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Cochinchine septentrionale : Des journées bien remplies

Cochinchine Septentrionale Des journées bien remplies LETTRE DE M. MAUNIER Missionnaire apostolique Le vendredi, 5 septembre, fête saint Laurent Justinien, Je quittai. Cu-lac, ma résidence ordinaire, e, et ce, pour faire l'administration dans une de mes chrétientés du nom de Phu-kinh, située sur les bords du fleuve Gianh.
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    Cochinchine Septentrionale
    Des journées bien remplies

    LETTRE DE M. MAUNIER

    Missionnaire apostolique

    Le vendredi, 5 septembre, fête saint Laurent Justinien, Je quittai. Cu-lac, ma résidence ordinaire, e, et ce, pour faire l'administration dans une de mes chrétientés du nom de Phu-kinh, située sur les bords du fleuve Gianh.

    Allant le vendredi, clans ce post il est bien évident que mon intention était d'y demeurer et le samedi et le dimanche afin de procurer à mes ouailles le bienfait de l'assistance au Saint-Sacrifice.

    Donc à midi environ, en barque, eau favorable, vent contraire, à force de rames on avance tout de même ; la lecture des sublimes lettres de saint Ignace aux Romains sur sa soif du martyre, sa charité toute de feu, me font trouver courtes 4 ou 5 heures de navigation en barque étroite et sous un soleil brûlant.

    Arrivé vers 4 heures du soir à la petite paillote qui me sert d'église, mon premier soin est de faire frapper le tambour, pour réunir mes chrétiens et leur annoncer que demain tous doivent venir se faire inscrire sur le registre de l'état des aines.

    Le lendemain, la journée sembla d'abord s'annoncer bien tranquille. Après ma messe et mon action de grâce, j'eus vite fait d'inscrire tout mon monde 45 personnes) ; vers 10 heures du matin tout était terminé.

    A midi, il fallut songer à nourrir « maître l'âne », comme aurait dit saint François d'Assise. Donc, je descendis en barque prendre quelques bols de riz, avec un peu de saumure de poisson, sans laquelle un repas annamite ne saurait être succulent.

    J'avais à peine récité mon Benedicite et croisé mes jambes à la façon d'un tailleur, que sur l'avant de ma barque s'étend une natte, sur laquelle sont bientôt installés cieux ou trois dignitaires d'une chrétienté tonkinoise. Les habitants de cette paroisse demeurent en barque et leurs maisons composent une jolie petite flottille, vie poétique, qui, tenterait la plume de plus d'un disciple de Boileau

    Cette chrétienté, du nom de Yen-giang, stationne ordinairement en face de la chrétienté de Phu-kinh, où je suis venu ; elle ne compte que de vieux chrétiens, des chrétiens de race, comme on dit ici ; mais remarquez bien que cette chrétienté ne m'appartient nullement, puisqu'elle fait partie de la mission du Tonkin Méridional, dont le fleuve. Gianh forme la limite ; elle est confiée à un prêtre annamite, habitant à environ 4 heures de là. Que me veulent donc ces trois dignitaires, venant m'offrir une poule ? Que dis-je, trois dignitaires ? Mais ils sont suivis de toute une foule de gens en barque, qui, sans se montrer trop ostensiblement, s'approchent de mon embarcation, afin de connaître au plus tôt l'issue de la requête que les dignitaires me présenter....

    Après leurs deux grands saluts solennels, ces derniers m'exposent ainsi, l'objet de leur visite :

    « Père, nous ne sommes pas au nombre de vos brebis, nous sommes cependant vos enfants et vous notre père, puisque nous sommes chrétiens et que tous les chrétiens du monde entier ne forment qu'une Église, qu'une famille. Père, vous êtes venu dans votre chrétienté de Phu-kinh, située en face de la nôtre ; le prêtre indigène chargé de notre âme habite loin d'ici, il ne doit pas venir nous visiter avant six mois, ses occupations très nombreuses le retenant dans d'autres chrétientés. Si vous vouliez nous accorder le bienfait du sacrement de pénil ace, nous vous en serions bien reconnaissants. En même temps nous vous prierions de vouloir bien bénir nos barques, car en ce temps d'épidémie (choléra), nous ne sommes pas tranquilles ».

    Je m'empressai, comme vous le devinez, d'accéder à leurs désirs, et il fut décidé que l'après-midi serait consacrée confession, et, qu'après la messe de dimanche, je ferais la bénédiction des barques.

    Il est midi, 1 heure, 2 heures, 3 heures, nous ne sommes pas encore partis, ce qui m'a permis de dire mon bréviaire. Je terminais tout juste le Salve Regina, mon monde arrivait et, après sérieux examen, ces chers chrétiens envahissaient mon confessionnal. La nuit noire vint mettre fin à cette sainte besogne. Le lendemain, c'est-à-dire dimanche, prières de la chrétienté, messe, communions, actions de grâces en commun, comme ont coutume de la faire ici les chrétiens, puis bénédiction de la petite flottille de Yen-giang, enfin déjeuner vers 11 heures.

    Je croyais que tout était fini et j'avais ordonné à mes rameurs de presser le retour à Cu-lac où j'espérais être rendu à la nuit tombante. Vaine espérance, je n'avais s parcouru un kilomètre que ma barque était poursuivie et arrêtée : on veut saluer le Père, et lui présenter une nouvelle requête ! Mes rameurs stoppent et, de nouveau, les gros bonnets de ta chrétienté de Yen-giai se présentent avec force présents et profusion de saluts.

    « Père, disent-ils, vous avez eu la bonté de confesser quelques-uns d'entre nous hier soir, de bénir ce matin quelques-une de nos barques, mais combien d'entre nous qui étaient absents, ou qui sont arrivés trop tard, n'ont pu satisfaire leur piété, aussi nous demandons au Père de vouloir bien demeurer ici encore une journée pour nous mettre tous en paix avec Dieu ; le choléra sévit dans les villages et les chrétientés des alentours, il se peut qu'à notre tour nous soyons aux prises avec le fléau et que dans ce cas nous ne puissions aller, à temps, chercher notre pasteur, qui habite loin d'ici et est très occupé ; aussi nous osons demander de profiter de la présence du Père afin de nous mettre en règle avec Dieu, et d'être tranquilles, prêts à mourir si telle est la volonté divine ».

    Que répondre à de telles instances, à des sentiments si beaux, si unanimes, si chrétiens, et qu'on trouverait assez difficilement en beaucoup de paroisses de France ? Je me décide donc immédiatement à rester.

    « Mais, fis-je, je n'ai apporté de la nourriture que pour jusqu'à ce soir ; mon riz va être épuisé......

    Que le Père ne s'inquiète pas de cela, la chrétienté se chargedenourrir le Père, à la condition qu'il veuille bien rester ».

    Je reviens à l'église, où, a, huit heures du soir, j'étais encore au confessionnal.

    Enfin j'allai prendre quelque nourriture, et vers neuf heures je retournai à l'église pour assister à la prière du soir, qui dura comme d'ordinaire, environ 3/4 d'heures. Quand elle fut terminée, ces fervents chrétiens, plus hardis que la veille; et désireux de se préparer à la communion générale du lendemain, se mettent à réciter force prières et enfin ils commencent la récitation du catéchisme qu'ils chantent sur un rythme assez monotone.

    Je profitai du répit que me laissait cette récitation pour achever mon bréviaire; j'ajoutai un chapelet, les litanies, l'examen particulier afin de clôturer ma journée.

    Les chrétiens continuaient leur récitation du catéchisme, étant, comme toujours, divisés en deux churs dont l'un fait la demande et l'autre la réponse. J'avoue que je trouvai le catéchisme un peu long, volontiers je serais allé dormir ; mais le moyen de reposer près d'une .Maine de personnes qui parlent à très haute voix.

    Quand enfin arriva minuit, je dis à ces bons catholiques:

    « Eh bien, cela suffit pour aujourd'hui, retournez à vos barques, reposez-vous, demain vous reviendrez pour recevoir le bienfait insigne de la sainte communion.

    Je crois que, sans m'en douter, je scandalisai un peu ces pauvres gens au coeur simple ; tout d'abord ils firent comme s'ils ne me comprenaient pas. Je leur répétai les mêmes paroles.

    « Mais, me dirent-ils, pourquoi nous ordonnez-vous de re-tourner à nos barques ? Nous avions décidé de passer la nuit entière à réciter des prières et à nous préparer ainsi à la sainte communion de demain ; nous pensions rester ici jusqu'au jour et, alors les retardataires auraient demandé au Père de vouloir bien les confesser, puis auraient eu lieu les prières préparatoires à la messe, enfin la sainte Messe ; cependant, puisque le Père nous l'ordonne, nous allons nous retirer ».

    Et ce fut à contrecur qu'ils quittèrent l'église et regagnèrent leurs pénates... Tandis qu'ils défilaient, je leurs dis : « Revenez au lever du jour, je confesserai les retardataires ». J'avais à peine dormi pendant trois heures que déjà mes chrétiens étaient là, frappant à la porte

    « Père, il fait jour, vous nous avez dit de revenir au chant du coq ; le coq a chanté, nous arrivons.

    J'hésitai un instant, car il faisait encore nuit. Enfin, il fallut céder pour ne pas scandaliser de nouveau ces ferventes brebis du bon Dieu.

    Ma toilette fut vite terminée, je regagnai le tribunal de la réconciliation et une quinzaine de retardataires vinrent encore implorer la grâce du pardon. Je montai ensuite au saint autel.

    La messe fut entendue avec beaucoup de piété ; les communions furent nombreuses, l'action de grâces se prolongea plus qu'à l'ordinaire, puis on m'apporta une jarre d'eau qu'il fallut sanctifier par la bénédiction. Ensuite, nouvelle bénédiction des barques retardataires, environ une quinzaine... et les braves gens de Yen-giang repartirent heureux. Que Dieu soit béni de vouloir bien faire goûter à ses apôtres les consolations qu'un cur sacerdotal seul peut comprendre, qu'il soit à jamais loué de vouloir ainsi, par des douceurs passagères, mais d'un prix inestimable, soutenir le courage de ses messagers.
    1903/308-311
    308-311
    Vietnam
    1903
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