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Cochinchine Orientale de Qui-Nhon à Chaume

Cochinchine orientale de Qui-Nhon à Chaume LETTRE DE M. RAINEAU Missionnaire Apostolique. CHAU-ME, 13 MARS 1906.
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    Cochinchine orientale de Qui-Nhon à Chaume

    LETTRE DE M. RAINEAU

    Missionnaire Apostolique.

    CHAU-ME, 13 MARS 1906.

    Me voilà, depuis une quinzaine de jours, dans un nouveau district, étendu comme distance, mais renfermant peu de chrétiens : un millier, à peine, disséminés dans sept ou huit paroisses. La plupart sont d'anciens fidèles échappés au massacre de 1885. Jusqu'à présent il n'y avait jamais eu ici de missionnaire français, ni de prêtre annamite en résidence fixe ; c'est vous dire si je suis choyé par tous ces braves gens, contents et fiers d'avoir un curé. Moi, je suis enchanté de me trouver au milieu d'eux, parce que le travail ne manquera pas et que le terrain est préparé pour la bonne semence.
    Chaume se trouve à deux cents kilomètres de Qui-nhon, dans la province du Quang-ngai. Les voyages sont généralement beaux, même à cheval, surtout lorsque l'on va vers l'inconnu. Cependant, poésie mise à part, deux cents kilomètres sont toujours deux cents kilomètres, c'est ce que devait ruminer mon cheval pendant la route. Au commencement tout alla bien, mais après le quarantième kilomètre, mon coursier me montra à sa manière son mécontentement. Pour oublier autant que possible les sauts répétés de Coco, j'admirais le paysage.
    Le paysage de cette partie de l'Annam ne manque pas de charmes ; il n'a qu'un défaut : c'est d'être, du nord au sud et du sud au nord, toujours le même. Devant vous, et à gauche, en allant au nord, des montagnes, la plupart aussi dénudées que le crâne d'un vieux professeur ; autour de vous des rizières auxquelles succèdent des rizières ; au milieu, çà et là, de nombreux villages entourés de bouquets d'arbres ; près du village, la pagode communale, plus ou moins belle selon la richesse des habitants, gardienne des génies protecteurs ; de temps en temps on passe un marché où femmes et jeunes filles achètent, vendent, et surtout bavardent.
    Pour moi, l'endroit le plus intéressant et le plus désiré, était la maison d'un missionnaire ! Mon cheval était comme moi une ; demi heure avant d'arriver il sentait déjà l'écurie ; de son trot des grands jours, il prenait toujours la bonne route sans jamais se tromper!
    Cependant, après avoir traversé la belle plaine du Binh-dinh, agrémentée de nombreux et riches villages, voici le Bong-son, aux montagnes entassées les unes sur les autres, coupées de riantes vallées où rien ne manque... pas même la fièvre. Les cocotiers, qui semblent s'être donnés le mot pour ne pas supporter la terre du Binh-dinh ni celle du Quang-ngai, poussent ici à foison ; vu du haut d'une montagne, le Bong-son ressemble à un immense jardin où maisons et cours d'eau disparaissent sous le lourd et épais feuillage des cocotiers. Certainement Théophane Vénard a vu le Bong-son, du moins en rêve, quand il a chanté : « D'Annam qu'ils sont beaux les rivages ». Cependant, à défaut du doux martyr tonkinois, d'autres, et des martyrs aussi, ont fait celte longue route, mais à l'exemple du divin maître, ils montaient au Calvaire. J'ai traversé, juste avant de franchir le col qui sépare la province du Binh-dinh de celle du Quang-ngai, un marché où jadis un de nos martyrs s'arrêta. Pris par les soldats, il allait enfermer dans une cage, chercher sa sentence de mort à Hué. Arrivée à ce marché l'escorte fit halte ; quelques chrétiens des environs, apprenant la présence d'un missionnaire près d'eux, demandèrent et obtinrent la permission de venir le saluer. Comme ils se lamentaient sur son sort : « Ne me plaignez pas, répondit le Père, ma cage vaut une couronne royale ».
    De tout l'Annam, c'est au Bong-son que la population est la plus dense, c'est là aussi que se trouvent le plus grand nombre de nos chrétiens.
    Après la traversée du col, le paysage change complètement.
    Ici plus de cocotiers aux larges feuillages, plus de ces belles rizières que l'on voit au Binh-dinh. Les habitants paraissent pauvres et peu nombreux ; d'immenses terrains sont encore incultes, faute de bras. En retour, c'est ici qu'on parle le plus pur annamite, dit-on, et que les chrétiens sont les plus difficiles à conduire : deux appréciations qui trouveront peut être des contradicteurs, mais dont je ne garantis pas d'une façon absolue l'exactitude.
    Chau-me est situé dans un endroit charmant, le presbytère est bien bâti, l'église est à faire ; pour la commencer mes chrétiens ont leur pauvreté, moi des dettes ; eux et moi beaucoup de bonne volonté. Que Dieu nous assiste.

    1906/197-199
    197-199
    Vietnam
    1906
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