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Centenaire de la naissance du bienheureux théophane vénard

ANNALES DE LA Société des Missions Étrangères SOMMAIRE Texte : LE BIENHEUREUX THÉOPHANE A HANOI, LIEU DE SON MARTYRE. CONFUCIUS DEVANT LA MORT. LA SAINT PIERRE EN ANNAM, EN 1882. NOS DEUX NOUVEAUX VICAIRES APOSTOLIQUES. RÉMINISCENCES SUR LE FLEUVE COLÉRON. LE GRAND BRIGAND DU KOUITCHÉOU. LES RECOMMANDATIONS DU PAPE AUX MISSIONNAIRES. NOUVELLES DES MISSiONS. ECHOS DE LA RUE DU BAC. Gravures : GROUPE DE CHRÉTIENS AU LAOS. UN DISPENSAIRE AUX INDES. GUERRIERS BAHNARS EN INDOCHINE. UN CHAR DE PROCESSION A PONDICHÉRY.
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Étrangères

    SOMMAIRE

    Texte : LE BIENHEUREUX THÉOPHANE A HANOI, LIEU DE SON MARTYRE. CONFUCIUS DEVANT LA MORT. LA SAINT PIERRE EN ANNAM, EN 1882. NOS DEUX NOUVEAUX VICAIRES APOSTOLIQUES. RÉMINISCENCES SUR LE FLEUVE COLÉRON. LE GRAND BRIGAND DU KOUITCHÉOU. LES RECOMMANDATIONS DU PAPE AUX MISSIONNAIRES. NOUVELLES DES MISSiONS. ECHOS DE LA RUE DU BAC.
    Gravures : GROUPE DE CHRÉTIENS AU LAOS. UN DISPENSAIRE AUX INDES.
    GUERRIERS BAHNARS EN INDOCHINE. UN CHAR DE PROCESSION A PONDICHÉRY.

    Centenaire de la naissance du bienheureux théophane vénard

    PANÉGYRIQUE PRONONCÉ PAR LE R. P. Menne, DOMINICAIN
    EN L'ÉGLISE CATHÉDRALE DE HANOI (Tonkin)

    Le 24 Novembre 1929

    MONSEIGNEUR (1),
    MES FRÈRES,

    Des lis et des roses au bienheureux Théophane Vénard, prêtre de la Société des Missions Etrangères de Paris, décapité à Hano en haine de la foi catholique le 2 février 1861, à l'âge de trente et un an ! Des lis blancs, fleurs d'innocence! Le doux Virgile en jetait à pleines mains « manibus date lilia plenis » sur la tombe de Marcellus, et la famille impériale d'Auguste éclatait en sanglots à la parole et au geste du poète mantouan : au milieu des fêtes de la cour et dans la liberté des camps, le prince adolescent avait gardé une âme virginale, et sa beauté en était devenue plus splendide gration et pulchro veniens in corpore virtus. Des roses! Des roses rouges ! La rose est la reine des jardins par son parfum délicat et pénétrant, par l'éclat de ses couleurs, par la merveilleuse disposition de sa corolle. L'antiquité chargeait de roses le front de ses vestales et les victimes de ses sacrifices... Donnez-moi l'eau lustrale des chrétiens, l'eau bénite, et que je sanctifie les lis et les roses que je cueille à la mémoire de Théophane Vénard ; il est beau entre tous les fils de notre race ; il est saint ; il est prince dans la rutilante armée des martyrs. O aimable jeune homme, ô prêtre immaculé, ô noble champion du Christ, acceptez l'hommage de mes lis et de mes roses. Rien ne manque désormais à votre béatitude et à votre gloire ; mais puisque l'ordre d'un évêque m'impose, au jour centenaire de votre naissance, de célébrer vos louanges au lieu même de votre sacrifice, purifiez mes lèvres et mon coeur pour qu'ils soient moins indignes d'un pareil ministère, et que ma parole décrive avec vérité ce que c'est qu'un prêtre, un apôtre et un martyr : vous êtes le modèle, et je serai suffisamment éloquent si je suis exact.

    (1) Mgr P. M. Gendreau, vicaire apostolique du Tonkin occidental.
    Janvier Février 1930, n° 191.

    MONSEIGNEUR,

    Un ordre de Votre Grandeur me trouvera toujours obéissant. Docteur, Juge et Père que vous êtes, je ne conçois même pas d'autre attitude à votre endroit. Mais la majesté de votre long pontificat me pénètre d'un infini respect, et la douceur de l'accueil que vous me faites confond mon pauvre mérite. A l'assurance de mon obéissance, permettez que j'ajoute l'expression de ma tendre et filiale vénération. Et puisqu'il me faut parler aujourd'hui d'un frère de votre famille religieuse, j'escompte gagner quelque titre meilleur à votre paternelle bienveillance. J'entrerai pour ainsi dire dans votre parenté, et je me croirai tout à fait adopté si vous daignez me bénir.
    D'abord la vocation sacerdotale et missionnaire de Théophane Vénard.
    Il naît à Saint Loup sur Thouet, au diocèse de Poitiers, le 21 novembre 1829. Son père, instituteur du village est profondément chrétien. C'était le bon temps où l'instituteur et le curé étaient une paire d'amis, concurrents de dévouement, chacun dans sa partie, au bénéfice de toute la paroisse. Je suppose l'instituteur chantre au lutrin et sacristain de la modeste liturgie, sonneur de cloche encore. Pas une fête au presbytère ou à l'école qu'on ne s'invite réciproquement. Les jardins sont voisins, et c'est à qui des deux amis produira les salades les mieux pommées et les poires les plus savoureuses. La soudure d'affection et de confiance est garantie, comme d'ailleurs avec le maire et tous les gens du pays. De l'école à l'église et au foyer, on passe de plain-pied, et tous les efforts convergent pour façonner de braves citoyens à leur terroir, de solides chrétiens, et il n'y avait pas plus d'illettrés que de nos jours.
    La mère de Théophane est très pieuse. Ses devoirs religieux remplis, elle s'occupe exclusivement de ménage, préparant le repas frugal et substantiel, cousant, raccommodant, lessivant toujours chez elle en robe noire et bonnet de linge ; lumière, douceur et force de la maison.
    Six enfants sont nés de ces simples gens. L'aînée, c'est Mélanie, la confidente de notre héros, puis Théophane lui-même, et Eusèbe et Henri ; quant aux deux derniers, ils se hâtent de s'en aller avec les anges huit jours après leur naissance. La mère elle-même mourra bientôt.
    Théophane fréquente donc l'école et l'église de sa paroisse natale. Il n'est certes pas à l'âge des grandes illuminations théologiques ; il ne peut pas encore ressentir ce désir de répandre la vérité si puissante et si naturelle à qui croit en avoir reçu l'irradiation. Il est à l'âge des jeux tapageurs, des chansons insouciantes, des pensées mobiles, qui fait de nos premières années un rêve en pleine veille. Mais des indices révèlent déjà sa future vocation. Bonaparte, à Brienne, démantelait des citadelles de neige ; Henri Lacordaire, à Dijon, prêchait à ses petits camarades ; Théophane, lui, quand, aux soirs d'été, il paît la vache et la chèvre sur le coteau du Bel Air, emporte un livre qui charme son imagination : les Annales de la Propagation de la Foi. Une fois, il en arrive au martyre du bienheureux Cornay ; et voilà qu'une idée germe en lui et se concrétise en une résolution héroïque ; « Et moi aussi, je veux aller au Tonkin ; et moi aussi, je veux être martyr ! »
    Cette pensée tantôt le transporte d'enthousiasme, tantôt l'épouvante, mais ne le quitte plus. Il a la délicatesse, pour ne pas attrister des êtres chéris, de la garder dans son coeur ; mais sa petite tête réfléchit sans cesse aux moyens de la réaliser. La famille possède un pré le long de la rivière ; « Père, demande un jour Théophane, avec une gravité au-dessus de son âge, combien peut valoir ce pré ? Mais je ne sais pas au juste ; pourquoi cela ? Ah ! Si vous pouviez me le donner! Ce serait ma part ; et moi je le vendrais pour faire mes études ».
    Le pré ne fut pas vendu, et Théophane fit ses études, d'abord au collège de Douer, bientôt au grand séminaire de Poitiers. Et dans le silence de sa cellule, le cher projet de devenir un jour prêtre et missionnaire se précise dans une lumière plus crue, dans un relief plus saisissant, dans une formule plus impérative. C'est une obsession qui l'angoisse jusqu'à ce que, dans son for intérieur, il ait dit décidément : Oui !
    D'où lui vient cette idée ? Qui donc le poursuit ainsi dans sa belle jeunesse ? Qui lui intime pet ordre souverain ?
    Dans le monde, beaucoup de gens, même pieux, à ce qu'ils prétendent, répètent volontiers qu'une entrée au séminaire, une vêture, une profession religieuse, sont des actes d'exaltation irréfléchie. On ne sait rien de la vie ; on est jeune et fervent ; on se monte la tête aux légendes merveilleuses de la vie des saints et on se sentirait de force à suivre leurs sentiers ; surtout, on ne sait pas l'avenir et le joug insupportable de la vie sacerdotale, de la vie religieuse !...
    Détrompez-vous, chrétiens superficiels et naïfs. Nos directeurs et maîtres de novices ne nous ont rien caché des difficultés qui nous attendaient. Et l'eussent-ils fait, ce silence injuste et déloyal n'aurait point empêché l'épreuve de nous heurter, de provoquer nos réflexions et nos prévisions. Entrant au séminaire ou au noviciat, nous n'avons point été des dupes ; mais nous avons obéi. A qui donc ?... Ecoutez.
    Quand nous avions vingt ans, quand les orgues chantaient moins aux églises et les brises dans les grands pins des forêts, que l'espérance était en nos coeurs ; quand le travail et le plaisir, et l'amour lui-même sollicitaient nos ferveurs, alors dans une vision d'âme, le Christ nous est apparu.
    Et il nous a dit en substance: « Je n'ai vécu que trente-trois ans sur la terre, et, à certains égards, mon oeuvre n'est point achevée. Je veux sauver le monde, et jusque dans mon éternité, mon coeur se gonfle d'un immense désir : trouver des apôtres qui me continuent à travers le temps et l'espace. Toi, veux-tu me donner ta voix pour psalmodier l'office de ma louange, tes talents pour prêcher le Verbe que je suis, tes lèvres pour confondre les sages et encourager les faibles, tes pieds pour courir après les pécheurs, tes regards pour scruter les consciences, tes oreilles pour entendre leurs secrets, ton coeur surtout pour faire sentir aux âmes que je les aime ? » Et nous avons répondu : « Oui, Seigneur, prenez, prenez tout, prenez-moi : je n'aurai pas d'autres soucis que les vôtres, d'autres oeuvres que vos oeuvres, vous serez le seul bien-aimé, et s'il faut un jour me coucher sur une croix, votre grâce saura m'y tenir étendu ». Puis le Christ, comme séduit par l'oblation première : « M'aimes-tu plus que les autres?... Alors n'as-tu point scandale qu'il y ait encore, dans des coins ignorés du monde, des âmes qui ne me connaissent pas ?... Pour moi, veux-tu renoncer au sol et au climat qui conviennent à ton tempérament, à l'air que réclame ta poitrine, à la lumière qu'affectionnent tes yeux, à ta maison de famille, à ta famille elle-même, au milieu qui tient à toutes les fibres de tes entrailles ; et t'en aller loin, bien loin, dans une terre que je te montrerai, pour y servir mes desseins ?... Si oui, je ne te donnerai point d'or, ni de perles, ni d'ivoire, ni de fourrures, ni rien ici bas : moi-même, un jour, dans mon ciel, je serai ta récompense, et magnifique. J'y consens, Seigneur, j'y consens ». Cette fois, le missionnaire, le prêtre missionnaire est sacrée.
    Théophane Vénard a reçu la consécration. Il en fait part à son père : « Votre fils que vous aimez, votre Théophane, se présente à vous lui-même. Il n'a pas voulu emprunter le secours d'une voix étrangère, il vient ouvertement et sans chercher des détours indignes de vous et de lui. Oui, c'est le bon Dieu qui le veut. Oh ! Dites que vous aussi, dites que vous voulez bien que votre Théophane fasse un missionnaire ».
    Et voici la réponse du nouvel Abraham au nouvel Isaac : « Si tu vois que Dieu t'appelle, et ici je n'en doute pas, obéis sans hésiter. Que rien ne te retienne, pas même l'idée de laisser un père affligé d'une semblable séparation, ni celle que tu ne serais plus abrité quelquefois sous le toit paternel ».
    Pères et mères de famille, puissiez-vous comprendre ainsi la prédestination apostolique, sacerdotale, religieuse, de vos fils et de vos filles, si jamais Dieu leur fait ce suprême honneur devant lequel pâlit la vaine gloire des fortunes, des noms et des dignités !
    Théophane Vénard sera donc missionnaire. Niais la tâche est si considérable, et si dure, qu'il lui faut un milieu de préparation immédiate. Au futur officier, il faut l'Ecole militaire ou l'Ecole navale ; au futur ingénieur, l'Ecole polytechnique ; au futur industriel, l'atelier ou le laboratoire ; au futur apôtre et martyr, il faut un milieu d'apôtres et de martyrs. Où le trouver ?
    Car la vie d'un missionnaire est singulièrement complexe, et il est besoin de disciplines spéciales pour s'y ajuster. Aucun métier ne doit l'humilier, aucune besogne le rebuter, aucune entreprise le décourager. Professeur, il essaiera d'illuminer des cerveaux obscurs ; médecin, pharmacien, infirmier, il visitera et gardera des malades ; avocat, il défendra les petits contre les grands, les étrangers contre les coups et les ruses des indigènes, les indigènes contre les exploitations des étrangers ; juge et pacificateur, il réconciliera les ennemis, arrêtera l'effusion du sang ; menuisier, charpentier, maçon, architecte, il bâtira des maisons, des cités, des églises, il tracera des rues, des chemins, il assainira des marais, défrichera des forêts, fera fleurir le désert ; que sais-je encore ?... Je demande donc : quelle école normale assurera pareille formation ?...
    Entre toutes les institutions de ce genre, je cite et j'acclame le Séminaire des Missions Etrangères, à Paris. Louis Veuillot a, dans Çà et là, une page délicieuse sur cette pépinière de l'apostolat : la vérité des faits l'emporte encore sur le charme du récit. Là, sous la direction de vétérans dont quelques-uns ont porté les fers et confessé Jésus-Christ au milieu des tortures, s'exerce une pléiade de vaillants, un faisceau de spécialistes, un corps d'élite, dont deux siècles déjà et toute l'étendue du globe célèbrent l'étonnante valeur. On y achève de rompre les amarres qui attachent au monde ; on y apprend la géographie et l'ethnographie des peuples infidèles ; on se tient au courant de tous les drames que le paganisme suscite à la foi chrétienne ; on y entretient une atmosphère d'héroïsme par la lecture de lettres écrites au fond des cages, dans les retraites des bois, sous l'étau des cangues et le fer même du bourreau ; on se familiarise avec la mort par la visite quotidienne des châsses précieuses où sont conservés les reliques, les instruments de supplice et les linges trempés du sang des Confesseurs. Quand on sort de là, on est prêt aux grands combats. Et on peut s'appliquer avec sincérité ce que le bienheureux François de Capillas, premier martyr de l'Ordre de Saint Dominique et de l'Eglise en Chine, répondait à un mandarin : « Je n'ai d'autre maison que le monde, d'autre toit que le ciel, d'autre lit que le sol, d'autres provisions que les envois quotidiens de la Providence, d'autre but que de travailler et de souffrir pour Jésus Christ et le bonheur de ceux qui croient en Lui ».
    Théophane Vénard passe deux ans dans ce rude gymnase. Il va recevoir son diplôme et sa feuille de route, et commencer son apostolat.
    L'officier ne choisit pas son poste de service : le poste est assigné par le chef : obscur ou glorieux, le mieux qu'il ait à faire, c'est de s'y dévouer corps et âme. Le missionnaire non plus ne choisit pas sa part du champ évangélique : son chef, l'évêque, la lui détermine. Mais je sais bien ce qui se passe au fond du mur des jeunes prêtres et des novices : ce qu'ils désirent, ce qu'ils ambitionnent, ce qu'ils réclament à Dieu, ce qu'ils formulent à mi-voix, c'est d'obtenir le pire, le plus difficile, le plus grevé de risques et de périls. Là, pas de candidats empressés pour l'embuscade et l'arrière front. Au moment des appels qui suivent l'ordination, les regards se tendent, les poitrines palpitent chez ces vaillants, chacun aspire à être envoyé au feu ; et les directeurs doivent littéralement consoler ceux que l'obéissance dirige vers des missions tranquilles.
    Théophane Vénard est destiné à l'Extrême-Orient, alors la Terre classique du martyre : son rêve se réalise.
    Ah ! La belle épopée que l'histoire des fondations catholiques en ces vieux pays d'Asie !
    En 1520, l'amiral portugais de Magellan, doublant avec quelques caravelles la pointe extrême de l'Amérique du Sud, s'avançait dans les espaces inconnus de l'Océan Pacifique et découvrait un archipel incomparable étalé sous le ciel fécondant des tropiques. A 50 lieues, au Nord Ouest, s'élargissaient les estuaires des grands fleuves de la Chine, garnis de cités industrieuses, sillonnés de flottilles marchandes. A 100 lieues, à l'Ouest, se découpaient les côtes du Tonkin, de l'Annam, du Cambodge et du Siam. A 250 lieues, au Nord, s'égrenaient en long chapelet les îles du Japon. A l'Est, au bout de l'Océan, l'Amérique. Superbe position pour le rayonnement de l'Apostolat dans cet Extrême-Orient jusque-là demeuré à peu près inaccessible par les voies trop longues et trop difficiles des steppes du Thibet ! Car Dieu n'ouvre jamais une terre ou une mer aux explorateurs et aux marchands sans que, immédiatement, un écho du « Docete omnes gentes » ne vibre dans les coeurs vraiment apostoliques. Ce ne fut donc pas seulement, dans les cités maritimes de l'Occident, un grand remuement d'armateurs et d'aventuriers : ce fut, dans les couvents et séminaires, une grande émotion parmi les moines et les clercs.
    Déjà les couvents s'étaient saignés depuis un demi-siècle pour donner des missionnaires à l'Amérique ; ils se saignèrent encore, et à pleines veines, pour l'évangélisation de ce continent nouveau. Laissez-moi, Messieurs des Missions Etrangères, saluer en passant mes frères dominicains d'Espagne et la féconde Province des Philippines qui créèrent en ces régions les plus belles chrétientés du monde. La robe blanche des Prêcheurs n'a pas craint les éclaboussures des rizières ni la pourpre du martyre. Ici même, beaucoup des nôtres sont tombés sous les coups des sicaires, l'un d'eux, votre prédécesseur, Monsieur le Curé de la Cathédrale (1). Désormais, nous sommes, au Tonkin, les doubles les uns des autres, généreux émules de zèle et de courage. Et nous irons encore, n'est-ce pas, vers les infidèles, la main dans la main, mêlant nos oeuvres et nos prédications, nos sueurs et nos vies.
    Théophane Vénard aborde l'Annam en avril 1853, pour continuer la tradition. Et les épreuves commencent tout de suite. Je ne parle pas de la difficulté redoutable pour tout Européen de retenir les étranges monosyllabes et de moduler l'accentuation chantante des idiomes de l'Extrême-Orient : Théophane est merveilleusement doué, et son courage est à hauteur de ses clous naturels. Je parle de la persécution que, dans le sombre palais de Hué, vient de décréter le roi Tu-Duc. Déjà Minh-Mang, un prédécesseur, avait donné contre les chrétiens des ordres dont la férocité égale celle des édits de Néron et de Caligula, tel celui-ci : « Soyez sans pitié, écrivait-il aux mandarins, torturez, mettez à mort ceux qui se refusent à fouler la croix. Qu'on s'arme de haches, de sabres, de couteaux, de tout ce qui tombera sous la main et qu'on extermine tous ces endurcis sans qu'il en réchappe un seul ». Thiêu-Tri n'est guère moins barbare. Mais Tu-Duc les dépasse. Dans la seule année 1861, les documents les plus sérieux portent à 40.000 pour tout l'Annam le chiffre des chrétiens qui moururent de faim, qui furent brûlés, décapités, enterrés vifs, jetés au fleuve, écartelés. C'est dans cette période d'horreurs que Théophane Vénard inaugure et exerce son ministère.

    (1) Le bienheureux Gil de Frederich, O. P. appréhendé le 3 aout1737 ; prisonnier à Hanoi pendant 8 ans, désigné par l'évêque comme curé de la population chrétienne ; décapité le 22 janvier 1745, à l'emplacement de la nouvelle église du boulevard Carnot.

    Il prêche, confesse, console, rassure, de chrétienté en chrétienté. Mais dans quelles conditions!Ah!ce n'est plus le relatif confortable de la vie chez soi, de la maison familiale ou du séminaire, non : renonciation totale à la couchette reposante sans être moelleuse, à cette table dont l'appétit gagné au travail assaisonne et rend savoureuse l'abondance frugale. C'est la vie dans la rizière, sous la paillote, dans l'atmosphère humide et les pluies diluviennes ; c'est, pour nourriture, cette pâte de riz relevée de poisson salé et de nuoc mam, dont les moins friands s'accommodent mal. Ruisselant, l'estomac creux, il partage le gîte des paysans et des sampaniers, ayant pour autres commensaux, dit-il, « des araignées, des rats et des crapauds ». Oh ! Je n'hésite pas, mes frères, en présence de Notre Seigneur lui-même, à saisir votre imagination de ces détails rigoureusement exacts de voyage, d'hospitalité et de cuisine : leur vulgarité matérielle fera mieux ressortir le détachement et la grandeur morale de cet homme qui dédaigne ainsi ses aises et son bien-être.
    Et ce n'est pas le pire ; il est incessamment en péril de mort. Et de quelle mort ?... La mort voluptueusement cruelle, la torture graduée et savante, comme savaient l'infliger les indigènes d'alors : ils bâtonnent, tenaillent, découpent, écorchent, avec des raffinements et une mise en scène dont la seule représentation fait frémir les visiteurs du musée des Missions Etrangères.
    Il est vrai que notre missionnaire se cache et se déguise souvent, non point par peur, mais parce qu'il pas le droit d'être téméraire et provocant. Ecoutons-le, dans une lettre, décrire son réduit : « Quel sort digne d'envie mon cher Ami : trois missionnaires dont un évêque couchés, côte à côte dans un espace d'un mètre cinquante centimètres carrés, recevant un jour incertain par trois trous gros à passer le doigt perforés dans la terre de la cloison, et que notre vieille hôtesse a bien soin encore de boucher à demf par un fagot de paille en dehors. Et si les méchants nous inquiètent, ne croyez pas que nous soyons à bout de ressources. Sous nos pieds est un antre en briques fort bien construit, quoique à la chandelle, pendant deux ou trois nuits par un de nos catéchistes. Dans cet antre, il y a trois tubes de bambou qui vont habilement sous terre chercher l'air extérieur sur les bords d'une mare voisine. Un confrère, forcé de décamper de chez lui, est venu partager nos délices ». Et il plaisante joliment sur les avatars de sa vie nomade. « Nous avions comme les hérons de la rizière, toujours le regard et l'ouïe aux aguets, montant de la plaine à la montagne et de l'arroyo à la forêt. Tout de même, nous ajoutons chaque jour quelque perfectionnement à notre vie de Robinson ». Caustique sans méchanceté, il se moque de « certains Messieurs gracieux faisant demander à de pauvres missionnaires qui ont le couteau sur la gorge toutes sortes d'objets curieux, des costumes de femmes annamites, pour l'agrément de leurs beaux yeux ». Ou bien encore, empruntant les suggestives métaphores des gens du pays, il rit d'un compagnon « qui a peur dans son ventre», et de lui même, obligé, pour ne pas trahir le secret de sa retraite, « de parler comme le vent ». Ah! Vous admirez justement les mots allègres et à l'emporte-pièce de Henri IV et de Turenne au moment de la charge ; vous admirez le soldat qui s'élance du parapet en criant à pleins poumons la Marseillaise ou la Madelon : vous ne refuserez certainement pas votre applaudissement à mon héros qui risque la terrible aventure avec cette allure si pleine de verdeur et de gaieté.
    En vérité, quand la vie apporte de telles épreuves à la nature, et que, d'autre part, l'âme n'a plus d'espérance que le ciel, la vie prêche éloquemment son propre mépris. La mort devient voisine, familière. Elle a beau être ce messager brutal dont les plus détachés redoutent le contact : on sait que sa main ouvrira les portes du paradis derrière lesquelles Jésus-Christ tend les bras à ses élus ; et on éprouvé au milieu des pires vicissitudes quelque chose de l'éternelle stabilité du ciel et de son bonheur.
    Théophane Vénard peut désormais affronter le martyr.
    J'en arrive au plus émouvant et au plus divin de mon sujet.
    Ensemble nous allons lire quelques pages du vieux livre ouvert par saint Luc au moment où saint Etienne fut lapidé, et auquel chaque siècle ajoute un nouveau chapitre, jamais le dernier. Nous allons lire quelques pages des Actes des Martyrs, pages modernes, plus saisissantes peut-être que les anciennes.
    Ils sont déjà bien saisissants, dans l'Eglise des Catacombes, ces procès-verbaux d'interrogatoires et de tortures rédigés à deux pas du tribunal et des bourreaux par un chrétien, qui se disait, tout en notant les dialogues et les faits : « Demain, ce sera peut-être ton tour ». Ils comprenaient bien leurs héros, ces martyrs éventuels et presque désignés. Aussi les documents écrits de leurs mains ressuscitent-ils encore aujourd'hui des drames qui passionnent les esprits et les coeurs, témoins : Quo Vadis de Sienkiewicz, ou Sanguis Martyrum de Louis Bertrand.
    Cependant le recul du temps assourdit quelque peu la clameur bestiale des foules de l'amphithéâtre et le gémissement que la douleur arrache aux souffrants, estompe l'atrocité des spectacles du Colisée, des arènes et des cirques. Nos martyrs, nos martyrs contemporains, nous les avons presque connus : c'est le Père Marchand, le supplicié des cent plaies, à Hué ; ce sont les évêques d'Hai-Duong dont un servant de messe vit encore ; ce sont les enfants de l'Ouganda, les doux fils spirituels des Pères Blancs du Cardinal Lavigerie : ici, c'est le Père Théophane Vénard, dont vous pouvez suivre le pèlerinage final de la porte murée de la Citadelle à la berge du Fleuve Rouge. Ames ardentes, curieuses, fiévreuses, de mes auditeurs, vous voulez du réel, du vécu, des faits récents, sensationnels ? En voici, et plus édifiants qu'en nos cours d'assises, vous allez voir.
    Pendant cinq mois de 1860, Théophane Vénard, audacieusement, visite et « administre» toute la région au nord et près de Phu-Ly. Dông-Bao est sa dernière étape. Le 30 novembre, il est arrêté et gardé dans une cage de bambou. De sa cage, il écrit ce mot à ses parents : « Mes bien-aimés, le bon Dieu, dans sa miséricorde, a permis que je tombe dans les mains des méchants. J'ignore ce qui m'est réservé, mais je ne crains rien. Quand vous apprendrez mes combats, j'espère que vous apprendrez également mes victoires. Je me souviens de vous tous, et si j'obtiens la grâce du martyre, alors surtout je me souviendrai de vous ».
    De Phu-Ly, on ramène à Hanoi, et il écrit encore : « Me voyez-vous siégeant tranquillement dans ma cage de bois, porté par huit soldats, au milieu d'un peuple innombrable qui se presse sur mon passage ? J'entends dire autour de moi : Qu'il est joli, cet Européen ! Il est serein et joyeux comme quelqu'un qui va à la fête ! »
    La sentence des mandarins est une sentence capitale. « Grands mandarins, déclare le Confesseur, je ne crains pas la mort. Je ne suis coupable d'aucun crime ; mais si Annam me tue, je verserai avec joie mon sang pour Annam ». La captivité dure deux mois. Son historien rapporte « qu'il vit dans sa cage aussi gaiement qu'un oiseau dans la sienne ».
    Le 20 janvier 1861, quelques jours avant l'holocauste, il écrit à sa soeur : « Peut-être demain je serai conduit à la mort. Heureuse morte, n'est-ce pas ? Mort désirée, qui conduit à la vie. Selon toutes les probabilités, j'aurai la tête tranchée : ignominie glorieuse dont le ciel sera le prix... Mais auparavant il faut que le grain de froment soit moulu, que la grappe de raisin soit pressée. Serai-je un pain, un vin selon les goûts du Père de famille ? ... Je l'espère de la grâce du Sauveur, de la protection de sa Mère immaculée ; et c'est pourquoi, bien qu'encore dans l'arène, j'ose entonner le chant du triomphe ».
    Un prêtre annamite se faufile jusqu'à lui, qui reçoit sa confession. Des personnes de tout rang viennent le visiter : pour tous, des paroles de paix, d'encouragement, de salut.
    Eh bien ! Je saisis dans ces paroles-là et dans cette attitude l'âme du vrai martyr de Jésus-Christ, et j'y vois quelque chose de rare et même d'unique.
    J'observe d'abord en Théophane Vénard une lumineuse conscience et une totale maîtrise de soi. Il n'est pas le moins du monde un insensibilisé par enthousiasme fanatique ou hallucination morbide. Rien nen lui qui permette de le comparer tant soit peu à ces fameux Hindous qui se précipitent dans un accès de délire furieux sous le char d'une idole pour se faire écraser. Rien en lui de ces surexcitations nerveuses, de ces dérangements d'esprit. Loin de là : il voit clairement son cas, il ressent d'avance sa souffrance, il l'analyse avec lucidité de vision et, simplicité d'expression, indices d'un calme absolu, d'une force surhumaine.
    Ces indices se transforment en preuve si je fais attention à l'ensemble des vertus qui s'harmonisent avec tant de patience. Je ne veux pas m'attarder à les faire revivre toutes ; j'en choisis deux seulement : l'humilité et la charité inspirées par un parfait amour de Dieu.
    L'humilité ! Il y a, je le sais, une sorte de modestie, et même d'humilité humaine ; mais elle a ses limites, et bien courtes ! Le blessé qui, devant ses camarades, se laisse amputer avec le sourire aux lèvres, se contient dans une noble fierté. Et c'est une loi naturelle que plus nous souffrons avec courage, plus nous sommes fiers de notre courage. Ah ! Il est bien humain ce cri d'un philosophe païen : « L'homme qui est fort dans la douleur est égal aux Immortels, car il se fait par vertu ce que les autres sont par nature : maître de soi et impassible » ! Théophane, lui, souffre, et il demeure humble. Il soutire dans une chair faible, capable de pécher ; il se souvient que le juste lui-même a toujours des fautes à se reprocher:il s'agenouille donc devant un prêtre, lui fait avec larmes sa confession générale et lui demande l'absolution. Cette exacte vue du néant humain dans le triomphe de la force, cette humilité prosternée au moment où, selon la nature, l'orgueil stoïque devrait s'étaler avec hauteur, m'émeut beaucoup.
    Surhumaine aussi sa charité fraternelle. Ah ! Quand on sait, avouons-le tout uniment, ce que la souffrance aiguë et persistante fait jaillir d'égoïsme tyrannique en chacun de nous ; quand on sent combien il est facile de s'hypnotiser devant sa douleur et de ne vivre que dans son idée fixe, je suis stupéfait devant mon bien heureux qui semble tout oublier pour écrire les lettres les plus affectueuses et les plus désintéressées à son père, à ses frères, à sa soeur, qui tremblent là-bas pour lui. Chez un heureux, ces tendresses eussent pu être purement humaines ; à la veille du martyre, ce sont les tendresses d'un saint.
    Et qu'est-ce qui soutient cette humilité, cette charité fraternelle ? Qu'est-ce surtout qui détermine cette tranquille acceptation de la mort?
    Dites-moi : comment la nature humaine, la vôtre et la mienne, mes Frères car si jamais la maladie vous a mis en face de cette échéance, vous savez ce qu'il en est comment la nature humaine accepte-t-elle la mort, la mort qui menace, la mort toute proche ?... Elle ne l'accepte pas. Tout homme, qui est simplement homme, agonise devant la mort ; et l'agonie, c'est encore plus de l'effroi et de l'horreur que de la souffrance physique. A moins que, chevalier des croisades, poitrine en avant et sabre au clair, ou bien encore soldat de la Grande Guerre, il ne broie farouchement, sous ses pas, l'instinctive lâcheté humaine dans la sublime fureur du champ de bataille.
    Chez Théophane Vénard, rien de cet écrasement de la nature, rien de cet emportement presque sauvage. Mais un doux et vigoureux élan d'amour de Dieu qui transfigure son agonie en une paisible contemplation.
    Voici le détail de l'exécution.
    Au matin du 2 février, une veuve chrétienne vient lui annoncer que le moment est proche : « C'est chose certaine. Déjà les éléphants sont prêts, les soldats rangés en ordre : dans un instant, vous serez conduit à la mort ».
    Souriant, le héros distribue à son entourage tout ce qu'il possède. La garde mandarinale lui signifie que l'heure est arrivée : il revêt son meilleur vêtement de coton blanc et de soie noire geste bien français : tels, plus tard, nos Saint-Cyriens iront à l'attaque avec le casoar et les gants blancs.
    Le convoi se met en marche et s'avance de la porte Nord de la Citadelle jusqu'au fleuve. Le Père entonne le Te Deum, un Te Deum tel que n'en entendirent jamais voûtes de cathédrale : les anges, penchés aux balustres du paradis pour contempler le spectacle, en recueillirent les échos pour les porter aux pieds de l'Eternel.
    Le bourreau lui demande : « Que me donneras-tu pour être exécuté habilement et promptement ? » Théophane répond : « Plus cela durera mieux cela vaudra ». Le bourreau veut se réserver intact le bel habit du condamné, et il l'invite à s'en dépouiller sous le prétexte mensonger qu'il doit avoir les membres coupés à toutes les jointures et le tronc fendu en quatre. Et le condamné, pensant au Christ du Calvaire, se dépouille.
    « Alors, dit le rapporteur de la scène, on lui lie fortement les coudes derrière le dos pour l'obliger à tenir la tête levée et à présenter le cou au sabre fatal, et on l'attache à un pieu de bambou assez mal affermi. Dans cette position, et au signal donné, Théophane Vénard reçoit le premier coup. Ce n'est qu'un coup d'essai : la peau est à peine entamée. Le deuxième coup mieux appliqué tranche la tête presque entièrement et renverse à la fois le martyr et le pieu. Le bourreau voyant son sabre ébréché en prend un autre, et achève. Après quoi, il saisit la tête par l'oreille et l'élève pour la montrer au lieutenant-colonel qui préside. La tête est jetée au fleuve. Le corps reste étendu sur le sable jusqu'à midi. Alors la bière ayant été apportée, en procède à la sépulture. Douze jours après, la tête retrouvée est réunie aux membres ; et quelques années plus tard, le corps entier du martyr est renvoyé en
    France ».
    « Si Annam me tue, je verserai avec joie mon sang pour Annam » : je reprends, pour finir, cette touchante et superbe parole de Théophane Vénard. Cela, c'est vraiment se montrer Annamite... et Franco Annamite, car « il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ce qu'on aime ».
    Annam a tué ; une fontaine de bénédictions a jailli du cou du décapité. Je ne sais pas trop si elle a lavé l'âme bien noire de Tu Duc : elle baigne au moins le trône de sa race. Et je fais ce voeu que son gracieux successeur y trouve quelque jour les perles et les rubis les lis et les roses d'une couronne vraiment immortelle. Elle a baigné déjà les âmes de milliers de ses sujets : vos fidèles, vos convertis, vos catéchumènes, Monseigneur, qui sont l'étincelante parure de l'épiscopat d'Indochine. Qu'elle atteigne encore toute la masse profonde de ce peuple subtil et sympathique ! Viennent donc, à cette fin, et de plus en plus nombreux, des ouvriers évangéliques qui canalisent en tous points de la rizière immense le flot baptismal du vrai salut.
    Avec vos évêques et avec nous, mes chers Compatriotes, mettez-vous à l'oeuvre. Et par la parole, et par l'exemple, et les moyens que suggèrent le patriotisme et la foi, aimons ensemble le cher Annam en lui donnant le vrai Dieu Père, Fils et Saint Esprit, qui fit de la France « le plus beau royaume après celui du ciel », et qui ne sera pas moins généreux pour l'Empire de Sa Majesté Bao-Dai, pour le Protectorat et notre colonie d'Extrême-Orient, sur lesquels planent à jamais le souvenir et la puissante intercession du bienheureux Théophane Vénard.

    Ainsi soit-il !


    1930/2-16
    2-16
    Vietnam
    1930
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