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Chasse au tigre en Cochinchine

VARIÉTÉS Chasse au tigre en Cochinchine Vous rappelez, sans doute, les prouesses par lesquelles le P.Montmayeur un de nos doyens, secondé par ses fidèles, purgea le district de Mâc-bât dés tigres qui l'infestaient.
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    VARIÉTÉS

    Chasse au tigre en Cochinchine

    Vous rappelez, sans doute, les prouesses par lesquelles le P.Montmayeur un de nos doyens, secondé par ses fidèles, purgea le district de Mâc-bât dés tigres qui l'infestaient.
    Depuis cette époque, depuis près de 35 ans, ces hôtes redoutables ne paraissaient plus guère en ce quartier. Les années dernières on en revit quelques-uns et le P. Frison, qui administre ce district, faillit être victime de l'un d'eux, qu'il réussit à abattre avec son fusil. Plusieurs semblent cette année vouloir se réinstaller près de notre plus grande chrétienté ; c'est pour leur en ôter le goût que les catholiques commandés par le P. Frison et par le prêtre indigène, Pierre Thê, ont donné une chasse, dont je vous envoie le récit.
    Ces jours derniers grand émoi au village de Long-dinh, non loin du fleuve de Cân-tho, vers les trois heures de l'après-midi. Le tocsin, dénonçant la présence du tigre, faisait résonner les échos des alentours.
    Le temps de griller une cigarette et les hommes valides se trouvent réunis à l'endroit indiqué. Tous se mettent à l'oeuvre sur-le-champ et, à 6 heures du soir, on termine l'enceinte qui doit couper la retraite au terrible fauve. Faute de bois, on a utilisé, vaille que vaille, les tiges de palmiers, croisées en forme de claire-voie.
    Sans grand danger, sans être venu au corps à corps, on a utilisé la tactique, un peu oubliée, des temps héroïques, des années qui suivirent la conquête, et dont un des vétérans, encore de ce monde, compte à son actif la destruction de plus d'une trentaine de ces voisins malfaisants.
    Mais la nuit est tombée ; il est trop tard pour forcer l'animal dans son repaire. « Ce n'est pas notre heure, opine un vieux notable : c'est celle du Monsieur1 ». Et il indique du doigt le buisson où le fauve se dissimule, en recommandant de bien le surveiller, pour lui donner la chasse le lendemain.
    Tout le inonde acquiesce. Mais ce n'est pas une mince affaire que de garder le terrible pensionnaire ; car d'un coup de tête, ou d'un mouvement d'épaule, il peut mettre à mal le fragile enclos, pour aller jouer des jambes à travers la campagne.
    Les veilleurs sont distribués autour de l'enceinte, les uns armés de piques ou de lances, les autres de bâtons effilés ou durcis au feu. Le difficile maintenant est de retenir les hommes au poste, sans qu'ils se défilent, ou se laissent aller aux douceurs du sommeil.
    « Personne nà vu le tigre encore, fait observer un loustic, personne même ne l'a entendu. Quelques grognements du Monsieur animeraient la scène et tiendraient même les plus braves en éveil ».
    Aussitôt mille cris s'élèvent; mais le prisonnier se tient coi. Les bâtons, les mottes de terre, tous les projectiles lancés dans sa direction ne le décident pas davantage. Dix hommes, choisis et résolus, pénètrent alors dans l'enceinte et, frappant de droite et de gauche, dans tous les sens, lui arrachent quelques grognements sourds, tandis qu'il surgit en deux ou trois bonds formidables. Sa présence n'est plus douteuse ; il est bien là. C'est assez pour le moment et les hommes sortent de la clôture.
    Des feux, des torches sont allumés tout autour, tandis qu'une première rasade de ruou rung2 vient soutenir les courages.
    Tout va bien jusqu'à la fin de la 4e veille. Grâce à de nombreuses rondes, les désertions et les faiblesses sont des plus clairsemées.
    La lune se lève alors et l'inspection des chefs devient inutile ; c'est le prisonnier qui va la faire lui-même. Il rôde à l'intérieur de l'enceinte, dans toutes les directions, cherchant un point faible qui lui permette de reconquérir sa liberté. A diverses reprises il écarte les claies d'un coup de sa lourde patte, mais quand il engage la tête, dix pointes de lances le forcent à reculer. Il se retire en grondant, pour renouveler, inutilement, sa tactique jusqu'au petit jour.

    1. Les indigènes appellent le tigre : Ong, terme honorifique, qui signifie Monsieur, grand-père.
    2. Eau-de-vie de riz.

    Au lever du soleil le tocsin retentit de nouveau, appelant les absents à la rescousse. Tous accourent, suivis des vieillards, des femmes et des enfants. On voit même les jeunes mères s'empresser avec leurs nourrissons, pendus à leur sein. Tous veulent être de la fête.
    Un mirador s'élève à 20 mètres du hallier où le fauve se tient blotti. Un dernier coup d'oeil permet de s'assurer que tous les assiégeants sont à leur poste, tandis qu'on refoule on arrière, à distance respectueuse, la masse des femmes et des enfants.
    Une vingtaine de rudes gaillards, le torse nu, le chignon solidement fixé au sommet de la tête, le pantalon relevé jusqu'aux hanches, pénètrent bravement dans l'enceinte, aux roulements du gong, frappé d'une main vigoureuse.
    Deux chasseurs, armés, se sont hissés au haut du mirador, tandis qu'un troisième, un excellent fusil, se tient au milieu des 20 rabatteurs, avec la consigne de tirer bas, pour ne pas risquer d'atteindre les assaillants.
    Après avoir coupé les hautes herbes qui dissimulent le tigre et qui envahissent la plus grande partie de l'enceinte, les rabatteurs sont ruisselants de sueur et réclament un peu de repos. On leur passe un bol d'eau pour se rafraîchir et ils se remettent au travail, non sans avoir fumé la cigarette et broyé la traditionnelle chique de bétel.
    C'est aux buissons maintenant qu'ils s'attaquent, mais ne les détruisent qu'en partie, à cause des épines qui gênent leurs mouvements. Ils respectent cependant le plus épais, où le tigre se tient toujours à l'abri.
    Ce n'est qu'après un nouveau repos, agrémenté d'une seconde rasade et de l'inévitable chique de bétel, qu'ils dirigent enfin leurs coupes contre le redoutable fourré.
    Le tigre, menacé dans sa dernière retraite, s'élance contre les travailleurs, mais s'arrête net devant la pointe des piques et regagne le fond de son gîte, non sans emporter toutefois une pincée de plombs dans son arrière-train. Il ne tarde pas à revenir à la charge, pour reculer encore devant les mêmes piques ; mais, cette fois, il bondit par dessus les hommes et se réfugie dans un autre buisson.
    Relancé dans sa nouvelle retraite, il se précipite sur les lances, arrache le fer de l'une d'un formidable coup de dents, au désappointement du lancier, qui ne tient plus qu'un bâton à la main. Mais, refoulé par les pointes et par un 3e coup de feu, il bondit de nouveau, traverse l'enceinte et s'attaque à la clôture. Sa formidable tête émerge déjà au travers d'une déchirure, pratiquée par ses griffés, quand les hommes du dehors le forcent à rétrograder sous les coups de leurs piques et de leurs bâtons.
    L'animal hurle de douleur et de rage impuissante, et se reporte en quelques sauts dans son premier asile.
    Quel terrible spectacle que ces bonds prodigieux, scandés par des cris de fureur aveugle !
    Le fourré, bientôt éclairci, découvre enfin le corps de la bête, et permet de lui envoyer deux décharges ; une balle et des chevrotines. Comme il fait encore un pas pour se dérober, une seconde balle, entrée par l'oeil droit, lui traverse le crâne et l'étend raide sur le sol.
    Il est bien mort, cette fois.
    La chasse a été magnifique ; pas le moindre accident, pas la plus petite blessure, durant les trois heures des opérations actives.
    Il faudra la recommencer probablement un de ces quatre matins ; car une tigresse et son petit rôdent aux environs.

    J.-B. CLAIR,
    Miss. apost.

    1907/375-379
    375-379
    Vietnam
    1907
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