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Chez les sauvages Bahnar : Le dimanche du missionnaire à Reu-haï 1

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ Chez les sauvages Bahnar Le dimanche du missionnaire à Reu-haï LETTRE DU P. GUERLACH Missionnaire apostolique
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    ANNALES DE LA SOCIÉTÉ

    Chez les sauvages Bahnar

    Le dimanche du missionnaire à Reu-haï

    LETTRE DU P. GUERLACH
    Missionnaire apostolique

    Le district de Reu-haï, chez les Bahnar, comprend une très nombreuse colonie annamite et cinq villages sauvages plus ou moins peuplés. L'unique église du district, commencée autrefois par un prêtre annamite, il y a plus de vingt-cinq ans, est beaucoup trop petite pour le nombre des chrétiens. Aussi, les jours de fête et les dimanches, une bonne partie des sauvages étaient privés de l'assistance à la messe. Les Annamites arrivaient les premiers, bien avant l'heure de l'office, et remplissaient toute l'église ; les sauvages les plus zélés trouvaient encore quelque petite place, en se tassant au milieu des Annamites. Quant aux autres, ils devaient se tenir dehors, sous un hangar très étroit ; ceux qui arrivaient les derniers se logeaient même sous le plancher (l'église est bâtie sur pilotis comme toutes nos cases).
    A ce grave inconvénient, s'en joignait un autre de non moindre importance. Les Annamites, — pour la plupart, — ne comprennent pas le Bahnar, et les sauvages ne savent pas l'annamite, aussi le missionnaire se trouvait embarrassé pour le prône. A la messe, il prêchait en annamite, et le samedi soir, faisait une instruction aux sauvages.
    Mais ces derniers ne venaient pas tous, surtout les habitants de villages un peu éloignés. Ils trouvaient pénible, après les travaux du jour, de faire une assez longue course pendant la nuit pour assister à cette instruction qui ne pouvait avoir lieu qu'après le repas des indigènes. Les femmes, surtout, s'abstenaient régulièrement, prétextant que les soins du ménage les retenaient à la maison et qu’elles avaient peur de rencontrer le tigre en route. Cette crainte n’est pas chimérique, car le tigre fait assez souvent des siennes dans ces parages, enlevant chevaux, vaches ou bœufs.
    Les sauvages qui avaient le plus besoin des secours spirituels en étaient donc privés.
    Pour remédier à tous ces inconvénients, je demandai à Monseigneur la permission de célébrer deux messes tous les dimanches et jours de fêtes, afin que les chrétiens, — Annamites ou sauvages, — pussent assister au saint Sacrifice et entendre les instructions nécessaires pour le bien de leur âme. Sa Grandeur m’accorda très gracieusement l’autorisation, mais à condition que ma santé n’aurait pas à en souffrir, et que cela ne me fatiguerait pas trop. Dans le cas présent, cette considération me paraît absolument secondaire, car le bien des âmes passe avant tout. Il m’a aimé et Il s'est livré pour moi, dit saint Paul en parlant de Notre Seigneur. Pour peu qu’un missionnaire aime Jésus Crucifié, il se livre lui aussi pour les âmes qui lui sont confiées. Omnia libenter impendam et superimpendar ipse pro animabus vestris. Là est le vrai bonheur.
    Je m’empressai d’user de la permission concédée par Monseigneur, et depuis lors, j’ai la joie de voir une nombreuse assistance à chaque messe et au sermon. Deo gratias.
    Voulez-vous savoir comment se passe la journée du dimanche à Reu-haï pour le missionnaire? Cela vous intéressera peut-être : Je vous envoie donc le compte rendu fidèle d'un dimanche comme il y en a beaucoup.
    Lors écoutez :
    Quatre heures viennent de sonner, il fait encore nuit noire ; le missionnaire, que la fièvre a tenu éveillé, sent la tête bien lourde, et il éprouve la tentation de reposer un peu. Mais c’est l’heure : hora est jam nos de somno surgere... Gallus somnolentos excitat. Allons, hop ! Secouons la carcasse ! Un grand signe de croix, l’offrande du cœur et de la journée à Dieu, et l’on procède aux ablutions ; de vigoureuses frictions à l’eau fraîche font du bien et remettent un peu les idées en place. Pendant que je fais ma préparation au saint Sacrifice, les chrétiens annamites, convoqués au son du tambour, s'assemblent dans la chapelle et commencent leurs prières. Les hommes sont d'un côté, les femmes de l'autre, les gamins et gamines en avant, tout près de l'autel. A quatre heures trois quarts, je commence ma messe où je prêche et où je distribue la sainte communion.
    Après cette première messe, les Annamites cèdent la place aux sauvages que la cloche, le tambour et le tam-tam appellent avec un bruit de première classe.
    Je prêche en bahnar à cette seconde messe, après laquelle je fais une bonne action de grâces, et certes c'est toute justice, puisque Jésus Hostie a daigné descendre deux fois dans mon misérable cœur. Exinanivit semetipsum, factus obediens. Dieu qui m'obéit, à moi pécheur. Ce serait là un magnifique et fécond sujet de raison et d'action de grâces. Mais je dois avouer que parfois la carcasse est si fatiguée que la faiblesse du corps semble engourdir l'esprit. Pauvre composé humain! Spiritus quidem promptus est, caro autem infirma. Mais le bon Dieu connaît nos infirmités. Il y compatit et veut bien se contenter de notre bonne volonté.
    Vers 7 heures 1/4, je sors de la chapelle et n'ai que deux pas à faire pour rentrer chez moi ; j'y trouve une foule de gens qui m'attendent. Je leur dis de patienter encore un peu et de me laisser déjeuner, opération qui est vite faite. En temps ordinaire, quand je me porte bien, le déjeuner du matin est mon meilleur repas de la journée, mais quand la fièvre me nourrit, ou que le corps est trop fatigué, alors on fait semblant de déjeuner pour sauvegarder le principe.
    Un aimable dominicain espagnol du Tonkin me disait un jour que dans les pays chauds il faut toujours prendre « oune légié soustentoum ». Mais je me suis aperçu que dans ce légié soustentoum, il fallait tenir compte de l'appréciation personnelle: question de plus ou de moins.
    Le déjeuner terminé, je prends mon clairon, —cadeau d'un ami, — et j'envoie à tous les échos d'alentour de sonores Ta Ra Ta Ta. « Singulier passe-temps! Direz-vous. Est-ce pour faire digérer le frustulum? »
    Ce n'est pas un passe-temps du tout, c'est un exercice de charité qui prend une large place dans mon règlement particulier et fait une sérieuse brèche à mon budget.
    En un mot, c'est 1' « Appel aux malades », l'ouverture de la consultation et la distribution des remèdes.
    Dans les premiers temps de mon séjour à Reu-haï, j'étais dérangé toute la journée par des Annamites qui venaient demander quelque remède. J'avais résolu d'être patient, et je le fus certainement. Mais je m'aperçus qu'avec ce système il m'était impossible de faire mes exercices spirituels ou de vaquer à quelques sérieuses occupations. Dérangé à chaque instant, il fallait me lever, donner une consultation en règle, préparer et donner le remède, cela n'en finissait plus.
    Au lieu d'arriver tous ensemble, ces braves gens semblaient se donner le mot pour se présenter l'un après l'autre, à quelques minutes d'intervalle. C'était un abus, et cela demandait réforme. C'est pourquoi, un beau dimanche, après la messe, je tins à mes Annamites ce petit discours persuasif: «Mes chers enfants, je vous aime beaucoup et ne demande pas mieux que de vous procurer aide et soulagement pour l'âme et pour le corps. Mais je suis prêtre, pasteur des âmes, et non pas médecin ou pharmacien de profession. J'ai autre chose à faire
    que de confectionner des drogues, préparer et distribuer des remèdes. Désormais, vous viendrez le matin et le soir, vous vous présenterez tous ensemble, et les choses seront bien simplifiées, vous y gagnerez et moi aussi. Je vous donne deux heures le matin et deux heures le soir. »
    Le lendemain, les choses se passèrent assez régulièrement; il y avait bien quelques retardataires, mais le gros de la troupe arrivait en temps voulu. Après quatre jours, la débandade était fort accentuée et à la fin de la semaine, désordre complet: les malades se présentaient un à un à toutes les heures du jour et de la nuit. Un gros gaillard arrive à onze heures du matin, demande une bonne dose de rhubarbe et une dose de quinine. — «Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?
    — Mais, Père, il est encore tôt, il n'y a pas longtemps que j'ai mangé le riz.
    — Si tu as mangé le riz depuis peu, tu ne peux pas encore prendre le remède maintenant, cela te ferait du mal.
    — Oh! Père, ce n'est pas pour moi, c'est pour ma femme, hier soir, elle a mangé du chien, elle ne peut pas digérer, elle a été malade toute la nuit. Alors, pour la soulager, je viens vous demander une médecine.
    — Ta femme est malade depuis hier soir, et tu viens seulement demander un remède aujourd'hui, à midi; je te félicite.
    L'homme n'a pas du tout l'air de comprendre pourquoi je lui fais mes compliments: il se borne à me répondre : « Elle a mangé du chien,... il est encore tôt... un remède ».
    Après avoir demandé quelques renseignements supplémentaires nécessaires dans la circonstance, je donnai non pas de la rhubarbe, mais un ipéca. —L'effet fut prompt et radical, le lendemain la malade était guérie; mais la procession continuait toujours.
    Un dignitaire de la chrétienté me dit : « Père, les gens ne savent pas l'heure, frappez le tambour pour donner le signal de la consultation ».
    Frapper le tambour n'est point pratique, cela pourrait tromper les catéchumènes et les néophytes qui prendraient cela pour le signal de l'instruction. J'ai un clairon, c'est un instrument sonore, j'en sonnerai matin et soir, ce sera le signal de la consultation. De cette façon, il n'y aura pas d'erreur possible.
    Ainsi dit, ainsi fait.
    (A suivre.)

    1900/121-124
    121-124
    Vietnam
    1900
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