Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Chine : Les massacres

CHINE Les massacres Une fois encore nous avons à raconter les désastres qui viennent de frapper nos missions de Chine, pendant ces jours sombres semblables à d'horribles cauchemars, où l'Europe angoissée attendait impatiemment des nouvelles de ses nationaux.
Add this
    CHINE
    Les massacres

    Une fois encore nous avons à raconter les désastres qui viennent de frapper nos missions de Chine, pendant ces jours sombres semblables à d'horribles cauchemars, où l'Europe angoissée attendait impatiemment des nouvelles de ses nationaux.
    Sans doute le Kouy-tcheou est demeuré dans une paix relative; mais le Su-tchuen (1), le Kouang-tong et le Kouang-si ont vu plusieurs de leurs districts dévastés. Cependant ces malheurs pour affligeants qu'ils soient, sont moins grands que ceux qui ont atteint la mission du Yun-nan, en partie ruinée et momentanément privée de ses deux évêques et d'une dizaine de ses prêtres ; beaucoup moins grands surtout que ceux qui ont frappé les deux missions de Mandchourie. Dans ces dernières, un évêque, huit prêtres français, deux prêtres chinois, deux religieuses, des centaines et peut-être des milliers de chrétiens ont été massacrés, des orphelines même fiancées ont été enlevées, les ruines se sont accumulées dans une vingtaine de districts.
    1. Le consul de France à Tchong-kin aurait désiré que tous les missionnaires du Vicariat du Su-tchuen oriental se réunissent à Tchong-kin, mais ceux-ci répugnaient à quitter leurs districts, craignant et avec raison, que leur départ ne fût la cause du pillage et du massacre des chrétiens; le consul n'insista pas et se borna à leur recommander de se retirer en cas de troubles dans les villes murées, ce qui était sage et praticable.
    Tel est le spectacle général qui s'offre à nos regards attristés quand ils se portent vers ces régions lointaines confiées à la Société des Missions Étrangères.
    Les troubles, nos lecteurs le savent, commencèrent à la fin du mois de mai, à Pékin et dans les provinces du Nord, causés par de nombreuses bandes appelées Boxeurs, qu'excitait et soutenait certainement le gouvernement chinois.
    Ils s'étendirent rapidement à travers l'empire et jusqu'au Yun-nan, malgré son éloignement de la capitale.
    Le vieil évêque de cette contrée, Mgr Fenouil, son coadjuteur Mgr Excoffier, plusieurs missionnaires s'unirent à notre consul général, M. François, et aux membres de la commission du chemin de fer pour se défendre contre la multitude qui les attaquait avec l'intention bien évidente de les tuer.
    Enfermés dans la petite maison du consul, ils réussirent par leur énergie à arrêter les assaillants. Mais pendant ce temps, l'évêché de Yun-nan-fou, la cathédrale, le collège situé à quelque distance de la ville étaient pillés et détruits. Lorsque notre ministre des affaires étrangères, M. Delcassé, eut fait télégraphier que le vice-roi de Yun-nan répondait sur sa tète de notre consul, l'effervescence populaire excitée par les mandarins se calma un peu, mais le mal était fait, et si nos missionnaires ont pu gagner le Tonkin, plusieurs d'entre eux (2) ne possédaient plus que leurs vêtements et leurs établissements étaient détruits.
    2. Les missionnaires venus au Tonkin avec notre consul sont : Mgr Fenouil, Mgr Excoffier, les PP. E. Maire, Gaudu, Ducloux, Blondel, Coulmont, Bailly, Kircher.
    Dans l’ouest du Yun-nan également, des troubles semblent avoir éclaté, puisque les missionnaires de cette région, le vénérable P. Le Guilcher en tête (1) ont dû s’éloigner et chercher un refuge en Birmanie. On craignait grandement pour la vie du P. Vial, l’évangélisateur des Lolos, mais les derniers courriers nous ont appris que sa résidence était gardée par des réguliers chinois, qui n’ont pas fait cause commune avec les Boxeurs.
    La Mandchourie a subi des désastres incomparablement plus grands, et pour les raconter nous avons des lettres de nos missionnaires et de quelques religieuses de Portieux, leurs auxiliaires dévouées.
    Le 25 juin le provicaire de la Mandchourie méridionale, le P. Choulet, exposait la situation en ces termes d’une exactitude absolue :
    « Nous sommes sur un volcan. On est effrayé de voir avec quelle rapidité le mouvement des Boxeurs se propage. Il y a un mois, on en parlait à peine, actuellement tous les confrères écrivent que leurs postes en sont infestés, et, partout, c’est la même rage contre nous, nos églises et nos chrétiens.
    « Le danger est bien plus grand que pendant la guerre sino-japonaise. Ce sont des alertes à chaque instant à Nieou-tchouang. Les femmes et les enfants qui n’ont pas encore déserté la place, passent la nuit sur la canonnière russe, seule protection que nous ayons ici.
    « Nous sommes sans nouvelles du dehors. Le télégraphe est coupé sur plusieurs points, et le chemin de fer de Nieou-tchouang à Chan-haï-kouan est détruit.
    « Les mandarins ne font rien pour enrayer le mouvement; ils promettent d’agir, et c’est tout.
    « Voilà, en deux mots, notre position à tous.
    « Quand vous recevrez cette lettre, il est probable qu’il ne restera plus que des cendres de notre chère Mission ».
    En face de cet avenir qui s’ouvrait si terrible, des précautions avaient été prises, les Sœurs des établissements d’Ing-tsé avaient renvoyé les vierges chez leurs parents et placé les plus grandes orphelines dans de bonnes familles chrétiennes.
    1. Les autres missionnaires sont les PP. Piton, Ringenbach, Gilles.
    A Moukden, où Mgr Guillon venait de rentrer d'une tournée pastorale, la situation devenait plus mauvaise. « Il était convenu que le 26 de la lune, fête du Sacré-Cœur, écrivait le 24 juin Sœur Sainte-Croix Grandury, notre petite cathédrale devait être incendiée, à midi juste, ainsi que les maisons environnantes ; aussi quantité de personnes venaient-elles regarder par-dessus les murs et paraissaient étonnées de nous voir aussi tranquilles qu'à l'ordinaire.
    « Ce matin même plusieurs femmes des villages voisins vinrent à la messe pour voir si les Sœurs étaient brûlées, ou si elles avaient pris la fuite comme au Touang-houan (c'est le quartier protestant).
    « Nous avons rassuré de notre mieux ces femmes qui avaient grand'peur, craignant de voir tomber leur tête, disaient-elles, dès que ces individus leur auraient jeté un sort.
    « Cependant, le dirai-je, nous regrettons d'avoir manqué une si belle occasion d'être grillées toutes vives, là près de l'autel, comme deux petits cierges pour nous envoler vite en paradis ».
    Ce souhait d'une âme admirable d'héroïsme allait être exaucé !
    Le 30 juin, dans une nouvelle lettre, la même religieuse disait :
    « Nous n'échapperons au danger que par miracle, puisque le gouverneur n'envoie aucun secours et qu'il a laissé brûler aujourd'hui l'église des protestants, la pharmacie du docteur Christie et d'autres maisons. La fumée de ces incendies passait au-dessus de notre orphelinat depuis 3 heures jusqu'à 9 heures du soir, et nos pauvres enfants criaient à fendre l'âme ; enfin elles viennent de se coucher, et j'ai promis de veiller pour les avertir. Mais Monseigneur a envoyé plusieurs hommes pour garder notre cour : car, craignant pour nous, il nous avait conseillé de nous cacher, mais nous préférons mourir à notre poste avec nos enfants ; du reste il est trop tard pour s'évader, puisque les Boxeurs sont entrés à 4 heures du soir à la sacristie, après en avoir enfoncé une porte et brisé toutes les fenêtres. En ce moment, Monseigneur, le P. Emonet et le P. Jean Li étaient en prières à deux pas de ces brigands, et faisaient leur action de grâces, car ils venaient de consommer à la hâte les saintes Espèces. Les Boxeurs n'entrèrent pas dans l'église, ce qui est presque un miracle: les chrétiens s'assemblèrent aussitôt et ces brigands furent repoussés pour un instant, car ils se préparèrent à revenir.
    « Pendant qu'ils dévastaient la sacristie, Monseigneur arriva à l'orphelinat, en rochet et en étole, et bénit nos enfants qui pleuraient agenouillées sur son passage, puis Sa Grandeur nous dit :
    — Je crois, mes chères Sœurs, que le moment de la mort est arrivé pour nous tous, je viens vous donner une dernière absolution ».
    « Toutes résignées, nous reçûmes l'absolution, puis je conseillai aux enfants de s'évader chez des parents ou des amis : plusieurs préférèrent rester avec nous pour mourir martyres, disaient-elles. Mais quand même on se voit à deux doigts de la mort, on n'ose prétendre à une telle faveur ».
    Quelques lignes plus loin Sœur Sainte-Croix ajoutait ces paroles :
    « Les brigands ont fait voler en éclats la porte de la sacristie et le pavé est tout couvert de morceaux de verre et de plomb tordu. Ils menacent de lancer le feu sur l'église qui, toute cette nuit, est illuminée comme à Noël, car les cierges brûlent sans cesse sur les autels. A chacune des tours est suspendue une énorme lanterne, puis des tuyaux de fourneau sont placés comme des canons le long de la façade. Les cloches ont été mises en branle, dès qu'on a aperçu le feu chez les protestants, et les chrétiens se sont hâtés de venir prier et défendre leur église. C'est le moment où l'on reconnaît les vrais fidèles; que de confessions aujourd'hui ! »
    Que se passa-t-il ensuite? Une Religieuse réfugiée au Japon, Sœur Jules Ferry, nous le dit d'après les nouvelles qui lui sont parvenues :
    «Monseigneur voyant que toute résistance était impossible, rassemble les Sœurs, les orphelines et tous les chrétiens dans la cathédrale pour les exhorter au martyre ; pendant son exhortation on frappe de grands coups à la porte ; Monseigneur, pensant que c'était peut-être quelque autorité chinoise, se rend à la porte pour la recevoir ; la porte n'est pas plus tôt ouverte qu'il a la tête tranchée ; puis ils s'avancent, ces possédés, vers le chœur où se trouvaient le P. Emonet et le P. Li qui ont également la tête tranchée. Quant à nos deux heureuses Sœurs, Sœur Sainte-Croix Grandury et Sœur Albertine Rœcklin, ont-elles eu le même sort? On le pense, on ignore ce qu'elles ont eu à souffrir, ainsi que les 200 chrétiens qui se trouvaient réunis pour la défense de leur évêque et de leur église, mais s'ils n'ont pas été tués avant le feu, ils ont été brûlés vifs (1). Quand tout a été fini, les Boxeurs se sont répandus dans la ville, et ont décapité tout ce qu'ils ont pu trouver de chrétiens. Un témoin oculaire dit que dans la ville on ne rencontrait que des corps sans tête (2). La femme et la bru du catéchiste ont été crucifiées ».
    1. Le 3 juillet.
    2. Toutes les têtes, écrit le P. Letort dans une lettre datée d'Ing-tsé, 19 juillet, ont été coupées et exposées sur les portes de la ville, comme on le fait pour les malfaiteurs.
    Tel fut dans ces grandes lignes le désastre de Moukden, il fut connu en France par une dépêche de notre procureur à Shang-haï, le P. Robert, qui adressa au Séminaire ce télégramme :
    Guillon Emonet duœque moniales necati Moukden.
    Mgr Guillon, M. Emonet et deux religieuses ont été assassinés à Moukden.
    7 juillet 1900.
    Le Souverain Pontife Léon XIII s'émut vivement à la pensée des malheurs qui accablaient les missions de Chine et à ceux plus grands qui pouvaient les frapper, et il écrivit au Cardinal Vicaire la lettre suivante :
    « Monsieur le Cardinal,
    « Les événements cruels qui se succèdent en Chine, outre qu'ils pénètrent Notre âme d'une grande douleur, en raison de tant de sang humain versé, Nous tiennent encore tremblants et anxieux sur le sort des Vicariats apostoliques existant là-bas et sur les dangers des missionnaires et des chrétiens qui sont exposés aux plus dures épreuves et au sacrifice même de leur vie.
    « Pour obtenir que la clémence divine se montre propice à ces populations malheureuses et qu’elle éloigne les désastres redoutés de tous, Nous savons déjà que le Collège de la Propagande et les autres ordres religieux romains, dès la première nouvelle du désastre, ont commencé des prières en commun.
    « Aujourd’hui, le danger et l’angoisse croissant, Nous croyons opportun et nécessaire que notre Cité participe plus activement à ces prières.
    « En conséquence Notre vif désir, Monsieur le Cardinal, est que vous rappeliez à toutes les communautés la nécessité pour elles d’adresser d’humbles prières au Très-Haut pour qu’il inspire à tous des pensées de concorde et de paix et qu’il mette ainsi un terme aux ruines et aux massacres.
    « Et pour que ces prières que Nous sollicitons en faveur de nos frères lointains, soient plus efficaces, Nous donnons à tous, de tout cœur, la bénédiction apostolique.
    « LEON PP XIII ».

    Le 12 juillet, un service solennel fut célébré pour Mgr Guillon au Séminaire des Missions Étrangères par le Supérieur, M. Delpech.
    La Propagande, les Conseils centraux de l’Œuvre de la Propagation de la Foi, le Cardinal-Archevêque de Paris, plusieurs évêques de France adressèrent à notre Séminaire des lettres d’affectueuses condoléances.
    Ces lettres étaient à peine reçues, qu’une nouvelle dépêche annonçait la mort des PP. Viaud, Agnius, Bayart, Bourgeois et Le Guével, de la mission de la Mandchourie méridionale.
    Les trois premiers, chargés des postes de Siao-hei-chan et de Kouang-ning s’étaient retirés au village de Che-tze-touen, mais ne s’y trouvant pas en sûreté, ils s’étaient avec quatre chrétiens enfuis dans les hautes herbes de la plaine, où ils restèrent deux jours sans nourriture. Des brigands les aperçurent et vinrent à eux, leur apportant quelque nourriture, et au moment où les fugitifs, que ce bon procédé avait rendus confiants, s'y attendaient le moins, ils les désarmèrent et enlevèrent leurs chevaux. Aussitôt avertie, la garde nationale de Ya-tze-tchang arriva, fusilla les trois missionnaires et jeta leurs cadavres dans le fleuve Leao, à Souang-tai-tze. Les quatre chrétiens qui accompagnaient les missionnaires furent noyés vivants. Le village de Che-tze-toun fut brûlé, les enfants des orphelinats de Kouang-ning et de Siao-hei-chan massacrés ou enlevés, 64 chrétiens de cette dernière paroisse tués.
    Quant aux PP. Bourgeois et Le Guével, voici ce que nous écrit le P. Letort :
    « Les PP. Bourgeois et Le Guével sont certainement morts au bord de la mer, où ils voulaient s'embarquer. Les habitants de Lien-chan s'étaient montrés très bons pour eux et les avaient aidés à sortir de la localité. Un seul individu, appelé Ouang et parent des chrétiens, les poursuivit de sa haine féroce, défendit à qui que ce fût de leur fournir une barque, sous peine d'être massacré. Les Pères durent gagner la montagne et c'est là qu'ils ont péri avec une vingtaine de chrétiens, après une défense héroïque, sous les balles des soldats de Ning-iuen appelés pour les fusiller. Les vierges ont été tuées, bon nombre d'enfants de l'orphelinat ont été massacrés avec des chrétiens, d'autres enlevés. Tout a été brûlé. Rien ne subsiste. Pauvre orphelinat que j'avais bâti en 1875 et tant aimé ! »
    A Toung-kia-fang-chen, une quarantaine de chrétiens ont succombé en défendant l'église : le P. Alexandre Hia, chargé de ce poste, a été pris, conduit à Moukden et décapité.
    De nouveau, la Propagande adressa au supérieur de notre séminaire une lettre d'affectueux intérêt, y joignant la sollicitude et la bénédiction du Souverain Pontife. Voici la traduction de cette lettre (1) :
    1. Rome, 28 juillet 1900.
    « La Sacrée Congrégation de la Propagande demeure profondément affligée à la triste annonce des nouveaux massacres, qui, dans la personne de cinq autres et très zélés missionnaires, ont éprouvé le Vicariat apostolique de la Mandchourie méridionale. Il est vraiment très douloureux et très affligeant de penser au misérable sort de ces valeureux apôtres. Mais s'il y a une consolation et une pensée réconfortante au milieu d'un si grand deuil, c'est de songer que la palme des confesseurs de la foi a ouvert les portes de l'éternelle gloire à ces nouveaux héros de votre si méritant Institut.
    « Je me fais un devoir d'exprimer à votre Paternité Révérendissime, à tous et à chacun des membres de votre Société mes condoléances les plus sincères.
    « Je le fais, non seulement au nom de la Sacrée Congrégation de la Propagande, mais surtout, et d'une manière toute spéciale au nom de notre Très Saint Père le Pape qui, profondément contristé de cette douloureuse nouvelle, vous envoie ainsi qu'à tous les membres de votre Institut une très particulière bénédiction. »
    Enfin le 25 août, un nouveau télégramme annonçait que la Mandchourie septentrionale était frappée à son tour. Les PP. François Georgeon et Louis Leray étaient massacrés.
    Nous n'avons encore reçu aucun détail sur les circonstances de la mort de ces deux martyrs.
    Tous ces désastres et ceux des autres missions émurent vivement l'opinion publique religieuse.
    Le 9 août, à 10 heures, fut célébré, à Notre Dame de Paris, le service prescrit par le cardinal Richard pour les victimes de la persécution en Chine. Son Éminence présidait la cérémonie. Quatre évêques y assistaient : NN. SS. de Courmont, de la Passardière, Le Roy, Crouzet. Le Président de la République était représenté par un commandant en grande tenue, occupant la première place de la nef. Des places spéciales avaient été réservées aux membres de la Société de la Croix-Rouge au profit de laquelle la quête a été faite, et à la Propagation de la Foi qui était représentée par le Président, le Vice-Président et divers membres du Conseil central.
    On remarquait aussi M. Fiat, supérieur général de la Congrégation de la Mission, M. Delpech, supérieur de notre Séminaire ; étaient présents également plusieurs membres de ces Sociétés et d'autres Congrégations, des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, une députation du Séminaire de Saint-Lazare, de nombreux fidèles. Les aspirants du Séminaire des Missions Étrangères de Paris étaient au milieu du chœur, et sur l'invitation expresse de S. Ém. le cardinal Richard ils chantèrent une partie de la messe.
    S'attaquer aux vivants ne suffit pas à la haine chinoise. Les bandits, car qu'ils soient des Boxeurs, des soldats réguliers ou de simples citoyens, on ne peut leur donner un autre nom, les bandits déterrèrent le P. Moulin mort à Nieou-tchouang le 24 juin, frappèrent le cadavre, lui coupèrent la tête et le brûlèrent.
    A Tong-ia-touen où est la ferme Saint-Joseph, ils ouvrirent la fosse de Sœur Hélène, morte depuis 15 ans et brûlèrent ses ossements.
    En vérité on comprend ce cri sorti du cœur du P. Letort : « S'il existait une cloche dans la tour de la nouvelle église d'Ing-tse, toujours debout et dominant la place, c'est un long glas de deuil qu'on y devrait sonner, la Mandchourie agonise. De tant d'œuvres fondées avec tant de peine, rien ne subsiste, le pillage et le feu sont à l'ordre du jour, de toutes parts le sang coule ».
    Pendant ce temps que deviennent les survivants, missionnaires et religieuses?
    Aussitôt que les désastres de Moukden furent connus à Ing-tse, le provicaire, le P. Choulet, alla en faire part aux Sœurs de la Sainte Enfance. « On reste quelques minutes dans un silence d'agonie, écrit la Sœur Jules Ferry, puis le P. Choulet nous dit : «Je vous embarque à l'instant, dépêchez-vous, car le danger est pressant ». Ce bon Père part pour prendre nos places; mais il n'ose pas aller loin, car il est hué! Il retourne à la Procure et envoie son homme d'affaires. Il était onze heures et demie, notre pauvre dîner était sur le feu, nous l'y avons laissé. Nous partons à la douane et nous nous embarquons vers 1 heure de l'après-midi, quoique le vaisseau ne doive partir que le lendemain.
    « Nous étions à peine sorties de chez nous que le pillage commençait, c'était affreux!
    « Aussitôt que le P. Choulet nous eut dit qu'il nous embarquait à l'instant, notre supérieure envoya un exprès à nos bonnes Sœurs de la ferme, leur disant : « Venez vite, nous nous embarquons ». Ce brave homme arrive à 4 h. 1/2 du soir ; à 5 heures moins un quart nos Sœurs étaient en voiture, la tête couverte d'un voile noir afin de n'être pas reconnues. Les missionnaires les attendaient à l'entrée de la ville, afin qu'elles ne se rendent pas chez nous, mais directement au bateau. Nous les attendions avec une grande anxiété ; enfin à 9 heures elles arrivent. Cela faisait déjà un gros poids de moins sur le cœur ».
    « Nos Sœurs n'avaient pas quitté la ferme depuis deux jours, qu'elle était pillée et incendiée et que les brigands n'y laissaient pas pierre sur pierre. La vierge Léon Barbe, maîtresse d'école de la ferme, s'était réfugiée avec les plus grandes orphelines chez un de ses proches parents, voisin de la ferme ; ces suppôts du diable sont allés l'enlever ainsi que les grandes filles ».
    A Chaling, même départ précipité. Le P. Conraux expédie les religieuses à Leao-yang, la gare la plus rapprochée : « Nos Sœurs n'ont que le temps de monter en chemin de fer, escortées par deux lignes de Russes à cheval, le train n'est pas en marche que l'attaque commence, il était temps... Du chemin de fer nos Sœurs voyaient les incendies.
    « Arrivées à Ing-tse, elles pensaient faire à pied le petit trajet qu'il y a de la gare à chez nous. Cela était impossible, elles auraient été tuées; les Russes prêtent un remorqueur. En face de notre maison qui était encore debout, mais déjà pillée, nos bonnes Sœurs ignorant notre départ qui avait eu lieu la veille, voulaient ou plutôt pensaient descendre ; mais le Père leur dit : « Vos Sœurs sont parties. Du remorqueur vous allez monter sur le vaisseau qui vous emmènera demain, » Sur ce notre bonne Sœur Philomène tombe en faiblesse. — Vous dire, nous répètent nos Sœurs, l'effet que cela nous a fait de voir le toit de cette chère église, de cette maison qui était pour nous notre maison mère de Chine... C'est impossible à rendre ! Cette vue nous a déchiré le cœur !... »
    A Tie-ling, les PP. Lamasse, Vuillemot et les Sœurs Gérardine et Marie se réfugièrent chez les Russes de la gare, et protégés par une colonne de 500 Russes et par 300 chrétiens, ils prirent la route du Nord. Attaqués en route, particulièrement à Koi-nien, ils se défendirent avec succès et réussirent à gagner Wladivostock.
    Le Vicaire apostolique de la Mandchourie septentrionale, Mgr Lalouyer, les PP. Cubizolles, Sandrin, Samoy, Gérard, Lecouflet ont pu gagner cette dernière ville.
    D'autres se sont réfugiés à Shang-haï.
    Deux missionnaires, les PP. Villeneuve et Huchet ont pu s'enfuir en Corée et une lettre du P. Bret, du 21 juillet, nous donne les détails suivants :
    « Le P. Villeneuve se trouvait à Toung-houa-hien, privé de communications avec Mgr Guillon, lorsque soudain arrive son voisin, le P. Huchet, poursuivi jour et nuit par les brigands qui ont incendié ses divers postes: Ling-kai, Sing-ping et Ouang-king-men.
    « En même temps que l'avant-garde des brigands qui poursuivaient le P.Huchet, entre dans la ville de Toung-houa-hien une autre bande à la recherche du P. Villeneuve. A la faveur des ténèbres et grâce à l'appui du mandarin local et à la protection d'un petit chef de soldats, nos deux confrères sautent à cheval et prennent la fuite dans la seule direction libre, vers la Corée (1) ».
    1. Ces missionnaires sont aujourd'hui sains et saufs.
    Enfin en quelques endroits très rares, les missionnaires organisèrent la résistance.
    « San-tai-tse est transformé en camp retranché, écrit le P. Letort, et les PP. Corbel et Caubrière (jeune) y sont enfermés avec un millier de chrétiens ou chrétiennes. Tout le monde y est joyeux, on veut vivre ou mourir ensemble. Aux dernières nouvelles, pas d'attaque n'avait encore été tentée. Les Pères ont 40 fusils, et il faudra de la troupe et peut-être du canon pour en venir à bout (1) ».
    1. Ces missionnaires sont aujourd'hui sains et saufs.
    A Ing-tse, aujourd'hui tranquille puisque les Russes en sont les maîtres, la situation a été pendant de longs jours extrêmement périlleuse.
    « La mort chaque nuit plane sur nos têtes, dit le P. Letort demeuré dans cette ville avec le P. Choulet, et cependant il faut rester au poste, et souvent la nuit avoir à l'épaule la carabine comme tout le monde, afin d'empêcher une débâcle qui serait la fin de la mission de Mandchourie ».
    Heureusement les dernières nouvelles que nous avons reçues sont moins mauvaises, elles paraissent même bonnes après cet ouragan de fer et de feu qui en quelques semaines a fait tant de ruines (2).
    Une dépêche du P. Robert, datée du 30 août, nous annonce que les missionnaires réfugiés à Shang-haï ainsi que les Religieuses songent à regagner Nieou-tchouang, où l'occupation russe a ramené le calme et la sécurité.
    Puissent ces vaillants et ces vaillantes bientôt mettre à exécution leur généreux dessein et voir se réaliser ces paroles de sereine espérance et d'inébranlable confiance en Dieu écrites récemment par le Supérieur du Séminaire des Missions Étrangères : « J'ai la ferme conviction que Dieu fera sortir un bien, un bien peut-être très grand de la terrible crise que nous traversons ».

    2. « Par eux-mêmes, écrit le P. Choulet le 18 juillet 1900, les Boxeurs ne pouvaient rien contre nous, mais ils ont soulevé la populace, lui faisant croire que jamais plus il n'y aurait un chrétien, un Européen dans le pays. Sûr de l'impunité, tout le monde se rue sur nous.
    « Au milieu de nos peines, nous avons encore la douleur de constater un certain nombre de défections parmi les nouveaux chrétiens. Les Boxeurs disent pouvoir reconnaître tout chrétien, parce qu'il a une croix imprimée sur la tète. Au moyen d'une formule spéciale et d'une incision pratiquée a l'endroit où se trouve cette croix, ils prétendent pouvoir l'effacer. Tout individu pris, qui ne veut pas se soumettre à cette manœuvre diabolique, est impitoyablement massacré. Tou-Ling-Sien, notre excellent catéchiste-médecin, a eu ainsi la tête tranchée; sa tête n'est tombée qu'au vingtième coup de couteau.
    « En réalité, les mandarins semblent être les grands chefs des Boxeurs, ils croient à leurs diableries, aucune police n'est exercée sur les masses. Les bandits tuent, pillent et volent à leur guise ».

    1900/210-224
    210-224
    Chine
    1900
    Aucune image