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Ce que peut une collaboration intelligente et confiante

ANNALES DE LA Société des Missions Étrangères SOMMAIRE Texte : CE QUE PEUT UNE COLLABORATION INTELLIGENTE ET CONFIANTE, PAR E.-M. DURAND. LE P. MARTIAL PAILLOT. N.-D. DE LOURDES A TAIPIN, PAR LES PP. CROCQ ET MAILLOT DEUX APÔTRES DES LÉPREUX AU JAPON, PAR M. ANDRÉ BELLESSORT. SIX NOUVEAUX PRÊTRES A LANLONG, PAR LE P. FRANÇOIS DUNAC. EPILOGUE DU CENTENAIRE DE L'EGLISE DE CORÉE, PAR MGR LARRIBEAU. LETTRE DE BIRMANIE. « ECHOS » DE LA RUE DU BAC.
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    ANNALES

    DE LA



    Société des Missions Étrangères



    SOMMAIRE



    Texte : CE QUE PEUT UNE COLLABORATION INTELLIGENTE ET CONFIANTE, PAR

    E.-M. DURAND. LE P. MARTIAL PAILLOT. N.-D. DE LOURDES A TAIPIN, PAR

    LES PP. CROCQ ET MAILLOT DEUX APÔTRES DES LÉPREUX AU JAPON, PAR M. ANDRÉ BELLESSORT. SIX NOUVEAUX PRÊTRES A LANLONG, PAR LE P. FRANÇOIS DUNAC. EPILOGUE DU CENTENAIRE DE L'EGLISE DE CORÉE, PAR MGR LARRIBEAU. LETTRE DE BIRMANIE. « ECHOS » DE LA RUE DU BAC.

    Gravures : S. Exc. MGR DREYER. JAPON : LE P. LUCIEN DROUART DE LÉZEY. HUÉ : AU TOMBEAU DE TUDUC. ENTRÉE DU TOMBEAU DE KHAIDINH.



    Ce que peut une collaboration intelligente et confiante



    Avant d'en citer un exemple récent, tout à l'honneur d'une Administration coloniale et d'une Mission française, au grand profit économique de l'une, au meilleur rendement religieux de l'autre, il nous faut rappeler, au prix de quelques longueurs qui ne seront pas sans intérêt pour nos lecteurs, ce qui motiva cette collaboration.

    Dans le compte rendu 1930 de la Société des Missions Etrangères, Mgr Hergott dont la juridiction ecclésiastique s'étend sur tout le royaume du Cambodge et la partie ouest de la Cochinchine, précise exactement, dans son rapport, la position qui est la nôtre dans ce genre de collaboration, qu'elle nous soit demandée par des particuliers ou par l'Administration. Quaerite primun regnum Dei, et haec omnia adjicientur vobis, cherchons d'abord à promouvoir le règne de Dieu, le reste n'est qu'accessoire.

    Son Excellence écrivait donc : « La Mission de Phnompenh a eu à enregistrer dans ses annales un fait extraordinaire : l'immigration en bloc, sur son territoire, de 2.175 chrétiens de la Mission de Buichu (Tonkin). Quelques mots d'explication : on sait que, dans certaines régions du Tonkin, la population est trop dense pour trouver sur place de quoi faire face aux nécessités de la vie. L'industrie ne remédiant pas suffisamment à ce mal très grave, beaucoup de personnes sont obligées de s'expatrier. Les grands concessionnaires du sud de l'Indochine n'ignorent pas cet état des choses, qui leur donne facilité pour enrôler des travailleurs.

    « Jusqu'à ce jour, le recrutement des coolies était purement individuel, on ne s'occupait pas des familles. Les contrats sont faits pour trois ans. Après ce laps de temps, les engagés sont libres, ils peuvent retourner dans leur pays. Mais, dans l'intervalle des trois ans, la plupart des coolies ont contracté des habitudes, des liaisons ; ils signent un nouvel engagement dans la concession, ou s'établissent dans le voisinage. C'est la famille disloquée, si le coolie était marié dans son pays ; pour tout autre, c'est l'union irrégulière ou le vagabondage.

    « Se figure-t-on une concession assez vaste pour engager des milliers de travailleurs disséminés dans les plantations par groupes de 500 à 700 hommes, presque tous sans ménage, païens et chrétiens pêle-mêle, ces derniers toujours en nombre très inférieur en comparaison des premiers ? De là toutes sortes de difficultés pour eux, s'ils veuvent vivre chrétiennement. Les prêtres qui cherchent à atteindre ces pauvres gens voient trop souvent leurs efforts stériles ; de là, situation désastreuse pour la religion et perte d'un grand nombre d'âmes.

    « Le seul remède à une si grande misère serait d'engager, non plus des individus, mais des familles. Dans ce système, tous les membres de la famille capables de travailler auraient leur tâche et leur juste salaire : ce serait le riz quotidien assuré pour tous ; de plus les familles étant nombreuses, on pourrait les réunir et en former une ou plusieurs chrétientés, d'où facilité pour tous de conserver la foi, de pratiquer la religion et de sauver leurs âmes.

    « C'est ce plan qu'a voulu réaliser la Société d'Exploitation de Phuquoc. Elle s'est donc adressée aux Evêques pour avoir des familles chrétiennes, et Mgr Munagorri, Vicaire Apostolique de Buichu, s'est empressé de lui envoyer 2.175 personnes, dont environ 700 enfants. La Société les a installées sur le bord de la nier, à l'entrée d'une large vallée, où il y a de l'eau douce et d'où il est facile de se rendre au travail. Elle s'est engagée à construire une église, un presbytère, des écoles et une maison pour les Soeurs institutrices.

    « Phuquoc est une île célèbre dans notre Société : elle a donné asile jadis à de nobles fugitifs, Mgr Pigneau de Béhaine et Nguyên-Anh, le futur roi d'Annam Gialong. Elle est située dans le golfe de Siam ; son extrémité sud est à soixante kilomètres du port de Ha-tien ; au nord, elle se rapproche davantage du continent à la hauteur de Kampot. Sa superficie est d'environ neuf cents kilomètres carrés ; elle serait donc aussi grande que la Martinique. Son site, sa configuration, ses montagnes, ses vallées, ses rivières et ses ruisseaux, lui assurent un climat sain et agréable ; son sol est fertile ; le cocotier, l'hévéa, l'aréquier, l'ananas, la canne à sucre, toutes sortes de céréales, y réussissent à merveille. On peut se demander pourquoi elle est si peu peuplée et pour ainsi dire abandonnée depuis de longs siècles ; c'est que jusqu'ici elle était isolée, éloignée de voies de communications régulières, exposée à la piraterie, ravagée et pillée pendant les guerres entre Siamois, Cambodgiens et Annamites.

    « Aujourd'hui, il y a à Phuquoc près de 5.000 habitants répartis en trois villages, dont le principal est Duongdong. L'île possède un poste administratif, un poste de douane, un poste de T.S.F. et une ambulance confiée à un médecin auxiliaire indigène. La concession européenne se trouve à l'extrémité sud. Lors des pourparlers entre le Directeur et les Evêques, on prévit l'installation d'un prêtre français et d'un prêtre indigène. M. Merdrignac, qui avait visité l'île à deux reprises, en avait fait un grand éloge et même dit à ses confrères qu'il accepterait volontiers ce poste, si on le lui offrait. Il fut pressenti et, malgré sa belle situation de curé de Phnompenh, bien qu'il sût à quels sacrifices allait s'exposer, il l'hésita pas un instant et répondit courageusement : oui ! Il n'a envisagé que le bien à faire et s'est oublié lui-même : il sera sûrement béni de Dieu, et sa vie de sacrifice, jointe à sa déjà vieille expérience de missionnaire, lui garantit le meilleur des succès. Ce succès, nous le souhaitons ardemment, afin que l'essai fasse école et suggère aux autres concessionnaires toutes mesures nécessaires pour faire oeuvre saine et durable ».



    ***



    La formule était bonne de « l'oeuvre saine » conditionnant « l'oeuvre durable », de la chrétienté organisée évoluant dans le cadre de la commune annamite, l'une et l'autre se prêtant l'appui de leurs forces morales et administratives. La formule était si prometteuse que le Gouvernement de la Cochinchine s'empressa de la reprendre en bloc des mains défaillantes des concessionnaires de Phuquoc, pour la mettre à l'essai sur son propre domaine, ainsi que nous le verrons plus loin.

    Mais d'abord il nous faut situer ce nouveau champ d'action confié aux paroissiens du vaillant P. Merdrignac, ce qui nécessitera une deuxième digression dont nos lecteurs n'auront, sans doute, pas à se plaindre.

    Notre belle colonie de Cochinchine a toujours d'immenses possibilités rizicoles : « Plaine des Joncs » au nord-ouest de Tanan, « Forêts inondées » dans la presqu'île de Camau, terrains côtiers que les alluvions du Mékong, des 2 Vaïco, du Donaï et de la Rivière de Saigon gagnent implacablement chaque année sur la mer, et qui n'attendent que les puissantes dragues des Travaux Publics pour se dégorger, s'endiguer, se colmater, puis s'irriguer d'eau douce et se couvrir d'opulentes moissons.

    Voici comment M. Paul Reynaud, Ministre des Colonies, décrit (au point de vue riziculture qui nous occupe ici) ce joyau de notre empire indochinois qu'il vient de visiter :

    « La Cochinchine, la plus ancienne des terres occupées par la France, est l'extrémité inférieure du delta du Mékong, fleuve énorme, de plus de quatre mille kilomètres de long. Il a bâti la Cochinchine avec les dépouilles arrachées à travers tout son gigantesque bassin et l'agrandit chaque année de plusieurs millions de mètres cubes. Cet épais tapis d'alluvions s'est déposé sur un socle de roches diverses qui émerge tout autour du delta cochinchinois, souvent recouvert par des terres rouges ».



    O fortunatos nimium, sua si bona norint,

    Agricolas cocincinenses........................,



    me suis-je écrié bien souvent en parcourant leur magnifique réseau fluvial ! Dans mon pays d'Annam, l'irrigation des rizières se lait par « gravité » et exige, parfois à des kilomètres de distance, l'établissement d'un barrage coûteux et cependant instable, le creusement et l'entretien annuel d'un canal d'adduction sur lequel se branchent artères et artérioles qui répartissent l'eau plus ou moins limoneuse à travers les diguettes du damier des rizières. Et que d'autres soins, que de travaux encore pour maintenir la pente utile et le niveau requis, sous peine, pour le plant, ou de sécher sur pied ou de pourrir sur place. Plus et mieux encore que pour le cocotier, la devise du riz devrait être : « Le pied dans l'eau, la tête dans le feu ».

    Or, dans ce vieil Annam, serré entre la mer et la montagne, quand la berge d'un fleuve est trop élevée pour qu'on y pratique une saignée, ou son lit trop profond pour qu'on l'endigue d'un barrage, on a recours aux norias, soit à pédales soit à palettes.

    Les premières consistent en d'énormes roues hydrauliques qu'actionnent nuit et jour, s'il le faut, des équipes pédalant sur de gros tubes de bambou, fixés presque en diagonale sur un double bandage cordé en écorces de bambou. Ces tubes, obturés par un entre-noeud à leur extrémité inférieure, se remplissent en plongeant, remontent en perdant une partie de leur contenu, puis arrivés au sommet de leur course, se déversent dans un chéneau en bois conduisant l'eau aux rigoles d'irrigation. Mais comme le régime des cours d'eau peut varier, même en saison sèche, le moyeu de ces norias repose et tourne entre des montants jumelés par une échelle de traverses sur lesquelles on le hausse ou l'abaisse suivant le niveau du fleuve. Et quand s'annonce la saison des pluies, on s'empresse de désarticuler et de remiser la lourde machine, faute de quoi les grandes inondations annuelles la submergeraient, puis l'emporteraient comme un fétu de paille.

    Le second modèle est la noria à palettes de bambou tressé, moins larges et moins longues que celles de nos moulins à eau. Elles sont actionnées par le courant d'un chenal qu'alimente un barrage de fortune, fait de fascines et de treillis, colmaté par le sable et épaulé par une rangée de pieux enfoncés dans le lit caillouteux des rivières à plafond d'eau minime. Hautes parfois de 6 et 7 mètres, elles sont souvent accouplées par 4, par 6 roues, parfois plus encore, avec un seul chéneau collecteur.

    Mêmes travaux et mêmes dépenses que ci-dessus : aussi la fourniture d'eau par norias rapporte-t-elle au concessionnaire le tiers de la moisson.

    J'en reviens donc à mon exclamation admirative, quelque peu envieuse : « O trop heureux riziculteurs de l'Ouest cochinchinois, s'ils connaissaient toute l'étendue de leur bonne fortune ! »



    ***



    J'en eus l'impression dans une tournée en chaloupe que je fis, il y a bien longtemps, de Mytho, terminus d'une voie ferrée partant de Saigon, à Cantho, sur le « bras postérieur » du Mékong, impression plus nette encore le long de ces canaux naturels ou creusés de main d'homme, dont on peut, tour à tour, distinguer les deux bords.

    Çà et là, à fleur d'eau, des maisons de sampaniers et de pêcheurs, accrochées à la rive et, d'autre part, la débordant sur pilotis que, de chaque côté, protègent des palmiers d'eau. En retrait sur la berge plus ferme, une ligne presque discontinue de jardins bordant la route ou le sentier. Des haies, souvent fleuries d'hibiscus ou enchevêtrées de bougainvilliers, enclosent des maisons plus riantes, brique et tuile ou torchis et paillotes, ces dernières plus ordinairement en palmes d'eau cousues sur le lattis du toit. Par devant, une cour en briques sur champ où, la moisson rentrée, on battra les gerbes. Derrière l'habitation et ses dépendances, des planches de cultures saisonnières, encadrées d'arbustes ne prenant pas trop de place, papayers, goyaviers, pomme-canelle, cur de buf ; puis un épais rideau de bananiers et, si le jardin s'enfonce encore plus avant dans les terres, des quinconces d'aréquiers dont le tronc gracile s'enroule de lianes de bétel ou de poivrier, des cocotiers tourmentés par le vent et toute une futaie d'orangers, de caramboliers, d'arbres à pain, de dourians, de sapotilliers, de mandariniers et, tout au moins, un citronnier si utile et 2 ou 3 mangoustaniers si délectables. Enfin, séparant le jardin de la plaine, un écran de bambous toujours verts, symbole, ici, de la vieillesse qui brave la mort.

    De distance en distance la ligne des jardins s'ouvre, face au fleuve, pour donner place aux auvents d'un marché, flanqué d'une maison commune, la mairie de l'endroit, bordé de boutiques, à l'ombre de l'arbre parasol ou sous la ramure puissante du figuier des pagodes.

    Splendide ! M'écriais-je, mais où donc le riz, base de l'alimentation, où la rizière qui le produit, où le canal qui l'irrigue ? »

    Mon guide répondit : « Suivez des yeux la rive pendant que nous la longeons au fil de l'eau et remarquez ces coupures qui saignent la berge de loin en loin, la traversent de part en part pour aboutir, par delà les jardins, aux terrains plats qui leur succèdent : là est la rizière à perte de vue ; ici, les innombrables prises d'eau qui l'arrosent. Le jeu quotidien des marées se fait sentir très loin en basse Cochinchine : la marée montante refoule l'eau douce à la hauteur de ces canaux, qu'elle remplit, la marée descendante les vide ; et de l'une à l'autre, les rizières ont bénéficié du dépôt de matières fertilisantes que charrie le grand fleuve aux « neuf bouches ».

    « Oui, mais la moisson, puis les labours dans cette vase sans cesse accrue? »

    « Voici : quand les touffes de riz, repiquées en losange à un empan de l'une à l'autre, commencent à jaunir, on tarit la rizière, on obture les canaux, on laisse au soleil le soin de mûrir l'épi, de durcir le grain et, la moisson coupée, de dessécher le reste, auquel on met le feu, ce qui constitue un excellent engrais. Puis on prépare la deuxième moisson. Pas de labours, un simple sarclage des herbes folles, après quoi on mesure l'eau au simple amollissement que le repiquage exige ; on la mesure encore pour noyer les racines sans submerger les touffes : enfin, quand les tiges dépassent la hauteur minima, on désobstrue complètement l'orifice des canaux, et le jeu des marées reprend son bienfaisant office. Et d'année en année, de moisson en moisson il en est ainsi ».

    Cruellement, il ajouta, en coup droit à mon humble personne :

    « Et grâce à ce système vraiment providentiel, tandis que vos meilleures rizières d'Annam mettent dix ans à récupérer leur prix d'achat, les nôtres, celles de l'Ouest, n'en demandent que trois ».

    O ter que quater que beau ! O trois et quatre fois heureux!



    ***



    Toutes ces terres alluvionnaires furent jadis et sont encore conquises sur la mer par ce réseau de canaux et cette ceinture de digues. Les souverains de l'Annam, dès le refoulement du Cambodge hors de la basse Cochinchine, se sont toujours intéressés à ce genre d'hydraulique agricole. Le plus important de ces travaux, quarante ans avant l'occupation française, fut le creusement du canal de Vinh-Té qui met en communication Chaudoc, sur le Mékong, avec Hatien, sur le golfe de Siam. Il a 72 km de long sur 27 mètres de large. Cette voie d'eau et d'assèchement des terres fut créée sur l'initiative du gouvernement annamite et des autorités cambodgiennes, également intéressés. Les travaux commencèrent en janvier 1819. Cinq mille Cambodgiens furent chargés de creuser la partie sud-est, tandis que cinq mille Annamites exécutèrent la partie nord-ouest. Le canal fut achevé en avril 1820.

    De leur côté, nos missionnaires purent, dès l'établissement de la paix française, aborder ce genre de conquête leur permettant de stabiliser leurs chrétientés en leur assurant le riz quotidien. Le plus célèbre de ces défricheurs fut le P. Gonet (1848-1908). Ne relevons ici que la dernière de ses fondations.

    « Avant son arrivée, le territoire de Tralong n'était qu'une immense brousse coupée, en différents endroits, par la forêt. Confiant en la grâce de Dieu pour lequel seul il travaillait, le P. Gonet résolut de faire quelque chose de plus grandiose que ce qu'il avait fait à Coco et Hung-hoi. Il ne voulait ni plus ni moins qu'une immense chrétienté de 4.000 à 5.000 âmes. L'Administration qui reconnaissait en lui l'excellent pionnier de la civilisation, prêchant tout en défrichant la terre et appliquant l'indigène au travail, accorda largement des concessions de terrains à ses néophytes et à tous ceux qui vinrent s'installer près de lui.

    « Dès les premiers temps de son arrivée dans ce poste, bien peu connu jusqu'alors, une troupe considérable de chrétiens sans gîte ni abri vinrent s'établir à ses côtés. Les payens, attirés par sa renommée, vinrent aussi demander des terres, promettant sincèrement de se faire chrétiens. Le P. Gonet fit ce qu'il avait déjà fait ailleurs : ayant besoin de bras, il reçut tous ceux qui se présentèrent et les aida de ses épargnes, mais le plus souvent avec de l'argent emprunté. Favorisée de bonnes récoltes, la chrétienté de Tralong devint bientôt une des plus importantes de la Mission ; avant le typhon de 1903, elle comptait plus de 2.000 chrétiens ou néophytes. Alors commença pour le P. Gonet une période de peines et de tribulations qui ne devaient se terminer qu'à sa mort. Les récoltes qui suivirent le typhon manquèrent complètement, ou furent si insuffisantes que la vitalité de la chrétienté fut menacée. Afin de ne pas perdre le bénéfice de tant de travaux, le Père contracta de lourdes dettes pour nourrir et aider les plus nécessiteux. Il sauva ainsi la situation, mais dut peiner pendant trois ans avant de pouvoir liquider, ou à peu près, les emprunts contractés. Le district de Tralong comptait près de 3.000 chrétiens, lorsque le bon Dieu jugea son serviteur mûr pour la récompense, et lui lit sentir la gravité du mal qui devait l'emporter ».

    Le 2 décembre 1907, il était à Culaogieng, centre des oeuvres de la Mission, et le 28 janvier suivant son évêque lui fermait les yeux sur son lit de mort.

    « Il avait manifesté le désir de dormir son dernier sommeil au milieu de ses chrétiens. Son retour et ses obsèques furent un vrai triomphe... De Cantho à Tralong, toute la population payenne accourut sur la berge pour voir le cortège et faire l'éloge du défunt. A Tralong, les notables payens du village allèrent d'eux-mêmes trouver le chef du poste de Longmy et lui demandèrent qu'il interdît tout jeu, en signe de deuil, bien qu'on fût au Jour de l'An annamite : « C'est notre père à tous, dirent-ils, c'est lui qui a ouvert tout ce vaste pays, qui a attiré à sa suite la nombreuse population du canton, actuellement le plus riche de la province ».



    ***



    Cette confiance faite par l'Aministration au Père Gonet pour la mise en valeur de terres domaniales par la création de villages de colonisation, régulièrement constitués, où les cultivateurs, groupés et soutenus matériellement et moralement, travaillent dans une parfaite cohésion vers un même but, sans pouvoir selon leurs caprices ou les circonstances, aliéner tout ou partie de leur terre au profit des accapareurs toujours à l'affût de leur moindre défaillance, cette confiance, dis-je, l'actuel Gouverneur de la Cochinchine, M. Krautheimer, vient de la reporter sur le P. Merdrignac, de la même Mission que le P. Gonet. Nous allons en constater les premiers résultats, déjà très prometteurs.

    Voici d'abord ce que nous lisons dans le compte rendu de la Mission de Phnompenh pour l'exercice 1930-1931: « L'an dernier, le compte rendu (1929-1930) avait relaté l'immigration de plusieurs centaines de familles tonkinoises dans l'île de Phuquoc. La société qui les avait engagées subit, dans le courant de l'année, le sort commun : plus de crédit, donc impossible de pousser de l'avant et de donner journellement du travail à tous les coolies ! Il s'ensuivit une misère telle qu'à plusieurs reprises de fortes bandes de travailleurs allèrent demander du riz au délégué administratif de Duongdong. L'Administration s'en émut et, craignant sans doute de graves accidents, toujours possibles au sein d'une foule affamée, elle résolut d'établir ces gens sur les bords du canal nouvellement creusé entre les chefs-lieux de Hatien et de Rachgia. Elle demanda à la Mission un prêtre français capable de former cette colonie, tout en assurant le service religieux, et elle promit une avance de 15.000 piastres pour cette première année.

    « M. Merdrignac, qui avait déjà pris soin de ces chrétiens à Phuquoc, a bien voulu accepter de les suivre à Cai-Hua. Il assuma ainsi une tâche rude et difficile entre toutes ; car il devait être à la fois père spirituel, guide et économe. Ces gens avaient quitté Phuquoc dans le plus grand dénuement, il fallait leur procurer les instruments de première nécessité pour se faire un abri, des étoffes pour se vêtir, des moustiquaires, les instruments agraires, des jarres pour conserver l'eau douce, et surtout le riz journellement nécessaire à tant de bouches.

    « Le Père se multiplia, se fit tout à tous et s'occupa de tout. Après un mois réellement pénible pour père et enfants, chaque famille était convenablement installée et avait du moins le strict nécessaire à la vie. Il va sans dire que tout était provisoire, en branchages : église, presbytère, infirmerie, magasin, case des familles ; mais chacun était chez soi et tous allaient être prêts pour le travail dans les champs.

    « L'Administration donna une grande superficie de terre, jusqu'à dix hectares par famille et la réserve est prévue pour installer huit cents familles. Mais on ne pouvait songer à une division parcellaire immédiate et abandonner chaque famille à sa propre initiative, même en lui faisant des avances. Le Père décida donc de faire oeuvre commune en cette première année. On commença par creuser un petit canal allant jusqu'à la forêt afin de transporter facilement des bois de construction et de chauffage: puis, un talus de sept kilomètres de long pour empêcher l'eau salée de pénétrer dans la rizière ; enfin hommes et femmes se mirent à défricher le sol avec ardeur, au point qu'aujourd'hui 6 à 700 hectares sont repiqués et promettent bonne moisson. C'est réellement une merveille qui fait honneur à la compétence, à l'énergie, au savoir-faire, et aussi, malgré tous les obstacles, à la confiance inébranlable de deux organisateurs, M. l'administrateur Maillard et le P. Merdrignac, marchant toujours en plein accord ».

    Après une double visite, un double pronostic : « C'est un grand centre chrétien en perspective », « dira le Vicaire apostolique » ; c'est un gros village de colonisation en formation », dira le Gouverneur de la Cochinchine. Et la conclusion sera la même: le bien-être, le mieux-être de la population annamite.

    A la séance d'ouverture de la session du Conseil Colonial de Cochinchine, le 25 août dernier, M. Krautheimer voulut rendre hommage à l'oeuvre de grande envergure entreprise au nouveau village chrétien de Gai-Hua (l'Espérance). Voici en quels termes il s'exprima :

    « Pour que vous puissiez juger de l'effort déjà réalisé (dans la création de deux centres de colonisation) et plus spécialement au village de la coupure de Bahon (les 3 îlots), créé presque spontanément au mois de mars dernier, voici quelques extraits d'un compte rendu «non officiel », dont les affirmations méritent d'être retenues :

    « ... Au mois de mars, il n'y avait encore rien sur les berges de ce canal. En deux mois... chaque famille a pu construire une paillotte suffisante pour s'abriter ; de plus, une vaste paillotte servant d'église, une maison pour le curé, une autre pour le vicaire, un poste de police, un grenier à riz, un petit dispensaire ont surgi comme par enchantement. Et ce n'est pas tout : les travaux de rizières sont commencés, plusieurs canaux d'irrigation ont été creusés, un talus de sept kilomètres défend la rizière contre l'eau de mer, des hectares de semis sont ensemencés, cinq mille stères de bois sont arrimés sur les berges, et j'en oublie.

    « Tout cela en deux mois, par des gens qui sont arrivés n'ayant que leurs deux bras, à qui il a fallu procurer et rapidement habits, moustiquaires, outils, riz, etc... C'est réellement une merveille ».

    « Nous avons supprimé volontairement, dans cette citation, les témoignages d'admiration adressés aux animateurs de l'oeuvre. Ils nous le pardonneront, car leur modestie s'accommoderait mal de compliments rendus publics. Ils poursuivent une noble et belle tâche, ils s'y dévouent entièrement et cela leur suffit.

    « Mais voici encore un renseignement plus concret. La prochaine récolte des colons de Bahon portera sur plus de 5.000 hectares et permettra, sauf intempéries imprévisibles, de suffire aux besoins de ses 2.900 habitants, y compris femmes et enfants qui y ont trouvé refuge en attendant de devenir les propriétaires du sol qu'ils auront fécondé de leur sueur ».

    En terminant, le Gouverneur cite la méthode suivie à Cai-Hua, sur la coupure de Bahon, comme un exemple dont on pourrait s'inspirer ailleurs : « Pour les propriétaires riziculteurs consciencieux, n'y a-t-il pas là une leçon à tirer en présence des difficultés qu'ils rencontrent chaque jour pour stabiliser leur main-d'oeuvre? Fixer le paysan à la terre dont une parcelle deviendra sienne, n'est-ce pas le meilleur moyen de se constituer une réserve de travailleurs qui resteront sourds aux mirifiques promesses des agitateurs ? Je livre cette pensée à leurs réflexions ».



    ***



    « Ce que peut une collaboration intelligente et confiante », ce long article en donne un « merveilleux » exemple. Transposez cette formule d'Union sacrée dans d'autres domaines où elle pourrait utilement jouer et, dans l'évolution d'une mentalité de plus en plus francisée dans la mesure où elle aura été de plus en plus christianisée, nos protégés seront de plus en plus sourds aux « mirifiques promesses des agitateurs », « là encore l'oeuvre saine » conditionnant « l'oeuvre durable ».

    E.-M. DURAND.




    1932/99-114
    2-16
    Vietnam
    1932
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