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Celui qui donna sa vie pour ses Brebis

Celui qui donna sa vie pour ses Brebis
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    Celui qui donna sa vie pour ses Brebis
    Notre numéro juillet août des Annales étant déjà paru et le septembre octobre encore loin de paraître, nous reçûmes de la Mission de Vinh (Nord Annam) un rapport émouvant et très documenté sur le massacre du Père Pierre Khang par les communistes en révolte ouverte contre le Gouvernement annamite et le Protectorat français. Sans plus attendre et pour donner à ce document tout au moins la large publicité de l'Exposition Coloniale, nous l'envoyâmes au grand illustré Noir et Blanc, d'inspiration hautement catholique, qui le fit paraître dans son numéro du 26 juillet.
    Les premiers renseignements sur ce tragique événement avaient été empruntés par nos Annales de juillet août à l'Avenir du Tonkin : l'urgence de l'information n'y permit pas toutes les précisions désirables. Nos lecteurs nous sauront gré de rééditer ici, pour leur profonde édification, ce nouveau chapitre du Martyrologe de l'Église d'Annam. (N. D. L. R.).

    ***

    Parmi les forfaits commis par les communistes dans le Vicariat apostolique de Vinh au cours de ces derniers mois, il y a lieu de signaler tout spécialement le meurtre du R. P. Khang, curé de la paroisse de Tràng-Dinh dans la province de Hà-Tinh.
    Né en 1887, ordonné prêtre en 1922, curé de Tràng-Dinh depuis 7 ans et demi, le père Khang était incontestablement un des meilleurs prêtres du Vicariat ; très pieux et très zélé, il avait fait dans sa paroisse un bien considérable.
    Trang-Dinh est un petit village catholique situé au pied de la montagne de So'n-Huy, à 6 kilomètres à l'ouest de la route mandarine à égale distance (30 kilomètres) de Vinh et de Hà-Tinh.
    Toute la région environnante était depuis plusieurs mois déjà, infestée de communistes qui, vers la fin d'avril, menacèrent le curé de Tràng-Dinh à plusieurs reprises.
    Sentant que la situation devenait vraiment critique, le P. Khang nous écrivit alors pour demander que l'on vint au secours de sa paroisse menacée de destruction. Des démarches furent faites aussitôt, mais, par suite de je ne sais quelles circonstances, elles ne purent aboutir à temps, et le 2 mai le cher Père était massacré avec plusieurs de ses chrétiens.
    Il semble qu'il ait eu le pressentiment de l'issue fatale qui se préparait. Le jour même où il nous écrivait, il commença avec ses chrétiens une neuvaine de jeûnes et de prières, pour attirer sur sa paroisse les bénédictions du ciel. Il exhorta aussi ses ouailles à se confesser et à communier avec ferveur afin de se tenir prêtes à tout événement. Il alla passer deux jours dans la chrétienté la plus éloignée de sa paroisse, Nam-Huân, où il distribua plus de 150 communions ; il en distribua aussi une soixantaine à Yén-Mi, chrétienté voisine de Tràng-Dinh. Puis il trouva le moyen d'aller faire une dernière visite à sa famille, l'une des plus belles et des plus considérées du village de Tho-Ninh, à 4 heures de Tràng-Dinh. Il revint à son presbytère le mercredi 29 avril. Le vendredi 1er mai se termina la neuvaine de jeûnes et de prières ; comme le secours attendu n'était pas encore arrivé et que le danger paraissait de plus en plus menaçant, il décida de commencer une seconde neuvaine dès le lendemain.
    Or, le samedi matin, 2 mai, après avoir célébré la sainte messe, pendant laquelle il distribua une quinzaine de communions, le Père Khang faisait son action de grâces, lorsqu'un de ses chrétiens vint l'avertir que deux étrangers, à mine suspecte, l'attendaient au presbytère pour lui parler et qu'il ferait bien de les éviter. Le Père ne parut pas s'émouvoir de cet avertissement et, son action de grâces terminée, il rentra au presbytère où les deux inconnus le saluèrent poliment ; il leur demanda d'où ils étaient. « De Hung-Song », répondirent-ils (c'est le nom d'un village mixte appartenant à une paroisse peu éloignée).
    Il les invita à s'asseoir et s'enquit de la raison de leur visite.
    Nous venons vous entretenir de nos projets, répondirent-ils, nous sommes des réformistes et nous voulons restaurer le royaume.
    Non, repartit le Père, vous ne travaillerez pas à la restauration du royaume ! Vous parlez de restaurer le royaume et vous pillez et dévastez les maisons riches, vous détruisez et ruinez le peuple ! Ce que vous faites là n'est que du communisme bolchevique.
    Un des deux inconnus se leva alors et dit : « Je viens moi-même de la Direction », en même temps, il sortit un revolver et s'apprêta à tirer, mais le Père lui saisit la main et appela au secours ; le communiste put dégager sa main et son revolver, tira un coup sur le Père et s'enfuit. Le Père fut atteint légèrement à l'index de la main droite.
    L'autre communiste ayant heurté le seuil de la porte, s'abattit sur le sol, ce qui permit aux chrétiens accourus en hâte de s'emparer de lui et de le garrotter : il avait lui aussi un revolver dans la poche de son habit ; il fut lynché presque aussitôt.
    Après avoir couru une centaine de mètres, le premier communiste revint sur ses pas et tira 4 coups sur le Père et les chrétiens occupés à garrotter son compagnon, mais il n'atteignit personne ; plusieurs chrétiens le poursuivirent alors, il en blessa un mortellement et s'enfuit.
    Le blessé à mort, Ong Thuyên, fut transporté devant la porte de l'église sur les ordres du Père, qui lui administra aussitôt l'Extrême-Onction.
    A ce moment, les tambours des villages environnants se mirent à résonner tous. Comprenant que le danger était imminent, le Père adressa quelques mots d'exhortation à ses chrétiens, leur dit de se mettre à genoux et de faire un acte de contrition, et leur donna une absolution générale. Puis il envoya les nommés Suong et Lieu prévenir le poste militaire de Cho-Tông (Lai-Trach) à 5 kilomètres de là ; mais après avoir fait quelque 50 ou 100 mètres Suong revint sur ses pas ; Liêu alla un peu plus loin et fut sans doute pris par les communistes, car on ne l'a pas revu.
    Ayant ainsi pourvu à tout, autant que faire se pouvait, le Père Khang, toujours maître de soi et gardant son calme, se rendit à l'église. Un moment après, les communistes arrivaient à TràngDinh ; un premier groupe, armé de lances, s'arrêta devant la haie en face de l'église attendant sans doute du renfort. Les chrétiens, dans l'intérieur de l'enclos, leur lancèrent des pierres, n'osant trop s'approcher, car parmi les communistes deux avaient des revolvers dont ils tiraient de temps à autre, pendant que la masse criait : « Au secours ! Arrivez au secours ! » On vit alors affluer de tous côtés des foules de communistes armés, les hommes de lances, les femmes et la jeunesse de bâtons ; ils étaient au moins quatre ou cinq mille. Devant une pareille avalanche, les chrétiens, au nombre d'environ 150 à 200, se réfugièrent à l'église dont ils fermèrent sur eux les portes, mais les communistes eurent vite fait de les enfoncer et de chasser les chrétiens hors de l'église, ils en blessèrent une quarantaine et les garrottèrent tous excepté les femmes qui portaient des petits enfants.
    Le Père Khang s'était déjà réfugié avec une vingtaine d'hommes sur la voûte de l'église (une voûte en bois).
    L'ayant vainement cherché dans le presbytère et dans l'église, les communistes démolirent l'autel et les meubles de la sacristie, montèrent sur le toit de l'église, enlevèrent les tuiles de la dernière travée au-dessus de la sacristie et, ne trouvant toujours pas le Père, ils résolurent d'incendier l'église : ils entassèrent dans la sacristie les meubles brisés, des planches et des nattes, arrosèrent le tout de pétrole et y mirent le feu.
    Quand les flammes parvinrent à la toiture, ceux qui s'étaient réfugiés sur la voûte ne pouvant plus supporter la chaleur qui montait vers eux, défoncèrent quelques planches au bout de la première travée et se jetèrent sur le pavé de l'église. A mesure qu'ils descendaient, ils étaient frappés par les communistes, garrottés et jetés dehors. Bientôt il ne resta plus sur la voûte que le Père et cinq chrétiens, qui, ne tenant plus à la vie et résignés à la mort, avaient décidé de rester jusqu'au bout et de mourir avec le Père. Celui-ci les exhorta à se préparer à la mort et il leur donna une dernière absolution.
    Après un quart d'heure environ, ne voyant plus personne descendre et croyant peut-être que le Père avait réussi à leur échapper, les communistes crièrent les uns aux autres : « Puisque nous n'avons pu saisir le Père, nous allons massacrer tous les chrétiens ». En entendant ces paroles, le Père dit à ses compagnons : « Il me faut maintenant descendre, il vaut mieux que je meure pour que les chrétiens aient la vie sauve ». Il fit aussitôt agrandir le trou de la voûte et, s'y penchant, il cria aux communistes : « Me voici, ne cherchez plus, tuez-moi, si vous voulez, mais épargnez les chrétiens ». « Alors, descendez », répondirent les communistes.
    Aussitôt le Père se laissa choir ; à peine eut-il touché terre que deux communistes le frappèrent de leurs lances, puis instinctivement le Père se traîna, ou ils le traînèrent jusqu'à la porte latérale du côté de l'ouest, le poussèrent hors de l'église et l'achevèrent à coups de lances.
    Ils ramenèrent immédiatement son corps dans l'église, non loin de l'appui de communion, afin de le brûler en entassant sur lui des planches et des bois qui tombaient enflammés de la voûte et du toit. Il pouvait être alors 9 heures et demie du matin.
    Lorsque dans la soirée les communistes firent chercher les restes du Père pour les enterrer, les chrétiens écartant le tas de cendres qui les recouvrait, trouvèrent le corps couché sur le dos : toute la chair du visage, des bras et des jambes avait été consumée, une poutre enflammée étant tombée sur la poitrine, les côtes étaient complètement brûlées, mais il restait encore un peu de chair dans le dos. Les communistes ne permirent pas de mettre le corps dans un cercueil, ni même dans une natte, ils le firent seulement envelopper avec des feuilles de bananier de la paille et mettre en terre au pied de la montagne, derrière le jardin du presbytère.
    Quant aux cinq chrétiens qui descendirent de dessus la voûte après le Père, ils reçurent seulement quelques coups, furent poussés hors de l'église et garrottés. L'un d'eux, Cu'u Cuc, fut ensuite brûlé vif dans l'école en même temps que le corps de Ong Thuyên tué le matin de deux balles de revolver. Un autre notable de la chrétienté, Cu'u Biêt, fut tué à coups de lance et brûlé dans la cour du presbytère.
    Après avoir pillé complètement le presbytère, les communistes l'incendièrent ainsi que l'école construite par le Père à proximité de l'église ; pendant leur sinistre besogne ils se moquaient de la religion et criaient qu'il leur fallait tuer tous les Pères français et tous les Pères annamites et qu'alors les catholiques seraient bien obligés de s'agréger au communisme.
    Ils arrachèrent ensuite tous les objets religieux, médailles et scapulaires, que portaient sur eux les chrétiens garrottés, étendus autour de l'église. Puis les communistes du village de Son-Huy, limitrophe de Tràng-Dinh, furent chargés par le comité du parti de prendre les chrétiens sous leur garde et de les surveiller ; ils les délièrent alors et les laissèrent rentrer chez eux ; il était environ 2 heures de l'après-midi.
    Vers 4 heures, le village de So'n-Huy fit sortir ces malheureux chrétiens et les rassembla au pied de la montagne, peur leur donner des instructions. Soixante gardes du corps, armés de lances de plus de 2 mètres, firent cercle autour du groupe des chrétiens, puis le maire de So'n-Huy et son adjoint leur firent une harangue dont voici un pâle résumé :
    « Votre religion est une religion que les Européens vous ont apportée pour vous sucer le sang, et vos prêtres annamites font de même. Du temps de Hông-Bàng et de Lac Long (les premiers rois du pays), nous n'avions pas de religion ; la religion a été importée chez nous par l'évêque Pigneau de Béhaine au temps de Gia-Long. Ces maîtres de religion défendent .leurs propriétés ; que vous êtes sots de les suivre ! Votre religion qui se prétend raisonnable, pourquoi ne permet-elle pas de prendre une seconde femme, quand la première ne donne pas d'enfants? Vous êtes comme un manche de lance et nous comme une grosse colonne de bois de fer ; si vous ne vous mettez pas avec nous, nous vous tuerons tous. Vous avez compris ; nous allons tuer tous les maîtres de religion, tous les Pères français et tous les Pères annamites, alors il vous faudra bien nous suivre ».
    Comme conclusion de cette harangue, ils décrétèrent les quatre points suivants :
    1° Il faut entrer dans le parti communiste, mais pas maintenant, on examinera votre conduite pendant deux mois, ceux d'entre vous qui en seront jugés dignes, seront admis dans le parti, les autres seront tués.
    2° Défense à tout le monde, hommes et femmes, jeunes et vieux, de réciter les prières, comme vous en avez l'habitude.
    3° Défense de sortir du village, défense d'allerau marché, on permet seulement d'aller chercher de l'eau.
    4° Défense de moissonner le riz mûr dans les champs : il appartient au parti.
    Inutile d'ajouter aucun commentaire, les faits parlent d'eux-mêmes : on voit du reste que les communistes d'Annam ne respectent pas plus la religion que ceux de Russie.
    L. D.

    1931/210-216
    210-216
    Vietnam
    1931
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