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Cochinchine Orientale Chez les Sauvages de la mission de Kon Tum 2 (Suite)

Cochinchine Orientale De ci de là, à bâtons rompus Chez les Sauvages de la mission de Kon Tum LETTRE DE M. GUERLACH Provicaire apostolique (SUITE1) En 1894, alors que le regretté Père Vialleton soignait à Hong-kong sa santé délabrée, je m'occupais de son district, et, malgré la grande distance qui séparait de Kon Tum certaines de mes chrétientés, je descendais assez régulièrement pour confesser les chrétiens et régler les affaires courantes.
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    Cochinchine Orientale

    De ci de là, à bâtons rompus
    Chez les Sauvages de la mission de Kon Tum

    LETTRE DE M. GUERLACH
    Provicaire apostolique

    (SUITE1)

    En 1894, alors que le regretté Père Vialleton soignait à Hong-kong sa santé délabrée, je m'occupais de son district, et, malgré la grande distance qui séparait de Kon Tum certaines de mes chrétientés, je descendais assez régulièrement pour confesser les chrétiens et régler les affaires courantes.
    Un jour que je rentrais à Kon Ketou, fatigué d'une pénible tournée dans la partie montagneuse de mon district, je me sentis poussé intérieurement à descendre à Kon Tum. Cependant j'y étais allé peu auparavant, aucune raison extraordinaire ne motivait ce voyage qui devait augmenter encore ma fatigue corporelle. Il pleuvait, les routes étaient mauvaises et les chevaux ne pourraient aller vite. Toutefois, comme j'avais déjà expérimenté à plusieurs reprises que ces incitations extérieures me venaient de mon ange gardien, je fis seller mon meilleur cheval et partis pour Kon Tum.
    Quand j'arrivai, il faisait nuit. Le gardien de la maison accourut aux hennissements de mon coursier : « Ah ! Voici le Père qui arrive de la montagne ! Quelle affaire vous oblige à descendre par ce mauvais temps ?
    — Rien d'extraordinaire, mon enfant ; je viens simplement visiter le district. Il n'y a pas de malade en danger?
    — Non, Père Je n'en connais pas.

    1. Voir A. M.-E. n° 81, mai juin 1911, p. 115.

    — Allons, tant mieux ! Fais préparer à souper, car j'ai bon appétit.
    — Oui, Père, tout à l’heure cela sera prêt, je vais prévenir le cuisinier ».
    Avec moi, le cuisinier n'était jamais embarrassé : du riz cuit à l'eau et n'importe quoi pour l'assaisonner me suffisait. Ce soir-là, j'eus un bol de riz bien chaud, une aubergine crue, du sel à discrétion et deux échalotes. Je mangeai de grand appétit et ne laissai rien, pas même un peu de riz pour le minet qui rôdait autour de moi.
    Après mon repas, je causai avec plusieurs jeunes hommes, cadets de bonnes maisons, qui étaient venus me voir ; puis, je les congédiai pour vaquer en paix à mes patenôtres et exercices spirituels. Vers dix heures, je m'apprêtais à prendre mes quartiers pour la nuit, lorsque je m'entendis héler avec force:
    — Grand Père, venez vite, Taï va mourir et vous fait appeler pour le baptiser ».
    J'ouvre le porte et me trouve en présence d'un solide gaillard portant une torche de roseaux. Il me répéta son appel : « Taï va mourir et vous fait demander pour le baptiser ».
    Or ce vieux Taï était un païen enragé, grand pontife du fétichisme qui, un jour, avait répondu au Père Vialleton : « De quoi vous mêlez-vous ? Laissez-nous donc tranquilles, votre Dieu n'est pas de force à lutter avec notre diable ».
    Et c'était ce « vieux tison d'enfer » qui m'appelait pour le baptiser ? Je n'en voulais pas croire mes oreilles, mais le messager insistant me dit : « Le malade a bien toute sa raison et c'est lui vraiment qui vous demande.
    — Allons ! Je te suis.
    La case de ce vieux fétichiste se trouvait tout au bas du village ; j'y rencontrai plusieurs, chrétiens réunis autour du malade qu'une fluxion de poitrine emportait rapidement ; la fin approchait, mais le vieux sauvage avait bien encore toute sa raison. Dès mon arrivée, il dit joyeusement : « Ah ! Voici le Père !
    — Oui ! Je viens, parce qu'on m'a prévenu que tu me demandais pour te baptiser. Est-ce vrai ?
    — C'est très vrai, Grand Père, je veux mourir chrétien, je vous en prie, baptisez-moi ».
    Je l'instruisis d'une façon aussi complète que possible, quoique sommaire. A toutes les vérités que je lui proposai, il donna une adhésion très nette et très ferme. Lorsque je lui demandai s'il renonçait au diable : « Oh oui ! J'y renonce de toutes mes forces, de tout mon esprit, de tout mon coeur ». Rien ne peut rendre l'accent de conviction profonde avec lequel il prononça ces paroles.
    Je me trouvais là en présence d'un miracle de la grâce. J'exhortai le malade à la contrition, à la ferme propos, puis je le baptisai. Il mourut dans la matinée du lendemain, après avoir baisé la médaille de l'Immaculée Conception que je lui avais suspendue au cou.
    Je revins bien joyeux à Kon Ketou, remerciant mon ange gardien de la bonne inspiration qu'il m'avait donnée. Tout en admirant les mystères de la miséricorde du Bon Dieu, je me demandais ce qui avait bien pu mériter à ce fétichiste enragé la grâce de cette conversion à l'article de la mort.
    La réponse ne sera connue qu'au jugement dernier, mais je suis persuadé que c'est encore un heureux effet de la Communion des Saints.

    ***

    Que d'autres exemples je pourrais apporter ! J'en ai un sous les yeux continuellement dans l'amélioration de mes paroissiens actuels. Autrefois, il ne serait jamais venu à l'idée d'un sauvage de mon district d'assister à la messe un jour de semaine. C'était bien assez d'y assister le dimanche.
    Mais, depuis quelques mois, j'ai régulièrement de trois à cinq sauvages qui entendent la messe les jours ordinaires : un jeune homme, entre autres, est très assidu et manque bien rament ; il se place assez près de d'autel et lit dévotement les prières de la messe dans le «Manuel » en bahnar imprimé à l'usage de nos sauvages. Quand il fait trop sombre pour lire, il récite son chapelet et d'autres prières vocales qu'il connaît par coeur. Dernièrement, il quitta l'église précipitamment au moment de l'offertoire et ne revint plus. Comme son cadet assiste aux instructions pour la première Communion, je lui demandai : « Qu'avait donc ton frère aîné ce matin ? Est-ce qu'il est malade ? — Il n'est pas malade, mais il a trop bu cette nuit, et il a été obligé de sortir ». C'est ce qu'un loustic de la Légion Etrangère appelait : « éprouver un déboire ».
    Eh bien ! Malgré son état plus ou moins maladif (!), ce jeune homme avait voulu assister à la messe ; mais le « déboire » l'a forcé à sortir : il m'a bien promis de se surveiller à l'avenir et de ne plus être malade. Je souhaite qu'il en soit ainsi, mais je n'ose guère l'espérer, car pour un Bahnar la jarre de vin a des tentations terribles. De plus, le jeune homme en question doit combattre l'atavisme, car son grand-père est un ivrogne de première classe : chaque fois qu'il boit, il s'enivre et, à certaine époque de l'année, il boit tous les jours. Vous voyez le tableau.
    Quand cet intéressant personnage a sa mesure, il ne crie pas, il vocifère, et son répertoire n'est pas des plus châtiés. Que de fois je lui ai adressé les justes remontrances qu'il mérite ! Mais c'est peine perdue, et j'y renonce, laissant à la Communion des Saints la cure spirituelle de cet ivrogne fieffé.
    Pour les indigènes, l'ivresse n'est pas une faute si elle ne s'accompagne pas de très graves désordres contre les moeurs ou d'offense à une tierce personne. Les sauvages sont habitués depuis leur enfance à pomper à la jarre. J'ai vu un gamin de trois ans quitter le sein de sa mère pour aspirer au tube que celle-ci lui présentait. Et ce cas n'est pas isolé. Comme je grondais cette maman, elle me répondit : « J'ai compassion de mon enfant ; je veux faire du bien à mon enfant ».
    Cette passion pour l'alcool se retrouve au Laos. Un commissaire du Gouvernement dans cette partie de l'Indochine m'affirma que les fonctionnaires laotiens se faisaient un plaisir et une gloire de s'enivrer, et c'est adresser à quelqu'un, — même haut fonctionnaire, — un éloge flatteur que de lui dire : « Ah ! J'étais bien ivre, hier, en revenant de chez vous ! » Chez nos sauvages, j'ai entendu souvent des phrases de ce genre : « Que votre vin était bon ! Qu'il était capiteux ! J'étais ivre tout à fait en rentrant chez moi ! » Puis un large éclat de rire ponctuait la phrase. La jeunesse et l'enfance, formées à pareilles leçons de choses, en gardent toujours l'empreinte, et il faut un miracle de la grâce pour modifier les sentiments des indigènes.
    J'ai vu des jeunes hommes que j'avais pu préserver jusqu'à leur mariage, dégénérer peu à peu et s'enivrer comme les autres. A mes reproches, ils répondaient : « Grand Père, ce n'est pas de ma faute, je ne puis faire autrement. On m'invite à boire ; si je refuse, celui qui m'invite se fâchera contre moi et deviendra mon ennemi. Il faut que je boive, et je m'enivre forcément ».
    Il y a du vrai là-dedans, je le sais par mon expérience personnelle. Quand je suis arrivé chez les sauvages, j'ai refusé net de boire lorsque les gens de mon village m'invitaient. J'exposai à mes chrétiens les raisons sérieuses qui me faisaient agir ainsi, et leur affirmai bien sincèrement que mon refus n'était pas dicté par le mépris ou par quelque antipathie à leur égard. Malgré cela, mes paroissiens d'alors furent sérieusement indisposés contre moi et trois d'entre eux se plaignirent auprès du P. Supérieur. Je tins bon quand même et, à la fin de l'année, le pli était pris, mais il y eut des moments pénibles, et j'avoue qu'il faudrait au sauvage une rude force de caractère pour résister jusqu'au bout. Il serait nécessaire de modifier les usages et la mentalité de ces peuplades pour enrayer le mal. Sans la grâce de Dieu, cela est impossible. En attendant, prions et travaillons, le Bon Dieu fera le reste.... si bon lui semble.

    ***

    Le travail ne nous manque pas, certes. Loin de me plaindre qu'il n'y ait rien à faire, je suis presque tenté de dire : « J'ai trop à faire, je n'arrive pas à bout de ma besogne ».
    Ne parlons que de quelques-unes de nos occupations. Les consultations médicales et la distribution des remèdes me prennent une partie de mon temps : à certaine époque de l'année, je suis dérangé à chaque instant. Je donne non seulement la consultation, mais encore le remède avec la « manière de s'en servir », le tout gratis pro Deo. Quelques-uns de mes chers paroissiens paraissent apprécier ce que me coûtent ces consultations et ces distributions gratuites de remèdes. Mais la généralité semble regarder cela comme un devoir inhérent à ma charge. Je m'en aperçois lorsque certains remèdes venant à manquer, je suis obligé de répondre aux solliciteurs : « Désolé, mais le remède est épuisé, il faut attendre que j'en reçoive de France ». Les gens me regardent d'un air fort mécontent, quelques-uns mêmes (des Annamites naturellement) murmurent et racontent à leurs congénères que je suis un homme sans pitié pour les misères du pauvre peuple. Heureusement que je ne compte pas sur leur reconnaissance.

    JUILLET AOUT 1911, N° 82.

    On m'apporte aussi beaucoup d'affaires à régler, de litiges à dirimer. Toutefois, depuis l'établissement de l'administration civile, je renvoie au tribunal du délégué ra plupart de ces affaires. Cependant, lorsque les plaideurs paraissent de bonne composition et insistent pour soumettre leur cause à mon jugement, j'accepte le rôle d'arbitre, tout en les prévenant que ; si ma décision ne les satisfait pas, ils peuvent toujours recourir à M. le délégué. De cette façon, tout s'arrange Quand ces, clients sont partis, d'autres se présentent et suivant leur nationalité, — annamite ou sauvages, — me demandent un habit, un pantalon, un langouti, du sel ou de la monnaie. Autrefois, je donnais largement et sans trop examiner si le quémandeur n'abusait pas de ma confiance et de ma charité. Maintenant, je suis plus sévère, et quand j'ai affaire à un individu bien portant, qu'aucun titre exceptionnel ne recommande à ma bienveillance spéciale, je réponds à la demande de secours ou de cadeau par une fin de non recevoir : « Si tu veux mes marchandises, apporte-moi une corde, du bois de chauffage pour la cuisine ; attrape des coléoptères ; viens travailler à l'église ».
    Si l'individu à réellement besoin de secours, je ne me fais pas prier et me montre généreux ; quant aux paresseux, c'est leur rendre un mauvais service que de favoriser leur péché capital.
    Par exemple, il y a des quémandeurs devant lesquels je me trouve désarmé, ce sont les petits enfants ; ceux-là sont toujours sûrs d'obtenir ; et certains parents abusent de ma faiblesse en me faisant demander par leurs enfants ce qu'ils n'oseraient pas demander et n'obtiendraient pas eux-mêmes. Les petits sauvageons, vêtus le plus souvent d'un rayon de soleil ou d'unes couche de poussière, me réclament surtout du sel. C'est la grande friandise du pays, et, quand je suis content de l'assiduité et de l'application des enfants au catéchisme, je leur donne un témoignage de satisfaction sous la forme d'une tasse de sel. Une poignée de sel, à Ro-hai, a autant de succès qu'une boîte de marrons glacés à Paris.

    ***

    Certains types plus débrouillards se tiennent à l'affût des arrivages de France et, quand ils voient les porteurs entrer chez moi avec quelque caisse, ils viennent à la suite comme pour admirer les belles choses que m'envoient mes amis du pays messin.
    Il y a au Carmel et au Sacré Coeur de Metz de ferventes et très charitables religieuses qui, non contentes de prier et de souffrir pour mon district, s'ingénient encore à m'envoyer des secours matériels et ainsi me rendent de grands services, et non seulement à moi, mais encore à mes confrères avec qui je suis heureux de partager. Dût sa modestie en souffrir, je tiens à remercier ici publiquement la digne Mère Marie du Coetlosquet, du Sacré Coeur de Montigny-lès-Metz, qui depuis mon départ en mission, s'est faite à mon égard la commissionnaire de la Providence. Daigne le Bon Dieu lui rendre, dès cette vie, le bien qu'elle m'a fait et m'a aidé à faire autour de moi.
    Or donc, les types débrouillards assistent à l'ouverture de mes caisses, au déballage des belles choses qu'elles contiennent, et trouvent toujours moyen de se faire donner un habit multicolore, une calotte mirobolante, un langouti à fleurs. D'autres désirent une image, un crucifix, etc... Le bruit se répand vite que « le Grand Père a reçu un tas de choses splendides», et alors les quémandeurs arrivent et présentent leur requête, au risque d'être éconduits. Souvent aussi les solliciteurs viennent après la distribution complète, et leur déception se traduit par des doléances plutôt comiques.
    Un jour, m'arrive un jeune homme habillé d'une ficelle autour des reins : « Grand Père, depuis que vous êtes nommé Supérieur, je ne vous ai encore rien demandé ; aujourd'hui, je viens vous demander un langouti. Voyez ! Je n'ai plus rien.
    — Mais pourquoi ta femme ne te tisse-t-elle pas un langouti ?
    — Oh ! Ma femme est une paresseuse, et puis elle ne sait rien faire de ses dix doigts, figurez-vous qu'elle ne sait pas tisser.
    — J'en suis bien fâché, mon petit-fils, mais tu arrives trop tard ; j'ai tout donné, je n'ai plus rien.
    — Alors, vous me refusez la première chose que je vous demande depuis que vous êtes nommé Supérieur ? Vraiment, je suis honteux à rentrer sous terre ».
    Pour consoler cet intéressant personnage, je dus lui promettre un langouti au prochain arrivage, avec par dessus le marché, un cotillon pour sa femme qui ne sait rien faire de ses dix doigts, mais est quand même une bonne personne. Par contre, il m'a promis de venir fidèlement à la messe tous les dimanches, même quand il pleuvra fort.....ou qu'il aura bu un coup la veille.
    Me voici à ma vingt-neuvième page... et au 30 septembre... Il est temps de mettre fin à ce verbiage qui s'est trop prolongé.
    Mais, puisque j'ai fait preuve de bonne volonté, veuillez prier pour moi, car l'artériosclérose m'engourdit de plus en plus, ma vieille carcasse n'a plus la force et la souplesse d'autrefois. Volontiers, je dirais comme saint Paul : Ego enim jam delibor et tempus resolutionis meae instat.
    Mais, hélas ! Je n'ose poursuivre le texte, car je vois trop d'infidélités et de fautes dans ma vie de missionnaire, j'aime mieux dire comme le publicain : Deus propitius esto mihi peccatori et Ecce Maria erat spes nostra.

    1911/197-204
    197-204
    Vietnam
    1911
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