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Cochinchine Orientale : Chez les Sauvages de la mission de Kon Tum 1

Cochinchine Orientale De ci de là, à bâtons rompus Chez les Sauvages de la mission de Kon Tum LETTRE DE M. GUERLACH Provicaire apostolique.
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    Cochinchine Orientale

    De ci de là, à bâtons rompus
    Chez les Sauvages de la mission de Kon Tum

    LETTRE DE M. GUERLACH
    Provicaire apostolique.

    Par où commencerai-je ? J'ai la tête bondée de chiffres. Je viens de faire le relevé des comptes rendus de tous les districts (sauf deux) que comprend la mission des sauvages. J'ai dû répartir entre tous les confrères l'allocation de la Propagation de la Foi et celle de la Sainte Enfance, suivant les besoins et les droits de chacun. Cela nécessite une longue série d'opérations aussi fastidieuses que fatigantes : additions, multiplications, et malheureusement aussi parfois soustractions. Il est pénible de voir diminuer les ressources pécuniaires et le nombre des ouvriers apostoliques, mais il est plus pénible encore de voir diminuer le chiffre de la population chrétienne, surtout quand cette diminution est produite par la défection des baptisés. Et c'est le cas présentement. Le recensement de l'an dernier donnait 12844 chrétiens, et celui de cette année n'en accuse plus que 11034, soit une baisse de 1810. Il est vrai que je ne connais pas encore exactement la situation du district de Hamong ni de celui de Polei Rongol (à cent kilomètres de Kon Tum, chez les Jaraï). Il y aura sans doute un petit relèvement, mais il n'en reste pas moins certain que le mouvement d'apostasie, dont les principaux meneurs étaient les employés officiels de la Délégation Civile, a entraîné un nombre trop considérable de malheureux, lâches ou mal disposés. Une réaction s'est déjà produite, et plusieurs villages, dont les habitants avaient été surpris, sont revenus à la pratique de la religion. Certaines familles manifestent encore des velléités de retour. Plaise à Notre Seigneur d'éclairer ces égarés, de fortifier les volontés chancelantes, et de ramener au bercail ces malheureux sauvages dont la plupart sont plus bêtes que méchants. Malgré les difficultés de toutes sortes auxquelles ont dû faire face les missionnaires, le chiffre total des baptêmes de catéchumènes s'élève à 411 ; nous enregistrons 12067 confessions et 13246 communions.
    D'autre part, dans l'est et dans le sud, certains villages attendent que le missionnaire vienne procéder officiellement à la destruction des fétiches. J'ai dû, à mon très grand regret, modérer le zèle de mes confrères, et leur prescrire de ne plus aller de l'avant, car le manque de missionnaires empêcherait de donner aux nouveaux convertis les soins qu'ils réclament. Quand, en 1893, je fondais les nombreuses chrétientés de l'est, je n'avais qu'une ambition : reculer le plus loin possible les frontières du royaume de Jésus-Christ. J'étais jeune alors ; ma carcasse, quoique fatiguée par là fièvre, n'était pas ankylosée comme aujourd'hui, je courais par monts et vallées à la conquête des âmes. Vive Dieu! Les belles chevauchées au grand galop de mon coursier, sous les rayons brûlants du soleil, sous les pluies torrentielles, au milieu des rafales ; ah ! C'était le beau temps ! Je me souviens de certaine expédition apostolique du côté de Kon Ongleh où j'ai dû lutter contre les éléments conjurés ; on aurait dit que tous les diables de l'enfer s'étaient réunis pour me faire reculer. Cette fois, j'étais à pied, les chevaux n'auraient pu escalader les montagnes à pic qu'il me fallait gravir pour arriver au but. Les obstacles étaient accumulés comme à plaisir, je faillis me noyer en passant les torrents, je roulai en bas d'une montagne escarpée, déchirant mes habits et ma peau aux ronces et aux racines pointues, j'étais trempé de sueur et de pluie, la fièvre me brûlait le sang, et j'étais heureux, je chantais à gorge déployée : « Vive Jésus ! Vive sa croix ! » Le soir, je soupai d'une dose de quinine et d'une rasade d'eau fraîche, mais je fis la prière dans la maison commune où le crucifix remplaçait les fétiches ; j'avais baptisé près de 40 enfants. Oui, certes, j'étais heureux, j'allais de l'avant, toujours plus loin. Et maintenant il me faut remplir le rôle de « serre-frein ». Quantum mutatus ! Cela n'encourage vraiment pas à accepter la charge de Supérieur et de Provicaire. En me notifiant ma nomination, qu'il me pressait de ne pas refuser, Mgr Grangeon m'écrivait : « Pour sembler un sourire de Jésus Enfant et un cadeau de premier de l'an, cette charge n'en demeure pas moins une croix, par la condition intrinsèque des choses humaines et tout particulièrement par suite des difficultés de la situation actuelle ».
    Ces paroles de mon bien cher et vénéré Vicaire apostolique se sont réalisées à la lettre. Le Bon Dieu m'a départi avec largesse les épreuves de toutes sortes, douleurs physiques et souffrances morales. Monseigneur faisait allusion aux « difficultés de la situation actuelle ». Elles sont graves, en effet, et proviennent en grande partie du représentant de l'autorité civile et de ses employés officiels, honorables indigènes que les scrupules n'ont jamais gênés, et dont le meilleur ne vaut pas la corde pour le pendre.

    ***

    Autrefois, lorsque la région de Kon Tum, plongée dans les ténèbres de la barbarie et de l'obscurantisme, gémissait sous le joug odieux des missionnaires, la morale était respectée, le vol rare et sévèrement châtié, le concubinage méprisé et puni, le divorce condamné comme contraire au bien de la famille et de la société. Cela ne pouvait pas durer. Un sectaire, dont la triste mort fut certainement une punition de Dieu, mena, pendant plusieurs années, une campagne de presse pour que l'administration civile s'installât au centre de la mission catholique.
    C'est un fait accompli depuis la fin de 1907, et le pays jouit maintenant des bienfaits d'une civilisation extra supérieure. Les indigènes goûtent les douceurs de l'impôt et des corvées, les vols se multiplient dans des proportions désolantes, les voleurs se moquant des mesures de répression de l'administration qui leur donne gratis le logement avec une nourriture saine et abondante, un travail facile et peu fatigant. Aussi les professionnels font l'éloge de la prison et ne demandent qu'à recommencer les lucratives « opérations » qui les rendront au doux régime de la nha phat (maison de punition).
    Quant à la morale, on n'en parle que pour la dénigrer. Tout colonial sait que de ce côte du canal de Suez, on a les coudées franches, et la morale est reléguée au magasin des accessoires ou des colis en souffrance. Quelqu'un de bien informé nous a rapporté que le Délégué civil s'était vanté, comme d'une action très méritoire, d'avoir ramené plus de trois cents sauvages à leur « religion ancestrale ». Il a distribué des papiers officiels, avec cachet de la Délégation, pour autoriser les villages chrétiens à faire en public des sacrifices fétichistes. Les vieux grigous, non baptisés, qui faisaient des superstitions en particulier, et voulaient entraîner tous les chrétiens à les accomplir en public (chose à laquelle on renonce formellement lors de la conversion du village), exhibaient ces papiers comme des ordres, auxquels il fallait se soumettre sous peine d'amende.

    ***

    Il paraît qu'un dossier « terrible » a été constitué contre moi. Un administrateur de mes amis m'en a obligeamment averti. Je lui ai tranquillement et en souriant répondu : « N'ayez crainte ! Cela ne peut nuire en rien à mon avancement et ne fera rien retrancher de mon traitement » ; puis sérieux, j'ajoutai : « Le seul dossier qui compte pour moi, c'est celui du jugement dernier, et celui-là personne ne peut le falsifier. On n'est jamais véritablement que ce que l'on est devant Dieu ».
    Que de fois j'ai répété cela à nos chrétiens, surtout à certaine époque d'effervescence où les employés de l'administration se vantaient d'avoir mainmise sur les biens des missionnaires et annonçaient notre prochaine expulsion. Les païens narguaient les chrétiens, tournaient en ridicule nos pratiques religieuses et célébraient avec exaltation les orgies licencieuses qu'ils commettent au cimetière, sous prétexte de réjouir l'âme des mores. Comme il arrive presque toujours en pareil cas, sous toutes les latitudes, les bons rougissaient devant les mauvais ; les chrétiens étaient honteux et embarrassés en présence des païens narquois. Je réagis de toutes mes forces contre cette lâche timidité.
    « Comment, disais-je aux chrétiens, c'est vous qui êtes honteux et qui rougissez devant les fétichistes, vous ne trouvez rien à leur répondre ? Vous êtes donc tous des femmelettes ? C'est aux païens à rougir devant nous. Désormais, quand ils se moqueront de vous, répondez-leur hardiment que vous étés enfants de Dieu et qu'ils sont esclaves du diable. Vous adorez Dieu qui vous a créés, eux adorent le diable qui veut les perdre en enfer. Vous prosternez devant le crucifix, image d'un Dieu mort pour nous, eux se prosternent devant des pierres, du bois, devant de vils animaux. Dites donc à ces fétichistes que vous n'avez jamais adoré de fouine comme ils le font actuellement. Ils se moquent de vous parce qu'il faut vous faire violence pour observer les commandements de Dieu, tandis qu'eux se livrent sans frein à leurs passions déréglées. Répondez-leur que cette violence vous garde de bien des misères dans cette vie et qu'elle vous rapportera un grand bonheur au ciel, tandis qu'eux iront griller en enfer avec le diable leur maître. Eux pleureront et alors vous rirez ».
    Depuis le commencement de la crise, je répète fréquemment ces exhortations ou d'autres semblables, et, comme à force de taper sur un clou, on finit par le faire entrer, j'ai pu transformer la mentalité de mes chrétiens, dont un assez grand nombre rendent aux fétichistes la monnaie de leur pièce.
    Ces derniers ne sont pas des foudres de guerre ni des prodiges de dialectique. Voyant que les chrétiens leur répondaient et se moquaient d'eux à leur tour, en les appelant « esclaves du diable » et « fils de fouine », ils ont cessé leurs moqueries.
    Les apostats s'aperçoivent d'ailleurs que leur abandon de la religion ne leur a pas procuré les avantages matériels qu'ils en attendaient ; cette fois encore, « l'iniquité s'est menti à elle-même ». Semblables à l'Enfant prodigue, un certain nombre ont réfléchi sur leur situation actuelle et sont revenus à la pratique de la religion.
    J'ai près de quatre-vingts individus dans le village de Polei Tonha qui ont fait amende honorable et ont promis d'être désormais de fidèles chrétiens. Pour fêter le retour de son « prodigue », le père de famille de l'Evangile avait tué un veau gras, et pour fêter le retour des miens, je me suis contenté d'un porc, dont la chair et le lard firent les frais du festin de réjouissance. Après la moisson, j'irai instruire, matin et soir, ces pauvres malheureux, afin de les préparer à faire une bonne et sérieuse confession. Je veux, auparavant, m'assurer de leur persévérance et mettre leur volonté à l'épreuve.

    ***

    En attendant, j'instruis les enfants et les jeunes gens de Kon Hara et de Ro Hai qui me causent du plaisir par leur assiduité, après m'avoir navré par leur négligence et leur abstention. Pendant 18 mois j'ai pressé, exhorté en vain les gens de Ro Hai à venir plus fidèlement à la messe, les femmes surtout faisaient grève, contrairement à ce qui se pratique en Europe.
    Dans nos pays sauvages, cette moitié du genre humain ne s'occupe de la religion que par extraordinaire ; les hommes et les jeunes gens sont beaucoup plus fidèles que les femmes et les jeunes filles. Pendant de longs mois, j'ai suivi le conseil de saint Paul : Praedica verbum, insta opportune, importune ; argue, obsecra, increpa in omni patienta et doctrina.
    Malheureusement, j'étais toujours la voix prêchant dans le désert, et le cœur navré, je constatais la même paresse pour assister à la messe, la même obstination pour ne pas assister aux instructions. Je dis un jour aux sauvages : « Quand Monseigneur est venu ici, vous l'avez supplié de me replacer au milieu de vous, et depuis que je suis revenu, j'ai le coeur broyé par votre indifférence religieuse et votre paresse. Ah ! Si je vous appelais pour boire une jarre de vin, vous montreriez beaucoup plus d'empressement. Regardez du côté des femmes, et voyez combien il y en a qui assistent à la messe : vous en comptez à peine dix. C'est tout ce qu'il y a de femmes chrétiennes dans cinq villages ! Et vous, gens de Ro Hai, qui vous vantez partout d'appartenir au village du Bok Tih. (Père Supérieur), vous me faites rougir et souffrir. Je suis honteux devant Dieu et devant les hommes d'avoir de pareils paroissiens, qui se disent mes enfants et sont les esclaves du diable ».
    Je prononçais ce reproche à l'église, avant de célébrer la messe. A peine avais-je terminé, qu'un Bahnar de Ro Hai, dont la fidélité à la religion s'était affirmée en différentes circonstances d'une façon que je qualifierai « d'héroïque » pour un sauvage, se mit à frapper le tambour à tour de bras, puis cria de toutes ses forces : « Oh ! Les femmes de Ro Hai et de Polei Donong, dépêchez-vous de venir à l'église pour assister au sacrifice. Qu'attendez-vous ? Faut-il que je monte dans vos cases vous percer les narines et y passer une corde pour vous tirer comme des bufflesses ? Etes-vous des femmes avec une âme qui pense à Dieu, ou des animaux (Kon kiek) qui pensent à leur ventre et s'occupent de la marmite de riz au lieu de prier. Si vous ne venez pas tout de suite, j'irai vous chercher et vous me donnerez chacune une piochette. Venez vite! Le Père vous attend, oh ! Les femmes paresseuses ».
    Ce discours persuasif et insinuant produisit plus d'effet que mes sermons : ce jour-là il y eut une cinquantaine de femmes à la messe, mais le dimanche suivant, c'était à recommencer, même abstention « du dévot sexe féminin ». Et Ior me disait : « Ah ! Les femmes ! Pour des paresseuses, ce sont des paresseuses. » Je répliquai : « Les hommes le sont également ».

    ***

    Cela n'empêchait pas ces Messieurs et ces Dames de s'a dresser à moi quand ils se trouvaient embarrassés ou avaient besoin de remède, de langoutis et de marchandises quel conques. L'administrateur délégué ayant annoncé que bientôt les sauvages paieraient l'impôt, les pauvres diables faisaient la grimace et se lamentaient sur le malheur des temps. L'un d'eux trouva même à certaine phrase du Credo une application inédite. Dans le « Symbole de la foi» en bahnar, nous lisons : Lorsque Pilate remplissait les fonctions d'administrateur, Jésus a souffert la passion. Mon indigène commentait ainsi cette phrase: « C'est encore vrai maintenant. Depuis que les administrateurs sont installés chez nous, la vie est dure, et nous avons à supporter toutes sortes de misères, il ne manquait plus que l'impôt et on va le lever. Comment ferons-nous pour le payer ».
    Un vieux grigou, — bourgeois fort à son aise, — répondit : « Pourquoi nous inquiéter ? Le Père est là, c'est son affaire, il s'arrangera pour nous.
    — Ah ! Si le Père paie l'impôt pour tous, cela va bien ! »
    Je me hâtai de protester, car je ne voulais pas que cette opinion erronée se propageât dans le public : « Je ne paierai rien du tout ; à vous de vous débrouiller: Enivrez-vous moins et travaillez davantage et vous trouverez de quoi payer l'impôt à l'administration. Après la moisson, au lieu d'employer le riz à cuire du vin, vendez-le moi pour nourrir les orphelins, et vous aurez tous bien suffisamment pour payer l'impôt ».
    Mais à son tour le vieux grigou protesta : « Père, si je ne bois pas et si je ne m'enivre pas de temps en temps, je mourrai ; vous ne pouvez pas vouloir que je meure, moi, un des bons chrétiens du village !
    — Un bon chrétien est celui qui observe fidèlement les dix commandements, et le Bon Dieu défend de s'enivrer.
    — Oh ! Le Bon Dieu me connaît depuis longtemps. Il sait bien que pour les Bahnars s'enivrer n'est pas un péché, pourvu qu'on ne fasse de mal à personne.

    ***

    Vous voyez que nos théologiens indigènes ne manquent pas de principes réflexes pour se former la conscience. Cela me rappelle la réponse que me fit un montagnard du Pokey en certaine circonstance critique, elle vous fera bien comprendre la mentalité de nos sauvages. Durant les premiers mois de mon séjour à Kon Zonglok, j'avais acheté un assez grand nombre des poules, afin d'avoir des oeufs pour manger avec mon riz cuit à l'eau. Au bout d'un certain temps je m'aperçus que les oeufs n'étaient pas plus nombreux qu'auparavant, et même que ma basse-cour était très dépourvue. J'en fis la remarque à mon serviteur annamite qui me répondit : « Vos poules se trouvent chez les sauvages qui en recueillent les oeufs et viennent ensuite vous les vendre ? »
    Le procédé me parut vexant ; j'appelai deux jeunes chefs et je leur témoignai ma surprise et mon mécontentement de ce que les habitants du village avaient ainsi confisqué mes poules et me vendaient des oeufs qui, en bonne justice, m'appartenaient.
    L'un des jeunes chefs me répondit sans embarras aucun : « Grand Père, vous avez tort de vous fâcher ; au lieu de nous faire des reproches, vous devriez nous remercier.
    — Hein ? Vous remercier d'avoir volé mes poules et de me vendre mes oeufs ?
    — On ne vous a rien volé du tout. Vous avez beaucoup de poules, achetées dans les villages environnants ; elles ne pouvaient pas toutes se loger dans le petit abri qui sert de poulailler ; elles sont venues dans les poulaillers des gens du village. Au lieu de les chasser, nous les avons adoptées et nourries, elles se portent très bien. Puisque vous les réclamez, on vous les rendra, mais gardez-les mieux et ne vous fâchez pas ».
    Le lendemain, tous les honnêtes paroissiens, qui avaient adopté mes gallinacés, vinrent me les rapporter. Il n'en manquait que cinq, dont la disparition fut mise sur le compte des fouines maraudeuses. J'achetai, séance tenante, un poulailler assez grand, que les jeunes gens transportèrent dans mon enclos moyennant une honnête rétribution : j'y enfermai les poules pendant cinq à six jours, afin qu'elles adoptassent leur nouvelle habitation, et depuis lors j'eus des oeufs suffisamment.

    ***

    Ces gens du Pokey qui paraissaient avoir le sentiment de famille si développé, étaient, par contre, bien assidus au saint sacrifice de la messe, et venaient, en assez grand nombre, à la prière que je faisais tous les soirs à l'église, en commun avec mes chrétiens. A l'époque des moissons, alors qu'il faut garder les champs et préserver le riz des atteintes des bêtes de la forêt, mes montagnards me priaient de dire la messe pendant la nuit, afin qu'après avoir assisté au saint sacrifice, ils pussent arriver aux champs avant le lever du soleil et le réveil des oiseaux. Outre les cerfs, chevreuils, sangliers, singes et autres bêtes malfaisantes, les sauvages ont à craindre les passereaux qui, dès leur réveil, s'abattent en multitude innombrable sur le riz qu'ils dévorent avec avidité : en très peu de temps, un champ est ravagé. Au début de mon séjour chez les Bahnars, je ne me figurais pas les dégâts considérables que pouvaient commettre ces minuscules volatiles, et quand pour s'excuser de n'être pas venu à la messe, un chrétien me disait : « Je gardais mon champ contre les oiseaux ; » je répondais : « Excuse de paresseux ». Mais un jour, je dus me rendre à l'évidence.
    Je revenais de Kon Jeuri Toul, sur la route d'Annam ; j'étais parti vers 3 heures du matin et j'arrivai à hauteur des champs de Kon Xolang vers 5 h. 1/2. La route traversait un champ dont le gardien, fatigué de sa nuit blanche, s'était endormi. Quand je passai près de son abri, le chien aboya et réveilla son maître : aussitôt le gamin, — par instinct du devoir professionnel, — tira de toutes ses forces sur les multiples liens en rotin amarrés aux divers épouvantails disséminés au milieu des épis et qui se réunissaient en un faisceau à portée de sa main. Ce fut un beau tapage : claquoirs en bambou, débris d'une touque de pétrole suspendus à un poteau incliné contre lequel ils frappaient, gourdes entourées de cliquettes en bois, pierres sonores accouplées, tout cela s'agita furieusement et produisit une cacophonie remarquable. Aussitôt je vis une véritable nuée de passereaux s'envoler du champ et gagner la forêt voisine, tandis que le gamin criait de toutes ses forces. Je restai immobile sur place, arrêté par l'étonnement. J'avais vu, et depuis lors j'ai cru. Quand je me remis en marche, le gamin me dit : « Quel malheur, Grand Père, j'étais fatigué d'avoir veillé toute la nuit, et je me suis endormi un instant. Ces oiseaux — que le chancre les mange ! — se sont abattus sur mon champ, et si vous n'étiez pas passé de si bon matin, ils auraient tout dévoré ».
    Depuis lors, quand les chrétiens me demandaient de dire la messe pendant la nuit, afin qu'ils puissent arriver aux champs le dimanche matin avant le lever des oiseaux, je m'empressais de satisfaire à leur désir. Et j'avais le plaisir de les voir venir tous, même les petits sauvageons que les grands réveillaient énergiquement et qui arrivaient à l'église en se frottant les yeux. Sans doute, plusieurs de ces marmots, accablés de sommeil, se remettaient à dormir. Mais le bon Seigneur Jésus, qui a eu pitié du sommeil de ses Apôtres à Gethsémani, se montrera indulgent pour cette faiblesse de l'enfance.
    Aussi, quand je comparais cette conduite de mes chrétiens de l'est avec celle de mes paroissiens actuels, je regrettais mes anciens districts et souvent je manifestais ma tristesse aux coupables. Certain dimanche, vers neuf heures du matin, je vis arriver chez moi une foule de sauvages, sauvagesses, sauvageons et sauvageonnes de Ro Hai, Polei Donong, Kon Hara. Je remarquai dans cette foule bon nombre d'individus revêches, vieux tisons d'enfer qui n'avaient jamais voulu s'instruire des vérités de la religion, tout en promettant de se faire baptiser à l'article de la mort. Sont-ils sincères ? Je n'en crois rien. Je suis persuadé qu'ils commettent des superstitions et que le diable les tient bien. Quoi qu'il en soit, tous ces honorables indigènes tenaient en main un oeuf et l'avocat de la bande m'expliqua « qu'ils venaient me féliciter de mon heureux retour d'Annam et me souhaiter bonne santé ; ils me présentaient l'expression de leurs sentiments sous la forme d'oeufs tout frais ; c'est à peine si la poule les avait couvés depuis 8 jours ».
    Je regardai cette troupe d'un air sévère, puis je demandai : « Parmi tous ceux et celles qui sont là, combien y en avait-il ce matin à la messe ? Vous êtes nombreux, maintenant, parce que vous espérez que je vous donnerai du sel : est-ce que vous croyez me faire plaisir en m'apportant des oeufs couvés, alors que tous les dimanches vous me broyez le coeur par votre abstention des offices divins. Gardez pour vous vos voeux auxquels je ne crois pas et vos oeufs que je ne reçois pas. Je vais vous donner du sel, pour faire comme Notre Seigneur, qui a fait du bien à ses bourreaux, mais votre salut je le refuse ». Et je fermai ma porte, après avoir prescrit à mon serviteur de donner trois paniers de sel.
    Ces reproches mérités firent rougir bien des coupables : certains, froissés dans leur amour-propre, parlaient de refuser mon sel comme je repoussais leurs oeufs. Mais Ior, le chrétien de Ro Hai, dont j'ai vanté plus haut la fidélité, leur dit sans ambages : « Le Grand Père a raison : vous agissez comme des païens et vous faites beaucoup de peine au Père. Au lieu de vous fâcher, corrigez-vous. Quant au sel, si vous n'en voulez pas, tant mieux pour nous, notre part sera plus grande ».

    ***

    Quand tous furent partis, j'allai me prosterner devant le Tabernacle et, comme je l'avais fait déjà bien souvent, j'exposai mes peines à Jésus Hostie, le suppliant de me faire souffrir, mais de changer le coeur de ces malheureux. J'ai prié et j'ai pleuré aussi, je l'avoue bien franchement. Après tout, de la part d'un prêtre, ces larmes se comprennent, car il s'agissait de la gloire de Dieu et du salut des âmes qui me sont confiées. Je me demandai, tout triste, combien de temps cela durerait encore.
    Un soir, m'arrivent quatre fillettes de Ro Hai :
    « Grand Père, nous venons vous demander de nous instruire !
    — Comment donc ! Mes enfants, mais j'en suis très heureux ».
    Et avec joie je commençai l'instruction catéchistique. Très fidèlement ces quatre fillettes vinrent, matin et soir, et comme elles étaient intelligentes et s'appliquaient à bien écouter et à bien retenir, je pus les confesser au bout de trois mois. Alors, elles m'amenèrent une quinzaine d'autres filles, petites et grandes, et depuis ce moment l'élan est donné et j'ai déjà instruit trois bandes qui, après un examen sérieux, ont fait leur première Communion. Il faut de la patience et beaucoup, pour enseigner les prières mot à mot et les principales vérités à ces sauvageons et sauvageonnes, dont la grande généralité n'a pas l'esprit très ouvert à tout ce qui dépasse la vie matérielle. La plupart ne tentent aucun effort pour apprendre.
    Ne prenant jamais la peine de réfléchir, ils font, avec un aplomb imperturbable, les réponses les plus abracadabrantes. Exemple : J'interroge un sauvageon âgé de 17 ans : « Quelle personne de la Sainte Trinité s'est faite homme comme nous ?
    — Dieu le Fils !
    — Bien ! Et après son Incarnation quel nom a pris Dieu le Fils ?
    — Sainte Marie toujours Vierge !
    — Mais non ! Jésus-Christ. Comment Notre Seigneur Jésus aurait-il pu devenir Sainte Marie, qui est sa mère? Est-ce que toi tu pourrais devenir ta mère ?
    — Pourquoi pas ? »
    Voilà un gaillard qui ne doute de rien.
    Beaucoup sont de ce calibre.
    Il y a quelque temps, un jeune bahnar vint me demander un remède pour un de ses parents très malade : « De quoi souffre-t-il ?
    — Je n'en sais rien !
    — Comment ? Tu n'en sais rien ? Tu viens me demander un remède et tu ne connais pas la maladie ?
    — Mais non ! On m'a dit d'aller vite chercher un remède pour Hong qui est très malade, et j'ai vite couru sans en demander davantage. Donnez-moi une drogue pour le guérir, car il souffre beaucoup.
    — Je ne puis te donner un remède, puisque je ne sais pas de quoi souffre ton parent.
    — Oh ! Il souffre dans son corps, je pense.
    — Sans doute ! Mais où a-t-il mal ? À la tête, au ventre, aux jambes, aux cheveux ?
    — Ah ! Je n'en sais rien.
    — Eh bien ! Va le demander, puis tu reviendras me le dire, et je te donnerai un remède.
    — Ah mais vous savez le village est loin (10 kilom.). Regardez dans votre livre. Il vous indiquera la maladie de Hong, et vous me donnerez une drogue, je serai quitte de refaire la course.
    — Désolé ! Mais mon livre ne peut pas m'indiquer cela.
    Le malheureux commissionnaire repartit navrer..... et ne revint plus.
    Le malade guérit sans remède.
    S'ils sont aussi nuls pour les choses matérielles, jugez de ce que cela doit être pour les choses spirituelles. Il faut donc beaucoup de patience et ne jamais relever leurs sottises par une remarque blessante ou ironique, car le sauvage est très orgueilleux ; si vous le froissez, il ne reviendra plus. Demandez-lui la cause de son abstention, il répondra : « Je suis honteux, on m'a méprisé ». Et pour le faire revenir, il faudra beaucoup travailler.
    Donc, avec une grande patience, une inlassable persévérance, une charité paternelle que ne rebute aucune ingratitude, et surtout avec la grâce de Dieu, on arrive quand même à de bons résultats.
    J'ai actuellement une vingtaine d'enfants, grands et petits, (de 10 à 22 ans) à qui je fais le catéchisme et dont la moitié au moins pourra se confesser bientôt. (C'est la 4e bande).
    Les hommes et les femmes ont secoué leur paresse et viennent en assez grand nombre à la messe ; beaucoup de retardataires se sont confessés, j'ai des jeunes gens qui s'approchent des sacrements tous les quinze jours ; quelques-uns viennent assez souvent communier après huit jours.
    Certes, tout n'est point parfait et il y a encore beaucoup à faire, mais j'ai le bonheur de constater une grande amélioration.
    Je ne suis pas assez... mettons bête... pour m'attribuer ces consolants résultats.
    Après la puissante bonté de Notre Seigneur, j'en dois remercier les âmes saintes et ferventes qui, au Carmel, au Sacré Coeur et dans des maisons particulières où règne l'amour de Dieu, offrent leurs prières et leurs sacrifices pour la mission des sauvages en général et pour mon district en particulier. Voilà les vrais convertisseurs et convertisse uses qui attirent les grâces sur mon ministère. Quand je compare le peu que je fais pour le Bon Dieu avec les actes héroïques de charité et de mortification qu'offrent journellement ces âmes ferventes, je m'humilie profondément aux pieds de mon crucifix et je me frappe la poitrine en disant : Servus sum inutilis.
    Quel dogme consolant et fortifiant que celui de la Communion des Saints ! La croyance à ce dogme soutient dans l'adversité ; et, quand le succès semble couronner nos efforts, elle nous préserve de beaucoup de péchés de vaine complaisance. Lorsqu'il voit un «vieux tison d'enfer » — qui se donnait comme propriété inaliénable du diable, — se convertir sincèrement avant de mourir, renoncer au diable avec énergie et recevoir le baptême dans d'excellents sentiments de repentir et de foi, le missionnaire n'est pas tenté de s'attribuer le mérite de pareille conquête: Neque volentis, neque currentis sed miserentis est Dei. Cela est bien vrai. Mais quel acte de charité héroïque a provoqué la miséricorde de Dieu qui a sauvé, au dernier moment, ce vieux pécheur que le « grappin » semblait tenir si sûrement ? Combien de prières, de larmes, de veilles, de sanglantes disciplines, de mortifications corporelles ou spirituelles a coûté cette conversion in extremis ? C'est le secret de Dieu. Parfois le missionnaire le devine, bien souvent il l'ignore, et laissant au souverain Maître le soin de remercier celui ou celle qui a payé la rançon de cette âme, il se contente de rendre grâces à Jésus Hostie.
    (A suivre).

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    115-129
    Vietnam
    1911
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