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Cochinchine Occidentale Les Églises 2 (Suite et Fin)

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS ÉTRANGÈRES

    SOMMAIRE

    Cochinchine Occidentale : LES EGLISES, par M. Boutier. — Birmanie méridionale : LA GUÉRISON DE LA LÈPRE, lettre de M. Freynet. — Yun-nan : UN CURIEUX TEXTE LOLO, par M. P. Vial. — Kouy-tcheou : LE CENTENAIRE DE LA CHINOISE LIOU, DOCTORESSE EN MÉDECINE. — ÉPHÉMÉRIDES. — VARIÉTÉS : QUELQUES NOTES SUR LES EXAMENS EN CHINE. — NOUVELLES DIVERSES Yun-nan : Massacre de M. MÉRIGOT ; Mandchourie septentrionale : M. BOURLÈS mort de la peste; Coïmbatour : Procès, peste.
    GRAVURES : Eglise de Thu-duc, Thu-thiem, Cau-kho, Cho-quan, Cai-nhum.

    Cochinchine Occidentale

    Les Églises

    PAR M. CH. BOUTIER,
    Missionnaire apostolique.

    (Fin 1).

    C'est ainsi que successivement on vit s'élever les églises de Mi-tho, de Cai-mong, de Cai-nhum, de Ba-ria, de Thi-nghe, de Tha-la, de Tan-dinh, de Mac-bat, de Vinh-long, de Cau-kho, de Cho-quan, de Cho-lon, de Cho-dui enfin, pour ne parler que des paroisses les plus importantes.
    En 1885 les établissements de la Sainte Enfance furent reconstruits entièrement : maison d'habitation de la Communauté centre de toutes les OEuvres des Soeurs de Saint-Paul, pensionnat et ses dépendances, chapelle. Dans ces constructions nouvelles le fer a remplacé le bois, autant que les ressources l'ont permis.

    1. Voir Ann. M-E. n° 79 p. 5.

    MARS AVRIL 1911, N° 80.

    Déjà les constructions du Séminaire avaient été reprises et remises à neuf dans de meilleures conditions que les anciennes. La chapelle augmentée de deux collatéraux était agrandie et aérée : on y eut moins chaud que précédemment.....
    Disons un mot de la nouvelle cathédrale :
    Nous avons vu que la première construite à Saigon, peu après l'occupation du pays par la France, n'avait duré qu'une quinzaine d'années. Vint le temps où la question de la cathédrale définitive fut posée. Une Commission fut nommée pour élaborer un projet, rédiger un programme, déterminer les grandes lignes du monument à élever, et faire appel au concours des architectes. Dix-neuf plans furent envoyés et exposés dans la grande salle des fêtes au palais du Gouverneur à Saigon. Ce fut le plan de M. Bourard, architecte à Paris, qui réunit les suffrages de la Commission. Sans plus tarder on se mit à l'oeuvre. M. Bourard vint de France pour diriger lui-même l'exécution de ses plans. Le lieu choisi permit de construire la cathédrale dans l'axe de la principale rue de la ville qui lui sert en quelque sorte d'avenue. Entre l'extrémité de la rue Catinat et la façade de l'édifice, un large espace avait été réservé qui a été aménagé en square où se dresse la statue de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, l'ami du roi Gia long. Ce square à belles dimensions donne de l'air à l'édifice et permet d'en mieux admirer les heureuses proportions. Deux larges avenues encadrent le square, et continuées de chaque côté de la cathédrale vont rejoindre la grande avenue qui, passant derrière le chevet de l'église, conduit au palais du Gouverneur. Tout cet ensemble a grande allure et fait honneur aux architectes et ingénieurs des Travaux Publics de la colonie, qui en ont eu l'idée et ont su l'exécuter. La cathédrale se trouve de la sorte complètement dégagée clans tout son pourtour.
    Le style adopté a été le roman de la dernière période où l'on sent venir le gothique. Les traits de détail, nervures des voûtes, chapiteaux, bandeaux, moulures diverses, balustrades sont encore romanes : mais dans les dispositions générales on pressent que le gothique n'est pas loin et que bientôt il va faire sa triomphante apparition. La grande nef, recoupée par le transept, présente la forme d'une croix latine. La nef principale est accompagnée de collatéraux interrompus par le transept et repris de chaque côté du choeur dont ils entourent l'abside ; sur les collatéraux s'ouvrent des chapelles latérales. Cinq chapelles absidales rayonnent autour du choeur ; la chapelle dans l'axe du choeur au-delà du collatéral est de plus grande dimension que les quatre autres qui l'accompagnent : on l'appelle la chapelle du Saint-Sacrement, qui y réside pendant la semaine.
    Le grand autel est de marbre, et, comme il convient, dans le style de l'édifice. En arrière du grand autel, en deçà de la grille de clôture du choeur, s'élève une colonne dont le chapiteau porte une statue de l'Immaculée Conception en grandeur naturelle, assez haut placée pour être vue de toute la grande nef par dessus, le tabernacle ; c'est une copie de la statue élevée à Rome sur la place d'Espagne, en mémoire de la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception. La nef principale de la cathédrale a une largeur de 10 mètres et la clef des arcs-doubleaux de la voûte est à 21 mètres au-dessus du pavé.
    Les bas-côtés ou collatéraux sont surmontés d'un large triforium de même largeur que le bas-côté et qui s'ouvre par une large baie géminée sur la nef ; une rosace l'éclaire à chaque travée. Enfin, au-dessus du triforium, des fenêtres à baie unique éclairent le haut de la nef. Toutes ces fenêtres sont garnies de beaux vitraux. Trois grandes portes donnent accès à la cathédrale du côté de ta façade principale. À la hauteur du triforium, au-dessus de la porte centrale et entre les deux tours, une tribune occupe toute la largeur de la grande nef. Trois fenêtres l'éclairent surmontées d'une belle rose garnie de vitraux. Dans les murs qui terminent le transept se reproduit la même disposition, sauf que les grandes portes sont seulement au nombre de deux, les fenêtres qui les surmontent au nombre de six ; au dessus de ces fenêtres est une rose semblable à celle de la façade principale. Les deux tours de la façade s'élèvent à 35 mètres au-dessus du pavé : elles renferment 6 cloches qui donnent les notes du grave à l'aigu sol la si do ré mi : ces cloches font grand honneur à la maison Bollée, du Mans, où elles ont été fondues, et elles constituent, par l'ampleur et le moelleux de leurs sons, un des plus harmonieux jeu de cloches que l'on puisse entendre.
    Disons, pour terminer cette description déjà bien longue, que les tours sont couronnées par des flèches qui portent leurs croix dorées à 61 mètres dans les airs.
    Cette église dira aux âges futurs que les fondateurs de la colonie ont pensé à mettre leur oeuvre naissante sous la protection du Très-Haut, qui seul demeure, et qui à son gré élève ou abaisse les empires.
    En présence de cette belle cathédrale l'on pense au Gesta Dei per Francos.
    Que l'Immaculée Conception, à qui la cathédrale est dédiée, protège cette contrée, où la France a voulu lui élever un monument à elle et à son divin Fils.

    ***

    Si je ne craignais d'être importun, je raconterais l'histoire de la construction de l'église de Cau-kho, près de Saigon ; ami lecteur, si je vous ennuie vous me le direz ; non, vous fermerez la brochure ou passerez à un autre article.
    Cau-kho, dans la banlieue de Saigon, voulait une église neuve. Ils sont « bén orguéius là-dédins » comme disent les gens de Saint-Chamas en parlant de ceux de Saint Fortounat. On en dit autant de ceux de Cau-kho. C'est peut-être de Cho-quan que vient ce propos-là ; on n'a jamais pu le savoir au juste. Quoi qu'il en soit, Cau-kho était sur le gril : on avait bâti une église neuve à Mi-tho, une à Ba-ria — un trou de rien — et Cau-kho en était toujours à sa vieille église selon l'ancien système annamite. Cho-quan se remuait — allait-il encore prendre les devants ? Cela ne pouvait se supporter...
    Un jour, à Dât-do, je reçois une lettre du pasteur de Cau-kho, commençant par : « Per omnia sæcula sæculorum.... et où l'on disait : Vos autem potestis facere planum... »
    Vous y êtes ?... Mais on me demandait seulement, pour ne pas me fatiguer, un plan de façade d'église. Que c'est joli, l'innocence !
    — Un plan de façade? Soit! Mais tout de même faut-il encore pour faire ce plan de façade, que je sache ce que vous avez à mettre derrière cette façade, pour que la façade se marie légitimement au reste de la construction. — Réponse : Ce n'est rien, on demande un beau plan de façade seulement pour être vue de dehors.
    — Ah ! C'est cela ? Très bien, très bien. Attendez un peu : je vais vous brosser un pur chef-d'oeuvre à faire pâlir d'admiration tous ceux qui le verront.
    On avait pris, je ne sais où, un plan ratatiné qui avait été jugé magnifique, mais qui ne s'écartait guère des petites machinettes à la mode de ce temps-là, plutôt basses qu'élancées, sombres et humides plutôt que claires et bien aérées. Je fai une façade avec une belle rosace, qui mise en présence du plan adopté s'y ajustait de telle sorte que ma rosace était coupée en deux par la voûte, moitié dessus, moitié dessous ! ....
    Quelques mois plus tard j'étais chargé du poste de Thu-duc, où tout était à créer. Je m'occupais de mon mieux à cette besogne, quand un beau matin je vois arriver le P. Nhi, curé de Cau-kho, et le chef de la chrétienté en grand turban de cérémonie.
    « Nous saluons le Père. Le Père se porte bien ?
    — Très bien, et vous ?
    — Monseigneur m'envoie vous apporter ce plan d'église et vous demander combien il faudra de briques pour le mettre debout ».
    C'était un plan que Mgr Colombert avait fait faire en France par M. Bourard, architecte de la cathédrale de Saigon.
    — Très bien ! Laissez-moi votre plan : il y a pour répondre à votre demande un travail de quelques jours. Aussitôt ce travail terminé je le ferai parvenir à Monseigneur. C'est entendu. Comptez-y ».
    Et me voilà pendant 8 jours à faire des multiplications et des additions... pour avoir le cube des maçonneries et par conséquent le nombre des briques nécessaires à leur exécution.
    Le travail terminé je me rends à l'évêché :
    « Monseigneur, voici le résultat d'un petit calcul que le Père Nhi est venu de la part de Votre Grandeur me demander de faire. Pour exécuter le plan de son église il faudra au Père Nhi 1.800.000 brique.
    — Un million huit cent mille briques !... » Le geste, l'attitude, le regard, tout disait : «Vous êtes bien sûr de cela ».
    — Monseigneur rien de plus simple : voici le plan, coupes en long et en travers, élévations de façade et latérale, etc., etc., tout est coté. Vous n'avez qu'à relever les chiffres portés sur le plan, sans rien omettre ; il n'y a que des multiplications et des additions à faire qui vous donneront le cube de chaque partie considérée ; vous additionnerez tous les résultats partiels ; à 800 briques par mètre cube de maçonnerie, vous trouverez le total que j'ai eu l'honneur de vous dire : 1.800.000 briques. Du reste ce travail est fait, le voici.
    Je tire alors de mon bagage une main de papier couverte de chiffres ; — en huit jours on a le temps d'en aligner une belle quantité.
    « Ici, toutes les opérations sont indiquées avec leurs produits. Vous n'aurez qu'à vérifier... voir si j'ai fait, quelque double emploi, ou si j'ai oublié quelque partie de la construction. J'ai l'habitude de faire la preuve par 9 de toutes les multiplications opérées. Cette fois-ci je me suis bien gardé d'y manquer, et j'ai bon espoir que dans ce compte vous ne trouverez point de fautes ». Je m'arrêtai, l'évêque en était encore à 1.800.000 briques.
    Après un instant de silence je continuai :
    « Mais il y a de plus ici un fait important, que je me reprocherais de ne pas signaler à Votre Grandeur. Il y a telle pile — sur le plan j'indique la pile — où la pression est de 27 tonnes, 27.000 kg sur la base de la pile. Or étant donnée la section de la pile, ou si vous le préférez, la surface portante relativement restreinte sur laquelle arrivera cette pression de 27 000 kg, étant d'ailleurs donnée la nature du sous-sol sur quoi l'on veut bâtir (un ancien marais), tout cela, pile et ce que la pile portera, va s'enfoncer infailliblement bien avant que votre construction ait atteint la moitié de sa hauteur. C'est inévitable. En un mot, ce plan me paraît inexécutable sur l'emplacement que l'on a choisi pour l'exécuter.
    — Alors ? Et M. Bourard ? Et son plan ? Et l'examen qu'il a fait du terrain?
    Je ne suis pas bien sûr qu'il n'y eût pas un peu d'orage dans l'air.
    — M. Bourard a sans doute bien examiné le terrain : il est probable qu'il a vu de la terre glaise plus ou moins teintée de jaune et de rouge. Sortie des fouilles des fondations, cette terre exposée au soleil depuis des mois est devenue dure à l'égal de la brique ; ce coup d'oeil peut-être superficiel a déterminé son jugement un peu hâtif. Je persiste, avec un profond respect pour les talents de M. Bourard, à penser que vous bâtissez sur de la boue.
    « Permettez-moi de vous faire une proposition : Laissez-moi aller m'installer pendant huit jours chez le P. Nhi. Je vais faire creuser un puits de 2 mètres de large au milieu du terre-plein de l'église et vous faire toucher du doigt, vous faire vérifier à vous-même l'exactitude de ce que je dis.
    — Eh bien, soit ! Allez, nous verrons.
    Et me voilà parti.
    Huit jours plus tard, la fosse est faite ; le puits, témoin incorruptible, il ne connaît pas M. Bourard, va parler clair.
    Tant qu'on a été dans le remblai de terres rapportées formant terre-plein, le travail allait à merveille : mais quand on fut à creuser le vrai sol... il fallut tout de suite en rabattre. Un arroyo, où pénétrait en toute liberté le flot à chaque marée, était à 25 mètres du terrain où l'on travaillait ; à marée haute les infiltrations d'eau se faisaient en telle abondance que le travail des terrassiers devenait presque impossible à mesure qu'on creusait les difficultés augmentaient. Au travail de fouille il fallut ajouter un service d'épuisement de l'eau qui envahissait le chantier. A moins d'un mètre au-dessous du vrai sol, il devint impossible d'épuiser l'eau assez rapidement pour que les terrassiers pussent continuer à creuser leur puits.
    Monseigneur fut prévenu et invité à venir voir où l'opération en était arrivée.
    Les déblais avaient été soigneusement déposés au bord de la fouille.
    « Eh bien ?
    — Voici, Monseigneur, où nous en sommes. La marée n'est pas encore montée à son point culminant. Les deux hommes qui épuisent l'eau avec le bel entrain que vous voyez, ne font baisser le niveau de l'eau que de 10 à 12 centimètres ; dans quelques minutes, malgré leurs efforts, l'eau s'obstinera à ne plus baisser d'une ligne ; et pour peu que le travail d'épuisèrent se ralentisse, en quelques minutes, l'eau regagnera le niveau de marée ».
    Prenant une poignée de glaise qui était au soleil depuis 4 ou 5 jours, je fis remarquer que le soleil l'avait déjà assez durcie, puis prenant une autre poignée de glaise extraite le jour même, je la pressai dans ma main et sans effort la fis jaillir à travers mes doigts comme on l'eût fait d'une pâte molle. Ensuite je fis signe à un des ouvriers de prendre un bambou de 4 à 5 mètres de longueur qui se trouvait là, et de l'enfoncer dans le fond de la fouille. Mon homme fait ce que je lui dis et sans effort l'enfonce d'un coup à 50 ou 60 centimètres ; il continue sa manoeuvre, et à chaque reprise c'était 40, 50 centimètres de bambou qui disparaissait dans le fond du puits. Le bonhomme, ne se doutant pas de l'ironie de ses paroles, disait en enfonçant le bambou de plus en plus : « Très facile, Père, très facile ! »
    — Monseigneur, si on le voulait, le bambou disparaîtrait en entier dans ce sous-sol.
    — Eh ! bien ! Que faire ?
    — Monseigneur, il faut faire quelque chose, mais autre chose que le plan qui vous amène 27,000 kilog, sur ces boues sans fond. On aurait plus vite fait de jeter à la rivière les piastres de Cau-kho, le résultat serait le même, avec pourtant cet avantage qu'on ferait l'économie d'un travail inutile : Cau-kho ferait un beau geste et s'éviterait devant le public l'humiliation de perdre la face !
    — Gardez-vos considérations, et pensez à ce que l'on pourrait faire ; et quand vous aurez trouvé quelque chose vous viendrez me le dire.
    — Vous me donnez carte blanche, Monseigneur.
    Je vois encore le geste qui répondit à ma demande....
    — Au revoir.
    L'église actuelle de Cau-kho était née, mais l'enfantement avait été pénible.
    Huit jours après l'expérience que je viens de dire, j'apportais à Mgr Colombert un plan qui était loin de ressembler au plan Bourard, mais avait plus de chances de tenir debout : voilà trente années qu'il en donne la preuve.
    Le problème était de bâtir une église assez grande pour satisfaire largement aux besoins du culte d'une paroisse d'un millier de chrétiens, assez légère pour ne pas s'enfoncer dans le terrain qui devait la porter, et organisée de telle sorte qu'elle présentât les conditions indispensables à sa stabilité.
    En voici, à grands traits, la disposition générale.
    Qu'on se représente deux parallélogrammes contenus l'un dans l'autre. Le premier à l'intérieur nous donne la nef principale de 36 mètres sur 8 mètres en oeuvre, divisée en 9 travées de 4 mètres chacune. Le second parallélogramme enveloppe complètement le premier sur ses quatre côtés. Ce second parallélogramme nous donnera :
    1° Les bas-côtés parallèles à la grande nef de 4 mètres de largeur en oeuvre, c'est-à-dire non compris les piliers qui les séparent de la grande nef non plus que les murs extérieurs de clôture ;
    2° La sacristie, qui n'est que le bas-côté, se retournant à angle droit derrière l'autel et dont les dimensions seront donc de 8m + 4m + 4m = 16m sur 4m de largeur ;
    3° Au bas de la nef, du côté de la façade de l'église, un vestibule de 4m x 8m ;
    4° La chapelle des fonts baptismaux de 4m x 4m, et à l'opposé, à l'autre extrémité du vestibule du côté de l'épître, la cage de l'escalier qui conduit à une galerie supérieure. Cette galerie règne tout autour de l'édifice, au-dessus des bas-côtés, de la sacristie, des fonts baptismaux et du vestibule qui précède la grande nef du côté de la façade. Elle a 4 mètres de large comme les bas-côtés et autres parties de l'édifice qu'elle recouvre.
    Ces dispositions des diverses parties de l'édifice étant données, voyons comment on les a réalisées en béton, pierres, briques, et charpente.
    N'oublions pas que le sous-sol est composé de glaise plus ou moins noyée, ou de boues prêtes à fuir dans toutes les directions sous des pressions qu'elles ne peuvent supporter.
    De quoi fut fait notre premier parallélogramme ? D'une arcature qui l'enveloppe complètement, où la maçonnerie a été ramenée à I'indispensable pour réduire le poids autant qu'il était possible, sans compromettre la solidité de la construction.
    Le second parallélogramme est la répétition du premier, avec cette différence toutefois que les arcs et les piliers qui les portent font relief sur le mur de clôture à l'intérieur et à l'extérieur. Ce mur de clôture a été réduit à l'épaisseur nécessaire à sa stabilité ; d'où deux avantages : l'un nécessaire, la légèreté ; l'autre qui mérite bien aussi quelque considération, l'économie. « En constructions, a dit je ne sais plus quel grand architecte, il' n'y a point de petites économies ; point de dépenses inutiles, mais aussi point de lésinerie qui vous ferait bâtir en style croulant ». Comme il a raison, ce sage !
    Ici les piliers engagés portent toutes les charges, arcs et surcharges venant des hauts de la construction ; le mur proprement dit n'est qu'une simple cloison de fermeture qui n'a à porter que son propre poids, et que dès lors on peut alléger jusqu'à la limite au-delà de laquelle il ne pourrait plus remplir son rôle de clôture. Ce mur de clôture, à chaque travée, est percé d'une fenêtre géminée dont les deux baies sont séparées par un meneau : tout cela en bon style roman ; chaque baie a son ordonnance particulière : arc, imposte, base du meneau, et au-dessus des deux baies un arc concentrique à la grande arcature dont nous avons parlé plus haut donne de l'unité à l'ensemble du fenêtrage et le relie à l'ordonnance générale, aux grandes lignes de l'édifice. Les deux arcs, au fond de la grande nef en arrière du maître-autel, sont également fermés d'après le même système, toutes les lignes d'architecture qui les constituent faisant relief et se dessinant vigoureusement sur la cloison de la clôture. Cette disposition était nécessaire pour fermer la sacristie et la séparer de la nef.
    Et les hauts ? — Je suis bien embarrassé pour vous le dire sans le secours d'un dessin, et de dessin je n'en ai point ; essayons quand même et tâchons d'être bref et clair. Si je ne réussis pas, ce sera de ma faute assurément ; j'aurai toujours le mérite d'avoir essayé ; je prie le bienveillant lecteur de vouloir bien m'en tenir compte : ce sera ma seule excuse et mon unique consolation. Deux mots encore pour terminer ce que nous avons à dire sur les parties inférieures de l'église construite en béton, pierres et briques.
    Au-dessus de l'arcature, tout le long du parallélogramme intérieur de l'église, règne une corniche romane sur modillons ; la tablette de cette corniche donne le niveau du plancher de la galerie supérieure à 7 mètres environ au-dessus du pavé de l'église.
    Ajoutons encore, pour ne rien omettre, que les bas-côtés sont voûtés en la forme dite arc de cloître ; les voûtes, toujours pour éviter des charges trop considérables, sont en lattis recouverts d'un enduit ; un appareil de pierre a partout été dessiné sur les murs, piliers, arcs et voûtes de la construction.
    Les murs de clôture en dehors des bas côtés ont été conduits jusqu'à la rencontre de la toiture ; une corniche les termine à l'intérieur et à l'extérieur.
    La partie haute est un travail de charpente ; le bois désormais remplace la pierre, là charpente est partout apparente et franchement accusée : point de voûte au-dessus de la nef principale, la charpente ornée en tient lieu.
    Les fermes de notre charpente se présentent sous la forme d'un grand A majuscule, dont les côtés auraient une inclinaison de 45° et la base serait sur un plan passant par la crête des murs. Chaque ferme est portée par les murs et par deux colonnes de bois, dont l'axe est la prolongation de l'axe des piliers de l'arcature inférieure de la grande nef. Ces colonnes sont reliées à l'arbalétier de la ferme qu'elles vont porter en partie par une moise posée sur la tête du mur. Cette moise, assemblée sur la colonne qu'elle saisit au passage, dépasse la colonne de deux mètres environ faisant saillie vers l'intérieur du monument : nous verrons tout à l'heure la raison de cette disposition. Les pièces de charpente d'un côté sont exactement les mêmes dans le côté opposé, et ce qu'on dit de l'un convient à l'autre ; la description du côté gauche convient au côté droit ; inutile donc de la répéter — inutile donc de parler de moise de droite et de moise de gauche ; de même pour les arbalétiers, pour le potelet, la contrefiche, le quart de rond console dont il va être question. — Plus haut que la tête des murs se trouve l'entrait retroussé formant moise fui aussi et réunissant les deux arbalétiers ; sa place correspond à la barre centrale de notre A majuscule. Du haut du faîtage où il est pincé par les deux arbalétiers le poinçon descend jusqu'à cet entrait retroussé qu'il vient soutenir en son milieu. Je dis soutenir pour marquer l'action de ce poinçon dont l'effort ou l'effet va de bas en haut, à l'encontre de l'idée que peut-être plusieurs se forment du rôle d'un poinçon dans l'ensemble d'une ferme. Deux contrefiches viennent s'appuyer symétriquement sur le poinçon et s'en vont soulager chacune son arbalétier à un point intermédiaire entre la tête du poinçon au faîtage et le point d'assemblage des grosses colonnes de bois avec leur arbalétier respectif.
    Avant d'aller plus loin dans cette aride description de charpente, je vous demande la permission de faire avec vous un petit dessin, point méchant le moins du monde, qui va nous servir à plus facilement exposer ce qui nous reste à dire et vous le fera comprendre tout de go sans l'ombre d'une difficulté.
    Supposons un parallélogramme — Encore ?... Il n'y a donc que parallélogrammes les uns auprès des autres, en haut et en bas dans votre construction ? — Cela fait le troisième, pardonnez-le moi : ce sera le dernier. Vous allez excuser sa venue quand vous verrez comme il va nous servir.
    Voici donc notre parallélogramme : il a 5 mètres sur le grand côté, 3 mètres sur le petit. Nous allons le placer de telle sorte que son grand côté soit horizontal. Ceci fait, sur le grand côté supérieur nous élevons une demi circonférence qui aura ce côté pour diamètre et donc pour rayon la moitié de ce côté c'est-à-dire 5/2 = 2m, 50.
    Sur les deux côtés verticaux de 3 mètres chacun, nous allons répéter la même opération qui nous donnera deux demi circonférences de 1m, 50 de rayon chacune.
    Cette figure ainsi dessinée et que l'on se représente facilement, nous allons la couper par un plan horizontal qui passera par le centre du parallélogramme ; puis nous supprimons tout ce qui se trouve au-dessous de ce plan imaginaire.
    Cette opération terminée, il nous reste la demi circonférence supérieure, la moitié de chacune de nos deux demi circonférences latérales, restes que nous allons appeler quart-de-rond, si vous le voulez bien. Nous voici donc avec notre grande demi circonférence de 2m, 50 de rayon, nos cieux quarts-de-rond de 1m, 50 de rayon l'un et l'autre.
    Prenons maintenant cet ensemble : demi circonférence supérieure et les deux quarts-de-rond adjoints (le parallélogramme qui nous a servi à tracer ces parties de circonférences nous est inutile, nous l'abandonnons) ; supposons-les formant un tout rigide, nous allons les placer dans notre ferme, dans notre A majuscule, à telle hauteur que les points de naissance du demi-cercle supérieur viennent se poser au-dessus de l'avancée de la moise dont nous avons parlé précédemment, et que nous avons fait saillir à l'intérieur, au-dessus de la nef, précisément pour lui faire porter notre demi-cercle. Nous aurons tout de suite la place de l'entrait retroussé — la barre de l'A — qui est tangent à l'extrados du demi-cercle posé sur les moises basses.
    Quant aux deux quarts-de-rond ils vont tout naturellement se placer au-dessous de l'avancée des moises, leur servir de console, et venir prendre leur point d'appui sur la colonne même.
    A l'extrémité supérieure de ces quarts-de-rond consoles nous placerons un potelet vertical qui sera pincé par la moise, la dépassera en dessous et viendra offrir un butoir à nos consoles. Ce potelet sera aussi tangent au demi-cercle de 2m, 50 de rayon à son point de départ au-dessus des moises, et il montera jusqu'à l'entrait retroussé qui le saisira par la tête et l'arrêtera au passage.
    Mon cher lecteur, je comprends vos impatiences :
    « Mais c'est du galimatias double, du charabia antique que vous nous servez là.
    — Je m'y attendais : ne vous avais-je pas averti ?
    Encore deux mots, s'il vous plaît et votre supplice aura pris fin. La patience est une si belle vertu !
    Aux extrémités inférieures du potelet, du poinçon qui, dans la partie supérieure du grand cercle, au-dessous de l'entrait re- troussé, forme clef pendante, de jolis ornements en bois tourné, sculpté, les terminent en cul-de-lampe. L'extrémité des deux moises portant le potelet et le demi-cercle sont terminés par un ornement de même genre.
    Le demi-cercle et les deux consoles quart de rond sont profilés dans le style des nervures de voûtes du meilleur roman, le roman affiné qui annonce le gothique. Les pièces rectilignes : moises, potelet, colonne au-dessus du point de départ des quarts-de-rond où elles deviennent carrées de rondes qu'elles étaient jusque-là, entrait retroussé, poinçon, arbalétiers et contrefiches sont chanfreinées sur les angles, et les chanfreins sont ornés de moulures simples et de large allure.
    J'ai fini.
    Ne parlons plus de là charpente. Qu'il me suffise d'ajouter, pour vous reposer, que les tuiles de la couverture sont visibles ; on les a blanchies par-dessous et toutes portent un fleuron en rouge brun. Cet ornement, joint aux lignes de lattes et chevrons auxquels on a donné la même teinte brun rouge, offre un quadrillé qui jette une note gaie sur ces grandes surfaces de 40 mètres de longueur sur plus de 11 mètres de chaque côté.
    Au niveau des bases des piliers, sous le pavé, un puissant chaînage relie les différentes parties de l'édifice. Cette ligne de chaînages reproduit nos deux parallélogrammes du début et les relie l'un à l'autre, pilier à pilier à travers lés bas-côtés. Le même dispositif de chaînage a été placé et noyé dans la maçonnerie un peu au-dessous du niveau du plancher de la gale- rie d'en haut, il relie les diverses parties de la construction et les rend solidaires les unes des autres.
    Enfin l'église est complétée par un mur de façade, que la photographie que vous avez sous les yeux me dispense de décrire, et par une vérandah de 2m ,50 de largeur sur arcature légère qui enveloppe tout l'édifice, met les fenêtres des bas-côtés à l'abri des pluies torrentielles de l'hivernage et du soleil ardent qui nous poursuit et nous grille toute l'année. Ce sont là deux ennemis, la pluie et le soleil, contre lesquels ne saurait assez se prémunir, en ce pays, tout constructeur qui veut faire oeuvre qui dure.
    Bientôt, je l'espère, on admettra le béton armé sous charpente de fer ; ce sera la fin des dévastations produites par les termites ; jusqu'ici, ce mode de construction a été rarement employé, nous n'en connaissons qu'un exemple, c'est à l'église de Cho-dui, dans la banlieue de Saigon ; ce système a le grand défaut d'être dispendieux ; et puis, quand le béton armé fit son apparition en Extrême Orient, nos églises de Cochinchine étaient élevées depuis plusieurs années. On y recourrera sans doute lorsque les voûtes construites selon l'ancienne méthode auront fait leur temps, cela n'arrivera pas encore demain.

    1911/57-71
    57-71
    Vietnam
    1911
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