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Chez les sauvages Bahnar : Le dimanche du missionnaire à Reu-haï 2 (Suite et Fin)

Chez les sauvages Bahnar Le dimanche du missionnaire à Reu-haï LETTRE DU P. GUERLACH (1) Missionnaire apostolique (Fin) Deux fois par jour je sonne du clairon, et tous les éclopés arrivent ou m'envoient des délégués. La plupart sont des fiévreux, car nouvellement arrivés, les Annamites sont pincés presque immédiatement, d'autant plus qu'ils ne prennent aucune précaution et pratiquent une hygiène renversante.
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    Chez les sauvages Bahnar

    Le dimanche du missionnaire à Reu-haï

    LETTRE DU P. GUERLACH (1)

    Missionnaire apostolique

    (Fin)

    Deux fois par jour je sonne du clairon, et tous les éclopés arrivent ou m'envoient des délégués. La plupart sont des fiévreux, car nouvellement arrivés, les Annamites sont pincés presque immédiatement, d'autant plus qu'ils ne prennent aucune précaution et pratiquent une hygiène renversante.
    Au plus fort de la fièvre, quand sonne pour la famille l'heure du repas, le malade essaie d'absorber le plus d'aliments possible, voulant se démontrer à lui-même par cette expérience, qu'il n'est pas encore réduit à l'agonie.

    (1) Voir le n° 14, mars avril 1900.
    Résultat pratique : Embarras gastrique, redoublement de fièvre, étouffement et courbature générale. Aussi le plus souvent, quand on me demande un remède pour un malade retenu à la maison, voici la phrase qu'on emploie : « Père, je vous demande un remède pour mon mari, ou ma femme, ou mon frère, etc. Il a chaud et puis froid, il a mal dans ses os et dans tout son corps, il souffre de la tête, mange sans avoir faim, et quand il a mangé, cela ne descend pas. »
    Sans exagération, je puis dire que j'entends cette phrase de 25 à 30 fois par jour. — En pareille occurrence, le premier remède à donner est un purgatif ou un vomitif, suivant les cas. Une fois l'ennemi hors de la place, la quinine peut opérer.
    D'autres clients sont des galeux couverts de pustules et souvent de plaies ; j'en ai en traitement une cinquantaine, pour le moment, véritable Cour des Miracles.
    Puis viennent les maux de gorge, de poitrine, les douleurs articulaires et intercostales ; les maladies d'entrailles, diarrhée, dysenterie ou constipation, sont très fréquentes : bref vraie clinique universelle.
    Quant aux plaies et blessures, on ne les compte plus. Beaucoup d'éclopés viennent se faire soigner chez moi; d'autres, plus sérieusement atteints, envoient chercher des remèdes: enfin, dans les cas graves, je vais moi-même faire le pansement. Depuis quelques jours, je soigne régulièrement une enfant de seize ans qui s'est fait deux horribles blessures à la jambe gauche, en tombant à travers une fente des poutres qui forment le plancher du hangar devant l'église.
    J'avais d'abord voulu faire exécuter le pansement par les parents de cette jeune fille: mais c'était demander trop de sollicitude à un oncle et à une tante. Comment s'astreindre à faire durant vingt minutes un sérieux lavage à l'eau phéniquée, comment s'efforcer de panser la blessure aussi doucement et légèrement que possible? Lorsque, deux jours après l'accident, j'allai visiter la blessée, je trouvai la plaie en bien mauvais état. Je compris que l'affection de l'oncle et de la tante n'était pas capable de pareils soins, force me fut donc de procéder moi-même au pansement que je fais toujours en présence des parents. Maintenant, les chairs ont repris, et grâce à l'iodoforme, la plaie se remplit et les muscles se reforment.
    Je fais le pansement tous les jours régulièrement, cela me demande une demi-heure. Quand la malade sera complètement rétablie, vous croyez peut-être qu'elle ou ses parents me remercieront. N'y comptez pas; l'idée ne leur en viendra même pas; je donne mes soins et les remèdes, cela semble tout naturel à ces braves gens ; quant à la reconnaissance, je serais bien naïf d'y compter. Ce n'est pas dans les mœurs du pays. Mais comme j'aime tous les malheureux par un sentiment de compassion que le bon Dieu a mis dans mon cœur, comme je tâche d'aimer le bon Dieu par-dessus tout pour Lui-même, et mon prochain pour l'amour de Lui, l'absence de reconnaissance ne me gêne pas, au contraire, je suis plus heureux puisque tout est pour le bon Dieu.
    Pendant que je prépare quelques cachets de quinine, que les destinataires attendent à côté de ma pharmacie, un gamin vient tout effaré me dire : « Père, je suis gonflé, mon père est gonflé, ma mère aussi et ma petite sœur, donnez-nous un remède pour nous guérir tout de suite. »
    Informations prises, les malades souffraient depuis un certain temps de douleurs articulaires avec fièvre, puis ils ont mangé du porc et du chien, alors l'enflure du corps s'est déclarée et le mal a fait des progrès rapides. Maintenant toute la famille est sur le flanc. Le gamin susdit, moins enflé que les autres, a été envoyé pour chercher des remèdes. Depuis deux mois, beaucoup d'Annamites sont atteints de ce mal, j'en soigne une vingtaine en ce moment, et j'ai tout lieu de croire à une attaque de Béri-Béri. Quand la maladie est prise dès le début, et que les indigènes suivent fidèlement mes prescriptions, je réussis à les sauver. Mais la plupart meurent par suite de leur incurie et de leur gourmandise.
    Voici précisément qu'un dignitaire de Thuong-hoa (chrétienté établie de l'autre côté du fleuve, à environ une demi-heure de marche) vient me chercher pour confesser et administrer un jeune homme, que je croyais sauvé et dont le mal a empiré à la suite d'un assez copieux repas de maïs et de viande de chien. — II est 9 heures et demie, la consultation est terminée, je me proposais de dire prime et mes petites heures à la chapelle, mais le soin des malades en danger passe avant tout. — Je prends les saintes huiles et m'en vais de mon pas le plus rapide.
    En arrivant, je constate que le malade est à toute extrémité, il ne peut même plus avaler une goutte d'eau, et tout son corps est horriblement enflé. Je puis cependant le confesser, ensuite je lui donne l'Extrême-Onction et le prépare de mon mieux à paraître devant le bon Dieu. Avant de quitter cette misérable case, j'adressai quelques paroles de consolation à la mère qui pleurait à chaudes larmes. Elle me répondit en demandant un remède fortifiant qui rendît immédiatement la santé à son fils. « Père, ayez pitié de moi, donnez à mon enfant une médecine qui le dégonfle tout de suite et lui rende les forces, et alors il guérira. »
    Ne croyez pas que la douleur égarât la raison de cette femme ; elle semblait me demander une chose toute naturelle, et s'étonnait que je ne voulusse pas la lui accorder.
    Que de fois les malades ont paru me reprocher de ne les avoir pas guéris du jour au lendemain! Pauvres gens! Je ne leur en veux pas, mais j'avoue que parfois leurs sottes demandes ou réclamations finissent par m'exaspérer, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas envoyer les importuns réclamer et se faire guérir ailleurs.
    Enfin le bon Dieu me supporte bien, pourquoi donc ne supporterais-je pas ces pauvres malheureux? Sainte Patience, priez pour moi ! — Dans l'occurrence actuelle, au lieu de me fâcher, je payai le prix du linceul et du cercueil, car ces malheureux étaient pauvres comme Job, et dans les cas semblables, je prends à ma charge les frais d'ensevelissement.
    Je réglai encore quelques petites affaires à Thuong-hoa, puis je revins à Reu-haï ; ma vieille horloge marquait onze heures. — Pour être une minute seul et tranquille, je fermai la porte, et me rendis à la chapelle réciter mes petites heures.
    En sortant, je trouve un dignitaire qui vient me chercher pour confesser deux malades, dont l'un assez gravement atteint. Vers midi, je suis libre et vais à Kon-tum jouir avec plusieurs de mes confrères de l'hospitalité du P. Vialleton, provicaire.
    Je vais tous les dimanches dîner à Kon-tum, et chaque quinze jours, la plupart des missionnaires s'y réunissent: on partage le repas provicarial, on cause, on se récrée ensemble, on parle des œuvres à soutenir et des épreuves à supporter, et; le soir venu, chacun enfourche son .Bucéphale pour rentrer chez soi, en passant souvent par le chemin des écoliers.
    Comme Reu-haï est séparé de Kon-tum par une distance de 1.200 mètres environ, je fais cette promenade à pied, aller et retour. D'ailleurs je rentre chez moi plus tôt que les autres Pères, car la besogne m'attend au logis.
    Le dimanche dont je vous raconte l'histoire, j'étais arrivé vers deux heures ; j'avais dit vêpres et complies, et après avoir causé de différentes affaires avec plusieurs sauvages venus pour me consulter, je fermai de nouveau ma porte et pris un livre pour ma lecture spirituelle.
    L'ouvrage que je lisais — « Jésus Intime » — par l'abbé Sauvé est aussi attrayant pour le cœur que pour l'esprit, et j'en goûtais tout le plaisir réconfortant, lorsque ma porte s'ouvrit brusquement sous la poussée d'un sauvage un peu pompette. Comme je n'ai pas de serrure, on ouvre facilement, il n'y a qu'à pousser ; d'ordinaire, le sauvage en question m'appelle du dehors, avant d'ouvrir ; mais cette fois, il pénétra comme une bombe, sans crier gare.
    « Qu'y a-t-il ? Lui dis-je. Tu viens me chercher pour un malade?
    — Non, grand père, je viens vous demander une paire de ciseaux.
    — Hein?
    — Oui! J'ai beaucoup de poux, cela me démange trop, je ne puis plus y tenir. Prêtez-moi vos ciseaux, je vais me faire couper les cheveux et je les couperai à tous mes enfants qui ont encore plus de poux que moi.
    — Mon vieux Xom, combien as-tu bu de mesures, aujourd'hui?
    — Ah! reprit-il en riant, c'est vrai que je suis saoûl, mais pas beaucoup, le vin est trop acide, je n'ai bu que trois mesures. Du reste, je ne me suis disputé avec personne, et quand j'aurai coupé mes cheveux, j'irai dormir»
    Je remis la paire de ciseaux à cet honorable indigène, et je repris ma lecture, mais pas pour longtemps. Les petits sauvageons voyant ma porte ouverte, viennent me demander qui un habit, qui une culotte. Celui-ci réclame un chapelet, cet autre une médaille, une grande médaille. — Ah! Les petits polissons. — Je crois qu'ils font exprès de perdre chapelets, croix et médailles, afin d'en avoir de neufs, tout reluisants.
    « Toi, gamin, tu me filoutes, je te reconnais, je t'ai donné un chapelet il y a deux mois à peine.
    — C'est vrai, Père, je ne le nie pas, mais je l'ai perdu avant-hier. J'étais monté sur mon buffle qui a couru à travers les bambous, mon chapelet s'est accroché, s'est cassé et j'ai perdu les morceaux en me baignant ».
    Pour me débarrasser, je cède encore cette fois et donne ce que l'on me demande. Enfin je suis libre, je vais dire matines et laudes à la chapelle. — Le saint Office récité, je visite quelques malades et fais le pansement de ma blessée. En rentrant, je procède au baptême de trois petits sauvageons, âgés de huit ou dix jours, aussi pleurnicheurs et criards que tous les enfants sous toutes les latitudes. — L'un s'appelle Michel Marmite (Go), l'autre Marie Boucle d'oreille (Gop), le troisième Thomas Forêt (Bri). J'en ai baptisé un que ses parents voulaient appeler Crotte de chien (Ik Kô). — Mais j'ai ordonné de chercher un nom plus convenable pour un honnête, homme et on l'appelle Ding (Tube).
    Le baptême terminé et les inscriptions faites sur le registre, je prends mon clairon et sonne « à la Visite », ce qui fait hurler les chiens et grogner les pourceaux qui détalent ventre à terre. Ils devraient cependant être habitués.
    La procession du matin recommence, même série de maux, même genre de remèdes : Plusieurs clients, après avoir exposé leur état de souffrance et reçu les médicaments appropriés, cherchent à m'apitoyer sur leur misère : « Voyez, grand Père, je suis malade, bien pauvre, mes habits sont en lambeaux, je suis faible, ne puis pas travailler pour gagner ma vie et celle de mes enfants. Père, ayez pitié, donnez-moi de l'étoffe et des marchandises pour acheter du riz ».
    « Père, donnez-moi ! Père, ayez pitié ! »
    C'est une demande que j'entends continuellement.
    Je donne, je donne toujours, jusqu'à ce que je n'aie plus rien, et quand j'ai les mains vides, je donne ma pitié et tâche de consoler. Qu'il me soit permis de remercier ici les généreuses « Commissionnaires du bon Dieu » qui m'envoient si largement de quoi subvenir aux nécessités urgentes de mes pauvres chrétiens. La pharmacie, à elle seule, me prend de cinq à sept cents francs, par an, — sans compter le transport. — Depuis le mois de février, j'ai usé plus de quatre kilos et demi de quinine, et le reste à proportion. Avec mon maigre viatique, je ne pouvais certes pas joindre les deux bouts ; le bon Dieu m'a suscité des auxiliaires généreux, je ne citerai aucun nom, les anges de Bétange et de Nazareth connaissent bien ces insignes « Trésorières de Notre Dame », dont je fais fidèle mémento plusieurs fois par jour, aux pieds de Jésus Hostie.
    Cette digression m'a mené loin de mes malades, j'y reviens. Le soir, l'affluence est plus grande que le matin, de même que le dimanche les clients sont plus nombreux que les jours fériés. Enfin, avec la patience, on arrive à bout de la besogne.
    Vers six heures, ou six heures et demie, je suis à peu près libre : alors viennent quelques sauvages et sauvagesses retardataires, qu'il faut instruire pour le Baptême ou la Pénitence, afin qu'ils puissent se marier. Je dois leur donner une instruction spéciale, car si je les enseignais avec le Commun du populo, la besogne tirerait en longueur, et ces paroissiens tiennent à se mettre en règle le plus tôt possible. C'est leur droit, et je tâche de les y aider. Après une séance de trois quarts d'heure, je renvoie mes grands écoliers et me repose quelques minutes, en attendant que mon serviteur annamite vienne me dire : « Theua Cha an com. Père ! Venez manger le riz. »
    Le repas est frugal, mais substantiel : du riz à volonté ; quelques légumes ou feuilles potagères, deux ou trois œufs et de la saumure de poisson fermenté appelée nuoc mam. Je fus longtemps sans pouvoir m'habituer à ce condiment doué d'une odeur et d'une saveur toutes spéciales; quand il est un peu avancé, l'odeur rappelle à s'y méprendre, celle de certains produits animaux utilisés comme engrais. Mais à la longue on s'y fait et même on y prend goût; certaines feuilles et pousses de la forêt, mangées seules, sont très fades, le nuoc mam en relève la saveur ; parfois, des crapauds, des œufs couvés ou des œufs de fourmis varient le menu.
    Après le souper, je me promène en disant mon chapelet sous ma véranda: j'égrène mon rosaire, semant en marchant les Ave Maria à de multiples intentions. Le soir de ce dimanche — sans négliger mes intentions habituelles, — je priai tout spécialement pour quelques-uns des bienfaiteurs de mon district. J'ai reçu des lettres qui me recommandent des affaires importantes, et j'en confie le soin à la sainte Vierge, l'Omnipotentia supplex.
    Les quinze dizaines terminées, je rentre à la case et fais quelque lecture pieuse ; ordinairement je ne suis pas dérangé, et cette heure tardive est une des plus paisibles et des plus agréables de la journée, Mais ce soir-là, je ne devais pas rester tranquille bien longtemps.
    A neuf heures et quart, un dignitaire accourut m'appeler en toute hâte pour une jeune femme atteinte d'une pneumonie aiguë. Je me dépêchai le plus possible ; la malade eut le temps de se confesser et de recevoir l'extrême-onction. Après l'administration des Sacrements, je lui adressai quelques paroles de consolation pour élever son âme vers Dieu et lui inspirer une grande conformité à la volonté divine. Cette jeune femme ne pouvait se coucher, tellement l'oppression l'étouffait, elle restait accroupie sur la natte.
    Tout à coup, elle dit: « J'ai bien froid. Sainte Vierge Marie, « ayez pitié de moi. A la volonté du bon Dieu. Mac y Chua ». Puis elle saisit la croix de son chapelet, la baisa à plusieurs reprises ; lorsque sa main retomba, l'âme était partie et se trouvait devant son juge.
    Je rentrai, dix heures étaient déjà passées, et je me préparai à me rendre à la chapelle, quand un sauvage me réclama pour administrer une vieille femme tombée subitement malade. D'après les renseignements que me donna cet homme, je compris de quoi il s'agissait. Je me munis en conséquence de bromure de potassium et de phosphate de fer, puis je me rendis chez la malade. Toute la famille était réunie autour de cette pauvre femme couchée sur le plancher en bambou de sa pauvre case. Sa fille la soutenait dans ses bras. « Père, me dit-elle en essuyant ses larmes, hâtez-vous, ma mère va mourir. »
    Je fis quelques interrogations, et j'appris que cette femme souffrait d'une fièvre assez forte depuis trois jours et que la crise s'était déclarée tout à coup. J'interrogeai la malade elle-même sur ses souffrances : elle me comprit, mais ne put proférer que des sons inarticulés. En revanche, ses gestes étaient fort intelligibles : elle portait la main au creux de l'estomac et la faisait remonter jusqu'à la gorge qu'elle comprimait légèrement, pour indiquer l'étouffement qui l'oppressait. J'étais suffisamment fixé.
    « Rassure-toi, dis-je à la jeune fille, ta mère guérira sûrement. »
    Je fis dissoudre deux grammes de bromure dans un demi verre d'eau et commandai à la jeune fille de verser doucement cette potion dans la bouche de sa mère. Les premières gouttes passèrent difficilement, mais peu après la déglutition devint plus aisée. Quand la malade eut avalé la moitié du remède, je dis: « Assez ! Gardez le reste pour plus tard, vous le ferez prendre au chant du coq, et demain je vous donnerai encore une dose de médicament. » Le lendemain la malade était guérie.
    Je rentrai chez moi trempé de sueur des pieds à la tête: j'avoue que j'étais assez fatigué et sentais la tête lourde. Avant de me coucher, j'allai faire ma visite à Jésus Hostie, suivant mon habitude.
    J'ai le bonheur de posséder le Saint-Sacrement, bonheur dont j'ai été privé pendant de longues années, et ceux-là seuls qui ont subi cette dure privation comprendront et ma peine d'autrefois et ma joie d'à présent.
    Qu'il fait bon, la nuit quand tout sommeille, venir se prosterner devant Jésus Hostie. Que de choses le cœur du missionnaire a besoin de dire au cœur du divin Prisonnier. « C'est pour nous qu'Il est là. » Adorons d'abord Dieu qui s'humilie. Adoro te devote, latens Deltas !!! Après l'adoration, l'action de grâces !
    Que de chrétiens, et même que de prêtres se souviennent de Dieu quand ils sont dans la peine, mais combien peu songent à Lui dire : « Merci. » Et cependant, quel insigne bienfait que la présence réelle dans le Tabernacle.
    Merci, également pour toutes les grâces reçues durant toute ma vie et spécialement durant la journée, puis acte d'amour. Quand on réfléchit un peu à l'amour extrême qui a poussé Jésus Hostie à se cacher sous ces frêles apparences, comme on comprend bien cette parole de saint Jean : Cum dilexisset suos qui erant in mundo, in finem dilexit eos. Oh oui !
    Il nous a aimés jusqu'à l'excès, in finem, jusqu' au terme de Sa Toute-Puissance. Ne serait-on pas tenté de Lui dire comme une sainte pénitente : « Mon Jésus, votre amour pour les hommes Vous a fait commettre des folies. » Folie de la Croix! Un Dieu mort sur un gibet entre deux voleurs. Mais la folie du Tabernacle révèle un plus grand amour, un plus grand anéantissement. L'amour humilié, crucifié, enchaîné dans le ciboire, appelle l'amour sacrifié, l'amour qui s'immole sans réserve.
    Mais ce Dieu caché et prisonnier, ce Dieu Eucharistie, d'apparence si frêle qu'un faible souffle peut L'emporter comme une feuille d'arbre, Il est cependant le Dieu Tout-Puissant.
    Il peut tout, Il sait tout, Il nous aime : demandons-Lui tout ce dont nous avons besoin. Avec quelle confiance je Lui crie ma misère et je Lui dis. « Guérissez-moi, aidez-moi, donnez-moi. Oh oui! Je suis pauvre et misérable, donnez, donnez beaucoup ! Donnez la foi aux infidèles, donnez le ciel aux morts dans votre grâce, donnez, Seigneur, à tous ceux que j'aime, à tous ceux qui m'aident à faire le bien, et principalement à X*** et N*** ¸ etc. Ici je nomme tous les généreux amis qui me soutiennent de leur affection, de leurs prières, de leurs aumônes (et la liste en est longue). Donnez, Jésus, donnez vos grâces de choix à mes bons et vieux parents qui m'ont donné si généreusement à vous.
    Donnez à tous ceux qui me font du bien, donnez, donnez beaucoup à tous ceux qui me veulent ou me font du mal.
    Et puis, Seigneur Jésus, pardonnez! Pardonnez à tous ceux qui outragent votre amour, parce qu'ils ne le connaissent pas. Nesciunt enim quid faciunt. Pardonnez aux pécheurs de mon district. Pardonnez au misérable pécheur qui est devant Vous et dont Vous avez daigné faire votre Prêtre et votre missionnaire. Jésus m'a fait la grâce de comprendre un peu l'amour immense que révèlent le Calvaire et l'Hostie. Je suis donc bien coupable d'y répondre si mal. Que de grâces négligées et aisées inutiles, que de sacrifices acceptés en rechignant, que de fautes commises. J'ai donc bien lieu de demander « miséricorde et pardon ». C'est en toute vérité que je dis à Dieu, avant de prendre mon repos : « Seigneur Jésus, ce vieux pécheur, votre inutile serviteur, se couche. Ayez pitié de lui. » Mais Jésus est la Bonté Infinie, et j'espère qu'Il exaucera la prière que je Lui adresse le soir, après mon examen de conscience.
    Il est près de minuit. — Tâchons de nous endormir. Mon Dimanche est fini. Voilà un Dimanche comme il y en a beaucoup.
    Vive la Croix, vive la joie, toujours et quand même!

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