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Cochinchine orientale : Mariages et Cérémonies des Noces chez les Bah-nars

Cochinchine orientale : LETTRE DU P. GUERLACH Missionnaire apostolique. Mariages et Cérémonies des Noces chez les Bah-nars Pel, Kleng, Poung! Deung! Deung! En avant la musique! C'est fête au village : on s'y marie, nous sommes de la noce et du festin. La cuvaison bat son plein, tout le monde est en gaieté. En avant la musique! Allons! Jeunes gens, frappez les gongs, les tam-tam et la grosse caisse. Pel, Kleng, Poung!! Deung! Deung! Nang, nar ot nang, etc., boum! Boum!
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    Cochinchine orientale :

    LETTRE DU P. GUERLACH
    Missionnaire apostolique.

    Mariages et Cérémonies des Noces chez les Bah-nars

    Pel, Kleng, Poung! Deung! Deung! En avant la musique!
    C'est fête au village : on s'y marie, nous sommes de la noce et du festin. La cuvaison bat son plein, tout le monde est en gaieté. En avant la musique! Allons! Jeunes gens, frappez les gongs, les tam-tam et la grosse caisse.
    Pel, Kleng, Poung!! Deung! Deung! Nang, nar ot nang, etc., boum! Boum!
    Or donc, cet exorde insinuant autant qu'harmonieux est pour vous dire qu'il y avait une fois, au pays bah-nar, un brave jeune homme appelé Dok-Dak (Singe deau) et une douce jeune fille qui répondait au gentil nom de Xi-Ko (Puce).
    Comment la Puce et le Singe deau se prirent-ils d'affection l'un pour l'autre? L'histoire ne le dit pas, et je n'ai point songé à résoudre ce problème psychologique. Toujours est-il que des gens perspicaces remarquèrent cette affection mutuelle. Flairant une occasion favorable de pomper un bon coup de vin de riz et de croquer une poule, ces gens perspicaces s'entremirent bénévolement pour conclure le mariage.
    Chez les sauvages, en effet, aucun événement important, sauf la naissance ou la mort, ne s'accomplit sans que des entremetteurs s'en mêlent. Et encore, pour la naissance, est-on obligé de passer par l'intermédiaire de la sage-femme, à qui on offrira plus tard une jarre de vin et une poule.
    La Chronique fidèle a conservé les nobles noms des personnages qui parlèrent pour le mariage de nos deux jeunes gens. Je les transcris ici, afin qu'ils passent à la postérité la plus reculée. L'avocat principal était: La Marmite Fêlée (Go-Char), à qui s'adjoignirent Le Corbeau (Ak), La Forêt (Bri), Le Filet-de-pêche (Xonhuol) et La Scorie de Fer (Ik-Mam).
    Puis venaient cinq ou six comparses, menu peuple destiné à faire nombre et dont les noms sont tombés dans l'oubli. Ils ne marchaient que pour se donner de l'importance comme les gamins qui, autrefois, voltigeaient autour du tambour-major coiffé de son grand bonnet à poil.
    Cette députation monta d'abord chez les parents de Xi-Ko pour traiter avec eux la question du mariage. La Marmite Fêlée fit valoir les qualités du jeune homme brave, travailleur, pas endetté, pas querelleur, le modèle des gendres.
    Le père de Xi-Ko souleva, pour la forme, quelques objections auxquelles la maman joignit les siennes; mais on finit par tomber d'accord, et la discussion se termina par ces paroles conciliantes du chef de famille : « Après tout, autant celui-là qu'un autre : vous dites qu'il aime ma fille, si elle en veut de son côté, je ne m'y oppose pas, je suivrai l'inclination des jeunes gens, inh go tui Ko de haioh. Demandez à Xi-Ko quel est son cur, c'est son affaire. »
    La conférence avec les parents avait lieu dans le reungao, partie de la maison affectée aux étrangers; ce qu'on pourrait appeler « le salon de réception ». Aux premiers mots, la jeune fille avait compris ce dont il s'agissait et s'était retirée dans la chambre de ses parents, où, sans perdre une parole de ces discours qui l'intéressaient tout particulièrement, elle paraissait très occupée à éplucher des pousses de bambou. Quand, sur l'invitation de son père, les entremetteurs allèrent la trouver, elle fit semblant d'ignorer que c'était à elle qu'on en voulait, et continua son travail d'un air très affairé.
    La Marmite Fêlée entonna l'antienne; il recommença l'éloge du jeune homme, fit entendre qu'on avait remarqué les relations amicales de la Puce et du Singe deau, annonça le consentement des parents et pressa la jeune fille d'agréer un si charmant époux.
    J'ai lu quelque part, ce n'est pas dans Aristote, qu'afin de paraître plus pudibondes, les miss anglaises retiennent leur respiration pour mieux rougir. Xi-Ko n'était pas Anglaise, aussi rougit-elle un peu sans retenir sa respiration. Elle accueillit les avances flatteuses avec un sourire moitié content, moitié embarrassé, puis, après un silence assez prolongé, elle répondit : « Je n'ai rien dans le cur contre Dok-Dak : vous me demandez si je veux de lui, j'ai peur qu'on ne veuille pas de moi. J'ai la réplique facile et le caractère revêche. Inh Tongai Tor, Tongai grong. Plus tard cela pourra causer des difficultés et des tristesses. Cependant puisque mes parents désirent que je me marie avec Dok-Dak, j'y consens, je suis la volonté de mes parents, inh tuï komeba. »
    Les avocats savaient parfaitement à quoi s'en tenir au sujet de cet acquiescement au désir des parents. Aussi descendirent-ils fort satisfaits pour aller trouver la famille de Dok-Dak. Là, mêmes discours que précédemment, avec quelques variantes : on vanta les qualités de la jeune fille, surtout son amour du travail et son talent pour tisser les étoffes de coton. Les parents firent également quelques objections, puis consentirent en disant qu'après tout c'était l'affaire de leur garçon.
    Dok-Dak consulté, ne déguisa point ses sentiments; il avoua bien franchement qu'il voulait Xi-Ko et ne voulait qu'elle. Simple, net et bien senti!
    Sur ce, les entremetteurs reçurent de lui deux colliers de perles rouges, qu'ils allèrent porter à Xi-Ko, et celle-ci leur remit en échange deux colliers de perles bleues qui furent donnés au jeune homme. Cela fait, la famille de Dok-Dak donna une jarre de vin, la famille de Xi-Ko fournit une poule, et lon but aux fiançailles dont le signe palpable était l'échange des colliers de verroterie.
    Ne croyez pas que ce soit là une vaine formalité : les fiançailles sont chose sérieuse chez les sauvages, et si l'un des fiancés manque à la foi promise, il est passible d'une amende qui varie de un à trois buffles, suivant les villages et la situation de la famille.
    Voilà donc le Singe deau et la Puce fiancés. Jour est pris pour la célébration des noces; il est convenu que les deux conjoints habiteront d'abord dans la maison de la jeune fille, suivant les us et coutumes bah-nars. Pour célébrer les fêtes de l'union matrimoniale, chaque famille des conjoints doit fournir sa quote-part en victuailles et en liquide fermenté. Si l'on ne fait qu'un seul festin, il a lieu le même jour, et alors l'apport des deux parties est à peu près égal. Si, au contraire, chaque maison veut faire un festin spécial, la famille qui rend l'eau, c'est-à-dire qui paie à boire la dernière, doit donner un peu plus que l'autre ; un porc plus gros, des poules et des jarres de vin en nombre un peu plus considérable.
    Dans la circonstance qui nous occupe, les deux familles s'unirent pour ne faire qu'un festin qui eut lieu, comme d'habitude, à la maison commune.
    Les parents, étant des gens cossus et comme il faut, donnèrent de part et d'autre un cochon bien gras et de taille respectable, plusieurs poules et une dizaine de jarres de vin.
    Puis les oncles et tantes, frères et beaux-frères, amis et connaissances, cousins et cousines à la mode de Bretagne, invités à la noce, ne vinrent pas les mains vides. Ils apportèrent, suivant bambou se dressant au milieu de la case, et ornées de dessins rustiques. La jeunesse avait, pour la circonstance, revêtu ses plus beaux atours. C'est, pour les jeunes hommes, une occasion de se montrer avec avantage aux étrangers venus à la fête. Sanglés fortement dans un langouti à franges de couleur vive, ils ornent leur cou de tous les colliers de verroterie qu'ils possèdent. Ils portent au bras de longues spirales de fil de laiton enroulées depuis le poignet jusqu'auprès du coude. Un petit habit sans manche, largement échancré sur le devant, laisse ressortir leur poitrine robuste et bien prise. Des anneaux en étain pendent au lobe des oreilles, et, dans le chignon est plantée une longue épingle à cheveux, en bois ou en laiton, à l'extrémité de laquelle se balancent trois ou quatre plumes longues et flexibles. Les jeunes filles ont aussi un habit avec ou sans manches qui couvre tout le torse, puis un cotillon orné d'empiècements rouges ou multicolores, et, ornement spécial au beau sexe, des spirales de cuivre enroulées depuis la cheville jusqu'au-dessus du mollet.
    La fête que je décris se passait dans un village non encore converti au catholicisme, le missionnaire n'y parut donc pas, mais le chef des entremetteurs accomplit les rites religieux usités chez les fétichistes. Plaçant au-dessus de la jarre du sacrifice des tubes de bambou renfermant des morceaux du foie des porcs et des poules et un peu du sang de ces animaux, il aspira fortement au tube planté dans la pâte fermentée. S'en servant comme d'un siphon, il fit couler du vin sur le plancher en récitant l'invocation suivante : « O Iang, O puissant Génie, nous vous offrons le foie des porcs et des poules, et nous répandons du vin afin d'obtenir votre protection pour le Singe deau et la Puce qui se marient aujourd'hui. Gardez-les en bonne santé, faites que leur maison soit solide, leur famille prospère, afin que dans leur vieillesse, ils puissent s'appuyer sur leurs fils et leurs filles. Conservez entre eux l'amour et la concorde et donnez-leur de vivre des jours aussi nombreux que les feuilles sèches qui tombent des arbres dans la forêt. »
    Cette invocation terminée, la Marmite Fêlée présenta un tube à chacun des époux, puis, tandis qu'ils buvaient, il versa lentement avec une corne l'eau dans la jarre, suivant la mesure que les mariés devaient épuiser ensemble. Pendant ce temps, les jeunes gens frappaient en cadence les gongs, les tam-tam et la grosse caisse. Pour le mariage, les païens n'oseraient pas frapper le petit tambour, que l'on porte suspendu au cou, et que l'on frappe doucement avec la main étendue. L'usage de ce petit tambour serait une faute grave, car on contracterait envers la divinité une dette d'un buf ou d'un buffle.
    Les parents des mariés boivent à une jarre spéciale et contractent amitié devant témoins. Les entremetteurs reçoivent pour leur salaire une cuisse de chaque porc et une jarre de vin de capacité respectable. Les cousins, cousines, parents et amis invitent les jeunes époux à boire une mesure à la jarre qu'ils ont apportée, de façon que, la nuit venue, les idées sont quelque peu brouillées. Il n'est pas rare de voir les nouveaux mariés inaugurer leur entrée en ménage par un voyage au pays des pailles.
    Enfin, le moment est venu d'introduire le jeune homme dans la famille de son épouse. Go Char et ses acolytes invitent les nouveaux époux à descendre de la maison commune et à monter dans la case de Xi Ko, où les jeunes mariés devront faire un séjour plus ou moins long, suivant qu'il a été convenu durant les démarches préliminaires. Le nombre d'années fixé d'avance étant écoulé, mari et femme monteront dans la maison de Dok-Dak pour nourrir les parents du jeune homme, c'est ce que nos sauvages appellent Beleuh rong (nourrir tour à tour). Il y a là l'expression d'un sentiment filial très respectable et qui honore ces populations primitives. Ordinairement on commence par les parents de la jeune femme, c'est pourquoi nos nouveaux mariés se rendirent d'abord dans la maison de Xi-Ko.
    Près d'un foyer, à l'endroit où demain on fera la chambre du jeune ménage, une natte est étendue : Dok-Dak et Xi-Ko s'y asseoient à côté ou en face l'un de l'autre.
    Une corbeille de riz cuit est placée entre eux; Go Char y plonge la main, y prend une petite poignée de riz cuit qu'il présente au mari, puis une seconde qu'il donne à la femme. Les deux conjoints échangent alors leur portion qu'ils doivent manger jusqu'au dernier grain. Ensuite ils continuent leur repas, en puisant dans la même corbeille de riz et dans une même petite écuelle en terre, qui contient des morceaux de viande et quelques autres mets.
    L'avocat fait alors une dernière monition qui doit clôturer les cérémonies de cette journée.
    « O toi Singe deau et toi Puce, écoutez mes paroles et suivez les conseils d'un ancien qui a fait entremetteur pour votre union. Vous voilà devenus mari et femme : aimez-vous bien, vivez en bonne intelligence et respectez les parents l'un de l'autre. La maison du Singe deau est devenue la maison de la Puce, et la maison de la Puce est devenue la maison du Singe deau. Ne soyez donc pas timides ni embarrassés pour entrer chez l'un ou chez l'autre ; vos deux familles n'en font qu'une; mais vous jeunes gens, respectez vos parents et conservez la foi jurée. Si l'un de vous deux est infidèle, l'autre aura le droit de le mettre à l'amende, et alors nous parlerons pour arranger cette affaire, comme nous parlons maintenant pour conclure votre union. Aujourd'hui nous sommes gais, mais nous serions fâchés contre celui qui serait coupable parce qu'il aurait fait mentir notre parole, et nous le mettrions à une forte amende. C'est moi, Marmite Fêlée, qui vous dis cela. Voilà tout. Maintenant restez en paix, moi je vais encore boire une mesure. »
    Après ce petit discours persuasif, les parents et amis viennent s'asseoir autour des nouveaux mariés et leur tenir compagnie jusqu'à une heure avancée de la nuit.
    Si les deux époux n'ont pas mangé tout le riz déposé dans la corbeille, les parents se partagent le reste, en ayant bien soin que du côté du mari les hommes seuls et du côté de l'épouse, les femmes et les filles seules mangent ce riz. Si une parente du mari ou un parent de la femme prenait de ce riz, ce serait une faute grave, les dieux seraient fâchés, et il faudrait faire un sacrifice pour écarter un malheur. Pourquoi cette interdiction? Les savants diffèrent d'opinion. Plutôt que de vous rapporter leurs sentiments, j'aime mieux terminer en vous narrant comment les choses se passent chez les chrétiens.
    En effet, si nous conservons les usages sauvages dans ce qu'ils ont de bon, nous retranchons tout ce qui est superstitieux et inconvenant.
    Lorsque les chrétiens veulent traiter une affaire de mariage, avant tout, ils viennent en parler au missionnaire, afin que le Père examine s'il n'y a pas quelque empêchement qui mette obstacle au mariage projeté !
    S'il n'y voit aucun inconvénient, il donne l'autorisation, et les entremetteurs font leur office comme il a été dit ci-dessus, avec cette différence qu'au lieu d'échanger un simple collier de perles, les fiancés chrétiens échangent leur chapelet.
    Puis, le jour du mariage arrivé, avant de festoyer à la maison commune, les deux époux viennent à l'église pour recevoir la bénédiction nuptiale.
    Malgré les recommandations qu'on leur a faites et les instructions qu'on leur a données, nos indigènes se montrent le plus souvent d'une gaucherie impatientante.
    Dabord, ils se tournent de trois quarts, afin de ne pas se voir lun lautre; quand il sagit de se donner la main droite, il y a confusion la plupart du temps, et il faut que le prêtre « rectifie le mouvement ». Mais cest surtout la remise de lanneau qui est la partie la plus embarrassante de la cérémonie. Neuf fois sur douze, au lieu de tenir lanneau comme lindique le missionnaire, afin de le passer au doigt de son épouse, le mari y introduit nimporte lequel des doigts de sa main gauche à lui, il trouve que cest plus simple comme cela.
    Avec de la patience, on finit par accomplir toutes les rubriques à la grande satisfaction des intéressés, très heureux dêtre quittes. Un jour quassisté du P. Alberty, je bénissais deux mariages à Peleï-mang-la, je remarquai un jeune homme qui tremblait comme dans un fort accès de fièvre. Je lui demandai sil était malade. Réponse négative par un hochement de tête. Après la cérémonie, le P. Alberty le fit remarquer au catéchiste bah-nar qui répondit : « Oh! Ce nest rien! Cest un homme qui se marie pour la première fois, il nen a pas lhabitude ; à la longue, il sy accoutumera. » Voilà qui est consolant!
    Quant au festin des noces et à linstallation des mariés ils se font comme chez les païens, moins les invocations aux fétiches et les pratiques superstitieuses.
    Le mariage de Xi-Ko et de Dok-Dak eut un épisode fâcheux après la mort du mari. Cela pourrait sintituler «Où la Puce fait un saut qui lui coûte cher», mais ce sera pour ma prochaine lettre, si toutefois vous y tenez.
    En attendant, veuillez prier pour que les mariages que nous bénissons soient inscrits au ciel, et que les enfants issus de ces unions soient de bons chrétiens.
    Ut cognoscant Te, solum Deum Verum,
    Et quem misisti, Jesum Christum.

    1901/225-234
    225-234
    Vietnam
    1901
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