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Chez les Tay du Haut Laos : Un enterrement

Chez les Tay du Haut Laos LA MATINÉE D'UN MISSIONNAIRE Un enterrement Par le P. Mironneau. La pauvre vieille Me-ot est morte hier au village de Ban Muong. Quelle fut sa vie ? Celle de toutes les femmes tay certainement. Qu'elles soient riches ou pauvres, de naissance obscure ou illustre, celles-ci ont toutes les mêmes occupations, les mêmes joies, les mêmes douleurs.
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    Chez les Tay du Haut Laos

    LA MATINÉE D'UN MISSIONNAIRE

    Un enterrement

    Par le P. Mironneau.

    La pauvre vieille Me-ot est morte hier au village de Ban Muong.
    Quelle fut sa vie ? Celle de toutes les femmes tay certainement. Qu'elles soient riches ou pauvres, de naissance obscure ou illustre, celles-ci ont toutes les mêmes occupations, les mêmes joies, les mêmes douleurs.
    Me-ot naquit au hameau central de la grande tribu des Tay Min, d'une famille princière apparentée au chef des chefs tay, le Quanchau d'Hoi-Xuan. Mais elle était femme et donc personne d'un rang inférieur, méprisable.
    Ayant atteint ses 20 ans, elle se maria dans sa tribu.
    Elle eut alors un peu de bonheur, puis les jours passèrent, partagés entre la culture du riz, la recherche des tubercules comestibles de la forêt, la cueillette du bois, le soin des enfants, la prière aux esprits.
    Son mari meurt. Restée seule, Me-ot se retire dans la maison d'un de ses gendres, le chef de canton de Muong-Xia, un de mes meilleurs chrétiens. Le bon Dieu l'attendait là ; là il devait la convertir.
    Entrée dans la maison du chef dé canton de Muong-Xia, elle s'étonne. Tout d'abord elle remarque qu'une femme est autrement considérée dans un milieu chrétien qu'elle ne l'est chez les païens.
    La voici sur son lit de mort. Son gendre lui demande : « Veux-tu suivre la religion du Maître du Ciel? — Oui. — Crois-tu tout ce que le Père enseigne ? — Ta vieille mère le croit. — Veux-tu être baptisée ? — Ta vieille mère le veut ». A peine une heure après être devenue enfant de Dieu, elle mourait. Mon Dieu, soyez béni pour cette âme entrée tout droit au ciel !...
    C'est elle que je vais enterrer ce matin. La route ne sera pas longue de ma résidence, Muong-Xia, au village de la morte, Ban Muong. Dans 1 heure 1/2, je serai rendu.
    Tout est calme sous bois. Les animaux diurnes sont encore endormis, les animaux nocturnes ont déjà regagné leur gîte. Pourtant, près du torrent que je longe, un chevreuil fait entendre son cri rauque que domine, sans s'y mélanger, la plainte éternelle des cascades.
    Silencieusement, nous allons dans la fraîcheur de cette dernière heure de la nuit. Quel instant propice pour la méditation ! Pour se persuader de ta grandeur de Dieu, il n'y a qu'à regarder autour de soi, l'immense forêt millénaire, les pics écrasés de verdure et à « écouter » ce silence qui plane sur toutes choses, silence pro- fond, mais qui, clans un instant, va se transformer en une explosion de chants, de murmures et de bruissements indéfinis. En un vol silencieux quelques oiseaux craintifs rasent le sentier, tandis qu'au ciel deux énormes calaos vont, je ne sais où.
    Le sentier s'élargit un peu. J'entends le bruit des pilons que frappent en cadence les femmes tay en train d'écraser le riz. Je suis arrivé à Ban to, hameau d'une dizaine de maisons qui avec Ban nua, mon village, forment le centre du Muong-Xia.
    Je ne puis traverser cette petite agglomération sans éprouver une profonde tristesse. Jadis les gens de Ban to étaient tous chrétiens. En 1914, ils apostasièrent, comme tous leurs frères de ma tribu. Maintenant leurs compatriotes sont à peu près tous revenus à Dieu et vivent, en somme, en règle avec la loi divine, sinon ecclésiastique. Ban to imita leur repentir mais, hélas ! Son retour consista uniquement à signer un papier demandant à suivre à nouveau la religion du Maître du Ciel, et cela, seulement pour profiter des quelques services que les Pères rendent à leurs chrétiens. Quoique repentants, jamais ils ne se confessent, jamais ils n'assistent à la messe, mais continuent à adorer leurs esprits. En somme, quoique baptisés, ce sont des païens.
    Ces Tay to me saluent cependant fort poliment, mais je ne m'arrête pas chez eux.
    Aussitôt le village dépassé, il faut traverser à gué un torrent. Heureusement nous sommes en mai, en période sèche. Dans un ou deux mois, des pluies quotidiennes et diluviennes transformeront cette rivière en un vrai fleuve.
    Enfin, j'aperçois Ban Muong, terme de mon voyage. Ses rizières le précèdent, fort bien entretenues.
    J'aime vraiment ce village. Il est ma consolation, car c'est le village de ma tribu à Dieu est le mieux servi. Deux familles de ce hameau d'une douzaine de maisons sont profondément chrétiennes, et leur exemple entraîne leurs voisins. Ici-on a abandonné, peut-être complètement, le culte des esprits : plût au ciel que dans mes autres hameaux chrétiens, il en soit, ainsi !
    J'invite chacun à me suivre à la maison mortuaire, celle du chef du canton.
    Aussitôt le décès survenu, un arbre centenaire de la forêt est abattu et le cercueil est creusé dans l'épaisseur du tronc, coupé dans le sens de la longueur. Le cadavre sera déposé dans cette bière et placé sur une estrade.
    Aussitôt la nuit venue, nos chrétiens récitent les prières et le chapelet sans interruption jusque vers 2 heures du matin. A ce moment, pour se réconforter, ils boivent en commun le vin de riz.
    Ces rites se renouvellent chaque nuit, pendant toute la période où le cercueil reste dans la maison, c'est-à-dire, pendant 2,3, 8 et même 15 jours.
    Quand j'entre dans la maison mortuaire, tout le monde est en grand travail. On vient de tuer un porc dont la chair servira à nourrir, ce jour, tous ceux qui assisteront aux obsèques et aideront au transport du corps vers le cimetière. Je récite l'office des morts au milieu du tumulte général.
    Les chrétiens, appelés par le son du tambour annamite, se sont réunis près du cercueil, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre et c'est sur un autel de fortune que je célèbre la sainte messe.
    Le saint sacrifice terminé, je n'ai qu'à me retourner pour donner l'absoute, réciter les prières qu'en France on dit au cimetière.
    Pendant que, voulant me restaurer de quelques bananes dans une hutte voisine, je descends l'échelle de la maison mortuaire, j'assiste à une cérémonie qui m'intrigue fort ; je ne l'avais pas encore vue.
    Tout le village s'est rangé autour du cercueil, les hommes devant, quelques femmes accroupies derrière eux. Le gendre de la défunte fait un petit discours à sa belle-mère, après quoi chacun salue gravement le corps.
    Je demande l'explication de ce geste. « C'est un simple adieu au cadavre », me dit-on.
    Pendant que hâtivement je déjeune, le cortège funèbre s'est formé ; sous le cercueil on a passé 2 gros et longs bambous que chargent sur leurs épaules une vingtaine d'hommes. Puis, lentement, au milieu des cris, par une sorte d'échelle à degrés très écartés les uns des autres, échelle faite uniquement pour cette circonstance, et s'appuyant sur un côté de la maison où l'on a, pour ce jour, renversé la cloison, le cercueil quitte la demeure familiale.
    A peine le cercueil a-t-il descendu l'échelle, que le plus proche parent de la morte, en habits blancs, ses longs cheveux flottants, se place sous lui, et simule vouloir porter, à lui seul, sa parente.
    Chacun s'en va vers le cimetière, en tête la croix, puis une longue file de jeunes filles égrenant leur chapelet, ensuite le corps et, derrière lui, les cheveux en désordre, poussant des cris affreux, suivent les matrones.
    Nous voici à l'endroit où Me-ot attendra la résurrection. Dans un fouillis de verdure où les lianes géantes montent à l'assaut d'arbres multi centenaires que jamais mortel n'oserait toucher, elle aura une petite paillote qui, dans quelques 15 jours, sous la poussée de la végétation, ne sera plus visible. Près d'elle, dans le silence que trouble seul le refrain des cigales, le chant des oiseaux ou le rugissement des grands et petits félins, dorment déjà les tay de Ban Muong, morts avant elle.
    Le gendre de la défunte me fait un petit discours pour me remercier d'être venu prier pour sa belle-mère, puis les hommes se prosternent et me saluent 3 fois.
    Je remercie d'un mot : « Heureux, dis-je, surtout du geste, celui qui a baptisé la mourante : continuez, et Pha-Chau (= Dieu) sera content de vous ».

    1927/327-331
    327-331
    Laos
    1927
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