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Cochinchine Occidentale

Cochinchine Occidentale SAIGON Une manifestation de deuil public à la mémoire des victimes du cuirassé « Liberté », « En vous, la France a été blessée par son propre glaive... » (L'évêque de Saigon). CE matin, 3 octobre 1911, à sept heures, avait lieu, à la cathédrale de Saigon, un service religieux à la mémoire des marins engloutis ou tués dans le sinistre du cuirassé Liberté.
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    Cochinchine Occidentale

    SAIGON

    Une manifestation de deuil public à la mémoire des victimes du cuirassé « Liberté »,

    « En vous, la France a été blessée par son propre glaive... »
    (L'évêque de Saigon).

    CE matin, 3 octobre 1911, à sept heures, avait lieu, à la cathédrale de Saigon, un service religieux à la mémoire des marins engloutis ou tués dans le sinistre du cuirassé Liberté.
    Aux assistants qui allaient à cet office par un sentiment de foi, de nombreux coloniaux de tous rangs, de toutes fonctions, de toutes origines, de tous cultes ou sans religion, s'étaient joints afin de témoigner de la part émue, recueillie, qu'ils voulaient prendre au deuil de la France.
    Avec le concours de marins, qui aidèrent à la décoration funèbre intérieure du monument au moyen de pavillons de large taille, la paroisse avait utilisé tout le matériel mortuaire dont elle dispose dans les plus grandes cérémonies de ce genre.
    Sous les orgues, et retombant en diagonale du portail d'entrée central, un long drapeau tricolore était en berne et cravaté de crêpe. Dans le transept, les nefs latérales étaient drapées, comme toute la chaire, aux couleurs nationales. Deux autres vastes pavillons français, tendus par un de leurs côtés sur toute la largeur d'entrée du choeur à la naissance des voûtes, composaient une draperie d'imposante étendue. Les entre colonnes portaient de longues bannières. Au-dessus du catafalque entouré de luminaires, au seuil extérieur du chur, s'élevait, jusqu'à la clef de voûte, un dôme noir et blanc élargi par quatre énormes tentures à franges. Tous les lustres de l'église étaient allumés. L'effet décoratif ainsi produit par les ornements funéraires et les pavillons nationaux était d'une grandiose tristesse.

    Aux premiers rangs d'une assistance considérable étaient : le lieutenant Berthier, en grande tenue de service, qui représentait le gouverneur général ; MM. Du Parc de Marsouliés, qui représentait le gouverneur de la Cochinchine, le capitaine de vaisseau Jean Ker-guistel, commandant la Marine en Indochine et tous les officiers de la division navale présents à Saigon ; le général Leblois, commandant la 3e brigade entouré de tous les colonels, commandant les divers régiments et leurs officiers ; Chesne, inspecteur des services civils, président de la Commission municipale et les membres européens et indigènes de la Commission municipale ; Cuniac, président du Conseil colonial et les membres européens et indigènes de cette assemblée ; Gage, président de la Chambre de Commerce et la plupart des directeurs, ou leurs représentants, des maisons de la place, les directeurs et le personnel de toutes les Banques ; les consuls et agents consulaires ; une imposante délégation des Dames de la Croix Rouge Française ; le président, M. Le cur, et une délégation des Médaillés militaires ; le président. M. Mattéi, et une délégation de la Société de secours des Anciens Militaires et Marins. Toutes les administrations générales ou locales étaient représentées. Pour n'oublier personne il faudrait citer des centaines de noms, car l'église était envahie. Les dames assistaient en nombre exceptionnel à la cérémonie.
    Une partie du transept et l'abside avaient été réservés à des délégations de marins des bateaux de guerre en rade.
    Autour du catafalque un piquet de fusiliers de marine, l'arme au pied, montait une garde d'honneur.
    Le Vicaire apostolique de la Cochinchine, évêque de Saigon, officia la messe des morts, à l'issue de laquelle, ayant revêtu la chasuble et coiffé la mitre, il vint donner l'absoute.
    Avant les dernières prières, Mgr Mossard ne prononça pas une oraison funèbre des morts qui sont des inconnus glorieux. Mais le Prélat, en des termes émus et ardents de sa foi, d'une voix que la tristesse des accents n'empêchait pas de vibrer, fit entendre, à la mémoire des victimes et au nom de ceux qui les pleurent, une fervente prière.
    Il paraphrasa le verset approprié de l'évangéliste Mathieu :
    « Vox in Rama audita est... Rachel plorans filios suos et noluit consolari quia non sunt. Une voix a été entendue... La France pleure ses fils et se refuse à être consolée, car ils ne sont plus ! »
    Et il ajouta :
    « Ce ne sont pas seulement vos mères, vos femmes, vos surs, qui pleurent sur vous, Officiers et Marins du cuirassé Liberté ; c'est la France tout entière, la France de là-bas, la France de partout.
    Un peu après, l'évêque dit, avec une tragique éloquence :
    « En vous la France a été blessée par son propre glaive. De vos corps broyés par centaines, son sang a jailli ; il a rougi les flots qui baignent son rivage ! »
    Et le Prélat reprend les paroles de la foi :
    « Pleurez mères, épouses, soeurs ! Pleurez, femmes de France ! Oui, vous pleurez, mais aussi vous priez. La prière a suivi le premier éclat de votre douleur et vous avez cherché, de suite, au-delà des limites de la vie, ceux dont la mort vous séparait sur la terre. « Cette rencontre, par le coeur et par l'esprit, est votre seule consolation, votre unique repos... »
    Il termine en priant :
    « O Dieu qui avez pleuré sur nos douleurs, donnez votre repos à ces nobles âmes, enfantées par vous dans les sueurs de l'agonie, dans le sang de la croix... O Christ, rendez heureuses ces âmes qui ont quitté la terre dans le martyre du devoir ! »
    La plainte des orgues, le glas des cloches achevèrent d'accompagner la tristesse qui accablait la foule, à ce moment unique et unie dans un mouvement de détresse humaine et de douleur française.
    Nous exprimons, de nouveau, le poignant émoi de la colonie entière, en saluant avec douleur et respect les familles des marins et officiers tués, leur grande famille, la Marine, et leur foyer commun, le nôtre, la France.
    (Extrait du Courrier Saïgonnais).

    1912/20
    20
    Vietnam
    1912
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