Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Chine de Macao à Tchen-Tou en 1745

Chine de Macao à Tchen-Tou en 1745 PAR M. DE VERTHAMON
Add this
    Chine de Macao à Tchen-Tou en 1745
    PAR M. DE VERTHAMON
    A une époque où la Chine était encore le mystérieux Empire, où les commerçants européens s'arrêtaient à l'entrée d'un seul de ses ports, Canton ; alors que les soldats des nations occidentales ne soupçonnaient pas que leurs successeurs pourraient planter dans sa capitale un drapeau étranger, les prédicateurs de l'Evangile pénétraient dans les plus reculées de ses provinces. Nous avons trouvé dans nos archives 1 le récit du voyage qu'un missionnaire fit en 1745, il y a 165 ans de Macao à Tchen-tou, le chef-lieu de la lointaine province du Su-tchuen. Le récit est vif, intéressant, il est signé d'un nom qui brilla dans l'Église et dans l'armée de France; Jean-Hyacinthe de Verthamon, né dans le diocèse de Limoges, officier pendant quelques années et qui donna sa démission pour entrer dans les ordres; il fut nommé par son oncle, l'évêque de Luçon, Mgr de Verthamon de Chavagnac, archidiacre de Paredz ; il vint au Séminaire des Missions Etrangères en 1742, partit pour la Chine, la même année. Arrivé au Tchen-tou en 1745, il fut en 1746 nommés provicaires, par son évêque J. de Martiliat, revint à Macao cette même année, et en 1748 accompagna de Martiliat en Europe. Il fut le 28 novembre 1748 nommé procureur à Rome de la Société des Missions Etrangères 2 et revint à Paris en 1752, après avoir traité avec succès plusieurs affaires importantes.

    Je partis de Macao le 9 février 1745, pour me rendre à Tchin-tou-fou, capitale du Su-tchuen. J'allai dans une petite nacelle jusqu'à Kien-chan où je trouvai un bateau qui devait me conduire à Si-tong-hia-kheou, gros village situé au confluent de deux rivières importantes qui arrosent la province de Kouang-tong, par laquelle j'entrai en Chine.

    1. A. M.-E., vol. 434, p. 355.
    2. A. M.-E., vol. 80, pp. 32, 33

    Le 11, nous passâmes un corps de garde où l'on visite ordinairement les bateaux, et le lendemain, la douane de Kiang-chan-hien. Ces deux endroits sont très dangereux pour les missionnaires ; il n'y a pas longtemps qu'un Augustin espagnol y fut arrêté. On m'avait bien enveloppé dans une grosse couverture comme si j'avais été malade. Grâce à Dieu, personne ne vint, ce qui est fort extraordinaire. Je crois que nos gens avaient fabriqué un faux passeport, mais ils ne m'avaient pas consulté. Les Chinois appellent cela un stratagème. De là jusqu'à Chao-tcheou il n'y a plus de visite à craindre.
    Le 14, nous arrivâmes à Si-tong-kia-kheou, où mon conducteur m'attendait dans un bateau qu'il avait loué à Canton. C'était un très mauvais bateau, ouvert de tous côtés, où l'on pouvait à peine se tenir assis, tant la couverture était basse. Il faisait une bise très piquante qui nous glaçait. J'ai eu pendant 24 heures une jambe si saisie de froid que je ne la sentais presque pas. En général, les bateaux chinois sont une voiture fort incommode ; on y souffre beaucoup du froid, du chaud, de la fumée, de la mauvaise odeur, des cousins, de la vermine dont il n'est pas possible de se garantir, et de ses propres domestiques quelquefois plus que de tout le reste. Quand il n'y aurait point d'autre incommodité, ce ne serait pas une petite peine d'être enterré pendant quatre mois dans le fond d'un bateau, parmi des gens dont on n'entend point la langue, livré à soi-même, sans occupation, sans livres et sans aucune consolation de la part des hommes ; mais c'en est une assez grande de penser qu'on souffre pour Dieu. Quelqu'un a très bien dit que c'est un ami qu'on trouve partout et avec lequel on ne s'ennuie jamais.
    Depuis Hiang-chan jusqu'à Si-tong-hia-kheou, c'est une plaine à perte de vue, unie comme un jardin et semée de gros villages environnés d'arbres fruitiers. Les maisons des gens riches sont distinguées par une petite cour carrée proprement couverte. Il y a dans chaque village un grand nombre de tours, ce qui forme de loin un très beau coup d'oeil. Mais il faut avouer que de près toutes ces maisons de plaisance sont fort peu de chose ; ce qu'on peut dire sans exagérer, c'est que la plaine de Canton est très fertile et très peuplée.
    Le 15, nous commençâmes à remonter le Pe-kiang, ou le « fleuve clair ». C'est la rivière qui vient de Chao-tcheou-fou. De Canton à cette ville il y a 80 lieues. La plaine s'étend jusqu'à San chan-hien, c'est une petite ville qui est à deux lieues de Si-tong-hia-kheou. De là à Chao-tcheou, ce ne sont plus que des montagnes, la plupart nues et incultes. Les vallées sont peu étendues et paraissent fort maigres ; j'y ai vu quelques champs de froment, d'orge et de colza ; tous les blés étaient en épis et j'y remarquai du froment qui était déjà en fleur. On trouve avant d'arriver à Chao-tcheou deux autres villes du 3e ordre qui ne sont que de véritables villages. J'étais un peu fâché que les RR. Pères Jésuites eussent mis ces sortes de taupinières sur les cartes de la Chine qu'ils ont faites.
    Le 24, nous arrivâmes à Chao-tcheou-fou, grande ville située entre deux rivières, Tous les bateaux y sont exactement visités. Comme il y a des chrétiens dans cette ville, les missionnaires ont coutume de descendre à terre avant d'arriver aux douanes : mais nos bateliers, qui m'avaient reconnu pour étranger, avaient résolu de me rançonner. Dès la veille, ils avaient déclaré à mes domestiques qu'ils voulaient 10 taëls ou qu'ils me dénonceraient. En effet, voyant que mon conducteur ne se hâtait pas de financer, car pour moi je n'avais pas un sou, l'un d'eux s'habilla et sortit du bateau pour aller chez le mandarin. On le rappela en lui promettant de l'argent. Enfin, après bien des pourparlers qui durèrent plus de quatre heures, il fallut donner une dizaine d'écus, moyennant quoi on me permit d'aller à terre. Je fus logé chez un officier de la douane ; cet officier est païen, mais toute sa famille est chrétienne. Un de ses fils était venu me chercher au bateau, que nous avions fait arrêter à deux ou trois cents pas de la ville. Il était nuit close quand nous en sortîmes, et les chemins étaient si mauvais, que j'avais bien de la peine à me tirer de la boue avec mes longs habits chinois. En entrant dans la ville, nous rencontrâmes la patrouille, il y avait un officier à cheval et une dizaine de soldats à pied. La rue était fort étroite. Nous mîmes contre le mur, ils nous regardèrent, mais ne nous dirent rien. S'ils m'eussent demandé qui j'étais, j'aurais été bien embarrassé, ou pour mieux dire, j'étais pris. Je crus que mon guide avait eu une belle peur, et ce n'était pas sans raison, car si l'on m'avait pris, il aurait eu pour son compte une bonne bastonnade. Son père me reçut très bien, je lui fis présent d'un petit flacon d'eau de la Reine de Hongrie : c'était tout mon bien. Le lendemain, je fus régalé à la chinoise ; je puis bien dire que je me mortifiai ce jour-là deux fois plus que si j'avais jeûné. Quand il fut nuit, nous partîmes pour nous rendre à un bateau qui nous attendait à l'autre extrémité de la ville. De peur de rencontrer une seconde fois la patrouille, nous sortîmes par une brèche, et nous fîmes une grande demie lieue le long des murailles, sur une espèce de rempart extérieur, dont le talus est assez raide. La rivière passe au bas ; il faisait un assez grand vent et une nuit des plus noires. Le chemin était d'ailleurs si étroit et si glissant que je tremblais à tout moment que quelqu'un se précipitât dans la rivière. Si notre lanterne se fut éteinte, il aurait fallu rester là. Je priai le bon Dieu de vouloir bien nous conduire lui-même. Apres avoir marché une bonne heure, nous trouvâmes le chemin tout à fait barré par le mur ; il n'y a pour traverser de l'autre côté qu'un cordon de briques, moins larges d'un pied, sans garde-fou ni aucune chose pour se retenir ; je ne sais s'il faut appeler cela un chemin ou un précipice. Mes Chinois avaient eu la précaution de se mettre à la légère ; pour moi, outre tous mes habits, je portais encore un gros manteau d'un de mes domestiques, dont il avait jugé à propos de me charger, Dieu nous fit la grâce de passer heureusement ce périlleux défilé. Je ne voudrais pas, pour toute la ville de Chao-tcheou, faire une autre fois le même chemin, mais le bon Dieu mérite bien qu'on fasse cela, et mille fois davantage, pour lui. Notre bateau n'était pas loin de là ; en y arrivant notre lumière s'éteignit quoiqu'il fit bien moins de vent en cet endroit que sur le rempart où nous venions de marcher pendant une heure. Je rendis grâce à la Providence. On peut bien dire qu'il y a des occasions où elle se montre sensiblement, et que c'est dans les Missions qu'on sent plus que partout ailleurs son assistance marquée.
    De Chao-tcheou on va à Lo-tchang-hien, où il faut encore changer de bateau. Il y a 12 lieues. Lo-tchang est une ville assez grande et fort commerçante. Nous y arrivâmes le 28. Un bon chrétien nous logea dans son galetas ; c'est un pauvre brasseur, qui n'a que sa boutique où il vend du vin. Je restai là deux jours. Ce bon chrétien m'a extrêmement édifié. Lui et son fils se levaient tous les matins longtemps avant le jour ; après avoir fait en commun une prière d'environ une heure, le fils allait travailler ; pour le père, il se mettait en méditation et y restait jusqu'au jour. Pendant le cours de la journée il venait encore prier deux ou trois fois, prosterné contre terre ; le soir, on faisait la prière en commun. Ces bonnes gens portaient la paix du Seigneur peinte sur leur visage. Ce sont de pauvres artisans qui vivent au milieu d'une ville païenne où ils passent quelquefois plusieurs années sans voir de prêtre. Dieu veuille que leur vie ne soit pas un jour la condamnation de la mienne.
    Nous partîmes de Lo-tchang le premier jour de carême. On me campa tout seul dans le bout d'un bateau chargé de sel. L'espace que j'occupais avait environ deux pieds de large et cinq de long ; j'ai cinq pieds quatre pouces ; ainsi lorsque j'étais couché, j'avais les pieds à l'air. Le devant du bateau était tout ouvert et la couverture fort usée. La nuit du mercredi au jeudi je m'éveillai les jambes toutes mouillées ; la pluie avait percé mon lit de part en part, heureusement ce n'était que jusqu'aux genoux ; presque tous mes habits étaient mouillés. Je me repliai comme je pus dans le fond de mon trou et j'y passai une des plus fâcheuses nuits de ma vie. La pluie continua pendant trois jours ; nous en mîmes six pour faire une vingtaine de lieues, quoique nos bateliers travaillassent comme des forçats. La rivière est terrible : c'est un torrent, resserré entre de hautes montagnes, qui se précipite sur des lits de grosses roches. Il faut à tout moment que les bateliers se mettent dans l'eau pour tirer le bateau ; ce sont les plus rudes travailleurs que j'aie encore vus. Il vaudrait autant, pour ainsi dire, naviguer sur les montagnes mêmes. Enfin le 8 mars nous arrivâmes à I-chang. De là à Tchin-tcheou il y a neuf lieues qu'on fait par terre. On trouve, trois lieues avant d'arriver à I-chang, un ruisseau qui sépare la province du Kouang-tong de celle du Hou-kouang. J'avais tellement souffert de la pluie, du froid, de l'insomnie et de la mauvaise nourriture, qu'en entrant dans lauberge de I-chang il me prit une grosse fièvre accompagnée d'un grand dévoyement et d'une violente douleur d'estomac, j'avais les jambes comme un glaçon. L'accès dura 18 bonnes heures ; si j'en avais eu un pareil dans le bateau, je crois bien que je serais mort.
    Je ne puis encore m'empêcher d'admirer ici la Providence : la fièvre m'avait pris en entrant dans l'auberge, elle me quitta au moment où il fallut partir. Je pris une chaise, ou pour mieux dire, un brancard ; ce sont deux bambous au milieu desquels on a cloué un siège ; il y a un petit bâton suspendu à deux bouts de corde sur lesquels les pieds se reposent. Deux hommes vous portent sur leurs épaules, on fait cinq lieues le premier jour et quatre le second. Ce sont des portefaix qui transportent les effets d'une rivière à l'autre. Tout ce chemin est aussi plein de monde que la rue Saint-Honoré ; c'est de tous les endroits de la route le plus dangereux pour un Européen.
    Quand nous eûmes fait 2 lieues, mes deux Chinois, qui craignaient apparemment plus pour eux que pour moi, jugèrent à propos de rester derrière. La règle est qu'un des conducteurs accompagne le missionnaire et que l'autre prenne les devants pour lui faire tenir une chambre toute prête à l'auberge. Pour moi, je fus obligé d'aller seul et d'arriver le premier. C'était m'exposer visiblement. Je le dis à un des gens qui entendait le portugais, mais ce fut inutilement. Je vis bien qu'il fallait mettre toute ma confiance en Dieu. Je tâchai d'élever mon coeur vers lui et je m'abandonnai sans crainte à sa volonté. Mon dévoyement continuait toujours et j'eus le soir un peu de fièvre. Les auberges chinoises sont fort mauvaises : on nous servit à souper un brouet de 3 ou 4 oeufs jetés dans de l'eau chaude avec deux ou trois poignées d'ail vert, et une marmelade de teou-fou assaisonnée de la même manière. Le teou-fou est une espèce de pâte de farine de fève qui ressemble assez à un fromage frais. Il y avait trois jours que je ne mangeais presque rien, celui-là fut le quatrième. Le lendemain nous nous rendîmes à Tchin-tcheou, moi toujours le premier ; j'entendis des gens qui m'appelleraient tout haut diable étranger (fan kouey), je n'en pouvais plus quand j'arrivai à l'auberge. La fièvre m'avait repris en chemin avec une grande douleur d'entrailles. L'hôte me demanda quelque chose que je ne compris point ; je sus ensuite que c'était notre passeport de Y-tchang. Je restai dans sa cuisine, exposé à la curiosité des allants et venants. Je me plaignais, c'était toute ma réponse aux questions que l'on me faisait. Il faut bien que Dieu garde les missionnaires ; je l'ai éprouvé plus d'une fois dans mon voyage. Quand les domestiques furent arrivés on me donna une chambre, j'en avais grand besoin. Enfin je me résolus à faire acheter une poule. On me fit un bouillon que je trouvai excellent, j'en pris trois petits gobelets qui me raccommodèrent un peu l'estomac. Dès le lendemain je continuai le carême. Mon conducteur me faisait faire très maigre chère : un jour nous n'eûmes que deux oeufs et une poignée d'herbes à dîner ; nous étions trois, car pour être moins connu, je mangeais avec les domestiques. Ma collation était un peu de riz clair cuit à l'eau.
    Nous prîmes à Tchin-tcheou deux petits bateaux pour descendre à Siang-than-hien. On compte plus de cent lieues. C'est un pays mêlé de plaines et de montagnes incultes. Siang-than est une grande ville. Nous y arrivâmes le 6e jour. Les Jésuites Portugais ont là une chrétienté. Mon conducteur loua un fort mauvais bateau pour nous conduire à Cha-chy. Il y a environ 110 lieues. Notre cuisinier resta à Siang-than, c'était celui qui entendait le portugais. Nous en prîmes un autre qui n'entend pas plus le portugais que la cuisine. A neuf lieues de Siang-than on trouve Tchang-cha-fou, grande ville, capitale de la partie méridionale du Hou-kouang, et, trois journées plus loin, Yuen-kiang-hien. Etant arrivé là, on voulut pour la seconde fois me rançonner ; c'était un autre batelier qui s'était joint à nous. Il vint, sans autre façon, nous dire qu'il voulait de l'argent, mais on se moqua de sa proposition. Piqué de cela, il se mit le soir à quereller mes conducteurs, leur disant qu'ils introduisaient des étrangers dans l'Empire, que je n'étais point du Fo-kien comme ils le disaient (ce n'était pas moi qui leur avait dit de mentir), que je n'entendais pas la langue et beaucoup d'autres choses. Cela dura près d'une heure ; il criait à pleine tête, et nous étions au pied d'un corps de garde ; je ne sais comment les soldats ne vinrent pas. S'ils fussent venus c'est été une fort mauvaise affaire. Enfin un lettré, que ce batelier conduisait, lui imposa silence. Nous sûmes ensuite de nos bateliers qu'il avait été faire jeter le sort pour savoir s'il me dénoncerait, mais Dieu est le maître des forts. Le lendemain matin, les deux bateaux se séparèrent, ce dont je fus très aise.
    Le Hou-kouang est en général un pays fort aquatique, c'est la Hollande de la Chine. De Tchang-cha-fou à Cha-chy, c'est une rase campagne arrosée de plusieurs belles rivières et coupée d'une infinité de canaux. En été tout le pays est sous l'eau. On y fait deux récoltes chaque année ; je n'y ai pas vu un morceau de terre qui ne fût cultivé. Les canaux sont bordés de maisons ; c'est pour ainsi dire un village continuel.
    Le 30 mars, nous arrivâmes à trois lieues de Cha-chy. Nous ne pûmes pas aller plus loin faute d'eau. Le lendemain, mon conducteur se rendit à Cha-chy, les Jésuites français ont là une résidence. Ils envoyèrent le soir un de leurs gens avec un petit bateau pour me prendre. J'arrivai chez eux vers les neuf heures. J'y trouvai le P. Lefèvre et le P. Bench que j'avais vu à Macao et pour qui j'avais conçu une estime particulière. Ils me reçurent avec toute la politesse et toute l'amitié possible. Je passai une semaine fort agréable avec eux ; ce repos m'était nécessaire, il y avait 13 jours que j'étais obligé de réciter tout mon bréviaire de suite, couché dans mon lit et enseveli sous la couverture. J'avais la poitrine si fatiguée, que je n'avais presque plus de voix. La nuit du 3 au 4 avril, il me prit tout à coup un point de côté si violent, une si grande oppression que je craignis de mourir subitement. J'en souffris beaucoup jusqu'au 6. Ce jour-là, mon conducteur vint m'avertir de bon matin qu'il fallait s'embarquer. Je dis la messe, je remerciai les PP. Jésuites qui m'avaient si bien reçu et je partis pour me rendre au bateau qui était assez loin. Ma douleur de côté s'était apaisée depuis quelques heures, mais elle se réveilla si vivement en marchant que je fus près à tomber en défaillance. Le bon Dieu me soutint ; que mille actions de grâces lui en soient rendues.
    Quand je fus au bateau, les PP. Jésuites m'envoyèrent une magnifique perche de six à sept livres, trois petites tortues et une bonne provision de noix, de châtaignes et de gâteaux. C'était une barque publique où mon conducteur m'avait mis très imprudemment pour épargner quelques taëls. Il y avait plus de trente personnes, matelots ou marchands. Je fus bientôt reconnu ; les uns m'appelaient le bonze étranger, d'autres le bonze des chrétiens. Je priai le Seigneur de me faire trouver grâce devant leurs yeux. On fut obligé de confier au maître de la barque que j'étais Européen ; par bonheur, c'était un honnête homme, il me faisait toutes les politesses qu'il pouvait; je puis même dire que la plupart de ces païens-là avaient plus d'attention pour moi que mes propres chrétiens, je prie le bon Dieu de les en récompenser.
    Il y a environ 350 lieues de Cha-chy à Tching-tou-fou, on va d'abord sur le Kiang en remontant, c'est le plus grand fleuve de Chine. Les Chinois l'appellent simplement le Kiang, le Fleuve, ou Yang-tse-kiang, le fils de la mer. Les sauts, les rochers et certains tournants d'eau, qui engloutissent les plus grosses barques, rendent la navigation de cette rivière très périlleuse au-dessus de Y-tchang-fou. Un Dominicain italien, qui venait aussi de Macao et qui est arrivé ici deux jours après moi, vit périr une barque dont presque tous les gens se noyèrent. Y-tchang-fou est une grande ville, à 30 lieues au-dessus de Cha-chy. Mes conducteurs pensèrent me faire là une affaire ; ils se prirent de querelle avec un des marchands de notre barque ; celui-ci les menaça d'aller les dénoncer aux mandarins, mais il y en eut d'autres qui l'arrêtèrent. On ne peut rien imaginer de plus imprudent que ces Chinois-là, ils m'ont fait cent tours d'esprit de cette force. Depuis Y-tchang ce ne sont plus que des montagnes qui s'étendent jusqu'à 10 ou 12 lieues de Tching-tou-fou. Il y en a du côté du Hou-kouang de très hautes et qui sont un affreux pays.
    Le 16 avril, jour du Vendredi Saint, nous passâmes le grand saut du Kiang ; c'est un endroit fameux pour les naufrages qui s'y font chaque année. On remorque les bateaux avec des cabestans. Si, par malheur, les amarres venaient à rompre ou le cabestan à dévirer, ce qui arrive quelquefois, il serait très difficile de ne pas se briser. Les vagues sont si grosses qu'il faut deux hommes pour tenir le gouvernail. Je fus le seul qui resta dans la barque avec les deux timoniers. A deux lieues du saut, nous donnâmes sur une pointe de rocher qui enfonça notre cale ; ces barques sont très minces. Heureusement, nous n'étions qu'à deux portées de pistolet du rivage ; on poussa vite à terre et on se hâta de décharger les effets. Il semblait que tous ces gens-là eussent perdu la tète, les Chinois la perdent pour fort peu de chose. Le soir, chacun se fit une tente, comme il put, avec des nattes et des bambous ; nous campâmes là deux jours, tant pour nous radouber que pour faire sécher la marchandise. Cela fut aisé, car il faisait très chaud; dans notre barque qui était découverte j'ai beaucoup souffert de la chaleur depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit. Le mardi de Pâques, je fus frappé d'un coup de soleil qui me causa un grand embarras de tête pendant plus de quinze jours. Le lendemain nous sortîmes du Hou-kouang et nous entrâmes dans le Su-tchuen. Ou-chang-hien et la première ville de cette province qu'on trouve en remontant le Kiang. Le 23, nous vînmes à Kouy-fou ; la ville est sur un coteau à 200 pas de la rivière. Il y a là une douane ; pour éviter la visite, toujours dangereuse pour un missionnaire, je sortis du bateau et j'allai dans la campagne avec un de mes chrétiens. J'y restai six bonnes heures ; quand je revins à la barque la visite n'étai t pas encore faite. Ne pouvant plus me tenir je me couchai. Les douaniers vinrent un quart d'heure après. On leur dit que j'étais malade, et cela était vrai, j'avais eu la fièvre toute la nuit et je l'avais encore. Tout fut visité, jusqu'à la marmite ; pour moi, je restai caché sous ma couverture et l'on ne me dit rien. Le soir je quittai la barque. J'avais, dès la veille, prié mon conducteur de prendre un bateau couvert, car je ne pouvais plus supporter le soleil; mais il m'avait déclaré nettement qu'il n'en voulait rien faire ; le bon Dieu lui toucha le coeur et il alla de lui même louer un petit bateau. J'y eu la fièvre continue pendant 7 jours, la bile m'étouffait. Un matin que je m'étais un peu assoupi, un de mes Chinois vint m'éveiller pour me demander si je voulais me laver le visage.... Je cite ce trait qui peut donner une idée de l'esprit de ces gens.
    Le 8 mai, nous arrivâmes à Tchong-kin-fou. C'est une grande ville et la plus commerçante du Su-tchuen. Toute la rivière est couverte d'un nombre prodigieux de barques. De là à Tching-tou-fou, il n'y a que dix journées par terre, mais il faut 25 à 30 jours par eau, nous en avons mis 38. Il y a des chrétiens à Tchong-khing ; il en vint un me prier d'aller quelques jours chez lui, mais je le remerciai ne voulant pas m'arrêter. J'eus, le 9, un gros accès de fièvre et un autre trois jours après. Le Seigneur voulut encore m'éprouver par un rhumatisme sur les reins et par divers incidents qui ont retardé mon arrivée de quinze jours. Que son saint nom soit béni ! Un missionnaire doit regarder les souffrances comme les grâces de son état.
    Ce fut le 15 du mois de juin que j'arrivai à Tching-tou-fou, 127 jours après mon départ de Macao. Mon conducteur avait pris les devants pour avertir Mgr de Martiliat de mon arrivée; je trouvai à 2 lieues de Tching-tou un domestique qui m'attendait, je quittai le bateau et je vins par terre jusqu'au faubourg où je pris une chaise à porteurs. Ces chaises sont faites à peu près comme les nôtres. J'arrivai vers midi à la maison de Monseigneur l'Evêque, qui me reçut avec toute la bonté possible.
    Le Su-tchuen est un pays de montagnes, mais Tching-tou est bâtie dans une grande plaine très bien cultivée ; c'est une grande ville qui a, dit-on, quatre lieues de tour, mais les maisons, comme celles des autres villes de Chine, n'ont que le rez-de-chaussée. Il y a deux grands faubourgs; j'en ai traversé un qui a bien un quart de lieue. A l'entrée de ce faubourg, il y a un beau pont de plusieurs arches ; les massifs sont de briques revêtus de pierres de taille ; l'arcade de la porte de l'est, par où je suis entré dans la ville, est un des plus beaux morceaux que j'ai vu de mieux bâti en Chine où les beaux édifices sont rares,
    On ne parle ici que de troubles et de mouvements : des barbares, qui habitent les montagnes du Kouy-tcheou, province limitrophe du Su-tchuen, ont pillé et saccagé depuis peu deux villes du troisième ordre; on craignait qu'ils n'allassent plus loin et que cela ne causât quelque soulèvement dans ce pays, où un rien suffit pour exciter quelquefois une révolution générale. On a arrêté plusieurs personnes à cette occasion. On vient de faire partir vingt mille hommes contre d'autres barbares qui sont hors des limites de l'Empire, à 100 ou 120 lieues d'ici. Ce n'est proprement qu'une poignée de voleurs qui ont élevé une redoute dans une gorge de montagnes d'où ils font des excursions sur tous ceux qui vont en Chine ou qui en viennent. Les Chinois sont fort embarrassés pour les tirer de là, car les barbares ont de bons mousquets. Un de nos catéchistes, qui est caporal dans la légion de cette ville, est de l'expédition. Je le communiai quelques jours avant son départ. Les troupes sont mécontentes parce qu'on ne leur a pas donné l'argent promis ; cela fait craindre quelque révolte. En ce cas-là, nous risquerions plus que d'autres. Dieu veuille nous donner sa sainte paix.

    1910/129-140
    129-140
    Chine
    1910
    Aucune image