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Cinquantième anniversaire de profession religieuse

COCHINCHINE OCCIDENTALE Cinquantième anniversaire de profession religieuse Le 7 août dernier la chrétienté de Cai-mong était en fête : on célébrait le 50e anniversaire de la profession religieuse de Soeur Mieu, supérieure du couvent des Soeurs indigènes. Depuis la fondation des couvents annamites en Cochinchine, ce fut la première fois qu'on avait l'occasion de solenniser les noces d'or d'une religieuse. Aussi voulut-on donner à cette fête tout l'éclat possible.
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    COCHINCHINE OCCIDENTALE

    Cinquantième anniversaire de profession religieuse

    Le 7 août dernier la chrétienté de Cai-mong était en fête : on célébrait le 50e anniversaire de la profession religieuse de Soeur Mieu, supérieure du couvent des Soeurs indigènes.
    Depuis la fondation des couvents annamites en Cochinchine, ce fut la première fois qu'on avait l'occasion de solenniser les noces d'or d'une religieuse. Aussi voulut-on donner à cette fête tout l'éclat possible.
    Mgr Mossa'rd, Vicaire apostolique, les deux provicaires de la mission et 46 prêtres français et annamites eurent à coeur de venir féliciter Anne Mieu, et reconnaître les services rendus à la Mission par cette humble et modeste religieuse.
    Avant de parler de la fête elle-même, il est utile de retracer en quelques mots ces cinquante années passées dans le service de Dieu et des âmes.
    Soeur Anne Mieu naquit à Cai-mong, en 1838, de parents foncièrement chrétiens et jouissant d'une modeste aisance. Son père, Pierre Ngo, et sa mère, Lucie Quyen, fille du chef de canton, voulurent donner avant tout à leur enfant une éducation chrétienne et une piété solide.
    La persécution battait alors son plein, les édits des rois d'Annam se succédaient nombreux. Cependant la chrétienté de Cai-mong, assez éloignée de tout centre administratif, jouissait d'un calme relatif et les chrétiens pouvaient assez facilement vaquer à leurs devoirs religieux.
    Durant les premières années de son enfance, Anne Mieu se fit remarquer par son intelligence précoce et une solide piété. Bien qu'il n'y eut aucune école à cette époque, dès l'âge de 11 ans elle possédait par coeur tout le catéchisme, que lui avait enseigné une de ses tantes. Aussi ce fut avec la plus grande ferveur qu'elle se prépara à la première communion.
    Dieu avait choisi cette âme humble et pure pour la retirer du monde et en faire une « Amante de la croix ». Aussi dès le premier appel de la grâce, Anne Mieu prit la résolution de quitter sa famille et de se consacrer à Dieu.
    Il existait alors à Cai-mong un couvent de religieuses, fondé en 1844, année de l'érection de la Cochinchine occidentale en Vicariat apostolique. Mgr Lefebvre avait nommé le prêtre annamite Tam curé de la chrétienté et en même temps directeur du couvent. Anne Mieu s'ouvrit à son confesseur et lui demanda l'autorisation d'entrer au couvent. Vu le jeune âge de la postulante elle n'avait que douze ans le Père Tam voulut l'éprouver et remit sa décision à' plus tard. Après trois années d'épreuve, Anne Mieu vit s'accomplir son désir le plus cher. Elle quitta définitivement la maison paternelle et entra au couvent de Cai-mong, à l'âge de 15 ans : c'était en 1853, année du martyre du bienheureux Philippe Minh, aussi un enfant de Cai-mong, et décapité en haine de la foi à Vinh-long.
    Durant son noviciat la jeune postulante se fit remarquer par son caractère aimable et son intelligence éclairée. Voyant les religieuses à l'étroit dans leur misérable case, elle obtint du P. Luu, successeur du P. Tam et futur martyr, l'autorisation de demander à son père de s'occuper du couvent. Pierre Ngo se fit un devoir de répondre au désir du P. Luu et de sa fille et s'empressa de reconstruire le couvent avec de belles colonnes en bois.
    Après quatres années de noviciat, Soeur Anne Mieu fut reçue au nombre des religieuses professes, et le P. Borelle, provicaire de la mission, lui donna l'habit noir en 1857. Au lieu de prononcer des voeux, comme on le fait actuellement, les religieuses, à cause de la situation troublée de l'époque, récitaient simplement une formule de bon propos. Mais, sans nul doute, Anne Mieu, en recevant l'habit, se consacra irrévocablement au service de Dieu et puisa dans cette consécration la force et le courage de résister à la persécution, qui ne devait pas tarder à fondre sur le modeste monastère de Cai-mong :
    C'était le 9 décembre 1858, fêle patronale du couvent. Les religieuses venaient d'assister à la messe du P. Tung, dans une case voisine de chez elles. Rentrées à la maison, elles se trouvaient réunies pour le déjeuner, lorsqu'un notable accourt, effaré, en criant : « Les soldats arrivent » ! Soeur Mieu se retourne, et voit les satellites qui pénètrent dans le couvent. Aussitôt la supérieure, Marthe Lanh, fait signe aux religieuses, alors au nombre de 18, de prendre la fuite. La plupart obéissent, mais les Soeurs Ngo et Mieu veulent absolument rester et partager le sort de leur supérieure. Enfin sur un ordre écrit du P. Tung, soeur Mieu est obligée de s'éloigner, tandis que la soeur Ngo, plus âgée, devient la compagne de la supérieure.
    Cependant les soldats font main basse sur tout ce qui leur convient, en attendant l'arrivée du sous-préfet de Ba-vac. Après quelques interrogations sommaires, celui-ci ordonne de préparer deux cangues pour les religieuses et quatre autres pour des chrétiens du voisinage. Quand tous furent mis à la cangue, on les fit descendre dans une barque, que l'on dirigea sur Vinh-long, chef-lieu de la province.
    Quant aux religieuses dispersées, dont Anne Mieu, elles restèrent cachées par groupes de deux ou trois, dans différentes maisons chrétiennes, toujours sur le qui-vive et changeant de demeure à la moindre alerte.
    Quelques jours plus tard, Pierre Ngo, père de Soeur Mieu, démonta le couvent qu'il avait édifié en 1854 ; les colonnes en bois et la charpente furent enfouies sous la vase au fond de l'arroyo, en attendant des jours meilleurs.
    La persécution sévit pendant quatre années : enfin la paix et la liberté tant désirées allaient renaître et la fin de cette longue épreuve approchait.
    Après la prise de Vinh-long par les Français en 1862, la supérieure Marthe Lanh, qui avait eu le bonheur de confesser la foi dans les prisons, revint à Cai-mong, rassembla les religieuses dispersées et reconstruisit le monastère. La chrétienté de Cai-mong étant sans église, Pierre Ngo, devenu dignitaire, reprit les colonnes, enfouies dans l'arroyo, et réédifia l'église paroissiale. Plus tard lorsqu'on construisit la nouvelle église, les colonnes en bois de l'ancienne servirent à élever le noviciat actuel. Pierre Ngo, devenu le chef de toute la chrétienté, mourut en 1879 et, en récompense de ses mérites, fut enterré, par ordre de Mgr Colombert, dans la grande église, qu'il avait construite lui-même, sous la direction du P. Gernot.
    Je viens de nommer celui qui fut le véritable restaurateur du couvent de Cai-mong, dont il est le directeur depuis 43 ans. Arrivé dans la mission en 1862, il fut, après deux années de séjour à Mi-tho, désigné, en 1864, par l'évêque pour prendre la direction du district et du couvent de Cai-mong.
    A peine installé, le P. Gernot fit faire une retraite générale à la paroisse et au couvent. Le monastère se composait alors de 8 professes et de 5 novices.
    Se trouvant absolument seul, sans aide, sans catéchiste, le nouveau directeur chargea Soeur Mieu, alors âgée de 26 ans, de l'instruction des catéchumènes : elle prépara 58 adultes au baptême.
    Le mouvement de conversions commençant à s'étendre dans le district, le P. Gernot n'hésita pas à envoyer Soeur Mieu, accompagnée d'une autre religieuse, dans les centres voisins. Nommée sous-prieure du couvent, elle mit tout son zèle à convertir les païens et à annoncer la bonne nouvelle de l'Evangile. Souvent elle prêchait la religion en plein marché, provoquant les bonzes à la controverse, toujours suivie d'une foule de païens, curieux d'entendre la parole vibrante de cette jeune religieuse.
    Cependant la maladie la força de rentrer au couvent, où elle fut pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort.
    A cette époque, la supérieure du couvent, âgée et infirme, supplia le P. Gernot d'accepter sa démission. Les vertus d'Anne Mieu, ses qualités de coeur et d'esprit la désignaient au choix de ses compagnes ; aussi le 19 mars 1869, fut-elle nommée supérieure, charge qu'elle à conservée jusqu'à ce jour. Tous ses soins se porteront désormais sur la formation et la direction des religieuses.
    D'abord la nouvelle supérieure songea à donner aux soeurs l'instruction nécessaire à leur vocation. Chaque jour elle les réunissait et leur faisait des conférences, pour leur apprendre ce qui était nécessaire à l'éducation des jeunes filles et à la formation chrétienne des catéchumènes. En 1877, elle choisit parmi les jeunes professes une religieuse, sur laquelle elle pût se décharger en partie du soin des novices. La vie spirituelle, l'étude, l'ordre matériel s'améliorèrent rapidement.
    D'autre part le nombre des soeurs augmentait chaque année, et bientôt on put entreprendre toute une série d'oeuvres utiles à la mission : écoles, instruction des catéchumènes, Sainte Enfance, orphelinats, hôpitaux, tels sont les travaux des religieuses indigènes.
    Cependant Dieu réservait à Soeur Mieu, comme à toutes les âmes privilégiées, une cruelle épreuve. En 1893, elle fut affligée d'une maladie d'yeux. Malgré tous les remèdes de la science elle perdit complètement la vue. Elle supporta cette souffrance avec résignation et, sans se départir de son caractère aimable, elle continua comme par le passé à diriger son couvent, avec l'aide d'une sous-prieure et de deux maîtresses des novices. Toujours elle donna à ses soeurs l'exemple des vertus religieuses, et sa plus grande consolation, au jour de ses noces d'or, fut de voir les religieuses du monastère atteindre le nombre de 200, tant professes que novices.
    Soeur Mieu désirait célébrer le 50e anniversaire de sa profession dans l'intimité du couvent ; mais les religieuses, les dignitaires de la chrétienté, les prêtres du district, qu'elle a toujours aidés de ses modestes ressources et souvent de ses conseils éclairés, obtinrent du P Gernot l'autorisation d'organiser une fête, digne des mérites de la vénérable jubilaire.
    Plusieurs mois avant la date fixée, on fit les préparatifs nécessaires. Tout le couvent fut repeint et badigeonné à neuf. Les religieuses plafonnèrent les deux grandes salles avec des pièces de calicot blanc, ornées de fleurs artificielles et bordées de feuilles naturelles de différentes couleurs. La nouvelle chapelle fut décorée avec goût : de légères guirlandes entouraient les colonnes, les portes et les fenêtres, représentant des feuilles de vigne avec de magnifiques grappes de raisins : symbole du « vin qui fait germer les vierges ».
    Dès la veille de la fête, une quantité de barques sillonnaient les arroyos aboutissant à Cai-mong, et amenaient les religieuses dispersées dans les différentes chrétientés du district, ainsi que les invités.
    Une députation des soeurs françaises de Saint Paul de Chartres et des autres couvents de la Mission eut à coeur de présenter ses félicitations à la Supérieure, et de s'associer à la joie du monastère de Cai-mong. Enfin la fanfare indigène de la chrétienté de Thu-ngu vint donner la note gaie, par l'exécution des plus beaux morceaux de son répertoire.
    Le mercredi 7 août, commença la fête à la paroisse, annoncée par le carillon des six cloches de l'église. Toute la chrétienté de Cai-mong était présente, et pendant la messe d'action de grâces, dite par le vénéré provicaire, le P. Gernot, le vaste édifice à cinq nefs était bondé de fidèles, comme aux jours de grande fête. Après la messe, les dignitaires vinrent présenter à la supérieure leurs hommages et leurs félicitations, et lui offrirent, selon la coutume annamite, les présents exigés en pareille circonstance. Puis un banquet réunit les dignitaires et autres invités sous un vaste hangar, construit à côté du couvent et orné de fleurs et de verdure. Tous les autres participants à la fête reçurent dans les dépendances du monastère une généreuse et aimable hospitalité. Pendant toute la journée, ce fut un va-et-vient continuel dans le modeste appartement de la Supérieure, heureuse surtout de retrouver un grand nombre de ceux qu'elle avait convertis, longtemps auparavant, dans ses courses apostoliques.
    Dans la soirée, lés religieuses du couvent chantèrent une cantate en l'honneur de Anne Mieu, en la remerciant des soins vigilants et assidus, qu'elle n'a cessé de leur prodiguer pendant son long supériorat. Enfin, à la tombée de la nuit, un feu d'artifice fut exécuté par les soins de plusieurs prêtres annamites sur la place, devant l'église paroissiale.
    Le lendemain, 8 août, eut lieu la fête plus intime au couvent. Mgr Mossard arriva de bon matin en barque, accompagné du P. Lallement, provicaire et curé de Vinh-long, et d'autres missionnaires. Les six cloches saluèrent l'arrivée de l'évêque et annoncèrent la messe, dite par Sa Grandeur dans la chapelle du couvent. Tous les Pères et les religieuses prirent place dans la chapelle, tandis qu'une foule nombreuse stationnait dans les vérandas et autour de l'édifice.
    Anne Mieu était agenouillée au premier rang. Un magnifique cierge, entouré d'une guirlande dorée, don du Vicaire apostolique, brûlait à côté de l'humble religieuse, dont le front était ornée d'une couronne aux feuilles d'or offerte par le Carmel de Saigon.
    Quelles furent à ce moment les pensées intimes de Anne Mieu ? Dieu seul les connaît. Sans doute elle dut se rappeler les différentes péripéties de sa longue vie religieuse et les grâces spéciales que Dieu lui avait accordées : son entrée au couvent, son noviciat, sa profession, la persécution, ses courses apostoliques en barque, ses prédications en plein marché, les joies comme les peines et les épreuves de son long supériorat : tous ces souvenirs devaient se confondre dans son âme attendrie et s'exhaler dans un cri d'actions de grâces !
    Pendant la sainte Communion, que la vénérée jubilaire ainsi que toutes les soeurs du couvent reçurent de la main de Monseigneur, on chanta le Quid retribuam et le Magnificat, suivis de la bénédiction de notre cher évêque. Après l'action de grâces Soeur Mieu et les religieuses vinrent offrir leurs respectueux hommages à Monseigneur. Un choeur chanta une cantate en français et en annamite en l'honneur de l'évêque ; puis la supérieure, en termes émus, remercia Sa Grandeur et tous les Pères d'avoir daigné prendre part à son jubilé. Monseigneur félicita Soeur Mieu et encouragea ses religieuses à persévérer dans la sainteté de leur vocation.
    Enfin, dans la soirée, un salut solennel, donné dans la chapelle du couvent et terminé par le chant du Te Deum, clôtura ces fêtes jubilaires, qui feront date dans les annales du couvent de Cai-mong.
    Et maintenant, Soeur Anne Mieu continue, comme par le passé, dans le silence et le recueillement du cloître, de diriger dans la voie de la perfection les religieuses qui lui sont confiées, et de leur donner l'exemple de toutes les vertus. Son plus cher désir est de pouvoir assister, dans trois ans, au 50e anniversaire de prêtrise et d'apostolat de celui qui fut, pendant 45 ans, son confesseur, son directeur, son consolateur et son guide éclairé, notre vénérable provicaire, le P. Gernot.
    C'est aussi notre souhait à tous : daigne le Ciel exaucer nos voeux et accorder à tous deux de longues années, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.

    1908/8-15
    8-15
    Vietnam
    1908
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