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Chez les sauvages Trong-Kreng.

COCHINCHINE ORIENTALE LETTRE DU P. GUERLACH Missionnaire apostolique Chez les sauvages Trong-Kreng. Chrétienté de Bun-Uin, 17 mars 1898.
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    COCHINCHINE ORIENTALE

    LETTRE DU P. GUERLACH
    Missionnaire apostolique

    Chez les sauvages Trong-Kreng.
    Chrétienté de Bun-Uin, 17 mars 1898.

    Me voici à environ 180 ou 200 kilomètres de mes confrères des sauvages Balmat.; j'ai mis sept jours pour franchir cette distance relativement peu considérable. Cependant nos chevaux n'en pouvaient plus à la fin de la dernière journée : il était temps d'arriver. D'ailleurs, les cavaliers, eux aussi, se trouvaient quelque peu fatigués. Les routes sont mauvaises et la chaleur, vraiment tropicale, surtout de 10 heures du matin à 4 heures du soir.
    En ce moment, je suis occupé à apprendre la langue, ce qui n'est pas commode. Pour les objets matériels que l'on peut voir et toucher, il m'est assez facile d'en connaître les noms, après quelques signes télégraphiques ; mais les termes désignant les idées morales ou intellectuelles, et ceux qui indiquent une action, m'échappent complètement.
    N'ayant pas d'interprète capable de me renseigner, il faut que je fasse des efforts inouïs pour attraper quelques mots. La récolte est mince à la fin de la journée; pourtant ma joie est grande, quand j'ai réussi à saisir le sens de quelques expressions indiquant des notions plus relevées.
    Je comprends seulement maintenant quel a du être le travail pénible des premiers missionnaires en Annam ou chez les sauvages. Dieu aidant, j'espère bien arriver à bout de mon ingrate besogne.

    La mission de Bun-Uin comprend actuellement deux villages comptant en tout près de 800 âmes. D'autres villages voisins, quelques-uns même éloignés d'une et deux journées de marche, demandent à se joindre à nous. Ce désir de conversion est excité chez les sauvages par des considérations naturelles; il en est toujours ainsi, car il faut avoir déjà la foi pour se guider d'après des considérations surnaturelles. Mai petit à petit, le bon Dieu arrange les affaires, les consciences s'éclairent, la grâce travaille, et la foi arrive. Comme le dit saint Paul, Fides ex audit, la foi vient par la prédication. Veuillez donc demander pour moi, à Notre-Dame de Lourdes, la grâce de vite et bien apprendre la langue de mes nouveaux paroissiens.
    On m'avait dit : « Les gens de Bun-Uin sont Jaraï-Redé, ce que vous savez de Jarai vous servira. » Ce que je sais de Jarai forme un mince bagage et ne peut guère me servir, car les gens de Bun-Uin ont une langue spéciale. Ils ne veulent être ni farci, ni Redé, ils se disent Trong-Kreng. Va pour Trong-Kreng !

    Je suis venu pour baptiser les enfants, indiquer l'emplacement d'une maison qui servira en même temps d'église provisoire, et arranger quelques affaires importantes, notamment délivrer de l'esclavage la fille d'un des chefs qui a été prise et vendue chez les Penong par un sauvage, cruel comme un tigre et orgueilleux comme un diable. Ce tigre nommé Ma-Pok a juré l'extermination de la famille d'un sauvage de Bun-Uin, appelé Ma-Lai. Maintenant que je suis venu pour protéger et secourir les gens de Bun-Uin, la rage de Ma-Pok se tourne contre moi. Cet, homme veut ma mort. Deo Gracias!
    Ma-Pok habite un important village, situé à une petite journée d'ici; ses compagnons sont nombreux et partagent ses sentiments. Ce Ma-Pok est la terreur des tribus qui l'avoisinent; je ne le crains pas, et si Jésus permettait qu'il pút me massacrer, je serais bien heureux; alors je rendrais vraiment à Jésus sang pour sang et vie pour vie ; mais je n'en suis pas digne. Et puis, en cela comme en tout, je ne veux que la sainte volonté de Dieu.
    Le district de Bun-Uin est entièrement à fonder. Les secours que j'ai reçus en France trouveront là un emploi bien légitime. Une de mes grandes préoccupations maintenant est de trouver du riz pour nourrir, pendant une année, deux missionnaires et douze ou treize Annamites qui nous serviront dans les premiers temps de notre installation. Le riz, ici, est très cher, et je ne puis pas m'en procurer avec des piastres: il nie faut: trouver des jarres, des buffles. Les étoffes que j'ai apportées de France me serviront heureusement: l'un des uniformes de capitaine fait la joie de Ma-Lai qui se sangle dans sa tunique de drap et se promène fièrement, même en plein soleil. Or, en plein soleil, le thermomètre marque 5 degrés centigrades. Ce pauvre Ma-Lai a eu tant de malheurs qu'il faut bien le gâter un peu. Il avait donné son fils pour venir apprendre les prières et servir de catéchiste; or, deux jours après mon arrivée à la mission Bahnar, ce bon jeune homme s'est noyé en se baignant. Cette mort a été une de mes croix. J'en ai eu d'autres depuis Vive Jésus!

    Actuellement je suis seul à 13un-Uin, mais quand je viendrai m'y établir définitivement, j'aurai pour compagnon le P. Sa-lomez.
    Notre case sera, comme celle de tous les sauvages, bâtie sur pilotis; colonnes en bois, murs et plancher en bambou, toit en herbes sèches. La maison de nos Annamites sera bâtie sur le même modèle. Je voudrais faire mieux pour la partie de notre case qui servira de chapelle: j'ai en effet l'intention d'y conserver le Très Saint Sacrement. Je ferai tout mon possible pour rendre cette sauvage chapelle moins .indigne de l'hôte divin qui viendra y habiter. D'ailleurs, Lui qui fait ses délices d'être avec les enfants des hommes, ne nous reprochera pas notre pauvreté.
    Maintenant que j'habite dans la case d'un sauvage, je célèbre la sainte messe vers 2 heures du matin, alors que tout le monde dort, et qu'il y a moins de fumée. Je couche sur le plancher à côté de la porte, de façon que je ressens les secousses du bambou, chaque fois qu'un indigène entre ou sort. De plus, une nombreuse colonie de puces, punaises, cancrelats, fourmis et autres bestioles vient se promener dans ma couverture ou se nourrir de ma substance. Ah! J'ai joliment diminué d'embonpoint depuis mon retour; mes confrères et les indigènes le constatent, le déchet s'accentuera de plus en plus. Pourvu que je sauve les âmes des sauvages et la mienne, la souffrance m'est une joie et la mort m'est un gain.
    Les sauvages ont fait des razzias sur la frontière d'Annam et ont capturé beaucoup d'Annamites qu'ils vendent ensuite comme esclaves. J'ai racheté une petite fille de six ans et une pauvre femme toute malade et souffrante; j'ai aussi contribue à la délivrance du père de la petite fille.
    La famine règne en Annam, famine atroce qui sème les cadavres le long des routes. Des bandes d'affamés sont montées Chez les sauvages, espérant y trouver une nourriture suffisante. Ils y trouvent aussi la fièvre qui a plus de prise sur ces corps affaiblis et a fait déjà plusieurs victimes. Sur la terre, on rencontre partout la souffrance et la mort : elles mènent au bonheur en conduisant à Dieu.

    27 mars.
    Me voici de retour à Reu-Haï, un peu fatigué, très roussi du soleil, assez enfiévré, soulagé de 100 piastres (plus de 250 fr.), mais bienheureux.
    J'ai baptisé 149 enfants. Vive Jésus!

    1898/163-166
    163-166
    Vietnam
    1898
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