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Chez les sauvages Bahnar Reungao

Chez les sauvages Bahnar Reungao (COCHINCHINE ORIENTALE) LETTRE DU P. GUERLACH Missionnaire apostolique Coups de vent Rayons de soleil Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas : cela est bien vrai chez les sauvages comme partout ailleurs. Les Annales des Missions Étrangères ont publié une lettre renfermant quelques détails sur la révolte des Halang-Sedang, et l'attaque tentée contre le vaillant P. Kemlin. NOVEMBRE DÉCEMBRE 1902. - N° 30
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    Chez les sauvages Bahnar Reungao

    (COCHINCHINE ORIENTALE)

    LETTRE DU P. GUERLACH
    Missionnaire apostolique
    Coups de vent Rayons de soleil
    Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas : cela est bien vrai chez les sauvages comme partout ailleurs. Les Annales des Missions Étrangères ont publié une lettre renfermant quelques détails sur la révolte des Halang-Sedang, et l'attaque tentée contre le vaillant P. Kemlin.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1902. - N° 30

    La situation n'était pas rassurante alors, et l'avenir nous paraissait bien sombre ; nous pensions que de longtemps la religion catholique ne pourrait s'implanter dans ces régions. Mais la topographie du bon Dieu n'est pas celle des hommes, et, quand on a bien souffert, on voit que la partie est gagnée au moment où l'on croyait tout perdu.
    Aujourd'hui, le calme est rétabli, les nuages accumulés à l'horizon sont dissipés et le soleil brille joyeux. De nouveaux postes chrétiens ont été fondés et les sauvages qui, en 1901 attaquaient le P. Kemlin, demandent à se convertir et supplient le pieux et zélé missionnaire de les recevoir au nombre de ses ouailles. Quel étrange revirement ! Comment s'est-il opéré ? Je n'ai pas le temps de vous narrer en détail tout ce qui s'est passé dans nos régions, je vous donne un résumé sommaire des principaux événements.
    Au mois de mars, M. Castanier, administrateur de la province d'Attopeu, vint diriger une expédition contre les Halang qui avaient provoqué le meurtre du garde principal Robert, avaient pillé le poste du Psi et ensuite attaqué le P. Kemlin, ami et auxiliaire des fonctionnaires français.
    M. Castanier avait sous ses ordres un inspecteur et deux gardes principaux, avec environ 80 miliciens annamites ou laotiens. Le P. Kemlin fut demandé d'office comme guide et interprète.
    Le début de l'expédition ne fut pas heureux. Alors que ces Messieurs étaient partis pour Kon Gung avec la colonne, un des miliciens restés à Dak Drei causa, par son imprudente négligence, un terrible incendie qui consuma la maison du P. Kemlin et son église avec tous les objets qu'elles renfermaient. La case des Annamites et le grenier avec la provision de riz devinrent aussi la proie des flammes. Les matériaux que le missionnaire avait préparés pendant deux ans pour l'église de Hamong Kota (portes, fenêtres, planches) étaient placés sous la maison de Dak Drei et furent réduits en cendres. Quelques heures suffirent pour mettre le cher P. Kemlin dans le même état que Job après sa ruine. De tout ce qu'il avait perdu, un seul objet lui arracha quelques mots de regrets : son calice, souvenir de sa famille et de sa première messe.
    Aussi M. Castanier m'écrivait-il à la date du 19 mars : « Ces Messieurs et moi, nous admirons, comme il convient, le joyeux héroïsme du brave et bon P. Kemlin, qui reçoit cette énorme tape le sourire sur les lèvres et sans aucune rancur ».
    Le zélé missionnaire ne fut pas le seul éprouvé dans ce désastre ; M. le garde principal Meslier, qui devait prendre le commandement du poste, perdit tous ses bagages et l'on ne put sauver que quelques habits lui appartenant. Ce dénuement toucha le P. Kemlin et l'émut plus que sa propre ruine ; aussi, en m'écrivant pour me remercier des quelques objets que je lui avais envoyés, il me disait : « Avec cela je vais être plus riche qu'auparavant. Je ne puis vous dire qu'une chose ; merci du fond du cur.
    « Je me permets de vous recommander le pauvre M. Meslier qui n'a sauvé de l'incendie que quelques habits ; il est dénué de tout, et va être réduit à fonder le poste avec rien».
    Ce sentiment de délicate et sacerdotale charité fut remarqué de ces Messieurs qui en furent frappés. Aux yeux des indigènes ce terrible incendie était un sinistre présage et les impressionna désagréablement (je parle, bien entendu, des indigènes soumis à la France), car les révoltés furent heureux de cet accident.
    Ils disaient : « Iang peuxeuron Bok Phalang. La Divinité punit les Français ».
    Malgré ces fâcheux pronostics, M. Castanier mena les opérations avec vigueur. Les habitants de Kon Ketou ayant refusé les conditions qu'on leur imposait, furent châtiés sévèrement ainsi que les villages de Dak Drao et Dak Dri, dont le chef Phia Ngam jouissait d'une très grande influence dans tout le pays halang.
    Les villages chrétiens du P. Kemlin vinrent rétablir les casernements des miliciens et la maison de M. Meslier sur l'emplacement du poste Robert, autrefois détruit par les Halang et les Sedang (sur la rive droite du Péko).
    M. Meslier, ancien combattant du Transvaal, est le chef de ce nouveau poste Robert. Très actif, intelligent et brave, en même temps que très généreux, il se fit vite estimer à sa juste valeur par les sauvages qui, désespérant de tenir la campagne contre lui, demandèrent à faire leur soumission. Naturel le ment, les indigènes prièrent les missionnaires d'être leurs intermédiaires auprès du représentant de l'autorité franc aise.
    Comme les sauvages acceptèrent les conditions que M. Cas taniser leur avait imposées dès le début, la paix fut conclue avec tout le cérémonial usité en pareil cas. Les Halang, qui avaient attaqué le P. Kemlin en haine de l'administration, firent réparation d'honneur à notre confrère et lui demandèrent de les recevoir au nombre des catéchumènes. Le missionnaire accepta leurs excuses, mais n'ayant pas grande confiance dans leurs dispositions, il leur imposa un assez long temps d'épreuve qui permettra d'apprécier leur sincérité.
    En attendant, il a, sur la demande expresse des habitants, enlevé les deumong ou cailloux fétiches de Kon Gung.
    De son côté, le zélé P. Irrigoyen enregistre la conversion de Dak Kang, et de la partie de Kon Horing restée païenne jus qu'alors. C'est un magnifique succès que les circonstances ne permettaient guère de prévoir.
    Je me souviens d'une séance mémorable à la maison commune de Kon Horing où je m'étais autrefois rendu sur l'invitation du cher P. Irrigoyen.
    D'après ce que lui avaient dit les chrétiens de ce village, il croyait que leurs parents restés païens se convertiraient assez volontiers si nous employions à leur égard une sage insistance, le compelle intrare de l'Évangile.
    Mais hélas ! Il n'en était rien. Aux propositions que je leur fis, tous les jeunes gens, obéissant à un mot d'ordre, répondaient par des cris de refus très accentués ; on se serait cru au Palais-Bourbon une nuit de grande séance. J'en fus pour mes frais d'éloquence et je n'espérais guère la conversion de ces pauvres gens qui me paraissaient bien endiablés. Mais le bon Dieu a parlé et la situation a changé complètement, Deo gratias.
    Pendant que le ciel s'éclaircissait à l'ouest de la Mission, l'est s'assombrissait tout à coup, et la révolte soudaine des chrétiens de Po Key nous a causé de sérieuses alarmes.
    On a pu lire dans les Missions Catholiques la relation du pieux et zélé P. Jannin, radon tant comment, en une semaine de bénédiction, tous les villages de ce district s'étaient convertis. Franchement, je l'avoue, cela me paraissait trop beau ; la tâche du missionnaire fut trop facile et les peines et fatigues supportées par mes bien aimés confrères ne semblaient pas proportionnées au magnifique résultat obtenu. Or, une loi inéluctable veut que le missionnaire achète et sauve les âmes, comme Notre-Seigneur Jésus les a rachetées et sauvées, c'est-à-dire par la souffrance et la croix.
    Après les joies de cette tournée apostolique, la passion devait venir, elle est venue.
    Ce furent d'abord des tiraillements, des actes d'opposition sourde, puis la défection de plusieurs chefs de maison, défection causée en apparence du moins par les procédés d'un Annamite placé là-bas comme catéchiste. Le bon Père Jannin déploya toutes les industries de son zèle ardent pour ramener ces pauvres égarés et il eut le bonheur d'en voir revenir un certain nombre, mais la grande masse des déserteurs persista dans son obstination. Sur ces entrefaites, un jeune missionnaire fut envoyé à Kon Ieunglok pour prendre la direction du district dont le P. Jannin conservait cependant la haute surveillance.
    Un jour que les hommes de Kon Ieunglok brûlaient la brousse pour préparer leurs champs, le nouveau Père voulut aussi se préparer un petit jardin potager, et, dans cette intention, il mit le feu aux hautes herbes d'une petite vallée que traversait un ruisseau. Le feu alla plus loin que n'avait cru le jeune missionnaire, et gagna la forêt, menaçant d'arriver jusqu'aux greniers. Heureusement le Père put arrêter le feu avec l'aide de ses Annamites, et l'incendie se propagea du côté de la forêt, sans qu'il y eût rien à craindre pour les cases ou pour les greniers.
    Pareil accident se produit souvent dans nos contrées sauvages, et tant qu'il n'y a pas de très graves dégâts matériels, les affaires s'arrangent à l'amiable. L'auteur involontaire de l'incendie paie une jarre de vin aux hommes de bonne volonté qui l'ont aidé à circonscrire le feu, et tout se termine bien. Mais les gens de Kon Ieunglok furent pris d'une colère rageuse contre le jeune Père, qu'ils avaient, disaient-ils, instamment prié de ne pas brûler cette vallée, de crainte d'accident. Ils entourèrent donc le missionnaire, en hurlant et en brandissant leurs armes ; le Père, pour les calmer, offrit de leur donner un buffle et sept paniers de sel (ce qui faisait une somme considérable). Mais les gaillards étaient montés et ne voulurent rien écouter. D'ailleurs le jeune Père ne parlait pas encore bien leur langue et ne les comprenait pas non plus suffisamment. Se voyant entouré de ces furieux, tous armés de lances et de sabres, il quitta le poste pour aller chercher le P. Jan-nin, qui faisait alors l'administration à Kon Kemo.
    Dès qu'il fut en marche, les jeunes gens de Kon Ieunglok jetèrent à ses pieds ou derrière lui, leurs crucifix et leurs chapelets, puis ils le poursuivirent de leurs injures et de leurs menaces. Le P. Jannin fut prévenu assez tard dans la nuit, il se mit en route immédiatement avec un seul serviteur annamite. Il arriva au chant du coq et pénétra, sans être aperçu, jusqu'à la maison commune, où son entrée produisit une surprise agréable pour plusieurs, mais pas pour tous.
    Voyant que les tètes étaient encore très montées, le bon Père jugea prudent de remettre les pourparlers à plus tard, il se retira donc en disant aux sauvages : « Déversez toute votre colère à présent, et quand vous serez plus calmes, nous causerons. Maintenant, je vais dire la messe à votre intention ».
    Je vous laisse à penser avec quelle ferveur le pieux missionnaire célébra le saint sacrifice ! Après son action de grâces, il sortit pour causer avec les révoltés : il les trouva rassemblés autour de l'église, et munis de courroies et de bâtons pour transporter les bagages du jeune Père parti la veille.
    Voulant gagner du temps, il se mit à discuter avec eux très posément, et il voyait avec plaisir que peu à peu ils quittaient la place et rentraient chez eux. Mais le chef de l'opposition s'aperçut aussi de ce manège, et pour brusquer la situation, il voulut pénétrer de force dans la case dont le Père gardait l'entrée.
    Repoussé par le missionnaire, ce chef, Meuh, jeta le cri d'alarme, saisit son sabre et voulut s'en percer sous les yeux du Père à qui il cria : « Vous voulez mourir ici, maintenant ; eh bien, moi aussi, je vais mourir, je vais me tuer devant vous ». Heureusement, après une courte lutte, le P. Jannin put arracher le sabre des mains de ce malheureux égaré, qui se serait certainement tué, sachant bien que sa mort occasionnerait le massacre du missionnaire. Déjà, à son cri d'alarme, des guerriers étaient accourus avec leurs armes et plusieurs brandis saient d'énormes gourdins pour assommer le Père. Voyant que tous ses efforts restaient inutiles, notre vaillant con frère s'assit sur le seuil et dit aux sauvages : « Si vous voulez emporter les bagages du Père, vous passerez par dessus ma tête.
    Ainsi fut fait ; Meuh sauta dans la case et jeta aux autres les bagages par-dessus la tête du P. Jannin.
    Alors ce bon missionnaire alla s'agenouiller aux pieds de l'autel, « versant des larmes avec des prières ».
    Quand luvre des méchants fut accomplie, notre confrère reprit tristement le chemin de sa résidence, en récitant son chapelet pour les malheureux qui l'avaient chassé. Après son départ, les habitants de Kon Ieunglok interceptèrent toutes les communications et plantèrent des lancettes sur les sentiers qu'ils obstruèrent par des abatis d'arbres. Ils s'étaient mis sur le pied de guerre.
    J'étais alors un peu secoué par une mignonne fluxion de poitrine greffée sur l'influenza : j'avais attrapé cela en allant aux malades pendant la nuit en plein accès de fièvre et de grippe. Dès que je fus remis, je voulus tenter une démarche auprès de ces malheureux dévoyés. J'en écrivis au P. Jannin, après avoir obtenu l'autorisation du R. P. Provicaire ; le cher Père me répondit de Kon Kemo où il avait repris l'administration.
    Voici quelques phrases de sa réponse : « Vous voulez faire une démarche ? Optima propositio. Cette démarche, j'ai déjà voulu la faire moi-même, mais les habitants de Kon Eungleh m'ont annoncé qu'elle n'aboutirait pas. Peut-être, vous y allant, aurez-vous une petite chance de renouer les relations rompues. Ce que je souhaite ex imo corde... Dès maintenant, je vais bien prier et faire prier pour le succès de vos négociations... »
    Moyennant promesse de trois gros paniers de sel, les fidèles de Kon Eungleh consentirent à me servir de parlementaires, et, le bon Dieu aidant, décidèrent les chefs de Kon Ieunglok à venir dans leur village s'aboucher avec moi. J'avais l'intention de me rendre moi-même à Kon Ieunglok, mais les chrétiens de Kon Eungleh me dirent : « Père ! Cest impossible, vous ne pourriez passer : nous, qui sommes habitués à la forêt, nous avons grand mal à nous en tirer ; restez ici, cela vaut mieux ».
    Après de nombreuses allées et venues, mes parlementaires réussirent à m'amener quelques jeunes gens avec deux ou trois chefs, qui arrivèrent le 24 avril à 3 heures du matin. Je vous tiens quittes du récit de mes négociations : après avoir usé un « baril de patience » et fait de grands efforts d'éloquence, je me vis sur le point d'échouer misérablement. Les gaillards reconnaissaient bien qu'ils avaient commis une « petite faute », mais ils ne voulaient pas se soumettre à la réparation que leur imposait le P. Supérieur. Enfin, je pus décider quelques jeunes gens et deux ou trois chefs à descendre avec moi à Kon Tum, résidence du vénéré P. Mal-Jeton, notre cher et sage Supérieur. Le bon P. Jannin y vint aussi pour témoigner sur les faits délictueux, et la cause fut débattue et jugée suivant toutes les règles. Le Père Supérieur imposa une amende aux sept principaux fauteurs de la révolte et fixa certain délai pour qu'on lui rendit réponse. Grâce à Dieu ces pauvres dévoyés reconnurent leur faute, payèrent l'amende imposée, et tout le village fit réparation d'honneur au bon P. Jannin qui, de son côté, donna un cochon et une jarre de vin pour mettre du baume sur la blessure, c'est-à-dire ménager l'amour-propre humilié de nos indigènes.
    La réparation morale et religieuse fut plus consolante encore. Au milieu du village, fut plantée une grande croix à laquelle tous les habitants, chefs en tête, rendirent leurs hommages.
    Puis ceux qui avaient autrefois reçu les sacrements de pénitence et d'eucharistie se préparèrent par un jeûne à la confession et à l'absolution.
    Le P. Jannin eut la joie de réconcilier avec le bon Dieu ces pauvres sauvages, grands enfants, plus bêtes que méchants, mais enragés quand ils s'y mettent.
    Le récit succinct de ces événements peut vous donner une idée de nos épreuves et de nos joies chez les sauvages. Il vous fera comprendre aussi l'état d'âme de nos indigènes, et les qualités que doit avoir un missionnaire qui veut faire un peu de bien à ces pauvres gens.
    Veuillez prier pour moi, indigne missionnaire de Jésus crucifié, afin que je devienne comme le divin Maître : Mitis et humilis corde.
    Demandez aussi au bon Dieu que les événements politiques ne nuisent pas au bien de la religion, mais, au contraire, profitent au salut des âmes et à la plus grande gloire de Dieu.

    1902/290-299
    290-299
    Vietnam
    1902
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