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Chez les sauvages Bahnars

Chez les sauvages Bahnars Par le P. Martial Jannin, Provicaire, Mission de Quinhon. Le coeur de saint Paul surabondait de joie au milieu de ses tribulations. Elles ne nous manquent pas au Pays Bahnar, comme on va le voir. Sont-elles plus grandes que les consolations que nous y rencontrons? Nous laissons au bon Dieu le soin d'en établir la balance, assurés, en ce qui nous concerne, qu'Il la fera pencher du côté des célestes rétributions et même, en ce qui concerne nos pauvres Sauvages, qu'Il saura bien l'incliner du côté de ses miséricordes infinies.
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    Chez les sauvages Bahnars

    Par le P. Martial Jannin,
    Provicaire, Mission de Quinhon.

    Le coeur de saint Paul surabondait de joie au milieu de ses tribulations. Elles ne nous manquent pas au Pays Bahnar, comme on va le voir. Sont-elles plus grandes que les consolations que nous y rencontrons? Nous laissons au bon Dieu le soin d'en établir la balance, assurés, en ce qui nous concerne, qu'Il la fera pencher du côté des célestes rétributions et même, en ce qui concerne nos pauvres Sauvages, qu'Il saura bien l'incliner du côté de ses miséricordes infinies.
    En attendant ce jour béni, que de tombes jalonnent déjà et que de tombes marqueront encore la marche en avant de la Mission des Sauvages Bahnars!
    Pour miner notre travail à l'avancement (nos milliers de néophytes) et saper notre travail en profondeur (nos dix-sept mille baptisés) le démon, lui, ne manque pas de personnel et, dans ce pays neuf et de mentalité fruste, de vulgaires sorciers lui suffisent. Et plus que la littérature et mieux que les sciences exactes, le métier nourrit son homme.
    Le mens sana in corpore sano est ici d'application constante : je veux dire qu'en bonne santé le primitif est plus accessible à la douceur et à la pureté de la morale évangélique que nombre de civilisés extrême-orientaux. Mais vienne la maladie, comme il est sans médecins ni remèdes, sans ombre même d'hygiène, voilà notre pauvre Sauvage tout désemparé : il veut guérir, et guérir, à tout prix, même en faisant un compromis avec sa conscience s'il est chrétien de fraîche date, et, à part quelques familles, tous le sont ici. Or, le seul guérisseur patenté, si j'ose dire, c'est le sorcier. Pour un Sauvage, l'accident peut être naturel, car sa cause est visible, elle est externe, elle est à la portée de tous, agent ou patient : par exemple, la plaie d'un coup de sabre ou la contusion d'un coup de bambou. Mais la maladie? Qui donc a pu l'introduire dans notre organisme, la mêler à notre sang, l'infuser à nos moelles? Non, la maladie qui sournoisement chemine dans nos membres et qui mystérieusement nous réduit à rien, ne peut provenir que d'une cause maléfique que seules des incantations peuvent conjurer.
    Généralement, il faut chercher la cause des maladies dans ces flèches invisibles que de fantomatiques individus vous lancent dans la nuit ; ou encore, dans certaines infractions aux interdits, aux « tabous » promulgués par les Esprits sons le couvert de leurs seuls interprètes, les sorciers; soit encore par suite de dettes en souffrance contractées, même à leur insu, par les malades ou leurs ancêtres, envers les Esprits et non encore liquidées entre les mains de leurs subrogés créanciers, toujours les sorciers. Et c'est pour cela, uniquement pour cela, que les Esprits se sont emparés subrepticement et retiennent en gage l'âme du débiteur récalcitrant ou insolvable, jusqu'à ce que pleine justice soit faite.
    Evidemment, à tout cela, médecins et médecines ne peuvent rien. Il n'y a que le sorcier qui ait pouvoir d'arracher ces flèches invisibles, après minutieux diagnostic et chirurgie mystérieuse qui, naturellement, ne va pas sans de gros honoraires. Lui seul, également, sait par quel sacrifice, buffle ou porc, ou par quel voeu, nécessairement onéreux, on peut libérer l'âme du malade dûment retenue en gage et la réintégrer au pauvre corps dolent.
    Et pour les entretenir dans ces croyances, je ne sais comment s'y prend le démon. Toujours est-il que, lors de nos réunions, l'un de nous, à tour de rôle, a souvent à citer de ces faits étranges qui ne peuvent que confirmer nos Sauvages dans ces idées, toutes saugrenues soient-elles et dans leur confiance inaltérable aux sorciers, souvent mise pourtant à rude épreuve!
    Témoin ce qui advint au chef d'un de nos gros villages chrétiens, irréprochable jusqu'alors et qui le redevint après la crise que je vais raconter. Il avait trois petits garçons, dés amours de petits sauvageons. Tous les trois, en même temps, ils tombèrent gravement malades.
    « Voilà qui n'est pas naturel », déclarèrent les païens des environs.
    « Indubitablement, renchérit un sorcier du voisinage cette maladie a pour cause un xonoh quelconque (redevance aux esprits) ; fais le voeu du sacrifice d'un buffle. Tu seras quitte, et la maladie s'en ira ».
    Ça, jamais! protesta notre chef je suis chrétien : hagam ko Ba lang à la volonté de Dieu ! »
    Et l'aîné de ses enfants mourut. Le second allait le suivre...
    « Jamais! répétait le père en pleurant je ne veux pas offenser le bon Dieu ».
    Et le second de ses enfants mourut à son tour...
    « Comment! lui dirent ses amis païens tu t'es fait le meurtrier de deux de tes enfants et tu te prépares à sacrifier le troisième qui, tu le vois bien, n'a plus qu'un souffle! Fais donc le voeu, malheureux ! »
    Affolé, il le fit.
    Le lendemain son petit sauvageon, son dernier amour, était debout, plein de vie.
    ... Et le démon transporta le Christ sur une haute montagne, et lui montrant tous les royaumes de ce monde étendus à ses pieds, il lui dit : « Je te donnerai tout cela si, tombant à mes genoux, tu m'adores ». Jésus lui répondit : « Vade retro, Satana! »...
    Oui, la prière seule et le sacrifice pourront ruiner l'empire de Satan sur cette terre infidèle qui, jusqu'ici, était bien son royaume. Nous le sentons de plus en plus. Je vais écrire à nos Carmel d'Indochine de nous aider au pied de leurs autels et du fond de leurs cloîtres.
    Comme moyens humains, nous voudrions que nos catéchistes, si dévoués aux âmes de nos sauvages, puissent progressivement s'occuper aussi de leurs corps, les aider de leurs conseils contre les petites infirmités qui les guettent, et avec quelques remèdes très simples autant qu'efficaces, faire de ces « petits miracles » qui, répétés avec succès, modifieraient peu à peu la mentalité de nos sauvages et ruineraient, avec le temps, leur naïve crédulité aux incantations intéressées des sorciers.
    Hélas! Pour fournir une pharmacie à chacun de nos premiers catéchistes, chargés de la direction de nos principaux postes, il faudrait près d'un millier de piastres, et... c'est une somme! En tout cas, la preuve est faite, et ceux de nos confrères des Bahnars qui ont pu faire les sacrifices nécessaires, ont vite vu l'influence des sorciers s'évanouir en fumée.
    Pour ne pas vous laisser sur une impression pénible au sujet de notre chef sauvage de tout à l'heure, je dois vous dire que son égarement ne dura qu'un moment, et qu'ayant fait son voeu diabolique, il ne consentit jamais à le mettre à exécution. Et son petit amour de sauvageon ne s'en porta que mieux, à la grande confusion du pauvre sorcier découronné de son prestige et frustré de ses honoraires.
    Peu de temps après sa chute, réhabilité par une pénitence exemplaire et après une confession noyée de larmes, notre chef Bahnar vit les portes de son église se rouvrir devant lui. Le saint Sacrifice allait commencer. Il vint se prosterner trois fois devant la table de communion, puis, bien humblement, se tournant vers les fidèles, il leur demanda pardon du scandale donné et protesta solennellement qu'à la vie, à la mort, il était au bon Dieu et que jamais, il n'accomplirait son voeu maudit ! Puis, les mains jointes et les yeux baissés, à son tour, il s'agenouilla à la table sainte.

    1927/372-375
    372-375
    Vietnam
    1927
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