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Chine l'automne au Setchoan

Chine l'automne au Setchoan
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    Chine

    l'automne au Setchoan

    C'est l'automne. Après les jours brûlants de l'été ; après les pluies torrentielles qui ont fait crouler maintes chaumières ; après les fleuves débordants emportant champs et rizières, roulant dans leurs flots boueux cadavres et débris de barques ; après les tornades brisant les pins géants, couchant les moissons dans la vase, soudain tout a changé. Plus de vent soufflant en tempête, vous projetant au visage les branches fracassées des chênes : légère comme une caresse la brise berce les bambous jaunis qui sous l'ouragan ont plongé en gémissant. Le soleil verse une douce lumière sur la campagne dorée ; les oiseaux ont repris leurs chants : les merles sifflent en sautillant de branche en branche, les tourterelles roucoulent dans les cyprès. Les brèches faites par les flots dévastateurs ont été réparées, le manteau de paille fraîche des chaumières rutile au soleil ; les maisons regorgent de blé, de riz non décortiqué, de toutes sortes de fruits et de denrées. Aux solives du toit, garnies de courges dorées, les épis de maïs pendent en guirlandes.
    L'été, qui a fait tant de mal et épouvanté le pauvre monde, est mort et enterré. Les flots noirâtres du fleuve sont redevenus d'un bleu pailleté d'or ; les ruisseaux transformés en torrents impétueux sont redevenus paisibles, leur voix courroucée n'est plus qu'un murmure berceur. La tempête est apaisée. Bêtes et gens se réjouissent de se voir encore vivants. Les enfants turbulents gambadent à travers la campagne avec les buffles et les boeufs roux. Les jours de foire, en habits de soie aux teintes chatoyantes, ils vont, dans les rues bourdonnantes des villages voisins, faire admirer leurs jolies frimousses et se gaver de sucreries. Avec leurs petites soeurs espiègles qui, d'un oeil d'envie reluquent tous les étalages, hument tous les parfums, touchent à tous les gâteaux, ils s'amusent follement. Mais tout a une fin. Au retour ce petit monde est fatigué ; heureusement le papa, mis de bonne humeur par une vente réussie et par l'absorption de plusieurs tasses d'eau-de-vie pour se donner force et courage, les empile à la place des poules et des légumes, dans ses vastes paniers et au trot les emporte en balançoire.
    Sur le pas des portes, entre le gros chat roux qui frise sa moustache en clignant de l'oeil et le chien jaune qui guette les passants pour les effrayer de sa grosse voix, vieux et vieilles, guillerets, fument la pipe avec béatitude en parlant de l'ancien temps et en contant de bonnes histoires. Derrière eux, sur l'autel des ancêtres aux dorures fanées, entre les tablettes aux lettres d'or, un gros bouddha hilare contemple son ventre et son nombril dorés. Les dévotes font brûler en actions de grâces quelques bâtonnets d'encens aux esprits protecteurs.
    C'est l'automne au Setchoan.
    Une véritable symphonie d'or enveloppe toutes choses d'un charme ensorcelant. Le ciel brille d'un éclat vermeil ; toute la campagne est dorée, avec ses paillotes neuves, ses pagodes aux tuiles vernissées brillant comme des escarboucles, ses arbres couleur de rouille. Par tous les sentiers on marche sur une jonchée de feuilles dorées ; par les guérets fauves courent les perdrix roussâtres ; les faisans au flamboyant plumage s'envolent sous vos pieds, traçant dans les airs des arcs-en-ciel d'or. Sous les ponts rustiques, de petits canards jaunes, tout frétillants, prennent leurs ébats dans l'étang à l'eau jaunâtre où s'étalent les nénuphars. Dans les jardins, c'est une féerie de camélias et de chrysanthèmes de toutes couleurs ; les soleils d'or, avant de mourir, inclinent vers le soleil leur tête charmante ; les chrysanthèmes à la chevelure d'un jaune éclatant s'épanouissent souriants ; d'autres, presque nains, dressent pimpants leurs pompons d'or. Au fronton des vieilles demeures où grimpe la vigne vierge, où s'agrippe le lierre, flottent des banderoles de papier doré pour écarter les esprits malfaisants et attirer la brise du bonheur ; devant les portes, sous les arbres aux branches desquels pendent les pamplemousses d'or, les lions de pierre, gardiens vigilants, ouvrent leur large gueule où flambent des boules d'or. Sous les treilles vermeilles, sur le tapis roussi des prés, de mignonnes fillettes aux yeux rieurs sautent à la corde où, comme de gentils papillons, dansent rondes et farandoles.
    Au revers des coteaux où, encadrés de camélias, s'élèvent les temples aux toits couronnés de dragons, de chimères et de phénix, on entend résonner les gongs, les cloches et les tambourins des bonzes en prière. Au bord du clair ruisseau où se mirent les saules jaunissants, c'est le tic-tac monotone du vieux moulin à la voix chevrotante ; le grillon, caché dans la fougère, mêle au concert son cricri grêle.
    Tout est gai, tout est riant sous le doux soleil aux rayons d'or qui répand une enivrante allégresse sur les champs et les bosquets où chantent merles et rossignols. De l'aurore rose au couchant vermeil, autour des fermes, à travers la campagne resplendissante, dans l'éblouissement des splendeurs automnales, paysannes et paysans chinois déterrent les arachides que bambins et bambines croquent à belles dents. Les jeunes porcelets, guidés par la vieille truie, suivent de près en poussant des grognements de satisfaction quand, de leur groin ardent fouillant le terrain, ils trouvent les pistaches oubliées. A travers les rizières, les gamins, armés de longues gaules, frappent l'eau peu profonde pour décider les poissons à monter à la surface pour se faire prendre à la main et de là passer dans la marmite. Vêtu d'or et d'azur comme un prince, le martin-pêcheur, du haut des talus, suit d'un oeil attentif la manoeuvre des petits bonshommes : aussitôt que paraît un poisson, il s'élance, rapide comme l'éclair, le saisit et se pose au bord de la rizière pour le déguster.
    C'est l'automne au Setchoan.
    Que ne me suis-je contenté de jouir de ces scènes champêtres !... Poussé par quelque diable, j'ai voulu me rendre à la ville voisine pour y admirer les nouveaux boulevards et goûter la poésie des flûtes et des luths qui, le soir au clair de lune, tombe des balcons sur les rives du Fleuve Bleu, alors que jeunes gens et jeunes filles, après les travaux du jour, se retrouvent en famille en font ensemble de la musique.
    Hélas !... Qu'ai-je vu ?... Qu'ai-je entendu ?... O poètes aimés, chantres inspirés, cigales d'or, doux pêcheurs de lune, qui, dans vos oeuvres immortelles, avez célébré l'automne du Setchoan, voilez-vous la face !
    Aux derniers rayons du soleil mourant, je vis descendre en trombe des collines dominant la ville une cohue de filles en uniforme de boys scouts, les jambes nues, tandis que d'autres, cigarettes à la bouche, perchées sur les tombeaux des ancêtres, battent de la grosse caisse avec l'ardeur d'une belle-mère tapant sur sa bru. Sur un cyprès décharné des corbeaux croassaient lugubrement en agitant la tête d'un air désapprobateur. A peine avais-je fait quelques pas sur le boulevard que je me heurte à un régiment de femmes habillées en soldats, le fusil sur l'épaule, hurlant des airs bachiques en marchant au pas de l'oie ; des gamins hirsutes, vomissant les pires horreurs, faisaient un vacarme épouvantable, tambourinant sur de vieilles casseroles, frappant à tour de bras sur des bidons de pétrole vides ; ils bataillaient comme des démons en furie, se lapidant avec toutes sortes d'ustensiles. « Ils s'exercent, me dit-on, à la guerre contre le Japon ! »
    Assourdi, ahuri, ne sachant où me garer, je reçois sur la tête un énorme pamplemousse et un pot de fleurs au creux de l'estomac. Je me hâtai de battre prestement en retraite, fuyant cette Babylone empestée par les nouvelles moeurs importées du pays des Apaches et des Sioux...
    O poésie envolée ! O pauvre Setchoan !...
    Et maintenant, assis à l'ombre des saules pleureurs, au bord du paisible étang où flûtent les rainettes, je songe mélancoliquement à la folie des hommes.

    M. D.

    1937/256-262
    256-262
    Chine
    1937
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