Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Cochinchine Orientale. Une martyre de 13 ans

Cochinchine Orientale Une martyre de 13 ans Par le P. Geffroy Missionnaire apostolique.
Add this
    Cochinchine Orientale

    Une martyre de 13 ans

    Par le P. Geffroy
    Missionnaire apostolique.

    La dernière persécution de Tu duc fut très violente au Khanh-hoa et cela en grande partie par la faute des chrétiens, ou plutôt de leurs dignitaires qui leur étaient bien inférieurs comme religion. C'étaient des lettrés qui frayaient trop avec les païens ; quelques-uns, comme le Dê-Xet le Dê-Y, étaient assesseurs ou secrétaires de mandarins ; d'autres étaient capitaines ou sergents dans la milice, comme le Dôi Y ou le Cai X, etc., par conséquent des gens de juste milieu, toujours prêts à tourner du côté du plus fort. « Contre vents et marées, disaient-ils, il n'y a rien à faire, il faut ployer pour n'être pas brisés. Quand la tempête sera passée, nous serons aussi bons chrétiens qu'avant, car nous n'apostasions que de bouche et non pas de cur ». Voilà les malheureux propos de plusieurs de ces dignitaires, qui ne se faisaient pas faute de reprocher aux confesseurs leur fidélité à la foi, comme nous allons le voir dans l'histoire de la jeune Dân, parce que cette fermeté même condamnait leur indigne conduite.
    La plus belle couronne de martyre qui fut alors remportée au Khanh-hoa fut celle de cette enfant, nommée Dân, morte en prison à la suite de coups. Elle n'avait que treize ans quand elle fut prise avec son père, sa mère et une soeur aînée. Ils habitaient à Binh-cang et ils étaient pauvres ; aussi eurent-ils beaucoup à souffrir de la faim en prison ; car, en Annam, avant une sentence ratifiée de condamnation, les prisonniers ne sont pas nourris, et c'est à eux de pourvoir à leur subsistance comme ils peuvent. N'ayant donc personne à l'extérieur pour s'intéresser à elle, la famille de Dân ne pouvait vivre que d'aumônes. Au bout de deux ans de ce régime, la mère et la sur aînée, n'en pouvant plus, apostasièrent pour revenir chez elles chercher de quoi vivre ; le père résista presque jusqu'à la fin, et l'enfant jusqu'à la mort.
    Comme elle était la plus jeune des bat khang (contumaces), elle attira sur elle l'attention des mandarins qui s'acharnèrent à la faire apostasier. Pauvre enfant ! Souffre-douleur des mandarins au prétoire, et, en prison, des dignitaires apostats ; car malgré leur apostasie à laquelle les mandarins ne croyaient guère, ces dignitaires étaient retenus en prison comme les confesseurs de la foi ; les simples chrétiens seuls étaient renvoyés chez eux après un simulacre de défaitisme. Or ces apostats souffraient avec peine de voir cette petite fille leur donner une si belle leçon de foi et de courage. Aussi la traitaient-ils de « sale petite fille, de tête en broussaille qui avait la prétention de leur faire la leçon ! » « Apostasie donc, lui disaient-ils, espèce d'entêtée, afin d'en finir et de retourner chez toi chercher de quoi manger ». Elle ne répondait ni aux uns ni aux autres, et n'ouvrait la bouche que pour dire ; « Jamais je n'apostasierai, non, jamais je ne renierai Dieu ! »
    Les confesseurs au contraire l'admiraient et l'aimaient. Nên, le chef de la paroisse de Cho-moi, le meilleur chrétien peut-être du Khanh-hoa, m'a raconté qu'un jour il lui demanda comment, sans proférer une plainte, elle pouvait supporter tous les coups de rotin qui lui déchiraient la chair : « Je les sens bien, répondit-elle, mais je tache de ne pas y penser ; quand on commence à me battre, je commence à réciter la prière de bat dao que je reprends quand je l'ai finie, et que je ne cesse de réciter que quand on a cessé de me battre ». (Voir cette prière à la fin de la notice.)
    C'est ici le moment de raconter un incident qui se termina d'une façon tragique ; confesseurs et apostats assistaient à tous les interrogatoires. Or une fois qu'on appliquait la question à la petite Dân, le premier mandarin, Bo-Do-Phuoc-Thinh, se montra d'une cruauté excessive, et de plus insulta les chrétiens, blasphémant la religion d'une façon indigne. Un apostat, j'ai oublié son nom, frère du De-Muu de Ha-dua, n'en pouvant plus d'indignation, sortit des rangs et vint se placer au beau milieu de la cour, juste en face des mandarins, et à brûle-pourpoint, sans les saluer, se mit à les apostropher : « Voilà, dit-il, mandarins, votre courage, voilà votre bravoure, voilà comment, quand il ne s'agit que d'enfants, de pauvres petites filles, vous faites les braves, les intrépides! Mais, dites-moi, si aujourd'hui ou demain des navires français venaient au port tirer seulement un ou deux coups de canon, ne seriez-vous pas les premiers à déguerpir et à vous enfuir sur les montagnes? » Thinh ainsi interpellé ne se posséda pas de fureur : immédiatement, séance tenante, il fit mener cet audacieux, cet insolent au lieu des supplices, et lui trancher la tête sans autre forme de procès. Ce tragique incident eut son épilogue. Une exécution capitale ne peut être faite sans ordre de la Cour ; les mandarins de province, quelque haut gradés qu'ils soient, n'ont pas le pouvoir de faire exécuter, de leur propre autorité, un coupable quel que soit son crime. Aussi Thinh, pour avoir ordonné cette exécution capitale sans en référer à la Cour, fut-il disgracié et envoyé en Cochinchine se battre contre les Français. Arrivé à Ba-ria, il eut, à la première rencontre, la tête emportée par un boulet. Voilà le récit : est-il authentique ? Je ne puis l'affirmer.
    Ce que j'affirmerai tout à l'heure, c'est quelque chose de plus authentique et de plus affreux comme mort de persécuteur.
    Mais achevons d'abord l'histoire de la chère petite Dân. Thinh fut remplacé par le Bô Pham-Hành, homme d'un caractère pacifique qui laissa bien tranquilles les prisonniers, sans cependant leur permettre de retourner chez eux. Il n'en fut pas de même de Tuong, qui arriva quelques mois après, presque à la fin de la persécution. Cet homme était un véritable tigre, qui fit apostasier plusieurs de ceux qui restaient encore. De ce nombre fut le père de Dân. Il dit à sa fille qu'il ne se sentait pas le courage de résister à la cruauté de ce nouveau mandarin, et qu'il était résolu d'apostasier au premier interrogatoire. La pauvre enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, suppliant son père d'aller jusqu'au bout :
    « Apostasier, dit-elle, après avoir résisté plus de trois ans, n'est-ce pas rendre inutiles les tourments que vous avez supportés jusqu'ici ? Renier Dieu! Ne vaut-il pas mieux mourir mille fois que d'en arriver-là? Que gagnerez-vous, du reste, en apostasiant? Vous retournerez chez vous, mais ne sera-ce pas pour mourir aussitôt après? »
    La pauvre enfant passait les nuits et les jours à pleurer, suppliant son père de tenir bon et d'aller même jusqu'à la mort s'il le fallait. Tout fut inutile : à la première séance il eut le malheur de fouler la croix. Sa fille désolée en pleura davantage. Quand ensuite il vint lui faire ses adieux, elle lui dit :
    « Vous avec renié Dieu, je ne vous reconnais plus pour mon père. Allez, que Dieu ait pitié de vous ».
    A la séance suivante, Tuong sachant qu'elle avait refusé de suivre son père, lui fit appliquer la question d'une façon atroce. Sous les coups redoublés elle perdit connaissance et fut emportée en prison toute en sang. Malgré cela, deux jours après, ses plaies étant encore toutes vives, elle fut torturée. De nouveau elle perdit connaissance et fut traînée hors de la cour du prétoire et laissée pour morte en dehors de la palissade. Sau-Su, un confesseur de la foi originaire du Phu-yen, vint la prendre, l'emporta sur ses bras dans la prison, et la déposa à plat ventre sur un méchant grabat d'où elle ne se releva plus. Ne pouvant bouger, toujours dans la même position, elle souffrit avec la plus grande patience, sans jamais proférer une plainte ni pousser le moindre gémissement. Les vers se mirent dans ses plaies qui s'élargirent de plus en plus. Sau-Su, aidé d'un autre, la portait sur son grabat au milieu de la cour et lavait ses plaies pour en extraire les vers. Elle faisait pitié, la pauvre enfant ; on l'aimait et on l'admirait de plus en plus, et, quand quinze jours après sa dernière épreuve, elle mourut dans les plus atroces douleurs, on ne tarissait pas d'éloges sur sa foi et son courage. Elle les méritait certes, la chère petite, puisse-t-elle être plus connue qu'elle n'est !
    Quelques jours après, Tuong fit décapiter la sous supérieure du couvent de Cho-moi, généreusement revenue d'une apostasie arrachée par la violence des tortures ; et quatre jours après, il fit trancher la tête à six chrétiens tonkinois, de la mission espagnole, dont l'un, croit-on, était diacre ; tous étaient exilés pour la foi depuis trois ou quatre ans au Khanh-hoa.
    L'exécution des martyrs tonkinois fut la goutte qui fit déborder la coupe de la colère de Dieu contre Tuong. Un mal mystérieux s'empara de lui, ses entrailles pourrirent et les vers rongèrent tout son corps. Plus il prenait de médicaments, plus son mal s'aggravait ; à la fin, il arriva à un point où il lui fallut bien reconnaître que la main de Dieu le châtiait de ses cruautés envers les chrétiens. Dans cette extrémité, il appela ceux d'entre eux qu'il retenait encore en prison, leur avoua que sa maladie était un châtiment de Dieu, mais que s'ils l'apaisaient par leurs prières et obtenaient de lui sa guérison, il tacherait d'obtenir du roi qu'ils fussent mis en liberté. Il acheta une grande quantité de cire pour en faire des cierges, qu'il fit allumer dans la prison pendant que les chrétiens récitaient pour lui des prières. Tout fut inutile ; le mal empira chaque jour. Son corps devint à la fin une pourriture tellement infecte qu'elle faisait fuir tout le monde. Personne ne consentait à l'approcher pour lui rendre n'importe quel service. Une de ses femmes seulement s'y dévouait quelquefois à la hâte. Ainsi périt de la mort la plus affreuse cet homme, objet manifeste de la vengeance divine.
    Son corps, soigneusement roulé dans des pièces de soie de manière à lui donner la raideur d'une momie, fut déposé dans un cercueil très épais, du bois le plus dur, selon la coutume des mandarins. On devait le transporter à Hué pour y être enterré dans sa famille. Déjà on se préparait à le transporter au port de Nha-trang, quand tout à coup éclate le cercueil, dégageant une odeur tellement fétide qu'elle empesta l'appartement où il se trouvait et même tout le voisinage. On eut toutes les peines du monde à le renfermer dans un autre cercueil encore plus épais, et quand ce fut fait on s'empressa de le porter au port d'embarquement. La jonque partit, mais n'arriva jamais à Hué ; elle se perdit corps et biens en pleine mer, poursuivie par la vengeance de Dieu!

    Nous traduisons ici la prière de « bat dao » dont il est parlé plus haut.

    PRIÈRE
    pour garder fermement la foi.

    En temps de persécution, réciter chaque matin la prière suivante :

    Je me prosterne à vos pieds, Seigneur, qui ayant créé le ciel et la terre et toutes choses, m'avez créé moi-même pour qu'en ce monde je vous rende le culte de l'adoration : c'est pourquoi mon principal devoir est l'acte de foi, d'espérance, de charité et de religion parfaite. Car c'est à cause de mes péchés que, me prenant en pitié, vous avez envoyé sur la terre la seconde personne de la Sainte Trinité, et que Jésus a souffert les tourments et la mort pour opérer mon salut et me racheter de l'enfer éternel. Et moi, l'heure venue, je ne voudrais rien souffrir pour témoigner ma reconnaissance à Celui qui m'a aimé à ce point? Non, non, à partir de ce jour et à jamais, que l'on m'arrête et m'enchaîne, que l'on me mette à la cangue ou aux ceps, que l'on me jette en prison ou dans les cachots ; ou bien, s'il me faut être exilé au loin, ou séparé de mes parents, de ma famille et de mes biens ; ou encore, s'il me faut subir la question et les tortures, ou être cruellement supplicié jusqu'à la mort pour la foi, je suis résolu à tout souffrir, et crois fermement que toutes les cruautés que les méchants exerceront alors contre moi, ne sont rien en comparaison du moindre des tourments que jadis Notre Seigneur a subis pour mes péchés. De plus, je crois fermement que mes souffrances d'un jour passeront vite, mais que la récompense, que Dieu me réserve dans le ciel, sera infinie et éternelle.
    C'est pourquoi, je vous prie, Seigneur, de me donner force et résolution, afin que désormais et d'un coeur inébranlable je préfère tout, les tortures et la mort même la plus horrible, au reniement de votre sainte religion : apostasie qui ne me conserverait ici-bas qu'une vie fugitive, mais qui, dans l'éternité, me condamnerait aux supplices sans fin de l'enfer. Amen.

    1919/74-78
    74-78
    Vietnam
    1919
    Aucune image