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Causeries sur l'apostolat au Tonkin 2 (Suite et Fin)

Causeries sur l'apostolat au Tonkin PAR LE P. J.-M. MARTIN MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE1. ( Fin). Mentalité annamite ; moeurs, coutumes. En général, le peuple annamite est bon, moral ; je parle des païens comme des chrétiens. Mais, ce ne serait pas vrai, si nous le jugions par les habitants des ports, des villes, des endroits que fréquentent es Européens. L'Annamite, qui a séjourné en France, en est revenu vantard, plus ou moins libre-penseur.
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    Causeries sur l'apostolat au Tonkin
    PAR LE P. J.-M. MARTIN
    MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE1.
    ( Fin).
    Mentalité annamite ; moeurs, coutumes.
    En général, le peuple annamite est bon, moral ; je parle des païens comme des chrétiens. Mais, ce ne serait pas vrai, si nous le jugions par les habitants des ports, des villes, des endroits que fréquentent es Européens.
    L'Annamite, qui a séjourné en France, en est revenu vantard, plus ou moins libre-penseur.
    La polygamie est permise par la législation, mais n'est générale ment pratiquée que par une certaine classe de riches, de notables, ou par les Mandarins. Ceux qui veulent être chrétiens y renoncent assez facilement, à part quelques exceptions. A Phong-y, est un païen qui se dit catholique ; il sait ses prières, les principaux mystères, va à l'église ; mais, il n'est pas baptisé, parce qu'il ne s'est encore pas décidé à renvoyer les deux femmes qu'il a de trop. J'ai baptisé la première et tous les enfants. Plus tard, tout s'arrangera; il ne convient pas de brusquer.
    La femme n'est point une esclave, comme on le croit parfois en Europe. Elle respecte son mari, « son Monsieur » ; en public, elle passe derrière lui. Mais, quand elle est intelligente, je vous assure qu'elle porte très bien culotte, et que le « Monsieur » n'est pas le maître.

    MM. MM.

    Nagata, 34, 76, 109, 136, 138, 139. Sutter, 315.
    Nakayama, 239.
    Tamura et Mikami, 142.
    Ono Tôta et Raguet, 261. Tôkiô (diocèse de), 63, 64.
    Tomatsu, 120.
    Papinot, 219, 220, 221. Tulpin, 24, 73, 202.
    Péri, 7, 321. Urakava, 102, 111, 133, 141.
    Raguet, 4, 5, 6, 13, 14, 21, 50, 51, 61.
    75, 84, 85, 95, 98, 100, 235, 253, 261, Vagner2, 62, 82.
    202, 263. Vigroux, 69, 72, 94.
    Roland, 272. Villion, 154, 200, 206, 210, 226, 227, 230.
    Salmon, 59, 74. Wakita, 113.
    Sauret, 145, 146, 147.
    Steichen, 7, 8, 222, 224, 225, 240, 242 Yamaguchi, 288.
    318, 320, 319, 326.

    1. Ann. M.-E., no 113, janv.-fév. 1917, p. 1.
    2. Au numéro 62 lire Vaguer et non Wagner.

    Les enfants ont un grand respect pour les parents, vivants ou morts. Quand un enfant commet une faute, le père lui dit : « Couche-toi », et il se couche à plat ventre : « Apporte le rotin », ordonne encore le père à un autre de ses fils, ou à un serviteur ; on apporte le rotin : « Frappe 10 coups » (ou 20,30, selon la faute), continue la même voix, et le rotin siffle. L'opération terminée, le délinquant se lève, se prosterne devant son père, et le remercie de l'avoir châtié.
    Le même respect d'un côté, et la même autorité de l'autre existent entre maîtres et élèves. Quand un maître chrétien est mort, ses élèves, mêmes païens, se cotisent afin de demander, chaque année, une messe pour lui ; s'il est païen, les élèves païens offrent un sacrifice à son esprit.
    Le rotin est une verge flexible, comme l'osier ; il est d'un usage national, et immémorial ; justement appliqué, il est précieux, indispensable même, pour corriger les enfants et punir les vauriens. Celui qui a mérité le rotin l'acceptera, n'en sera pas humilié ; mais s'il reçoit une gifle, un coup de pied, deux importations européennes, il gardera rancune à celui qui l'aura frappé, et le méprisera.
    Les bandits ont beau jeu, depuis que le Gouvernement français a prohibé l'usage officiel du rotin, et a fait élever des palais pour prisons. Croire que les Annamites lui en sont reconnaissants, c'est méconnaître leur mentalité ; ils en rient, comme on rite d'une bévue, comme les païens de Hanoi riaient, un jour, de certain gouverneur qui avait cru faire acte de bonne politique en assistant officiellement à une grande fête en l'honneur de Bouddha.
    On a tort de traiter ce peuple à l'européenne ; on le dévoie, on le gâte, et on nuit à la cause française.
    Un jour, un fonctionnaire français et moi, allâmes ensemble rendre visite à un mandarin. Celui-ci, prévenu, sortit de sa maison à notre rencontre. A quelques pas de lui, je m'inclinai un peu, en disant : « J'honore le grand mandarin », et lui agit de même à mon égard. Le fonctionnaire, lui, s'avança cavalièrement, tendit la main au mandarin ; et roulant ses rrr... lui dit : « Eh bien ! Mandarin, comment va ? » Et se tournant presque aussitôt vers son boy, lui ordonna d'ouvrir la caisse, et d'apporter l'absinthe, et de préparer le déjeuner. Il s'assit à son aise sur un siège, invita le mandarin à s'asseoir, à boire avec nous, etc., etc... Ce dernier souriait d'un air gêné et méprisant. La visite terminée, lui et son personnel ne se privèrent pas de critiques désobligeantes, et non imméritées. Ces riens ont des suites graves, à la longue.
    Les défauts des Annamites sont : le mensonge, le vol, le jeu, la chicane. Le plus difficile à corriger est le mensonge : ils mentent par habitude, par éducation ; c'est oui quand c'est non, ou non quand c'est oui, souvent sans réflexion préalable. Il faut savoir, à propos, se méfier de leurs paroles, et ne pas laisser soupçonner cette méfiance. Il y a moyen d'être aussi et plus rusés qu'eux, et sans mentir comme eux. Puis, quand on connaît bien le personnel avec lequel on vit, qu'on a su s'imposer par l'autorité acquise, le mensonge devient plus rare.
    C'est un peuple enfant, et il le sera longtemps. Avec eux, nous devons être bons, dignes et justes ; il faut tâcher de les dominer par les qualités morales, et la manière d'agir.
    Ils sont chicaneurs, vindicatifs, se disputent, s'insultent, crient comme des perdus, et le plus souvent pour des futilités. Dans les villages chrétiens cela est évidemment moins fréquent que dans les milieux païens. Je connais d'excellentes chrétientés où il est rare d'entendre un mauvais mot, d'assister à une grave dispute. Du reste, dans la plupart de nos chrétientés, existe un règlement rédigé et signé par les notables ; et ce règlement inflige une amende et un châtiment plus ou moins sévère, selon la faute, à tout délinquant.
    Je connais aussi des villages païens où les fautes graves contre la morale sont punies par le rotin et par l'amende.
    Pour nuire à son adversaire, parfois l'annamite se blesse, fait le mort.
    Un jour Cam, nouveau néophyte, se disputa avec Lap, son voisin. Furieux, il alla se jeter au fleuve ; des pêcheurs le saisirent et le ramenèrent au rivage. La foule, badaude comme à Paris, se groupa autour du noyé. On vint me prévenir que Cam se mourait, était mort. Je pris les Saintes Huiles, et accourus. Après avoir vainement tenté de lui faire rendre l'eau, je lui tâtai le pouls que je trouvai parfaitement régulier ; je le fis se coucher sur le ventre ; j'avertis à voix basse mûri catéchiste d'aller chercher un rotin ; il l'apporte ; je fis signe, et le noyé reçut sur le dos un coup cinglant ; il tressauta, comme du caoutchouc, se mit à genoux, les mains jointes, au milieu d'un rire fou des assistants, et me dit en pleurant : « Père... ô Père... que je suis donc malheureux ! Lap m'a volé une marmite toute neuve ; ... oui, c'est lui, je le sais, j'ai les preuves... »
    Un autre jour, on vint me dire : « Père, votre briquetier s'est disputé avec une jeune païenne, l'a frappée. Elle est étendue, sanglante. J'allai voir ; la foule, déjà, l'entourait ; un employé du mandarin commençait l'enquête ; il espérait bien soutirer du briquetier une somme de 100 ou de 200 francs pour étouffer l'affaire. J'avais, par hasard, une boussole en main. Je regardai la blessée un moment ; je m'inclinai, et plaçai la boussole sur son front... puis sir sa poitrine.., puis dans ses mains, et je dis à l'homme du mandarinat : « Regardez !... Pas un de plus, pas un de moins... 56 !... » Le brave homme, qui n'y comprenait rien, ne sachant même pas lire nos chiffres, ouvrait de grands yeux d'étonnement ; je poursuivis : « Regardez bien ; et calculons... ; c'est de la feintise... cette jeune fille n'a pas mal qui vaille ; elle s'est volontairement égratignée la joue, et c'est tout ! » Aussitôt, l'employé prit un ton de colère, poussa la fille du pied, lui criant : « Feignante... menteuse... gueuse... tu n'as rien ; regarde l'instrument européen du Père, veux-tu te lever et filer ? Tu auras de mes nouvelles, et tes frères aussi... » Elle n'attendit pas la fin de cette apostrophe pour se lever, et s'enfuir, tel un lièvre.

    L'administration dans les villages chrétiens.

    Chaque année, une fois ou deux si possible, le prêtre visite les chrétientés, et y demeure huit ou dix jours, quinze ou vingt jours, selon le chiffre de la population. Il divise les chrétiens par groupes pour l'étude du catéchisme : les hommes, les femmes, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfants de la première communion, les catéchumènes. Chaque groupe est présidé par un catéchiste, ou par un chu, ou par un notable chrétien instruit. Les enfants étudient toute la matinée et dans la soirée ; les grandes personnes, de sept à neuf heures du soir.
    Le prêtre se lève de bon matin : méditation, sermon, messe... petit déjeuner, bréviaire ; visite des enfants qui étudient ; examen qu'il leur fait subir ; réception des chrétiens, des païens, qui se présentent par famille, ou par individu, après être venus par groupe, saluer le prêtre, auquel ils offrent des présents : bananes, oranges, oeufs, riz, etc. Le missionnaire va, lui aussi, visiter les familles. A midi, dîner au riz, au poisson, ou à la viande de porc, avec assaisonnement de saumure de poisson, ou d'ail pilé avec du poivre. Après Je repas, petite récréation : on cause avec les chrétiens présents ; il est bien rare que les uns ou les autres ne soient pas là, autour de la maison. Bréviaire, confession ; quelquefois, on a une petite heure pour se promener un peu dans la plaine. Souper, de nouveau au confessionnal ; visite des groupes, surtout des catéchumènes qu'il faut préparer au baptême. Le lendemain, ce sera comme la veille ; et, quand l'administration sera terminée dans ce village, le prêtre ira la faire dans un autre.
    Nos chrétiens tiennent beaucoup à aller à notre rencontre, avec pompe et musique étourdissante.
    A peu près une fois tous les quatre ou cinq ans, Monseigneur visite son Vicariat. Il reste 8, 10 ou 15 jours dans chaque paroisse. Il a, avec lui, plusieurs prêtres, et donne une véritable mission. Les chrétiens y viennent assister de tous les coins de la paroisse, parfois de plusieurs lieues. Ils entendent trois sermons par jour, et un catéchiste se tient continuellement à leur disposition pour les aider à faire leur examen de conscience. Monseigneur prêche lui-même chaque matin avant la messe, donne la sainte communion, et il n'est pas le moins assidu au confessionnal.
    Chrétiens et païens du village, et des alentours viennent lui apporter leurs hommages ; chaque jour, il doit passer plusieurs heures au parloir, et ces entretiens produisent les meilleurs fruits. Il va aussi, autant que possible, visiter rapidement les diverses chrétientés qui forment la paroisse.
    Ces tournées pastorales très pénibles sont une source de grâces abondantes et de consolations.
    En 1912, Mgr Marcou, du Tonkin maritime, a pendant un mois parcouru les poste du Laos tonkinois, à cheval, à pied, grimpant des montagnes abruptes, descendant des pentes dangereuses, et traversant de 40 à 50 fois par jour des torrents et des rivières sans pont.
    Et cette année même, Mgr Gendreau, de Hanoi, a, malgré ses 64 printemps d'âge et ses 41 années de mission, visité les paroisses muong du Lac-thô ; durant trois semaines, il a prêché, confessé, comme le plus fort et le plus zélé des missionnaires.

    Catéchuménats Sainte Enfance.

    La conversion des païens est souvent due à des motifs humains ; comment les infidèles pourraient-ils avoir des motifs divins, puisqu'ils ne connaissent pas le bon Dieu ? J'en ai vu parfois se convertir, touchés par les cérémonies chrétiennes, par l'union des fidèles entre eux, par la bonté et le dévouement du missionnaire.
    Un catéchiste va dans le village où sont les postulants, procède à leur instruction ; le missionnaire les visites jusqu'au grand jour où il les baptise solennellement.
    J'ai vu administrer le baptême à 100, à 150 et 200 personnes et plus, à la fois.
    Les hôpitaux produisent un grand bien et sont une source de salut pour de nombreux païens. A la Sainte Enfance on nous apporte des enfants mourants. De bonnes chrétiennes parcourent les villages païens pour visiter les enfants malades qu'elles tâchent de guérir par des remèdes spéciaux, et qu'elles baptisent si elles ne peuvent les guérir. Les Annamites ne commettent point les horreurs qu'on voit en Chine : enfants jetés, abandonnés, parce que le sorcier a dit qu'ils sont nés sous une mauvaise étoile, ou parce que l'enfant nouveau-né est une fille, et que des filles il n'en faut pas trop.

    Logement du missionnaire.

    Dans les villes et dans les régions nouvelles, le missionnaire a sa maison. Dans les districts, il demeure chez le prêtre indigène qui laisse toujours la plus belle chambre à sa disposition ; il passe six mois, un an, dans une paroisse, et va dans une autre. Ces maisons, le plus souvent, sont en bois, en torchis, recouvertes de chaume. La première maison que j'habitai à Phong-y, mon poste actuel, avait coûté 30 francs ; la seconde, plus solennelle, 250 francs ; enfin la troisième que je viens de bâtir en briques, grâce a mon excellent ami Bao-loc..., a coûté 4.500 francs ; c'est un palais ; aucun de mes confrères dans la Mission n'a le pareil ; si un jour vous visitez l'Extrême-Orient, venez me voir ; vous aurez une jolie chambre avec balcon, d'où vous contemplerez la montagne où se promène le tigre, et le fleuve Ma où glissent les pirogues.
    Et vous verrez comme le riz fumera, répandant un parfum champêtre ! Pour boisson... de l'eau de la citerne ; du thé, du café cueillis dans mon jardin ; de la bière écumante, si mon ancien vicaire, Constant, brasseur émérite, est venu à temps m'en fabriquer une provision.
    Et du vin, dites-vous ? Il y en a quelquefois, quand mon frère ou un ami m'en envoie de France. Ce n'est pas cher, ni difficile : de Marseille à Haiphong, 10 à 15 francs de transport ; de Haiphong à nos postes, des chaloupes et des barques amies s'en chargent assez rapidement, et à bon compte. Une barrique de 220 litres pour aller de France à mon poste coûte 120 francs, tout compris, achat du vin, du fût, fret et frais. Voilà un des avantages d'être sous le protectorat français !

    Le missionnaire et la solitude.

    On m'objecte parfois : vous êtes seul, trop seul ! Je réponds : nous sommes, sur ce point, absolument à la même enseigne que les missionnaires de toutes les Congrégations, Jésuites, Lazaristes, Franciscains, Dominicains, etc... Le plus souvent, nous sommes deux sinon davantage, ensemble ; ou bien nous sommes assez près les uns des autres pour être à même de nous visiter facilement, fréquemment. Dans la plaine du Tonkin, il n'y a pas un seul prêtre qui soit seul, ou à plus de trois heures d'un voisin. Mais dans nos vastes missions du Laos, de la Chine, où le nombre des chrétiens est encore si petit, un missionnaire peut se trouver à un jour de marche de son confrère ; et cela, parce qu'il le juge nécessaire, et veut bien lui-même se soumettre à cette nécessité. Par exemple : vous êtes deux ou trois ensemble à Montauban avec mille ou deux mille chrétiens ; vous en avez aussi un millier environ à Bordeaux, autant à Cahors et à Limoges. Resterez-vous tous deux, tous trois à Montauban, quitte à visiter, une fois l'an, les autres postes ? Ou, l'un de vous ira-t-il à Bordeaux, l'autre à Limoges, en se contentant de se visiter entre confrères une fois par mois ? Evidemment vous choisirez ce dernier mode d'action. Vous aurez raison ; et c'est ce que font tous les missionnaires du monde. Un autre cas : voici 50 au 100 familles païennes qui demandent à se convertir ; elles sont à 100 kilomètres du centre où vous êtes deux ensemble ; que ferez-vous ? Lun ira s'installer près des catéchumènes et l'autre demeurera près des chrétiens. Qui donc agirait autrement ?

    Moyens et manières de voyager.

    Dans la plaine, nous avons le chemin de fer, les chaloupes, es, les barques, le cheval, la bicyclette même ; dans les régions le montagne, le cheval, nos jambes, et parfois les radeaux et les pirogues pour descendre les fleuves et les rivières.
    Nous avons une réunion générale annuelle pour la retraite, et une autre moins générale pour la fête de Monseigneur. Nous tâchons d'arriver cinq ou six jours avant et de partir cinq ou six jours après. Nous passons deux ou trois semaines ensemble ; c'est alors un renouveau de vie, de jeunesse ; ce sont les longues causeries, les chants du pays. Cela fait du bien au corps et à l'âme, et cimente plus solidement encore l'union entre nous. Je me souviens que, lorsque, jeune missionnaire, je vis ces réunions près de Mgr Puginier, pour les premières fois, j'étais extrêmement édifié ; je retrouvai là, un père, des frères, toute la famille que j'avais récemment quittée.
    Nous avons aussi de petites réunions dans nos districts ; les missionnaires les plus rapprochés passent deux ou trois jours ensemble. Cela fait grand bien également, et ranime l'énergie pour les nouveaux combats.
    Quand nous sommes malades, et que les soins à domicile sont insuffisants, nous allons à la Communauté, près de Monseigneur qui est aux petits soins pour ses missionnaires ; au besoin, nous entrons dans un hôpital où l'on trouve, avec la science d'un docteur français, les soins fraternels des Soeurs de Saint-Paul de Chartres, lesquelles sont, là-bas, comme les Soeurs des Missions Etrangères. Enfin, nous allons à Hong-kong, où nous possédons un sanatorium et une maison de retraite perchés sur la montagne, d'où l'on jouit d'une vue merveilleuse sur la mer, sur l'entrée du port, sur le continent chinois. Dans les Indes, nos confrères ont un sanatorium sur les monts Nilgirris, et un hôpital fort bien conditionné à Bangalore.

    Mandarin Français Protectorat Colons.

    On me demande souvent : qu'est-ce qu'un mandarin ? C'est un haut fonctionnaire annamite, civil ou militaire, depuis le sous-préfet ou le commandant, jusqu'aux ministres de la Cour.
    Les Français ont établi leur protectorat au Tonkin, depuis 30 ans. Seules, les villes de Haiphong et Hanoi sont territoire français.
    Ah ! Si le Gouvernement français était catholique, si même il favorisait discrètement les conversions au catholicisme ! Si seulement il défendait les nouveaux convertis contre toute injustice, et leur témoignait une certaine bienveillance, oh ! Alors, les Annamites nous viendraient en masse, et peu à peu tout le peuple serait catholique, et par le fait même serait français, pour toujours uni à la France ; nous pourrions lui donner son autonomie ; il aurait une nombreuse armée, commandée par des officiers supérieurs français, et serait un rempart invincible contre tout ennemi européen ou asiatique en Extrême-Orient..... Mais, hélas ! Plutôt que cela, périssent les colonies !
    Le Protectorat français est représenté par un Gouverneur Général, dont l'autorité s'étend sur toute l'IndoChine française, et sur la colonie chinoise de Kouang-tcheou-wan. De plus, un Résident supérieur est à la tête de chacune des cinq parties du Dominium, qui sont : Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge, Laos. A la tête de chaque province est un résident, ou administrateur, lequel a sous ses ordres de beaucoup trop nombreux commis. Il faut encore citer les Douanes, les Travaux Publics, enfin notre chère armée.
    Nous avons plus d'un ancien officier dans nos missions. Un jour, un fonctionnaire, catholique convaincu, me dit : « Père, passant dernièrement dans un village païen, je fus invité à visiter un enfant mourant ; on me suppliait de le... guérir... Je vis qu'il allait mourir ; je me hâtai de le baptiser ; mais je ne sais si j'ai fait la chose validement. Et comment avez-vous fait ? Je lui ai versé de l'eau sur la tête, en disant : « Je te baptise au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit ». Très bien. Pardon ! J'étais sorti, et j'avais à peine fait 50 pas, que je me souvins avoir oublié de lui donner un nom de baptême ; je retournai sur mes pas, m'approchai de l'enfant, et lui dit : « Tu sais, je t'appelle Pierre ».
    Et les colons ? Ce sont des Européens travailleurs, qui cherchent fortune dans les colonies. Quelques-uns y font souche et y restent pour toujours.
    Ceux-ci importent les produits de France, lingerie, quincaillerie, vins, etc., etc., qu'ils écoulent dans la colonie ; achètent des produits indigènes : riz, maïs, soie, caoutchouc, benjoin, etc... Quils exportent en Europe.
    Ceux-là sont boulangers, charcutiers, cafetiers, serruriers, carrossiers, etc., etc. D'aucuns font de la vraie colonisation, dirigent des exploitations agricoles : café, thé, manioc, rizière, ou des mines de charbon, de zinc, etc..., ou des carrières de marbre, de pierres.
    Le petit nombre, très petit, je crois, fait fortune. Le Delta, qui a pléthore de population, n'est pas à coloniser ; la région circonvoisine est malsaine. Puis, le climat est dur, le Gouvernement protège peu, les Chinois font une concurrence insoutenable.
    On me demande souvent si la France est solidement assise en IndoChine. Je ne sais trop ; je crains qu'une guerre désastreuse en Europe, ou même l'affaiblissement prolongé de la mère patrie, ne soit la fin de notre domination. L'Annamite n'aime plus les Français, si toutefois il les a aimés, et cela pour des raisons qu'il serait trop long d'énumérer.
    L'Annamite se révoltera quand il se croira en mesure de réussir. Les Muongs, qui sont la race la plus remuante, seront des premiers à prendre les armes. On dit que le Japon convoite l'IndoChine. Ne convoite-t-il pas aussi les Philippines. Questions bien graves et bien complexes ; ne les tranchons pas.
    Ce qui est certain, c'est que si la France quittait l'IndoChine, l'Annamite passerait par une terrible crise ; il regretterait amèrement ceux dont il aurait voulu le départ. Aucune autre nation ne le traitera aussi humainement ; et seule, sans protectorat étranger, l'IndoChine serait en proie à l'anarchie. Les chrétiens, dans cette crise, verront renaître la persécution ; mais notre vie ici-bas, c'est la continuation de la vie du Christ. Ne nous scandalisons pas ; Sursum corda ; voyons le but... et allons toujours de l'avant.

    Mort du missionnaire.

    Je veux terminer en vous racontant la mort de quelques missionnaires : Le P. Mathevon avait passé quinze mois dans une cage, en prison; il était condamné à mort, quand une corvette française le délivra ; il revint travailler au milieu de ses confrères. Jeune missionnaire alors, j'assistai à sa dernière heure ; les yeux au ciel, il disait : « Je vais revoir mes amis là-haut.....les Retord, les Bonnard, les Vénard ! ! » Noms d'un évêque et de martyrs qu'il avait connus.
    Et le P. Jean-Louis Thorel ? C'était dans la forêt ; il était seul avec son catéchiste. La fièvre le brûlait. Il vit que c'était la fin. Il se fit laver et vêtir dignement ; bien étendu sur son grabat, il arrangea sa longue barbe sur sa poitrine, fit un lent et grand signe de croix, et mourut.
    Encore dans la forêt. Les PP. Perreau et Tisseau étaient bien malades ; ils se traînèrent l'un près de l'autre, se confessèrent, s'administrèrent l'Extrême Onction, et ils moururent à un jour de distance.
    Toujours dans la forêt : mon ami Jules Verbier était assis près du foyer, lisant la Sainte Ecriture ; un Muong, que le Père croyait droit et bon, avait reçu les deniers du sanhédrin ; il grimpa doucement l'échelle qui conduisait à la porte du missionnaire, lui tira trois balles... le Père tomba ; il n'était pas mort encore, lorsqu'il vit le toit de sa maison en feu ; il rampa vers l'échelle qu'il descendit Dieu sait comment, et se traîna à 40 mètres de là, et il mourut.
    Mes chers amis, qu'il fait bon mourir au service du Seigneur ! Tomber à l'ayant garde des bataillons saints !
    Si Dieu vous appelle, réjouissez-vous ; ne craignez pas de sacrifier le bien-être d'ici-bas, et la famille et la patrie. Si vous résistez â la grâce de Dieu, vous finirez quand même, et comment ? Et vos parents ne seront pas exempts des épreuves et de la mort, parce que vous les aurez préférés à Jésus-Christ. Si, au contraire, vous partez, Dieu vous donnera la jouissance intime de l'âme, et la récompense promise par Jésus à ceux qui auront quitté père, mère, frères, soeurs, à cause de lui. Il bénira votre famille ; et si vos parents vous survivent, quand leur âme aura quitté la terre, elle ira vous rejoindre dans l'union parfaite dans le sein du Seigneur.

    Mon Poste Au revoir.

    A l'ouest du Tonkin, est un pays de montagnes, de forêts vierges, habité par une population clairsemée, composée de races diverses, dont les deux principales sont les Tays ou Laotiens et les Muongs. Nous avons l'habitude d'appeler ce pays « Laos tonkinois ».
    Dans ces forêts, le plus souvent impénétrables, vivent l'éléphant, le rhinocéros, le tigre, la panthère, le serpent, le boa et cant autres animaux plus doux, comme le cerf, le daim, etc., etc...
    Le tigre constitue là un vrai fléau. Il est difficile et dangereux de le chasser. On lui dresse plutôt des pièges. Ses victimes humaines sont, hélas, bien nombreuses.
    La première expédition apostolique dans cette contrée commença en 1878. Au milieu des plus dures épreuves, la foi prit racine ; l'arbre s'éleva qui donna fleurs et fruits ; après cinq ans de travaux, on comptait des milliers de néophytes, des milliers de catéchumènes, quand tout à coup éclata un ouragan terrible : six missionnaires et de nombreux catéchistes furent massacrés, les chrétiens tués ou dispersés et leurs villages incendiés.....
    Sept ans après, de jeunes missionnaires tentèrent une deuxième expédition ; en peu de temps, ils moururent de mort mystérieuse.
    En 1895, le P. Verbier, qui, à son tour, avait pénétré dans ce pays de mort, fut massacré, et la nuit sombre recouvrit de nouveau le Laos tonkinois.
    A la fin de 1898, j'eus l'honneur d'être désigné pour essayer de découvrir les chrétiens et de reconstituer la mission. Je m'installai à Phong-y, centre de la contrée Muong ; de là, je fis plusieurs voyages dans lès Châu-Laos, et j'eus la consolation de retrouver des centaines de chrétiens. Plusieurs confrères vinrent successivement me rejoindre, et allèrent s'établir au milieu des tribus de l'intérieur.
    Aujourd'hui, nous avons dans ces régions environ 4.000 chrétiens, et l'espoir fondé de les voir se multiplier. Mais que de difficultés ! Tout semble contre nous, dans ce malheureux pays : climat insalubre, bêtes féroces, difficultés de ravitaillement, absence de route, ignorance profonde des habitants, absence des sentiments du cur, immensité du pays, etc... ; mais, les sauvages ont eux aussi une âme immortelle. Nous faisons des progrès quand même ; si la première génération est frustre, espérons que nos successeurs trouveront une seconde génération religieuse et dévouée. Nous semons dans les larmes ; d'autres moissonneront dans la joie.
    Mes chers amis, priez pour les Laotiens, les Muongs et pour leurs missionnaires. J'habite moi-même le pays Muong ; j'occupe toujours le poste des premiers jours, Phong-y, à 65 kilomètres de la gare de Thanh-hoa, laquelle est à dix heures de chemin de fer du port de Haiphong ; c'est là que j'attends votre visite. Mes chers enfants, mes chers amis, au revoir.

    LES ANNAMITES

    A LÉVÊCHÉ DE FRÉJUS

    Le 31 décembre, à 2 heures après-midi, une forte députation de soldats annamites s'est présenté à l'Evêché. La résidence actuelle de Mgr l'Evêque n'ayant pas de pièce assez vaste pour les contenir, c'est au jardin que s'est faite la réception. M. l'aide major Lêvan-Chinh, médecin colonial, a présenté en ces termes la députation indigène à Sa Grandeur :

    MONSEIGNEUR,

    En notre nom et au nom de tous les Annamites catholiques répartis si nombreux en ce moment sur toute l'étendue de votre diocèse, nous venons offrir à Votre Grandeur nos meilleurs voeux de bonne année.
    Nous vous les offrons, Monseigneur, avec une reconnaissance d'autant plus vive que nous savons combien vous avez eu à coeur de nous faciliter l'accomplissement de nos devoirs religieux.
    Nous vous en remercions, et nous demandons à Dieu, à l'aurore du nouvel an, de vous récompenser par une longue vie ici-bas, puis par une belle place là-haut au paradis.
    Bonne année donc, Monseigneur, très bonne et très sainte année !
    Aussi bien, nous ne vous cacherons pas qu'ayant l'honneur d'offrir nos voeux de nouvel an à un Evêque français, c'est à la France entière que nous osons prétendre les offrir, à la France, cette noble nation qui a tant fait pour nous.
    Et sans doute, c'est un devoir pour tous les Annamites de ne pas oublier les bienfaits que la France leur a apportés : mais nous en particulier, catholiques d'Annam, comment pourrions-nous ne pas nous souvenir que c'est une ville française qui fut le berceau de la propagation de la foi, et que c'est la France, qui, de concert avec la généreuse Espagne, a envoyé des prêtres évangéliser l'empire d'Annam ?
    Ah ! Monseigneur, s'il vous était donné de visiter les belles chrétientés semées d'un bout à l'autre de l'IndoChine, nées d'un grand enthousiasme uni au sens pratique le plus précis, et s'il vous était donné d'admirer la ferveur des vieux chrétiens de là-bas et l'empressement des catéchumènes, tous encadrés par les missionnaires aidés des prêtres indigènes, Votre Grandeur alors comprendrait encore mieux tout ce que nous devons à votre chère patrie.
    C'était un missionnaire français, le Bienheureux Théophane Vénard qui, à la veille de verser son sang pour la foi, jetait ce cri héroïque : « Si l'Annam veut mon sang, c'est avec joie que je verserai mon sang pour l'Annam ! »
    Nous rappelons avec émotion cette parole qui nous trace notre devoir, en ce moment où la France nous appelle à combattre et peut-être, qui sait ? À répandre notre sang pour elle.
    Monseigneur, là-bas, dans notre pays d'Annam, nous avons une coutume bien touchante.
    Chaque chrétienté possède ordinairement une petite chapelle, et dans chaque chapelle, les chrétiens se réunissent, matin et soir, pour réciter ou mieux pour chanter leurs prières. De même le dimanche, à l'église paroissiale, c'est sur un ton de mélodie que nous faisons monter nos prières vers Dieu. C'est là notre naïve façon de le glorifier. Magnificetur Dominus ! Que Dieu soit glorifié !

    D'Europe en Asie, du Nord au Sud, qu'elle se réalise, Monseigneur, la splendide devise de votre blason épiscopal : Magnificetur Dominus ! Que le Seigneur, par tous et partout, soit glorifié !

    Le discours achevé, une belle oriflamme portante, encadrée de formules d'hommage en caractère du pays, les armoiries de Mgr l'Evêque, avec la devise que l'orateur venait de commenter en termes si pénétrants, a été offert à Sa Grandeur. Visiblement ému par la démarche touchante de ces braves chrétiens d'Annam, si dévoués à la France, leur mère adoptive, Monseigneur a célébré à son tour les gloires de l'Empire d'Annam, devenu, par l'action toute religieuse et civilisatrice de nos missionnaires, une de nos plus belles colonies. Ne sont-ce pas, en Indochine, comme au Sénégal, les indigènes catholiques qui ont, par leur enthousiasme et leur exemple ; donné le branle aux engagements militaires qui fournissent à l'armée française un si puissant concours ? Monseigneur se plaît à féliciter le jeune médecin d'Hanoi qui, avec plusieurs de ses compatriotes, médecins comme lui, se dévoue au service de nos hôpitaux militaires. M. Lê-van-Chinh joint à ses mérites professionnels une culture littéraire vraiment remarquable, et trouve, dans ses convictions religieuses éclairées, une élévation de sentiments qui le rend sympathique à tous.
    Monseigneur a distribué un souvenir à chacun des Annamites présents et les a chargés de transmettre à tous leurs camarades ses paternelles bénédictions.

    (Extrait de la Semaine religieuse de Fréjus et de Toulon, 6 janvier 1917).

    1917/77-89
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    Vietnam
    1917
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