retenir pour les empêcher de compromettre la situation.
    Ceux des autres chrétientés étaient tous calmes, ne faisant pas grand bruit.
    Les réfugiés qu'abritait dans son enceinte le camp retranché étaient, assure-t-on, environ 2.500. Les deux chrétientés de Ke-Sen et de Ke-Bang en comptaient pour elles seules près des deux tiers. Un tel groupement uni pour la défense commune en imposait aux lettrés très bien renseignés par leurs espions, et pouvait à l'occasion leur opposer une forte et vigoureuse résistance.

    Le campement au fort improvisé

    Le fort de Ke-Sen servit donc de refuge aux chrétientés du nord de la mission de Cochinchine septentrionale pendant les derniers mois de l'année 1885 et toute l'année suivante.
    Chaque chrétienté avait sa place marquée dans le camp. Ke-Bang était à droite de l'église en entrant, c'est-à-dire entre l'église et le torrent, et avait, dans le camp extérieur, une porte de sortie appelée pour cela la porte de Ke-Bang. Au fond de ce même terrain, derrière le campement de la chrétienté, les religieuses de Ke-Bang avaient installé une maison contenant leurs provisions. Elles y pratiquaient la règle autant que les circonstances de cette époque difficile et de ces temps troublés le leur permettaient.
    Les chrétiens de Ke-Sen campaient de l'autre côté, à gauche de l'église ; mais l'emplacement lui-même était occupé par des cases, car l'église avait été enlevée pour la refaire entièrement. Il n'y avait à cette époque qu'une petite église provisoire couverte en paille, qui se trouvait sur le devant de la façade actuelle.
    Ke-Hac était un peu plus loin après Ke-Sen, et ainsi de suite pour les autres chrétientés, de sorte que le grand jardin environnant l'église était tout couvert de petites cases en chaume, disposées en rangées, semblables aux halles en paillotes qu'on voit dans certains marchés de la campagne, avec cette différence toutefois qu'elles étaient fermées de chaque côté pour être habitables.
    A un moment, on craignit que les lettrés n'y missent le feu au moyen de fusées incendiaires qu'ils avaient coutume de lancer dans leurs attaques nocturnes, comme il arriva en plusieurs endroits, notamment à la chrétienté de Sao Bun. Sous l'empire de la crainte, il fut question de les abattre, mais après réflexion, l'avis contraire prévalut, et les cases restèrent debout. D'ailleurs elles étaient absolument nécessaires pour servir d'abri aux nombreux réfugiés.
    « Confiance en la divine Providence!!! Répétaient les fidèles; elle ne manquera pas de prendre soin de nous ». Et certes, ce ne fut pas en vain qu'ils mirent leur confiance en Dieu.

    Construction du fort extérieur

    En mars 1886, quand le danger devint plus imminent, il fut nécessaire de renforcer la première enceinte pour la protéger, veiller plus facilement pendant la nuit, et s'opposer plus efficacement à l'avance de l'ennemi; les réfugiés de Ke-Sen en construisirent une seconde autour du fort improvisé.
    C'était là que devaient se tenir les veilleurs chargés de garder les cinq portes qui se trouvaient sur les différents chemins donnant accès au fort.
    Toutes ces portes avaient un nom particulier que le P. Quang avait choisi pour pouvoir facilement assigner à chacun la place qu'il devait occuper, commander ses hommes, et être aussitôt compris de tous.
    C'était auprès de cette seconde enceinte que l'on devait monter la garde, et que chaque nuit devaient circuler les patrouilles chargées de faire des rondes, et de donner l'éveil à l'approche de l'ennemi. Cette fortification extérieure consistait en une simple, mais très forte clôture construite avec des troncs d'arbres, des bambous des arbustes épineux, quelques fossés et remparts, là où les accidents de terrain et les haies des jardins ne suffisaient pas.
    Elle englobait à peu près la moitié de la chrétienté, le quartier du milieu presque en entier, longeait le chemin qui part de l'endroit appelé Mo-Co, où il y avait une porte, traversait le hameau du marché entre les habitations de Ton à l'intérieur et de Dat à l'extérieur. Là, elle franchissait le torrent de Ke-Sen et passait au hameau du Pont qu'elle enclavait en entier avec une partie du territoire de Ke-Bang, et de là rejoignait la porte Mo-Co à son point de départ.
    Les réfugiés se pressèrent d'autant plus dans l'exécution de ce nouveau travail, qu'ils venaient d'apprendre avec effroi le massacre du prêtre Jean Co, chargé de la chrétienté de Mi-Phuoc, le massacre et la ruine complète d'une douzaine de chrétientés dans le Quang-Binh sud, et de nombreuses attaques au nord de cette même province.
    Ils entendaient aussi raconter les actes de barbarie auxquels s'étaient livrés les rebelles à l'égard de ceux qui ne pouvaient leur opposer de résistance... Ne se faisant pas illusion sur le sort qui leur était réservé, s'ils n'organisaient pas de suite une plus forte défense de leur chrétienté, ifs travaillèrent avec ardeur, et eurent bientôt terminé les fortifications de la deuxième enceinte, et les derniers travaux d'aménagement de la forteresse improvisée... Mais ce n'était pas tout d'avoir construit un camp retranché, il fallait s'appliquer à le garder et à le défendre, si l'on voulait échapper à la mort.

    La garde du camp. ― Les veilles de nuit

    Le camp était gardé avec soin pendant le jour et avec plus de vigilance encore chaque nuit, car une attaque imprévue des lettrés était toujours à craindre, particulièrement de ceux du nord dont les espions ne cessaient de surveiller les réfugiés.
    Vers cette époque, les chrétiens de Ke-Bang arrêtèrent deux émissaires qui portaient des lettres des rebelles du sud à ceux du nord.
    Long-Ton, vieillard de 73 ans, qui habite au hameau du marché, raconte à ce sujet qu'on avait désigné trois jeunes hommes fort robustes comme patrouilles, pour faire des tournées dans les environs, afin de découvrir l'approche de l'ennemi. Tout d'abord ils ne furent armés que de grands bâtons en bambou ayant plus ou moins la forme de lances, mais plus tard on leur donna des fusils. Il y avait un homme pour chaque chrétienté importante. Pour Ke-Bang, c'était Quyen ; pour Ke-Sen, Ton, et pour Ke-Hac, Huu.
    De plus, trois cents hommes valides avaient été désignés pour la garde du camp pendant la nuit. Ils logeaient alors presque tous dans le fort extérieur et étaient divisés en deux sections, celle de Ke-Sen, et celle de Ke-Bang. Ils appelaient le prêtre Quang : Chanh-tuong, général en chef, et le prêtre Chu qui était à Ke-Bang : Pho-tuong, lieutenant-colonel.
    Toutes les nuits, ceux qui étaient de garde faisaient leur service à tour de rôle, le long de l'enceinte, se relevant les uns les autres lorsque les coups de tambour annonçaient les différentes veilles de la nuit. Il y avait cinq veilles, de deux heures chacune, avec cinq hommes pour chaque veille.
    Outre les patrouilles et les sentinelles désignées pour la garde du camp et des canons, les cinq portes du fort extérieur étaient elles-mêmes gardées par des escouades particulières de cinq ou dix hommes chaque nuit.... Afin de stimuler les veilleurs, et aussi surveiller tout ce monde, les prêtres faisaient eux-mêmes des rondes pendant la nuit.
    A la vérité, ces 300 hommes de garde avaient grand besoin d'être surveillés, n'étant que des soldats improvisés; il fallait les former un peu au métier des armes, aussi allèrent-ils plusieurs fois s'y exercer près du hameau de Sable (Xom-Cat).
    Une fois ou l'autre, le missionnaire de Ke-Bang alla les voir, les former à la discipline et les habituer à se tenir sur la défensive.

    Les moyens de défense. Les demandes de secours

    Les armes dont disposèrent tout d'abord les défenseurs du camp de Ke-Sen étaient primitives comme leur camp retranché lui même.
    C'étaient de longues lances en bambou, des coupe-coupe ordinaires dont ils se servent pour leurs travaux, de grands coutelas employés dans les cuisines, et d'autres armes de fortune.
    Comme il était urgent de s'armer un peu mieux, les réfugiés s'adressèrent plusieurs fois au commandant et aux officiers de la place de Dong-Hoi.
    Leur appel ne fut pas vain, car ne pouvant encore aller donner la chasse aux lettrés qui infestaient le Bo-Trach, les Français remirent aux chrétiens trois petits canons et une trentaine de fusils avec les munitions nécessaires, ce dont ils gardent encore un souvenir reconnaissant.
    Ils placèrent les canons sur les remparts du fort intérieur, aux endroits les plus découverts, pour défendre les avenues par lesquelles les rebelles pouvaient facilement approcher.
    Chaque bouche à feu avait quatre gardiens qui devaient la charger et la tirer en temps voulu.
    Quant aux munitions, ils les placèrent à l'étage de la façade actuelle de l'église, où ils avaient établi leur poudrière, et c'est là aussi qu'ils préparaient les cartouches, loin de combustible facile- ment inflammable.
    Une fois ou l'autre, il y eut des moments critiques, lorsque les munitions venaient à manquer par suite du fréquent usage que les chrétiens durent en faire pour en imposer aux rebelles. Renouveler les munitions était difficile et dangereux. Il fallait alors se dévouer pour aller malgré l'insécurité de la route mandarine et des sentiers s'en procurer d'autres au péril de sa vie.
    C'est dans ces conditions, que François-Xavier Huan, actuellement premier dignitaire de la chrétienté, alors encore jeune et robuste, alla pendant la nuit par des chemins écartés, au poste de Dong-Hoi, accompagné de six hommes bien décidés comme lui, et put heureusement rapporter de la poudre et des balles que lui remit un officier.
    On lui donna aussi un petit fusil qu'il garda longtemps comme un souvenir de la défense du fort, et que le prêtre Joseph Quyen emporta, quand il quitta Ke-Sen en 1903.

    La vie au camp retranché

    Il ne fallait pas seulement garder le camp contre les rebelles, il était encore nécessaire d'y veiller au bon ordre.
    Grâce aux règlements portés dès le début, la vie journalière des réfugiés fut assez calme. Des dignitaires étaient chargés de faire la police, de prévenir les désordres dont ils étaient rendus responsables. Ainsi, il était sévèrement défendu de crier pendant la nuit, de crainte de troubler le repos de chacun, et surtout pour ne pas jeter la confusion dans le camp, en faisant croire de la sorte à une attaque des rebelles.
    Comme on craignait beaucoup que le feu ne prit aux cases, et ne détruisit tout le campement, à cause du vent qui y souffle en toute saison, on avait porté un règlement conçu à peu près en ces termes : « Tous allumeront leur feu et cuiront le riz en même temps, deux fois le jour, à la même heure, le matin et le soir, quand on en donnera le signal à coups de tambour et pas avant, après quoi il faudra l'éteindre et n'en laisser nulle part.
    « Il est expressément défendu de faire du feu à un autre moment, soit du jour, soit de la nuit; quiconque y contreviendra sera puni ».
    On surveillait avec soin, et les dignitaires se montraient, paraît-il, sévères pour faire observer la consigne, afin de prévenir des accidents qui auraient infailliblement causé la ruine totale du camp.
    Ayant apporté avec eux leur riz et toutes leurs provisions, les réfugiés eurent à peu près de quoi se suffire pendant tout le temps qu'ils restèrent ensemble. Les survivants avouent même qu'ils n'y endurèrent pas trop de privations.
    Chaque famille devait s'entretenir et se nourrir elle-même, car il n'y avait pas de repas communs, même pour les gardes du camp qui devaient pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Il aurait été d'ailleurs difficile d'agir autrement, et cette méthode avait aussi l'avantage d'exciter la vigilance de tous.
    Après les repas, après la prière du matin et la messe à laquelle ils assistaient fort nombreux, ils sortaient ordinairement chaque jour du camp pour aller visiter leurs maisons, soigner les bestiaux qu'ils avaient dû laisser chez eux, et faire de petites cultures dans leurs jardins ou les champs rapprochés, car il n'était pas prudent d'aller loin.
    Ils profitaient de ces sorties journalières pour se ravitailler un peu en légumes, herbes potagères, fruits, qu'ils pouvaient se procurer; mais ils étaient bien prévenus qu'ils sortaient tous à leurs risques et périls, et qu'ils devaient aussi tous rentrer au camp au moins à la tombée de la nuit, sans quoi personne ne répondait d'eux.

    Massacre de François Tuyen et d'Ignace Duong

    C'est dans une de ces sorties que François Tuyen trouva la mort avec son compagnon d'infortune, Ignace Duong.
    François Tuyen était, dit-on, petit-neveu par alliance du Bienheureux Antoine Nam.
    Un jour, n'ayant plus de vivres, il sortit du camp et aussi du territoire de Ke-Sen pour aller en acheter à Hoa-Duyet, accompagné du chrétien Duong. La femme de François Tuyen dit qu'il y allait pour faire de la médecine...
    Quoi qu'il en soit du motif de leur voyage, il est certain qu'ils connaissaient 'beaucoup l'un et l'autre les gens de ce village, avec lesquels ils étaient en bonnes relations depuis longtemps, et ils étaient loin de redouter une funeste aventure.
    Le lendemain de leur départ, les chrétiens de Ke-Sen, ne les voyant pas rentrer au moment convenu, allèrent aussitôt à leur recherche, mais il ne purent rien découvrir, ni être renseignés sur leur compte.
    Quelques années plus tard, des hommes du village de Ke-Ray déclarèrent au prêtre Toai, alors chargé de la chrétienté de Ke-Sen, que les nommés Lien, Trac et Phai, trois frères habitant ce même village de Hoa-Duyet, avaient arrêté les deux chrétiens dans la maison du nommé Dung, où ils avaient passé la nuit.
    François Tuyen et Ignace Duong furent ligotés, attachés ensemble, et jetés dans l'étang appelé Het. Ils purent se délier et monter sur la berge, mais ils furent aussitôt arrêtés une seconde fois et massacrés à coups de lance. Leurs corps furent jetés à l'eau et, comme c'était l'époque des grandes pluies, ils furent emportés par le courant jusqu'à Ke-Ngoi.

    Une Journée de découragement

    Malgré les secours que les chrétiens recevaient en munitions, promesses et encouragements, leur vie était pénible ; ils étaient soumis pendant de longs mois à une demi réclusion, sans pouvoir retourner chez eux.
    Aussi, à la nouvelle inattendue de l'attaque de Sao-Bun par les lettrés, et de la ruine complète de cette chrétienté, ce fut dans le camp une panique indescriptible. L'affolement fut général, mais fort heureusement de peu de durée, et ne produisit pas les tristes effets qu'on redouta d'abord.
    Malgré tout, ce fut une bien mauvaise journée pour les réfugiés. Pensant qu'ils ne pourraient tenir longtemps, ils voulaient abandonner le camp et partir ailleurs, ne se croyant plus en sécurité à Ke-Sen. Ils décidèrent même d'aller à Dong-Hoi se réfugier, comme les chrétiens du Quang-Binh sud, près du drapeau français.
    Le prêtre Ninh, qui partageait leurs craintes, ne se sentant plus la force d'affronter l'ennemi, voulait les y envoyer et les pressait de partir.
    Les femmes pleuraient et ne voulaient pas partir, elles ne pouvaient se résoudre à quitter leur petite patrie, peut-être pour toujours. C'était assurément une grosse affaire que le départ de ces 2.000 réfugiés qui couraient le risque d'être arrêtés en route par les villages païens, et peut-être par les rebelles. Ces derniers s'étaient cantonnés dans les villages de Thuan-Ly et autres, au nord-ouest de la citadelle de Dong-Hoi, surtout à Duc-Pho dont ils avaient fait leur centre de ravitaillement.
    Ensuite, comment vivre à Dong-Hoi ? Depuis longtemps déjà les nombreux réfugiés du sud y manquaient du nécessaire.
    Sur ces entrefaites, ils apprirent qu'on avait commencé à donner sérieusement la chasse aux lettrés à la suite de la ruine de Sao-Bun, et que par suite la sécurité publique ne tarderait pas à renaître.
    Cette nouvelle les rassura. Ils résolurent de rester au camp en se tenant sur une plus forte défensive que par le passé.

    L'arrivée des lettrés à Ba-Dong et à Da Mai

    Les réfugiés avaient raison de se tenir sur leurs gardes ; car après l'incendie et la ruine de Sao-Bun, les lettrés arrivèrent dans la région de Sen Bang par le chemin des montagnes, et attaquèrent la chrétienté de Ke-Bang dans la nuit du 3 au 4 juillet 1886.
    La surveillance dans notre camp devint aussitôt plus sévère. Toutes les portes furent fermées et soigneusement gardées. On refusa même de les ouvrir à quelques chrétiens qui étaient sortis en dehors et demandaient à rentrer. C'était fort prudent puisque les lettrés du nord étaient à peu de distance, attendant l'issue de l'attaque de Ke-Bang, et dans une telle circonstance tout était à craindre.
    Le matin, Ke-Sen apprit que les rebelles qui avaient attaqué Ke-Bang étaient en fuite, que le grand chef des assaillants avait été tué. Ce fut une explosion de joie.
    Nos réfugiés sentirent qu'ils pourraient se défendre avec succès.

    Ke-Sen attaqué

    Deux jours après leur insuccès à Ke-Bang, les rebelles vinrent attaquer Ke-Sen (nuit du 6 au 7 juillet).
    Arrivés à Vinh-Ang, les rebelles se firent d'abord servir à manger, puis après s'être restaurés ils partirent pour l'attaque. Quatre patrouilles de Ke-Sen qui faisaient des rondes, armées de fusils, les virent avancer et n'eurent plus aucun doute sur leur mauvaise intention. Cependant, les rebelles apprenant alors par les habitants de Vinh-Ang que les chrétiens de Ke-Sen étaient nombreux, bien armés, résolus à se défendre, n'osèrent pas les attaquer. Du reste, la défaite des lettrés de Coc, à Ke-Bang, seulement quelques jours auparavant, n'était pas de nature à les y encourager. Seul l'ancien mandarin An, leur chef, voulut se rendre compte de la défense du fort. Il partit accompagner de quelques hommes décidés comme lui. En cours de route, voyant que les chemins étaient gardés et qu'on les signalait aux patrouilles, ils n'osèrent plus avancer et après quelques moments d'hésitation ils s'en retournèrent.
    Ainsi donc, si la chrétienté de Ke-Sen ne fut jamais attaquée, elle le dut d'abord à sa position et à la victoire de Ke-Bang.

    Arrestation et massacre du milicien Thiem

    Bien que les rebelles eussent été refoulés de Sen Bang, la libre circulation dans le Bo-Trach n'était pas encore assurée, et les réfugiés ne pouvaient s'éloigner de ces deux villages sans courir le risque d'être impitoyablement massacrés.
    Aussi lorsqu'ils avaient des lettres à envoyer, ne pouvant les porter eux-mêmes, ils louaient ordinairement le païen Giap, de leur village, un bon vieux en qui ils avaient confiance et qui, certes, la justifia pleinement, car il leur fut toujours fidèle.
    Plus tard, Mgr Caspar lui en témoigna sa vive satisfaction en le remerciant publiquement au cours d'une tournée de confirmation. On n'osait pas en charger des chrétiens, car ceux-ci auraient été reconnus en cours de route, arrêtés et infailliblement mis à mort par les rebelles, comme il arriva malheureusement un mois après à un milicien de Ke-Sen, en revenant de Dong-Hoi.
    Il se nommait Thiem. Il avait environ 30 ans et revenait chez lui, en permission, voir ses parents, le 6 août 1886, en compagnie de Léon Tinh, aussi milicien.
    Chemin faisant, sans se douter du danger qu'ils couraient, ils arrivèrent tranquillement à l'endroit appelé Cay-Da; ils furent arrêtés par les lettrés de Bung et de Trôc qui gardaient la route mandarine et les reconnurent comme étant chrétiens.
    Léon Tinh s'échappa à grande peine après avoir tout perdu, et vint tout affolé apporter la triste nouvelle à Ke-Sen. Une bande de rebelles armés de coutelas les avaient attaqués l'un et l'autre sur la route mandarine, s'étaient saisi de Binh-Thiem, l'avaient ligoté sans qu'il pût leur opposer de résistance et l'avait aussitôt mis à mort.

    L'arrivée des Français. Etablissement d'un poste à Da Bac

    L'arrestation et le massacre du milicien Thiem n'étaient pas rassurants pour la libre circulation des réfugiés.
    Aussi malgré leur vif désir de se rapatrier au plus tôt, et les défaites infligées aux rebelles, étaient-ils obligés de rester au camp sans pouvoir rentrer chez eux.
    Ce triste état de choses, durant depuis plus d'un an à cause des exploits malveillants des rebelles, on se décida à les traquer fortement et de plus près. A la demande du P. Bonin qui habitait alors à Tam-Toa, le commandant de la place de Dong-Hoi fit mieux cette fois que de délivrer des munitions. En janvier 1887, il envoya des officiers avec cinquante hommes poursuivre les rebelles.
    Des zouaves et des miliciens indigènes furent installés, à cette même époque, sur le territoire de Ke-Bang, au hameau de Da Bac.
    Ils firent de nombreuses sorties heureuses.
    Les chrétiens étaient naturellement réquisitionnés pour les accompagner et porter leurs colis et provisions de route.
    Beaucoup d'Annamites qui n'étaient pas réquisitionnés, surtout des femmes, suivaient la colonne, attirés par l'appât du butin : mais malheur à ceux qui s'attardaient un peu, car les soldats une fois partis, les rebelles sortaient de leurs cachettes et fonçaient sur les malheureux retardataires qu'ils massacraient sans pitié.
    Espérant rapporter quelque chose chez elle, la nommée Lanh, âgée de vingt ans, suivait la colonne avec plusieurs autres. Un jour, en revenant de Hoa-Duyet, elle s'attarda malheureusement après le départ des soldats, aussi fut-elle poursuivie par les rebelles et massacrée.
    Les chrétiennes Ne et Sanh furent massacrées le même jour et dans les mêmes circonstances.
    La chrétienne Uy reçut deux graves blessures dont elle porte encore les cicatrices. La chrétienne Le fut aussi frappée et grièvement blessée, et la femme Hap décapitée.
    Le P. Bonnand accompagna une fois ou l'autre les officiers dans leurs tournées de pacification, mais on ne signale rien de particulier, sinon que la tranquillité revenant à mesure que les rebelles étaient traqués, les chrétiens rentrèrent peu à peu chez eux, heureux de réintégrer leurs habitations longtemps abandonnées, et surtout d'avoir échappé au danger, grâce à la divine Providence qui les avait conservés sains et saufs.

    La vie chrétienne au camp

    Avec les 2.500 chrétiens réfugiés au camp de Ke-Sen, il y avait, outre le P. Quang dont nous avons parlé, le P. Paul Ninh, desservant de la chrétienté depuis de longues années déjà, le P. Jean- Baptiste Loi, chargé de la chrétienté de Ke-Hac, venu se réfugier ici avec ses catholiques qui n'étaient ni assez nombreux ni assez forts pour se défendre chez eux.
    Les chrétiens de Ke-Sen rapportent que le P. Loi s'occupait beaucoup de ses ouailles, les réunissait souvent pour les instruire de la religion et les exhorter à mener une vie vraiment chrétienne.
    Le P. Ninh, déjà avancé en âge, laissait agir ses collègues, se réservant la direction générale du camp sans s'occuper des détails, et se déchargeant de la surveillance principalement sur le P. Quang qui était bien l'homme de la situation, et fut de fait le véritable organisateur du fort pour la défense de Ke-Sen. On vante encore son esprit de décision, sa fermeté et la ténacité dont il fit preuve pendant l'exécution des travaux, et aussi le courage qu'il montra dans les moments les plus critiques.
    Soumis à une discipline à la fois forte et douce, tout imprégnée de christianisme, sous la paternelle direction de leurs prêtres les réfugiés vécurent au camp retranché d'une vie religieuse plus intense et plus fervente que par le passé.
    Ceux qui connurent cette époque de détresse et d'angoisse où les nouvelles des horribles massacres de Mi-Phuoc, de Sao Bun et d'autres chrétientés venaient les terrifier tous, affirment que l'union la plus étroite régnait entre eux, qu'ils n'avaient qu'un coeur et qu'une âme, s'excitant mutuellement à souffrir et à mourir pour Jésus-Christ sans le renier jamais.
    Les exercices pieux se succédaient en effet sans relâche. « Ah! Disent-ils encore maintenant, comme on était fervent alors, en pensant que tous nous pouvions être massacrés d'un jour à l'autre. Nous voulions faire une bonne mort et nous nous y préparions tous sérieusement ».
    Et de fait, il leur était facile d'assister chaque jour à la messe et de s'approcher souvent des sacrements.
    Aussi, malgré cette multitude rassemblée à l'étroit pendant plus d'une année, tout se passa dans l'ordre, la décence et la charité, sans les excès et désordres qui sont ordinairement à craindre en pareil cas. Ce qui le prouve, c'est le bon souvenir qu'en gardent encore aujourd'hui ceux qui vécurent au camp retranché, et sont reconnaissants à la divine Providence de les avoir ainsi protégés.
    Remercions-la, nous aussi, d'avoir pris soin de leur âme, encore plus que de leur corps, en les gardant tous bons chrétiens.

    1925/218-233
    218-233
    Vietnam
    1925
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