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Cochinchine Orientale : Les funérailles chez les Bah-Nars

Cochinchine Orientale Les funérailles chez les Bah-Nars LETTRE DE M. GUERLACH Missionnaire apostolique. C'est chose terrible qu'un remords, surtout quand il s'aggrave d'une dette de reconnaissance : or, depuis longtemps, une pensée m'obsède comme un remords : « Père Guerlach, souviens-toi que tu as promis une relation aux Annales des Missions Étrangères ».
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    Cochinchine Orientale

    Les funérailles chez les Bah-Nars

    LETTRE DE M. GUERLACH

    Missionnaire apostolique.

    C'est chose terrible qu'un remords, surtout quand il s'aggrave d'une dette de reconnaissance : or, depuis longtemps, une pensée m'obsède comme un remords : « Père Guerlach, souviens-toi que tu as promis une relation aux Annales des Missions Étrangères ».

    Plusieurs fois déjà, je m'étais mis à ma table de travail, et, entre deux courses ou deux instructions, j'avais commencé la relation demandée. Mais c'était comme un fait exprès ; à peine avais-je écrit deux ou trois lignes qu'on venait me chercher pour administrer un malade ou pour quelque affaire de la chrétienté. Le temps passait, l'heure arrivait de remplir d'autres devoirs de mon ministère, et la lettre restait en plan. Certain jour même, j'avais écrit une page, et content du début, j'allais continuer, quand un sauvage entre en coup de vent dans ma chambre et me demande d'aller baptiser un malade sur le point de mourir. L'air effaré du bonhomme disait assez que le cas était pressant ; je dépose donc vivement la plume et me hâte de courir où le devoir m'appelle. Hélas ! Quand je revins, quelle déception ! Ma plume déposée trop précipitamment avait perdu l'équilibre, roulé sur le papier, et laissé tout au long de la page écrite un large traîné de « pâtés ». Ma lettre n'était plus présentable. Forcé de recommencer, je remis à plus tard, jusqu'aujourd'hui. Mais, cette fois, je m'y mets « pour de bon » ; et si, ma plume laisse échapper encore quelques « pâtés », je vous les enverrai quand même, vous laissant le soin de faire à ma prose la toilette convenable.

    JUILLET AOUT 1903. N° 34

    ***

    J'ai parlé autrefois du mariage 1 ; je continue en vous racontant les us et coutumes des sauvages payes à l'occasion de la mort et des funérailles.

    1. Voir : Annales des Missions Etrangères, n° 23 sept.-octob.1901, p. 225.

    Pour les chrétiens, les choses se passent plus simplement. Quand quelqu'un meurt, les parents exhalent leur douleur par des pleurs et des lamentations, auxquelles viennent prendre part les amis et les concitoyens. Pendant qu'on fait le cercueil et qu'on creuse la fosse, les lamentations continuent au bruit des gongs et des tam-tams. De temps en temps on interrompt pour réciter le chapelet. Puis le cadavre est porté à l'église où le missionnaire fait l'absoute et d'où l'on se rend au cimetière. Quand la fosse est comblée, les assistants récitent encore quelques prières, se lamentent une dernière fois, puis reviennent à la maison mortuaire où le chagrin est noyé dans une copieuse buvaison.

    Chez les païens, les choses sont plus compliquées, et, pour vous donner une idée de toutes leurs « Rubriques », je vais vous narrer comment les choses se passent k la mort d'un riche Bah-nar, ce que les braves gens de Lorraine appellent « une personne de conséquence ».

    Lorsqu'un malade va rendre l'âme, ses parents s'assemblent autour de lui et se lamentent avec de grands cris, afin que le moribond puisse constater qu'il est pleuré et regretté. À ce signal, les voisins et les habitants du village s'empressent d'accourir et prennent part au concert de lamentations. Mais, un fait à noter, c'est que tous ne pleurent pas le mort qu'on a sous les yeux ; et l'on entend crier « O mon Père ! O ma mère ! Etc. à côté du cadavre d'un petit enfant.

    Lorsque j'étais encore tout nouveau missionnaire, en résidence à Peleï Djedreh, les sauvages de ma maison se mirent à « hmoi » se lamenter, pendant la nuit.

    « Qui est mort ? Demandai-je aussitôt.

    Grand Père, c'est le petit enfant que vous avez baptisé il y a quinze jours.

    Ce n'est pas possible, j'entends Piun qui pleure son Père.

    Oh ! Cela ne fait rien, c'est la coutume ainsi. Les proches parents du mort seuls le pleurent, les autres se lamentent au sujet des personnes de leur famille dont ils regrettent le plus la perte ».

    C'est un spectacle curieux que celui de tous ces sauvages accroupis sur leurs talons, les coudes appuyés sur les genoux, la tête cachée dans les mains, et versant véritablement des larmes en poussant des gémissements lugubres. Dans ces circonstances, le sauvage a la larme facile, et l'on m'a cité autrefois un jeune homme qui se mouillait les yeux avec de la salive pour amorcer la source des pleurs. En France on se sert d'un oignon, affaire de latitude.

    Une précaution que prennent les amis de la famille, c'est d'enlever aussitôt les sabres, couteaux, serpettes et autres instruments tranchants. On surveille attentivement les parents du mort pour les empêcher de se porter sur eux-mêmes à des violences dangereuses. Malgré cette surveillance qui doit s'exercer durant six jours et six nuits, les sauvages trouvent toujours moyen de témoigner leur douleur soit en se brûlant la poitrine avec un tison ardent, soit en se déchirant avec des bois pointus, soit en se précipitant tête baissée contre les colonnes de la case. Ce dernier genre de démonstration désespérée était autrefois la spécialité des gens de Kon Kôxâm. C'est une manière de témoigner son affection pour la personne défunte. Dès qu'un village se convertit, ces pratiques sont immédiatement abandonnées, même avant que les habitants aient reçu le baptême, et ce n'est pas là un des moindres bienfaits de la Religion.

    Parfois, lorsque nos chrétiens Jôlông sont un peu « éméchés » et qu'ils veulent faire parade de leurs sentiments affectueux, ils parlent bien de se donner un ou deux coups de couteau. C'est ainsi que le vieux Hlônh, de Kon-Ketou, nous disait au P. Jannin et à moi : «Quand vous mourrez, P. Jannin, je m'enfoncerai mon couteau dans la poitrine à une profondeur de deux doigts, et quand le P. Guerlach mourra je me percerai profond comme la largeur de la main » (sic). Mais ce sont là de simples paroles en l'air, et je suis bien sûr que le vieux Hlônh laissera son couteau tranquille quand le P. Jannin ou moi passerons de vie à trépas.

    Cette digression m'a éloigné de mon sujet, revenons-y. Lorsque le moribond a rendu le dernier soupir, son plus proche parent lui ferme les yeux, allume une bougie de cire que l'on place près de la tête, sur le plancher, puis avec des fils de coton, il forme un lien assez fort qui passe sur le sommet de la tête et sous le menton, pour maintenir la mâchoire inférieure. Cela fait, on place sur la tête, en guise de calotte, une grande tasse en faïence grossière, puis le cadavre est couché au milieu de la case. Quand il s'agit d'un chef, le corps ne repose pas sur le plancher, mais sur un lit de parade formé d'un cadre en bois orné de peintures très primitives, et d'un fond en bam-bou aplati soutenu par quatre traverses. Les jeunes gens prennent alors les gongs et les tam-tams, et tournent autour du cadavre en frappant des airs de circonstance, pendant que continuent les pleurs et les lamentations.

    Des jarres de vin sont disposées le long des cloisons de la case, et, tandis que les uns pleurent, les autres boivent, fument et plaisantent. Les étrangers apportent aussi leur contingent de victuailles et de vin, et offrent à la famille soit des nattes, soit des colliers de perles ou des pagnes de coton, dont une grande partie sera employée pour ensevelir le cadavre ou pour donner plus de solennité aux funérailles. Tout étranger qui donne une jarre de vin, verse un peu de liquide fermenté dans une tasse et le présente à une personne de la famille, avec un ou deux morceaux de viande ; le parent remercie au nom du mort, introduit la viande dans la bouche du cadavre et y verse aussi le vin, en disant. « Bois et mange ce que t'apporte X, ton parent (ou ton ami), laisse-le en paix, et que ton fantôme ne vienne pas l'effrayer et nuire ni à lui ni à sa maison ».

    Lorsque les étrangers sont nombreux, on conçoit quel écurant spectacle doit présenter le cadavre, dont les joues sont gonflées, par la viande accumulée dans la bouche, mais les payens y sont accoutumés et cela ne les gêne pas le moins du monde.

    Le plus souvent, la maison est trop étroite pour contenir tous les étrangers et toutes les jarres de vin. Alors on plante des piquets devant la maison, les jarres y sont solidement attachées et l'on festoie par terre en même temps que dans la case.

    Cela dure quelquefois deux et même trois jours ; et ce méli-mélo de gens qui rient, fument et boivent à côté d'un cadavre, tandis que d'autres poussent des cris funèbres, est un spectacle bien répugnant pour un Européen. Mais nos grands enfants de la forêt n'y voient rien d'extraordinaire, et quand je leur témoignais mon étonnement, cela les surprenait bien davantage.

    A force de boire, de pleurer et de frapper le tam-tam, on se fatigue, d'autant plus qu'après deux ou trois jours le cadavre répand une odeur peu agréable, alors on songe à l'enterrement.

    Tous ceux qui prennent une part quelconque à la cérémonie funèbre revêtent, pour la circonstance, ce qu'ils ont de mieux dans leur garde-robe : langouti de couleurs avec bordure ornée de dessins, de perles et de franges, gilet noir ou bleu, pagne à raies de couleur. Les femmes également font montre de leurs plus beaux atours : habits et cotillons de couleur, avec pièce rapportée en andrinople rouge, et de plus, pour les jeunes hommes et les jeunes filles, longues spirales de cuivre enroulées autour des avant-bras, boucles d'oreilles en étain, épingle à cheveux formée d'une longue broche de laiton ou de bois orné d'étain, à l'extrémité de laquelle se balancent deux ou trois plumes de coq aux couleurs éclatantes.

    Le cercueil a été transporté d'avance auprès de la fosse ; c'est un tronc d'arbre évidé dont la grosseur dépend de la richesse de celui qui l'a commandé. Pour les pauvres, on prend n'importe quel bois qu'on façonne très sommairement sans s'occuper des fentes ni des défauts. Pour les individus qui veulent bien donner un boeuf ou un buffle, on choisit un arbre de très grand diamètre, d'un bois incorruptible, qui est travaillé avec soin. J'ai vu de ces cercueils qui mesuraient trois mètres de circonférence. Naturellement, de pareils meubles sont rares, et les gros bonnets peuvent seuls s'en payer le luxe, car ce n'est pas une mince besogne que d'amener pareil bloc au village, même quand on l'a allégé en évidant l'intérieur. Par contre, j'ai vu assez souvent dés cercueils de deux mètres, ou d'un mètre quatre-vingt de circonférence. Le couvercle est formé d'une planche façonnée à la hache, et plus ou moins bien rabotée avec une herminette assez primitive. Ce couvercle est tellement bien adapté à la caisse, qu'une fois mis en place, deux ou quatre sauvages le prennent par les extrémités et le secouent de toutes leurs forces sans pouvoir l'ébranler. En Europe on met le cadavre dans le cercueil avant d'aller au cimetière, mais ici, le cercueil est déposé à l'avance auprès de la fosse vers laquelle le cortège se rend en grande cérémonie.

    En tète s'avance l'orchestre formé d'un petit tambour que l'on frappe de la paume des mains, et de plusieurs gongs et tam-tam. Ce sont ordinairement les jeunes gens qui jouent de ces instruments : ils marchent d'une allure très lente et celui qui frappe du tambour, s'arrête chaque trois pas, pour faire demi-tour en exécutant une flexion des genoux qui ressemble à une révérence.

    Sur la place du village, en face de la maison commune où le défunt avait coutume de monter, le cortège s'arrête ; l'orchestre fait un tour ou deux, décrivant un cercle dont le centre est occupé par les hommes qui portent le cadavre enseveli dans des pagnes et des nattes, et couché sur le lit de parade.

    Puis la marche continue jusqu'au cimetière. Là on lie les deux gros orteils du mort qui sont rapprochés le plus possible, tandis que les bras étendus le long du corps sont fixés à la ceinture par des liens en fils de coton qui entourent les poignets.

    Le cadavre est enveloppé une dernière fois dans les étoffes et les nattes, puis on le met dans le cercueil où les parents ont soin de placer quelques morceaux du porc on du boeuf qu'ils ont tué, ainsi qu'une poignée de riz cuit enveloppé dans une feuille d'arbre ou de bananier. On n'a garde d'oublier quelques piochettes ou feuilles d'étain ; puis le couvercle est adapté solidement, et le cercueil est descendu dans la fosse, d'ailleurs peu profonde, que l'on comble rapidement.

    Un toit provisoire est placé sur la tombe, puis les lamentations et les cris recommencent de plus belle. Les « veuves inconsolables », les enfants, les frères et surs, se livrent à des démonstrations de douleur d'autant plus vives qu'ils ont auparavant absorbé plus de vin. C'est alors qu'il faut les surveiller de près, car dans l'exaltation du moment ils se portent des coups qui peuvent être dangereux.

    Après ces dernières lamentations, chacun va se baigner, puis on revient à la maison mortuaire où les buvaisons recommencent. Les étrangers invitent les membres de la famille afin de les consoler et de noyer le chagrin dans l'ivresse. Pendant les six nuits qui suivent l'enterrement, les amis du même village viendront nombreux passer de longues heures avec la famille en deuil, afin de faire diversion à la douleur des affligés et aussi pour les rassurer contre la venue du Kiek ou fantôme.

    Cette pratique part d'un bon sentiment, mais donne lieu à bien des désordres.

    Les chrétiens ont conservé cette coutume, mais j'ai cherché à réagir le plus possible contre les abus, en réglementant les visites, et faisant en sorte d'éviter absolument ces promiscuités nocturnes où le diable pêche en eau trouble.

    Matin et soir, pendant longtemps, les proches parents du mort viendront pleurer et se lamenter auprès du tombeau, allumer du feu, apporter du riz, de l'eau et fumer la pipe en chassant les vapeurs du tabac dans un trou creusé à l'extrémité de la fosse où se trouve la tête du cadavre.

    Voici, traduite aussi fidèlement que possible, une lamentation que j'ai entendue au cimetière Payen de Kon Chôrah, sur la route d'Annam ; cette plainte était chantée par une jeune fille.

    O mon frère aîné ! O mon frère aîné ! Pourquoi es-tu mort ? Pourquoi, en mourant, ne m'as-tu pas emmenée avec toi ? Je n'ai plus personne pour m'aider ou me protéger.

    « Toi, ô mon frère aîné, tu étais courageux et tu m'aimais bien. Quand tu prenais du gibier, tu me donnais large part de ta chasse, et moi, quand je rapportais des pousses de bambou ou des tubercules de la forêt, je t'en donnais toujours la moitié. C'est sur toi que je m'appuyais, moi qui n'ai plus ni père ni mère, et personne n'osait m'opprimer, parce que tu me défendais et qu'on te craignait. Maintenant mon bouclier est brisé, puisque tu es mort, et quand on viendra me « manger » (sic) de la montagne ou du fleuve, ton sabre ne me défendra plus. O mon frère aîné, je ne veux pas te survivre, je veux mourir avec toi, viens me chercher, que mon âme suive ton âme et mon destin ton destin. Viens, emporte-moi, je suis trop triste. Hélas ! Hélas ! Hélas ! »

    Tous les mois, a lieu le Glom por, cérémonie superstitieuse qui consiste à passer la nuit en buvant auprès des tombes et en offrant du vin et des mets aux mânes des parents morts dans l'année. Ces buvaisons se font également au son des tam-tams, des gongs et de la grosse caisse.

    Enfin, chaque année, on célèbre la plus grande des fêtes païennes, le Mút Tru ou Mut Kiek. De nombreux invités s'y rendent de loin apportant leurs plus beaux habits, leurs tam-tams, et aussi des jarres de vin. C'est alors qu'on fait un tombeau définitif. Ces fêtes du Mut Kiek se préparent longtemps à l'avance et se terminent en des orgies dignes du diable qui les inspire. Une fois le Mut Kiek accompli, on ne s'occupe plus des morts qui en ont été l'objet, les tombes construites à grands frais sont abandonnées et jamais plus on ne les répare. Les mânes des morts sont parties pour le Mang Lung.

    Je ne vous décris ni le Glom Por, ni le Mut Kiek parce que cela demanderait d'assez longs développements, et franchement, je craindrais de vous ennuyer, car cette lettre est déjà bien volumineuse. Si vous pensez que ces détails puissent intéresser vos lecteurs, dites-moi un mot, et je vous enverrai une petite relation avec quelques photographies 1.

    1. « Certainement, mon cher P. Guerlach, que ces détails intéresseront nos lecteurs et, si vous ajoutez des photographies à votre récit, vous aurez doublement mérité notre reconnaissance ».

    Les Bahnar Reungao enterrent leurs morts, ainsi que la plupart des autres dans sauvages. Mais les Sedang suspendent le cercueil en le fixant entre deux pieux verticaux solidement plantés en terre.

    Les Rodé placent le cercueil au sommet d'une colonne dont la base est entourée d'un tertre assez élevé.

    Après un an écoulé, le cercueil est descendu, le couvercle enlevé et les restes du cadavre jetés dehors.

    Les gens de Ban Uni, qui enterrent les morts, ont la damnable coutume de les déterrer et de jeter dans la forêt le corps souvent encore en putréfaction, dont les chiens et les pour se disputent les débris.

    Ce faisant, les sauvages ne croient pas manquer au respect du aux morts ; bien au contraire, ils pensent aller au-devant des désirs de leurs parents défunts et craindraient de s'attirer leur vengeance s'ils ne remplissaient pas ce bon office.

    Quand j'entends frapper les gongs et les tam-tams, et célébrer les hauts faits d'un payen plus ou moins fripon, je me sens envahir par une tristesse bien naturelle. Que sert à ce pauvre damné d'être loué sur terre où il ne paraîtra plus jamais, tandis qu'il est torturé dans l'enfer où il restera toujours, tant que Dieu sera Dieu. Vanitas vanitatum et omnia vanitas, praeter amare Deum et Illi soli servire.

    1903/195-203
    195-203
    Vietnam
    1903
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