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Chez les Chouy-kia.

KOUY-TCHEOU LETTRE DU P. CAVALERIE Missionnaire apostolique Chez les Chouy-kia.
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    KOUY-TCHEOU

    LETTRE DU P. CAVALERIE
    Missionnaire apostolique

    Chez les Chouy-kia.

    Dernièrement on m'a appelé pour un malade Chouy-kia, c'était celui qui savait le mieux la doctrine. Je suis parti immédiatement ; malheureusement arrivé un jour après sa mort, je n'ai pu que bénir son cadavre. On n'a pas fait de superstitions pour celui-là, au moins pendant que j'étais présent, seulement on s'est diverti, car une mort, c'est une fête en pays Chouy-kia. Tous les parents, tous les amis arrivent, non pour pleurer le défunt, il a fini de souffrir, mais pour boire le vin, ce qui est plus agréable. La noce dure cinq à six jours. Quand les buveurs en sont à leur vingtième ou trentième bol, leur verbe devient si haut et leurs poings s'abattent sur la table ou sur les chaises avec tant d'énergie, qu'il faut avoir de l'héroïsme pour rester assis jusqu'à la fin du repas. Généralement, je préférais aller me promener le long des rizières ou dans la forêt voisine. En me promenant seul, à une centaine de pas du village, j'ai été témoin d'une drôle de chose. Les femmes, qui ne m'avaient pas aperçu assez tôt pour avoir le temps de rebrousser chemin et s'enfuir à toutes jambes, se blottissaient tremblantes près de la haie ou du mur, pour disparaître ensuite, en regardant de temps en temps par derrière, la main appliquée sur la bouche. Quelle terreur froide j'ai inspirée à ces pauvres créatures! Il doit y avoir de singuliers bruits qui courent sur mon compte. Me prendraient-elles par hasard pour le diable en personne? Les chrétiennes, tout en se tenant à l'écart, sont moins épouvantées. Les hommes, au contraire, ne sont pas avares de ko-teou, ou prosternations. Ils en feraient même à mon mulet, s'il daignait s'y montrer sensible.

    Origine et type.

    On m'a annoncé qu'un village se faisait chrétien ; ce sont trois ou quatre nouvelles familles ; je suis allé les visiter.
    Le Touan-cheou, ou maire d'un village de Kiou-tsien, un érudit bouffi d'orgueil, après avoir débité son petit sermon aux chrétiens pour leur dire que tout ce que je leur prêchais était faux, est venu me faire la grande prosternation. Nous avons causé sur les Chouy-kia. Voici, sous bénéfice d'inventaire, les histoires qu'il m'a racontées:
    D'après les traditions conservées par quelques-uns d'entre eux, les Chouy-kia seraient une colonie de Chinois, venus de la ville de Ky-gan-fou, au Kiang-si, à une époque très reculée. Après être restés longtemps dans les environs de Tou-yun, ils seraient descendus dans les pays qu'ils cultivent maintenant, et auraient contractés des alliances avec les Pen-ty (autochtones) Miao-tse ; telle serait la souche des Chouy-kia actuels. Ces Pen-ty étaient des Miao-tse. Nombre de femmes Chouy-kia ont la physionomie, les allures, l'habit, l'arrangement de la chevelure tout à fait à la Miao-tse, principalement la figure laide et abrutie particulière à ce type.

    Noms, murs et coutumes.

    Les Chinois les appellent Miao-tse ; eux se disent Chinois, ce qu'ils ne feront accroire à personne, ne possédant point les usages des Célestes, et ayant au contraire ceux des barbares. Ils ne portent pas le deuil, ne font pas de superstitions sur les tombeaux, n'y apportent pas de papiers blancs, et ne brûlent ni sapèques en papier, ni bâtonnets d'encens. Ils n'ont aucun signe de politesse, sont portés à la franchise et à la sensibilité, ont coutume de boire jusqu'à rouler sous la table, pour faire honneur au maître de la maison qui les a invités. Ils sont tous parents dans un même village, ils s'appellent frères et portent tous le même nom. Dans leurs mutuelles invitations, ils mesurent au nombre de bols avalés le degré d'amitié qui existe entre eux. Incapable que je suis d'ingurgiter 40 ou 50 tasses comme un bon Chouy-kia, l'affection que je puis leur témoigner ne s'élève pas bien haut. Les moins abrutis reconnaissent pourtant que si je faisais comme eux, ce ne serait pas beau pour un Père spirituel. Il y a parmi eux un grand nombre d'idiots dont les causes sont probablement le vin et les diableries.
    Les Chouy-kia s'appellent eux-mêmes He-Louy (pays Louy). Ce son que les Chinois ont usurpé pour en former la dénomination Chouy-kia, comme ils ont traduit France par Fa-Koué, ne veut pas plus dire Famille des Eaux que Fa-Koué ne signifie Royaume des Lois. C'est tout simplement le nom de leur pays dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Ils n'ont guère de mots chinois que pour désigner les choses qui leur sont étrangères. Aussi ceux qui n'ont point voyagé au dehors, ne connaissent que ce qui se trouve chez eux, et ne comprennent rien à la langue chinoise.

    Les sacrifices que les Chouy-kia ou He-Louy offrent au diable, ont une origine commune, disent-ils, avec les superstitions des Miao-tse et des Pen-ty. Ce serait un Tao-se qui, connaissant ces langues, aurait enseigné à ces peuples la manière de chasser le diable, et légué aux He-Louy les livres de rubriques pour les diriger. Dans chaque village Chouy-kia, il y a quelques exemplaires de ces livres, et quelques Kouy-se, ou maîtres ès diableries, pour les étudier. Ces ouvrages forment deux volumes écrits à la main, en caractères chinois, plus ou moins transformés par la fantaisie de leur Tao-se, ou la distraction des copistes venus après. Le Kouy-se lit ces caractères chinois avec la prononciation et la signification Chouy-kia. Il lit parfois un caractère avec deux sons, trois sons, suivant qu'il a besoin de deux mots, trois mots He-Louy pour en traduire la signification. Donc l'écriture employée par les Chouy-kia pour faire leurs diableries, est tout simplement l'écriture chinoise. Les Chouykia qui comptent quelques milliers de villages, ont également plusieurs milliers d'exemplaires de ces livres superstitieux.
    Quelques caractères forment une image grossière de la chose signifiée ; sont aussi représentés un grand nombre d'animaux; l'image de l'homme est parfois privée de la tête ou de quelque autre membre, selon que l'homme est représenté bon ou mauvais. Là, c'est un homme conduisant par une corde un buffle qui va être immolé ; ici, un cercueil sous la forme d'un rectangle et traversé par un bâton ; ailleurs le soleil, la lune ou une étoile. Dans ce livre, les Chouy-kia ont leur calendrier qui est de quatre lunes en avant sur le calendrier chinois. Ils ont des jours fastes et néfastes pour les funérailles, l'inauguration des travaux dans les rizières, etc. Leur ferveur pour les diableries a diminué considérablement, surtout cette année, parce que leurs buffles, victimes de la peste, ont péri en masse. N'ayant pu, faute de bétail, labourer toutes leurs rizières, le tribut du diable sera nécessairement amoindri et simplifié. Beaucoup sont adonnés à ces superstitions, uniquement parce qu'ils les ont reçues de leurs pères, mais ils n'y ajoutent qu'une foi médiocre. D'autres, les trouvant trop dispendieuses, les abandonnent par amour de l'économie. Le centre du pays Chouy-kia est encore intact ; mais les côtés sont entamés par les Chinois, et dans ces parages, les Chouy-kia ont naturellement ajouté à la tasse de vin parfumé la pipe à opium.

    Le pays et la culture.

    Quelques jours après avoir écrit les lignes précédentes, j'ai dû faire une nouvelle promenade chez les Chouy-kia. Décidément les baptisés, qui se trouvent parmi eux, veulent faire, cette année, de graves maladies. Je n'ai été, cette fois-ci, qu'à Chouy-po ; j'ai trouvé sur la route des ondées abondantes avec un beau soleil. Mais le paysage est si beau qu'il fait oublier en partie que le soleil brûle et que la pluie mouille. Ce sont des chaînes de montagnes peu élevées, se suivant sans trop de soubresauts sur des dizaines, des vingtaines de ly (1), couvertes à peu près partout de forêts épaisses de pins et de sapins droits et verdoyants, qui couronnent la partie supérieure. Plus bas la culture du maïs et du sorgho, puis la plaine en rizières. Le chemin qui côtoie le pied de la montagne, a de la rosée et de l'ombre jusqu'à neuf ou dix heures du matin, mènent les jours de grand soleil, et de bonne heure, le soir, de l'ombre encore. Les Chouy-kia cultivent leur pays avec goût. Ils n'ont pas la sotte manie, comme les Chinois, de brûler leurs montagnes, et se réservent ainsi, à portée de la main, du bois plus que suffisant pour se chauffer et bâtir leurs maisons. Et puis, si le tigre ou la panthère veulent prendre possession de leurs forêts, ils ont de bons fusils, de bonne poudre, et ne dédaignent pas du tout la chasse au grand gibier.

    1. Environ 500 mètres, au Kouy-tcheou.

    Néophytes.

    A Chouy-po, une nouvelle famille veut se faire chrétienne ; malheureusement le chef d'icelle est polygame et fumeur d'opium. Un de ses fils a suivi tous les exercices de piété, il est simple et bon, connaît les caractères, et ne m'a pas quitté tout le temps que je suis resté dans le pays.
    Cinq ou six ly plus loin, une autre famille m'a l'air d'une simplicité et d'une bonté admirables. Elle aussi apprend la doctrine. Là, les femmes prient un peu tout haut, ce qu'elles ne font pas ailleurs (ne sachant pas suffisamment). Parmi ceux qui veulent se faire chrétiens, je n'ai pas vu de ces mines patibulaires, de ces figures de brigands, comme j'en rencontre parfois le long des chemins. Tous ont une physionomie d'honnêtes gens. D'ailleurs la confrérie des brigands, d'après ce que je me suis laissé dire, est furieuse contre le Tien-tchou-kiao (religion du Maître du Ciel), qui ne permet pas de pratiquer librement le brigandage. Cette religion doit être mauvaise, puisqu'elle tend directement à abolir leur profession. Les Chinois disent que les Chouy-kia sont braves et ne craignent pas la mort, mais qu'ils ne savent point calculer leur coup, ni surtout en prévoir les conséquences ; aussi se mettent-ils volontiers à leur tête pour les conduire piller un village. Le Chouy-kia tire les marrons du feu et se bride les doigts, tandis que le rusé Chinois s'éclipse prudemment et emporte le magot. Le pays parait maintenant très calme, d'autant plus calme que parmi la robuste jeunesse, les plus audacieux fauteurs de troubles ont eu la tête définitivement séparée du tronc.
    En voilà assez pour cette fois-ci, je suis vraiment sans pitié pour vos yeux et votre cerveau, moi qui vous donne à lire un tel décousu d'écriture et d'idées. Mais je voudrais toujours conserver un peu d'enthousiasme pour ces intéressants Chouy-kia qui, bien qu'étourdis, inconstants, ont malgré tout l'air franc, simple et modeste.



    1899/103-106
    103-106
    Chine
    1899
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