Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Causeries Sur L'apostolat Au Tonkin 1

Causeries sur l'apostolat au Tonkin PAR LE P. J.-M. MARTIN MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE.
Add this
    Causeries sur l'apostolat au Tonkin
    PAR LE P. J.-M. MARTIN
    MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE.
    Ces Causeries nous ont été adressées à la fin du mois de juin 1914 et nous allions les publier dans les Annales de la Société des Missions Etrangères lorsque la terrible guerre a éclaté ; nos Annales sont restées plusieurs mois sans paraître, puis elles ont repris leur marche bien modestement avec 16 pages au lieu de 56 ; aujourd'hui nous croyons devoir leur rendre leur ancienne forme au moins dans la mesure que les événements nous permettent et que nous croyons utile à notre OEuvre.
    Nous sommes fait une joie et une obligation d'ouvrir cette nouvelle série de nos Annales par les pages si intéressantes et si instructives du P. J.-M. Martin, et nous prions ceux pour qui elles ont été écrites de nous pardonner notre retard, bien involontaire, ils le savent, et hélas ! Si long.

    5 juin 1914.
    BIEN CHER PÈRE,

    Vous m'avez demandé le récit de ma tournée dans les séminaires ; je le fais très volontiers.
    Le bon Dieu m'a béni ; son ange m'a conduit ; je suis de retour après plus d'un mois de voyage ; et, malgré la pluie, le froid, la neige, je reviens mieux portant qu'au départ ; je n'ai jamais été aussi peu fatigué depuis que je contractai la maladie qui m'a ramené en France.

    JANVIER FÉVRIER 1917, N° 113.

    Laissez-moi d'abord vous dire que je commençai ma tournée par un pèlerinage à Lourdes. Je passai une semaine près de la Bonne Mère, la priant de bénir l'humble missionnaire, et les séminaires qu'il allait visiter.

    Dans le Gers.

    De Lourdes, j'allai à Auch. J'y passai deux jours. Je pus causer tout à loisir avec les chers élèves du petit séminaire. M. le chanoine Dambielle, supérieur, m'en donna toute facilité, m'en pria même ; et, dans trois entretiens, je racontai à mon jeune, pieux et intéressant auditoire, bien des histoires sur le Tonkin et le Laos.
    Le directeur de la maison, M. l'abbé Lauzero, est un fervent de la Propagation de la Foi ; il a des amis en Chine ; leur portrait, reproduit en grand, est suspendu dans sa chambre.
    Plus tard, je reçus deux cartes postales portant la photographie des élèves signée de tous ; ils insistaient pour que je retourne les voir, et Monsieur le Supérieur joignait ses instances aux leurs. Mais bientôt la mer nous séparera ; nous serons néanmoins unis, et constamment, par le souvenir et la prière.

    Dans l'Aveyron.

    Du Gers, je me rendis dans le beau et noble pays du Rouergue. Quel diocèse que Rodez ! Un évêque et un clergé admirables : 1130 prêtres en activité de service ; un peuple à l'âme profondément chrétienne ; des hommes énergiques, dévoués... ; aussi, les Rouergats sont sur toutes les plages du monde, étendant le règne de Dieu, hâtant la civilisation chrétienne. Ne comptons-nous pas, dans notre Société, une centaine de confrères Aveyronnais ; cette forte proportion tend à croître encore.
    Je m'arrêtai au grand séminaire de Rodez, aux petits séminaires de Graves et d'Espalion.
    Au grand séminaire, j'admirai le vaste et magnifique bâtiment, nouvellement construit et loué à Monseigneur pour abriter ses séminaristes ; il est vraiment digne d'un tel diocèse.
    Je fus accueilli par Messieurs les Directeurs, avec la charité la plus fraternelle.
    A Graves, â Espalion, c'est la famille. Messieurs les Supérieurs et Professeurs ont des frères, cousins, amis, condisciples, anciens élèves dans les Missions. Ils gardent constamment notre souvenir. Avec eux, j'étais comme avec mes confrères ; avec les élèves, comme avec mes enfants.
    Monsieur le Supérieur d'Espalion avait répondu à ma lettre annonçant ma prochaine venue : «...Les Pères de la rue du Bac ne sous pas des étrangers au séminaire d'Espalion ; ils y sont chez eux ».
    Le séminaire de Graves, situé sur une petite hauteur qui domine Villefranche, dans un site ravissant, occupe un vieux château dont j'admirai les grosses tours rondes, les salles voûtées, les immenses cheminées.
    A Espalion, un enfant de 11 ans, à l'allure simple et dégagée, vint me voir dans ma chambre, et me dit : « Mon Père, vous nous avez parlé du clergé indigène ; je n'ai pas bien saisi ; voudriez-vous me donner des explications ? » Et je les lui donnai.
    Le neveu du P. Benoît, notre regretté confrère de Cochinchine occidentale, me servit la messe deux fois.
    Dans les séminaires de l'Aveyron, j'étais heureux de rappeler le souvenir de S. E. le cardinal Bourret que j'avais eu le bonheur de voir autrefois à Paris, et de citer quelques-unes de ses paroles si apostoliques que je n'ai point oubliées : « Plus mes enfants partiront nombreux prêcher l'Evangile dans les missions, plus Dieu bénira mon diocèse, leurs familles, et accroîtra le nombre des vocations sacerdotales. Mes enfants sont comme le roc ; il leur faut les climats rudes, les épreuves, la persécution et le martyre... »
    Je parlai du P. Séguret, le martyr de notre Laos tonkinois, que j'avais connu aspirant, et dont j'ai été un peu le successeur plus tard en mission. Je parlai de mes amis morts au poste : MM. Metge, directeur au Collège général et à notre séminaire de l'Immaculée Conception ; Couderc, missionnaire en Corée ; Bessière, le provicaire si regretté du Haut Tonkin. Je parlai des vivants : de Mgr Ramond dont j'ai l'honneur d'avoir été le vicaire en 1885-1887 ; il fut un grand convertisseur d'âmes à Nam-xang (Tonkin occidental) ; aujourd'hui il est vicaire apostolique du Haut Tonkin.

    Dans la Lozère.

    De l'Aveyron, je passai dans la Lozère. Là, vif étonnement ! Je ne pense pas qu'il existe en France un diocèse plus religieux que celui de Mende. Partout, dans les villes, les bourgs, les villages, dans les compartiments des chemins de fer, on respire la foi chrétienne, une atmosphère de piété, de respect du prêtre ; nulle part ailleurs, je n'ai constaté cela à un tel degré. On dirait une vaste famille ; tous se connaissent, prient et adorent ensemble. L'erreur moderne et l'impiété du jour n'ont encore que très peu atteint cette population.
    J'eus l'honneur de présenter mes hommages à l'évêque de Mende, Mgr Gély. Quel évêque catholique, apostolique ! Avez-vous lu sa lettre pastorale du dernier carême ?
    « ... De tout temps, dit-il, le diocèse de Mende s'est fait remarquer par l'abondance de ses vocations sacerdotales et religieuses. Aussi, sommes-nous autorisé, par un privilège spécial, à ordonner nos sujets ad titulum Ecclesiae universalis. Ce privilège est pleinement justifié par le nombre et la qualité de nos prêtres qui vont porter au dehors les ardeurs de leur zèle, dans tous les champs de lapostolat...
    « La Providence ne semble-t-elle pas indiquer qu'elle a choisi notre religieux diocèse pour en faire comme un centre de recrutement destiné à combler les vides qui se font ailleurs ?
    « ... Notre pays a été défendu par sa ceinture de montagnes, surtout par sa foi et ses moeurs patriarcales, contre le mal des grandes cités et des grandes agglomérations...
    « Les montagnes ne sont-elles pas les grands réservoirs des plaines ? Le Gévaudan a été surnommé le pays des sources...
    « L'émigration est une loi des races fortes, et à ce titre une nécessité pour nous.... Pourquoi une élite toujours plus nombreuse n'émigrerait-elle pas dans le sacerdoce pour aller porter au dehors des trésors de dévouement et de foi ?
    « ... Les vocations surgissent de plus en plus nombreuses de notre sol lozérien ; et des ressources plus abondantes nous permettraient de multiplier encore les recrues et d'assurer l'avenir.... Nous remercions les familles qui dirigent leurs enfants vers le sacerdoce, et celles qui veulent bien nous aider par leurs généreuses offrandes à peupler le sanctuaire.
    « Vous regardez par delà les océans, et vous vous préoccupez de la conversion des infidèles ; si vous voulez y travailler efficacement, votre première occupation devra être de leur donner des prêtres, des missionnaires.... »
    Et s'adressant à ses prêtres, Sa Grandeur leur dit : « ... Vous nous avez puissamment aidé à peupler nos séminaires. Il y a eu parmi vous des dévouements admirables... ; que leur exemple soit pour tous un stimulant, et que chacun se fasse un devoir d'apporter sa gerbe à cette riche moisson de vocations sacerdotales qui mûrit sur le sol de la catholique Lozère. Il y a dans les bons prêtres, a dit un prince de l'Eglise, une sorte de fécondité, ils se reproduisent eux-mêmes dans les vocations qu'ils font naître... »
    Voilà, certes, un langage digne de ces grands évêques, convertisseurs de peuples, qui ont illustré l'Eglise des premiers siècles.
    Monseigneur me dit : « J'ai, dans mes séminaires et dans quelques presbytères, environ 600 élèves ecclésiastiques ; ils apprennent depuis Rosa jusqu'à Dominus vobiscum ; ...parlez, cher Père, parlez à mes enfants, allumez en eux le feu sacré.. » Et Monseigneur, se trouvant au petit séminaire de Mende après un entretien que je venais de clore avec les élèves, leur demanda :
    « Qui veut se dévouer aux Missions ? Levez la main ».
    De nombreuses mains se levèrent.
    « Mais, reprit Monseigneur, il faudra quitter père, mère, patrie... »
    Et les mains se levèrent toujours ; et Sa Grandeur me parut fière, heureuse du geste de ses petits enfants ; et moi, j'étais dans une grande admiration.
    Je passai trois jours au grand séminaire, où M. le chanoine Nègre succède comme supérieur à Monseigneur l'Archevêque de Tours, son cousin germain, et à Mgr de Ligonnès, de Rodez. Je fus accueilli par lui et par Messieurs les Directeurs, avec une amabilité charmante.
    J'étais bien à l'aise dans mon entretien aux séminaristes, qui m'édifièrent beaucoup par leur bonne simplicité et leur pieuse allure.
    Quand j'annonçai mon départ, Monsieur le Supérieur m'invita à rester encore quelques jours avec eux ; si mon temps n'eût été compté, j'aurais accepté cette invitation avec joie et empressement ; on est si bien à Mende.
    Au petit séminaire de la ville, je fis connaissance avec M. Vitrolles, le Supérieur, ami intime d'enfance et de toujours de notre bien-aimé et distingué, confrère, M. Ligneul, de notre maison de Nazareth à Hongkong. Les deux amis ne s'oublient pas ; ils s'écrivent fidèlement ; et deux portraits de M. Ligneul, l'un rappelant sa jeunesse, l'autre le représentant vénérable vieillard, sont pieusement conservés par M. Vitrolles, qui me dit : « Ah ! Si le P. Ligneul revenait en France, comme j'irais à sa rencontre à Marseille !! »
    J'ai visité aussi les petits séminaires de Marvejols et de Langogne. J'étais heureux au milieu de tous ces enfants de la montagne, à l'oeil vif, à la physionomie ouverte ; comme ils m'écoutaient avidement ! Plus d'un, sans doute, sera un jour missionnaire. M. l'abbé Runel, supérieur de Marvejols, eut la bonté de m'accompagner et me faire voir la ville, curieuse avec ses maisons d'autrefois, ses vieux murs et leurs portes ornées d'antiques sculptures et inscriptions.
    C'est avec une joie intime que je reçus la visite d'un vieillard au port noble et vénérable, M. Gaillard, père de notre confrère du Haut Tonkin.
    De Mende à Langogne, quel pays ! Quel pittoresque !
    A Langogne, je fus reçu comme un bon moine errant, venu d'Outre Mer, par l'excellent M. Rosière ; et, après un peu de repos, je parlai durant une heure et demie à ses chers enfants.
    Cet établissement a la gloire de compter, parmi ses anciens élèves, S. E. le cardinal Bourret.

    Dans la Haute-Loire.

    Le 23 mai, j'étais au Puy, et j'allais vénérer Notre Dame de France. Je pensai à nos nombreux confrères du Velay, et récitai une prière pour eux.
    A 5 h. du soir, j'entrai au petit séminaire d'Yssingeaux ; j'y restai deux jours. Près de 200 élèves! C'est superbe.
    Autrefois, il était à Monistrol ; mais le gouvernement s'est emparé de la maison, et le troupeau, errant pendant quelques années, est venu, sous la houlette du bon Supérieur, M. Cottier, demander l'hospitalité à la chrétienne ville d'Yssingeaux ; sur ces hauteurs, l'air est plus pur, les sentiments aussi, et le coeur est plus droit.
    Le 24, c'était la fête de Jeanne d'Arc. Sur l'invitation de M. le Supérieur, je dis la messe de communauté ; communion générale ; j'adressai une allocution aux élèves. Je m'appliquai à leur montrer en Jeanne d'Arc notre modèle : modèle de pureté, de simplicité, de sacrifice. Jeanne fut un grand missionnaire : à l'appel de Dieu, elle quitta sa famille, ses compagnes, son troupeau... ; par la parole et l'exemple, elle prêcha aux princes, à l'armée ; elle combattit avec vaillance et constance ; elle sauva la patrie française. Par cette libération, elle sauva un grand peuple du danger de l'hérésie qui, un siècle plus tard, allait envahir et enténébrer l'Angleterre ; par là, Jeanne conserva à l'Eglise son bras droit, sa fille aînée.
    Je quittai Yssingeaux, non sans émotion ; dans cette maison, l'on jouit d'une affection si entière, d'un dévouement si touchant, et il est si agréable de voir l'union, la joie douce et simple qui y règne !

    Dans l'Ardèche.

    Je descends sur Annonay. Je reste deux jours dans cette jolie et pittoresque ville, et visite le collège ; il compte 200 élèves. Perché sur une riante colline qui domine la ville, il offre aux regards un panorama superbe sur la riche et fertile plaine qui s'étend aux pieds d'Annonay, puis sur les collines du Vivarais, enfin là-bas, là-bas, vers l'est, sur les cimes neigeuses des Alpes grandioses, dans les plis desquelles se cache ma petite patrie ; je la salue, de loin, avec amour.
    M. l'abbé Julian, supérieur, me conduit dans une grande salle où sont réunis maîtres et élèves. Je parle durant une heure devant cet auditoire sympathique et attentif.
    Le 27 mai, je dis adieu à Annonay, gagnai la vallée du Rhône, et pris la route de Sorèze, où j'arrivai à 9 h. 1/2 du matin.

    Dans le Tarn.

    Sorèze ! Depuis mon jeune âge, ce nom que j'avais lu dans l'histoire du P. Lacordaire avait frappé mon imagination, et semblait envelopper un site plein de fraîcheur, un ermitage avec de savants moines. Aussi, combien j'étais heureux de l'occasion qui m'amenait dans cette illustre école !
    Je ne vous décrirai pas ce que j'ai vu à Sorèze : le parc immense et ombreux ; les cours de récréation ; les champs d'équitation ; le vieux couvent bénédictin devenu, avec les fils de saint Dominique, un des plus beaux collèges de France ; ses magnifiques salles ornées de tableaux et d'armoiries ; les dortoirs à petites chambrettes dont les portes s'ouvrent et se ferment mécaniquement du dehors, toutes à la fois ; le musée, la bibliothèque, la salle d'armes, l'étang de natation, les écuries ; ce serait long et incomplet. Ce qui m'a le plus intéressé et touché, c'est la visite des appartements ou le P. Lacordaire passa ses dernières années, sa cellule modeste, le petit lit étroit où il rendit le dernier soupir. Je m'agenouillai sur sa tombe, dans le choeur de la chapelle, au pied de l'autel ; le lendemain matin, j'eus la consolation de célébrer la sainte messe à cet autel.
    M. l'abbé Nodin, directeur de l'école, prêtre fort distingué, voulut bien me ménager une demi-heure pour me permettre de parler aux élèves ; ma petite conférence roula sur l'Extrême-Orient, les Missions, enfin, sur le culte de Marie au Tonkin.
    L'école compte 200 élèves avec 40 professeurs dont un certain nombre sont laïques. Un aumônier est spécialement affecté à la maison ; le titulaire actuel est M. l'abbé Mathieu, qui m'édifia par sa piété, sa douceur et sa bonté ; c'est lui qui me fit visiter l'établissement, et me donna les nombreuses explications et les renseignements que cette visite provoqua.
    Le soir du 30 mai, j'étais à Valence d'Albigeois. Là, je vis le plus beau des petits séminaires : vaste bâtiment bien aéré, à larges et longs corridors. La situation est merveilleuse, au centré d'un plateau très étendu, et légèrement mamelonné ; la vue se perd à l'horizon. On entre par un large portail en fer, qu'un parterre de fleurs et de verdure sépare de la maison. J'y passai deux jours. M. le Supérieur, l'abbé Soulot, un ami dévoué et ancien des Missions Etrangères, me témoigna mille bontés dont je reste confus ; il m'invita à parler deux fois à la communauté, qui compte 170 élèves. J'aimais à les considérer pendant mon entretien, à la chapelle, en récréation : bonnes et franches figures !
    Le 1er juin, à 10 h. 1/2 du matin, je me présentai au petit séminaire de Saint-Sulpice du Tarn qui autrefois était à Lavaur ; la persécution religieuse l'a forcé de se réfugier dans cette maison qui était auparavant occupée par des Frères ; aujourd'hui, elle appartient à de bons catholiques qui l'ont louée à M. l'abbé Roch, l'aimable Supérieur. Mais, c'est étroit, insuffisant pour les 150 élèves ; et bien d'autres entreraient si le local le permettait.
    Le bon Dieu, j'en ai la confiance, permettra que l'excellent Supérieur puisse un jour exécuter son projet de construire un vaste séminaire.
    Le 2 juin, je dis la messe de communauté, je parlai aux élèves ; mon voyage était terminé. Dieu soit béni ! Bénie soit la bonne Mère qui n'a pas permis à la maladie de venir l'interrompre et qui m'a partout fait obtenir le plus bienveillant, le plus aimable accueil.
    Pendant mon voyage, on m'a souvent exprimé le regret que mes conférences, soyons moins solennels et plus exacts, que mes causeries ne fussent pas imprimées, tout au moins lithographiées, afin que le souvenir en disparût moins vite. Vous m'aidez à supprimer ce regret en m'offrant l'hospitalité dans les Annales de la Société des Missions Etrangères. Vous m'avez écrit : « Résumez tout ce que vous avez dit sur les missions, nos Annales le publieront, nous l'enverrons à vos amis, à ceux qui vous ont si bien accueillis. Ils croiront vous entendre encore... » Je vous remercie de tout coeur et je vous obéis.

    Langue annamite.

    La langue annamite, de la même famille que la langue chinoise, est monosyllabique et chantante.
    Un jour, je soutenais devant un ami que notre père Adam avait parlé annamite. Comme il se récriait très sérieusement, je lui dis : « Voyons, cher : suppose-toi être le premier homme ! Te voilà dans le paradis terrestre, à l'ombre d'un gigantesque banian. Dieu t'apparaît, suivi d'innombrables animaux ; il t'invite à leur donner un nom distinctif, à chacun selon son espèce, et il te présente d'abord un mignon quadrupède aux poils soyeux, l'air câlin, la queue longue et ça ressaute, celui qui prend les rats, tu devines ? Eh bien ! Comment le nommeras-tu ? »
    Mon ami réfléchit, et balbutia : « Mi...mi..a ou, miao, méo... D'accord ! M'écriai-je, en annamite on dit : mèo ! »
    « Voyons ! Et ce gros animal de labour (que les Français appellent boeuf), comment le nommeras-tu ? »
    « ... Bum, bao bo. De mieux en mieux, les Annamites disent bo ! (o très ouvert)».
    Et bien d'autres mots suivirent ceux-là.
    Mon ami parut ébranlé, resta pensif, et moi-même, peu s'en fallut que je ne devinsse convaincu.
    Les mots annamites ont plusieurs tons, jusqu'à six. Chaque mot a une signification diverse selon le ton ; il peut, avec le même ton, avoir plusieurs sens qui se devinent par le contexte. Ainsi :

    recto tono : bao quand ? Sac...
    ton aigu : bao annoncer ; nouvelle.
    ton descendant : bao raboter.
    ton grave : bao audacieux.
    ton interrogeant : bao avertir.
    ton tombant : bao typhon, tempête.

    Cette langue a son charme. Telle qu'elle est parlée au Tonkin, elle me parait agréable, et plus chantante que les autres langues ou dialectes de même famille.
    Les missionnaires, généralement, l'apprennent assez vite ; j'en ai vu qui, après deux mois, se faisaient bien comprendre et pouvaient prêcher. Quand on a saisi la prononciation des diphtongues et l'accentuation, le reste n'est plus qu'affaire de mémoire. Les premiers temps, on se trompe facilement de signe ; on dira co (recto tono) qui signifie mademoiselle, pour co (ton aigu) qui signifie trisaïeul. Mais peu à peu, l'habitude est victorieuse ; on prend goût à cette étude, et le ton voulu vient de lui-même avec le mot.

    Climat

    Il fait bien chaud, surtout dans la plaine, de mi-avril à fin septembre.
    Le thermomètre, dans la chambre, monte jusqu'à +38°, parfois à + 40o, et descend rarement au-dessous de 25°. Que de fois, au sortir d'une nuit étouffante, à 5 heures du matin, il marque encore +30o, sinon plus ! Je viens de recevoir une lettre datée du 19 mai ; elle me dit que le thermomètre marquait ce jour + 37o dans la chambre, et dans une maison des mieux exposées à la brise de mer, et que le matin, à 5 heures, il n'avait pas descendu au-dessous de +32° !
    Certains soirs, nous voyons un ciel couvert, gris, noir ; le temps est lourd, de plomb ; on ouvre la bouche pour aspirer un peu d'air ; des éclairs continus, terribles, rayent l'horizon, et présagent un grand orage ; nous l'appelons, il avance, il semble tout près, il va éclater, et... il se disloque ; point de pluie, pas même une légère brise. Ces moments sont un peu pénibles.
    D'octobre en avril, nous jouissons, au contraire, d'une douce température, qui rappelle le printemps de France ; on revit ; c'est la saison des randonnées et du gros travail. J'ai vu le thermomètre descendre à + 4° ; mais ce fut une fois ; il descend habituellement, chaque année, à + 7° ou 8°, et dépasse assez rarement +20°, vers midi. Cependant, en octobre, nous avons encore de fortes chaleurs, mais supportables. Un jour de Noël, je vis +25° dans ma chambre.
    Somme toute, le Delta tonkinois n'est pas insalubre ; on peut y vivre, devenir vieux, moyennant une vie réglée, et les précautions hygiéniques nécessaires.
    Je parlerai différemment de la région Muong ; là, vraiment, règne en souveraine la fièvre des bois, le paludisme. On sent l'odeur des miasmes, des feuilles et des branches pourries, de la végétation sauvage et folle qui arrête l'air pur et les rayons du soleil.
    Il y fait un peu moins chaud que dans la plaine ; à Phong-y, en été, le thermomètre marque ordinairement trois degrés de moins. Cependant, au fond des étroites vallées, on voit aussi + 40° ; mais, les nuits sont toujours assez fraîches, d'une fraîcheur même dangereuse. Sur un haut plateau, dans un de mes voyages, je vis, le 19 mars, mon thermomètre marquer + 3°. Sûrement, dehors, il aurait marqué 0 ; car je voyais une couche assez épaisse de givre couvrir le sol et les feuilles des arbres.

    J'ai vu des missionnaires vivre de 20 à 40 ans au Tonkin, sans éprouver une sérieuse maladie. Mais, dans, la région sauvage, dès les premiers mois, sinon les premiers jours, chacun paie infailliblement le droit d'entrée à l'implacable fièvre ; les accès reviennent fréquemment ou de loin en loin, selon le coin habité, le tempérament, ou l'hygiène de chacun.
    Quand le missionnaire descend dans la plaine, on le distingue des autres à son visage pâle et jaune. Je fais une exception pour le Père A...., jeune, pieux et zélé missionnaire qui lutte là-bas depuis sept ou huit ans ; à peine eut-il deux ou trois accès ? Cependant, il travaille sans relâche, court par monts et par vaux sans repos, vit comme le sauvage, de riz gluant, d'herbes et de tubercules des bois trempés dans un piment de feu ; à la dernière retraite, il pesait 98 kilogs, ce qui n'alourdit point ses mouvements ; l'an prochain s'il atteint les 100, il devra payer... un dîner a ses confrères.
    Le soleil du Tonkin est meurtrier, aussi ne sortons-nous jamais, même par un ciel nuageux, sans être couvert d'un bon casque, épais, large, qui protège la nuque contre ses rayons et leur réverbération. Il suffirait d'une imprudence de deux ou trois minutes pour gagner une insolation mortelle. Et cependant, nous l'aimons, ce soleil resplendissant ! Interrogez ceux qui ont vécu longtemps sous l'équateur et les tropiques ; revenus en Europe, ils songent mélancoliquement au ciel qu'ils ont quitté, trouvent que le soleil d'Europe est triste et pâle, que les nuits y sont froides et sombres. Ah ! Les nuits de l'Extrême-Orient ! Ce ciel immense, infini, qu'on ne se lasse pas de contempler ! Ces étoiles si brillantes qu'on voit scintiller, qu'on dirait se rapprocher de nous ! La voie lactée, mystérieuse, qui parait comme un blanc manteau au-dessus des astres ! Et ces myriades d'insectes divers, infatigables, qui chantent toute la nuit et font entendre un concert non sans charme en l'honneur du Créateur ! Dans la forêt, c'est le tigre dont le cri fait tressaillir, c'est le cerf qui brame et émeut, c'est l'oiseau de nuit dont la voix est gémissante et monotone !

    La nourriture.

    Que mangez-vous là-bas ? Me demande-t-on souvent.
    Ceux qui habitent les villes peuvent vivre à l'européenne, si leurs moyens le permettent ; ils ont à leur portée, boulangerie, boucherie, épicerie, marché où l'on trouve tout ce dont on a besoin.
    Mais, généralement, nous, missionnaires, dénués de ressources, ou éloignés des centres, nous vivons plus ou moins comme les indigènes. Le riz est la base de notre nourriture ; il remplace le pain qui n'est point indispensable, puisque les deux tiers de l'humanité en sont privés ; je crois même que, dans les pays chauds, le riz est préférable au pain ; il est plus sain, plus léger ; pour ma part, je le préfère nettement ; cependant, j'aimerais les deux : un peu de pain au dessert.
    Voici la manière de préparer le riz : après l'avoir bien lavé à l'eau froide, on le verse, en quantité voulue, dans la marmite ; on y ajoute de l'eau, d'un ou deux travers de doigt au-dessus du riz, et l'on fait cuire à feu continu environ 20 minutes ; une fois ou deux, on agite au moyen d'une longue cuiller en bois. Enfin on répand au dehors l'eau devenue blanche et que le riz n'a point absorbée. Cette eau est excellente contre la dysenterie, les maladies d'entrailles, pour remplacer le lait absent.
    Enfin, le repas est prêt : chaque convive prend une écuellée de ce bon riz encore tout fumant ; à l'aide de deux bâtonnets, il saisit un morceau de viande, ou de poisson, ou un peu de légumes qu'il trempe dans la saumure appelée mâm, et le porte à sa bouche ; aussitôt, il approche l'écuelle de riz de ses lèvres, et toujours avec les bâtonnets, il en introduit un peu, et mange. Quelquefois, se servant d'une cuiller de porcelaine, il puise un peu de sauce qu'il mélange au riz. Apportez-moi deux crayons d'égale longueur ; je vous montrerai la manière de se servir des bâtonnets. Bien ! .....Voyez, mes enfants, voyez : ce n'est pas difficile ; on les tient tous deux entre le pouce et l'index, et ils se placent le long de l'index et du majeur, le pouce servant d'appui supérieur et l'index de levier. Admirez si ce n'est pas plus simple, plus naturel que vos fourchettes. En deux jours d'exercice, vous serez aussi habiles que moi...
    Comme viande, les Annamites usent surtout du porc. Le buffle et le porc sont leurs deux animaux nationaux. Le premier sert au labour ; il est défendu de l'abattre sans l'autorisation du mandarin, et cette autorisation se paie une ligature et un bon morceau de l'animal. La chair est coriace, mais a bon goût.
    Il y a le buf : en dehors des centres européens, il jouit du même privilège que le buffle. La viande de chien est estimée. Quand j'étais jeune missionnaire, je ne voulais pas en manger. Certain jour de fête, on me servit un plat de viande que je trouvai succulente, et je félicitai mon cuisinier : « Tu vois... ; quand tu veux, tu fais bien... C'est bon ? Père. Mais oui donc ; regarde comme je mange !» Et lui souriait de plaisir et de.... malignité. A la fin du repas, comme je faisais les cent pas sous la véranda, il me dit : «... Père, ce que vous avez trouvé si bon, c'était de la viande de chien ! ... ? ?... Oui ; le prêtre indigène nous a donné un chien, celui qui n'aboyait pas, et toute la maison en a mangé aujourd'hui». Ah!...J'eus des nausées violentes toute la soirée ! Que ne s'est-il tu! Et tout eût été pour le mieux. Ce que c'est que l'imagination !
    La poule, le canard sont très communs, mais plus petits que leurs congénères d'Occident ; il en est de même des oeufs.
    Nous avons la venaison. Je n'en finirais pas si je vous disais tout, si je vous parlais des oies, des canards sauvages qu'on chasse dans la plaine ; des cerfs, daims, sangliers, paons, etc., etc., qu'on chasse dans la forêt. Tout cela est très bon ; il ne manque souvent qu'un habile cuisinier. Apprenez l'art culinaire ; et si, un jour, vous venez me rejoindre, apportez un bon fusil de chasse.
    Le singe est délicieux, surtout en civet. Un jour j'en abattis un : ses derniers moments, son regard suppliant, ses gémissements, ses gestes d'enfant qui souffre, m'impressionnèrent tellement que depuis ce jour, je n'ai pu me résoudre à manger de la chair de singe. Le poisson est fort commun et à bas prix dans le Delta, rare et cher dans la montagne où l'on importe le poisson sec.
    Mais les indigènes pauvres, qui sont la grande majorité, s'offrent bien rarement un plat de viande ou de poisson ; ils se contentent, pour manger avec le riz, de certains légumes, de certaines herbes du pays, qu'ils font bouillir et assaisonnent de sel ou de saumure. Je nommerai le rau muông, un de leurs meilleurs légumes, qui rampe sur la surface des étangs, comme le lierre grimpe le long des murs, et auquel, du reste, il ressemble par la forme ; je citerai encore l'amarante, bonne et saine ; la laitue, la moutarde.
    On voit aussi des citrouilles, coloquintes, pois, haricots divers ; plusieurs espèces de tubercules, patates plus ou moins indigestes ; l'oignon, le poireau, bien plus petits que ceux de France ; une petite aubergine qu'on fait mijoter dans le sel, etc., etc... Je ne ferai qu'énumérer les fruits les plus communs : banane, orange, mandarine, pomme cannelle, ananas, papaye, litchi, coco, goyave, etc. ; le meilleur ne vaut pas un raisin, une pêche ou une poire de France. La canne à sucre est bonne à sucer.
    Pendant la douce saison, d'octobre à avril, presque tous les légumes de France poussent au Tonkin ; mais, chaque année, il faut renouveler ses graines en France.
    La communauté, les séminaires peuvent avoir de plantureux jardins ; quant aux missionnaires en district, le plus souvent en tournée de mission, c'est plus difficile ; à Phong-y d'où je m'absente peu, depuis que je suis malade, vous pourrez voir, dans mon jardin, de belles plates-bandes avec choux, carottes, salades, haricots, épinards, oseille, tomates, céleri, asperges, etc. Au mois de mai, tout cela périt, excepté l'asperge. Cependant, près des grandes villes, à force de soins et de précautions minutieuses, des jardiniers ont réussi à obtenir ou à entretenir quelques-uns de ces légumes, même en été. Les arbres fruitiers de France ne s'acclimatent pas au Tonkin ; pourtant nous avons un pêcher sauvage qui, greffé, donne des fruits assez bons.
    A côté de mon jardin de légumes européens, vous verrez celui des légumes indigènes, dont la plupart bravent l'été ; quelques-uns même ont besoin des grandes chaleurs.
    Enfin, vous trouverez dans mon jardin, comme arbres, l'oranger, le mandarinier, le cocotier, le litchi, le carambolier, etc., et toute une haie de bananiers dont les feuilles mesurent de 4 à 5 mètres de hauteur et 1 mètre de largeur au milieu.
    Autour des maisons et du réservoir d'eau de pluie, j'ai de superbes aréquiers qui s'élancent jusqu'à 20 mètres de hauteur. Le fruit, qu'on appelle l'arec, décortiqué, se partage en quatre ; un morceau, avec un peu de chaux fine, enroulé dans une feuille de bétel, forme la chique nationale, dont tous, grands et petits, hommes et femmes, font un usage continu. Cette chique entretient la fraîcheur dans la bouche, donne un certain parfum, quelque peu âcre, et conserve les dents. Les Annamites ont rarement mal aux dents.
    J'oubliais l'arbre à thé, les caféiers qui se comptent par centaines dans mon enclos ; c'est un superbe arbrisseau que le caféier ; il faut le voir au moment de la maturité, quand son vert et beau feuillage est parsemé de mille grains rouges, gros comme la cerise.
    Et votre pain de messe, les hosties ? Me demande-t-on. Les uns font venir de la farine de France ; d'autres, comme moi, sèment et récoltent le froment.
    Nous semons à la saint Luc et moissonnons à Noël ; ça pousse dru. Dès que l'épi paraît, les oiseaux le dévoreraient vite, si nous ne placions là un enfant qui frappe du tambour tout le jour, ou agite une ficelle, laquelle met en mouvement un appareil d'épouvantail ; quand vient la maturité, qui n'est pas régulière, il faut chaque jour passer entre les lignes, pour cueillir épi par épi ce qui est mûr.
    Les Soeurs de mon hôpital sont chargées ensuite de broyer le grain, et de nous fournir la farine ; les catéchistes eux-mêmes font les hosties.
    Et le vin de messe ?
    La mission nous en distribue 12 litres par an à chacun, et c'est suffisant. C'est un vin généreux qui peut se conserver des mois, sans se corrompre, dans une bouteille entamée.
    Vous me demandez quelle est la boisson du pays. L'Annamite ne boit pas en mangeant, ce qui est bon et préférable pour la digestion ; le repas achevé, il avale une écuelle de thé bien chaud.
    La boisson la plus commune est l'eau, et le plus souvent l'eau de pluie, conservée dans des citernes et des jarres.
    Le thé est commun ; il donne une feuille que les Annamites font bouillir ; l'eau de cette cuisson, de couleur café, de goût amer, est fort en usage, désaltérante et digestive.
    L'alcool de riz a un peu le goût d'eau-de-vie frelatée ; il est produit par la distillation du riz non décortiqué.
    Les Muongs et lés Laotiens ont le vin de riz, qu'ils obtiennent en faisant fermenter le riz gluant non décortiqué dans de grandes jarres pleines d'eau, pendant quelques semaines ou quelques mois. Aux jours de fête, on apporte la jarre ; dans son ouverture on introduit de longs chalumeaux ; assis autour, chacun saisit le sien, le recourbe jusqu'à ses lèvres et aspire.

    Le Tonkin tel que l'ont toujours compris les Annamites, et non tel que l'a fait la division arbitraire des Français, s'étend de la province du Binh-chinh jusqu'à la frontière chinoise. Il est divisé en huit missions, ou vicariats apostoliques (en Europe, on dirait diocèses), et compte 850.000 catholiques, sur une population d'environ 14 millions d'habitants.
    La mission est divisée en districts, paroisses, chrétientés. Elle est gouvernée par le Vicaire apostolique, qui est évêque in partibus. Le district, formé de plusieurs paroisses, est confié à un missionnaire déjà expérimenté ; la paroisse, composée de 5,10, 20 chrétientés, est confiée à un prêtre indigène ; une chrétienté est un village, chrétien en partie ou en totalité, avec un notable qui préside aux prières, aux exercices religieux et au gouvernement de la communauté catholique. Rares sont les paroisses ayant moins de 1000 chrétiens.
    La Maison de Dieu comprend le Vicaire apostolique, les prêtres européens et indigènes, les catéchistes, les élèves des séminaires, et les servants.
    Ces derniers sont de bons chrétiens, veufs ou célibataires, qui se vouent au service de la mission pour toute leur vie. On les appelle bô, c'est-à-dire pères nourriciers ; c'est le titre que nos chrétiens donnent à saint Joseph, père nourricier de Jésus.
    Nos bô portent la soutanelle à l'église ; ils s'occupent du matériel de la Mission, des séminaires, des cures ; ils labourent les rizières, font la cuisine, soignent la basse-cour, les écuries, tiennent la clef du grenier et de loffice.
    Ils sont, aussi bien que le missionnaire, membres de la Maison de Dieu ; ils ont droit à la nourriture, à l'entretien, aux soins particuliers que peuvent réclamer la vieillesse et la maladie ; aux prières, sacrifices et suffrages après la mort.
    Les prêtres choisissent dans les meilleures familles chrétiennes les enfants les plus pieux et les plus intelligents, les élèvent dans le presbytère où leur sont enseignés les principes du latin, le chant, le service de l'autel, etc... ; on appelle ces enfants câu, petits oncles maternels. Ils entrent au collège où ils passent six ans, jusqu'à la Rhétorique inclusivement ; hi on les appelle chu, petits oncles paternels ; ainsi, vous, mes amis, vous êtes des chu. Les classes terminées, ils vont, pendant plusieurs années, au service d'un prêtre, et reçoivent le diplôme de catéchiste ; alors on les appelle thay, maîtres. Après un stage plus ou moins long, s'ils en sont dignes, le Vicaire apostolique les admet au grand séminaire où ils étudient, durant quatre ans, la philosophie, la théologie, etc. ; on les appelle thay già, maîtres vieux. Quand ils sont minorés, on les appelle maîtres vieux quatre ; quand ils sont sous-diacres, on les appelle maîtres vieux cinq ; quand ils sont diacres, on les appelle maîtres vieux six. Enfin, quand ils sont prêtres, on les appelle Cu, bisaïeux, ou thay ca, maîtres grands. On appelle le missionnaire Cô, trisaïeul, et l'évêque Duc Cha, seigneur père.

    Les prêtres indigènes.

    Comment exprimer les services que nous rendent les prêtres indigènes ? Sans eux, nous, missionnaires, serions impuissants. Ainsi, au Tonkin maritime, nom de la mission à laquelle j'appartiens, on compte 36 missionnaires et 67 prêtres indigènes, pour 100.000 catholiques, tous pratiquants, et pour plus de 2 millions de païens. Nous sommes 36, ai-je dit : 8 malades ou infirmes dans les sanatoriums ; 9 employés à l'enseignement ; 1 procureur ; 1 compagnon de l'évêque ; 2 fixés dans des villes où sont des Européens ; 9 dans la région sauvage de l'ouest s'occupent à la conversion des païens. Combien en reste-t-il pour les districts ? Sans le clergé indigène, que pourraient 6 ou 7 missionnaires pour 100.000 fidèles ?
    Le presbytère ou la cure n'est point disposé comme en France ; il ressemble plutôt à une abbaye dont M. le Curé est le Père abbé.
    L'emplacement peut embrasser plus ou moins 2 ou 3 hectares ; tout autour, ou sur deux ou trois faces ordinairement, est un étang de 10 à 12 mètres de largeur ; au-delà de l'étang, une épaisse haie de bambous. Vers l'entrée, qui est du côté de l'église, se trouve le parloir où l'on reçoit les indigènes, surtout les femmes, qui ne doivent pas pénétrer dans la clôture.
    A l'intérieur, il y a cinq ou six maisons de style annamite ; la maison du centre qui comprend trois chambres : celles du curé et du vicaire, tous deux prêtres indigènes, et celle du missionnaire du district. Devant, une cour ou un jardin ; de chaque côté, formant les ailes, deux autres maisons plus longues ; l'une sert de salle d'étude et d'habitation aux catéchistes et aux petits élèves ; l'autre sert de réfectoire, d'office, etc... Au-delà du réfectoire, encore une cour, ou mieux une aire où l'on fait sécher riz, maïs, etc., et cette aire est entourée d'autres maisons habitées par les servants, les ouvriers, et utilisées pour le grenier, le pilage du riz, les provisions, les écu- ries, la porcherie, la basse-cour.
    Il y a deux repas dans la journée : à 7 h. 1/2 du matin et à 4 h. du soir ; le prêtre indigène les préside et on y fait la lecture.
    Dans chaque cure, un catéchiste mieux doué est chargé de la surveillance et de l'instruction des câu. Il y a aussi un maître d'école laïc, un lettré qui leur enseigne les caractères chinois, afin que, plus tard, ils ne soient pas inférieurs aux notables des villages, et sachent déchiffrer les pièces officielles toujours rédigées en chinois.
    Les enfants du dehors peuvent, comme externes, venir étudier avec les enfants du presbytère.
    Entremêlées avec les heures d'étude sont les heures de la prière, de la messe, de la méditation, du chapelet, du chemin de croix ; puis les heures de travail manuel : les enfants aident à piler le riz, à faire la cuisine ; ils balayent les cours et les maisons, et vont quelquefois aux champs.
    Vous le voyez, nos cures ressemblent bien un peu aux monastères du moyen âge ; on y voit l'école, la ferme, la prière...
    Pour la fondation d'une nouvelle paroisse, il faut que les chrétiens intéressés préparent l'emplacement de la cure, et élèvent au moins la première maison ; qu'ils pourvoient, par l'offrande de quelques hectares de rizière, au futur entretien du curé et de son personnel. Ils demandent des messes basses ou chantées, font souvent quelques dons, riz, poules, oeufs..., proportionnés à leurs modiques ressources. Ainsi, les prêtres des paroisses sont nourris, entretenus par leurs chrétiens, et ne reçoivent rien de la Propagation de la Foi.
    Il arrive bien qu'une cure est pauvre, parce que les chrétiens sont trop pauvres eux-mêmes, ou que la moisson a été perdue, que les pirates ont passé... ; le curé, dans ce cas, va mendier près de ses confrères des autres paroisses, et fait appel au Vicaire apostolique.
    Nos prêtres indigènes ont été admirables au temps des persécutions ; ils ont sauvé l'Eglise annamite ; car, il fut une époque où ils restaient seuls ou presque seuls avec l'évêque. Nombre d'entre eux ont versé leur sang pour Jésus-Christ, et sont sur les autels.
    Parmi eux, on en trouve de jeunes, enlevés aux premiers jours de leur carrière apostolique ; d'autres déjà âgés et blanchis dans les travaux. Tous repoussent avec courage les propositions d'apostasie qu'on leur fait. Tel, le prêtre Jacques Nam qui s'écrie : « Comment moi, je suis prêtre, et je foulerais aux pieds l'image de Celui que j'adore ! J'abandonnerais la religion véritable dont je suis le ministre ! Ne dois je pas pratiquer la doctrine que j'ai prêchée aux autres ? Il faut plutôt mourir que d'abandonner la religion. Eh ! Qui donc mourra pour sa foi, si le prêtre s'y refuse ? »
    Douze d'entre eux ont été proclamés Bienheureux en 1900 et quatre en 1909.
    Dans les persécutions plus proches de nous, de 1858 à 1862, en quatre ans, le Tonkin occidental compte 31 prêtres martyrs, et le Tonkin méridional 20.
    J'en ai connu de remarquables par leur intelligence, leur savoir-faire, leur piété, leur charité. Le P. Triera, connu sous le nom de Six, est le plus célèbre. Il fut curé de Phat-diem pendant plus de 30 ans. Il groupa autour de lui des centaines de païens qu'il convertit, les plaça dans divers villages, et les aida à se procurer les premiers fonds nécessaires pour leurs travaux. Il fit accorder à la mission des terrains alluvionnaires et les mit en valeur. Aujourd'hui, de nombreux villages s'enrichissent du produit des rizières ainsi conquises sur la mer.
    Au point de vue politique, il déploya une habileté si parfaite, que le gouvernement annamite le nomma mandarin de première classe et commandeur du Dragon de l'Annam, tandis que le gouvernement français le décorait de la rosette d'officier de la Légion dhonneur.
    Son action religieuse fut grande. Les chrétientés placées sous sa direction reçurent de lui de sages règlements qu'il fit observer, et la population du district de Phat-diem est aujourd'hui foncièrement catholique.
    Il est mort il y a environ quinze ans ; son oeuvre subsiste ; son presbytère est devenu résidence épiscopale ; son nom restera dans l'histoire religieuse et politique du Tonkin.
    Le P. Duong était curé d'une vaste paroisse de mon district ; il était animé d'un zèle et d'un dévoûment inlassables ; on le rencontrait rarement chez lui, étant sans cesse à parcourir ses 30 chrétientés. La pluie, la chaleur, l'inondation, la maladie, rien ne l'arrêtait. Il baptisa un grand nombre de païens, fit un refuge pour les malades sans foyer. Il n'avait jamais le sou ; tout ce qui tombait entre ses mains s'en allait aussitôt aux malheureux.

    Les catéchistes.

    Les catéchistes sont « la cheville ouvrière » de nos missions, a dit un de nos Evêques. Ils instruisent les catéchumènes et les disposent au baptême ; ils préparent les néophytes à la réception des Sacrements ; ils enseignent le catéchisme aux enfants ; ils sont professeurs dans les cures et au collège. Ils assistent le missionnaire, lui servent la messe, l'accompagnent dans ses voyages, vont en son nom dirimer des procès, rétablir la paix troublée ; ils le servent à table, ont soin de sa maison, de ses effets ; ils balayent sa chambre, etc., etc. Pendant la persécution, ils se sont vaillamment comportés, et eux aussi ont su verser leur sang.
    Le P. Jaccard était en prison avec son catéchiste Thien ; ils priaient ensemble, s'exhortant à souffrir pour Jésus-Christ. L'arrêt de mort avait été signé par le roi. Vint le jour de l'exécution ; selon la coutume, on apporta aux prisonniers un plateau avec des mets divers, et on les invita à prendre leur dernier repas.
    Le P. Jaccard priait toujours. Le catéchiste lui dit :
    « Mon Père, vous ne prenez rien ?
    Non, mon fils ; mais toi, mange pour te fortifier.
    Mon Père, si vous ne mangez pas, je ne mangerai pas.
    Eh bien, mon enfant, debout ! Viens ; allons déjeuner au ciel avec Jésus ».
    Et les deux confesseurs de la foi se levèrent, furent conduits solennellement au lieu de l'exécution, où ils furent étranglés. Ils sont aujourd'hui Bienheureux ; nous pouvons les invoquer publiquement.
    Mon ami personnel, le P. André Tamet, venait d'être arrêté avec son catéchiste et un servant. Le catéchiste était tout jeune encore, avec une jolie physionomie ; instruit, versé dans la science du chinois, il avait la sympathie générale.

    JANVIER FÉVRIER 1917, N° 113.

    Tous trois furent conduits près d'une fosse. A genoux, ils priaient ; le Père donna l'absolution suprême à ses deux compagnons. Le soldat tenait l'épée nue en main ; il dit au catéchiste :
    Toi, lève-toi.
    Pourquoi me lever ?
    J'ai mandat de t'épargner.
    Pourquoi m'épargner ?
    Nous te conduirons à Ba Tho, notre chef ; tu vivras chez lui, tu instruiras ses enfants.
    Et le Père ?
    Le Père doit mourir.
    Eh bien ! Je ne me lève pas. Je refuse votre grâce ; tuez-moi avec le Père.
    Et il fut obstiné dans sa résolution ; les trois têtes tombèrent.
    Quinze ans après, je m'agenouillai sur cette tombe ; je creusai quelque peu et découvris les restes des trois martyrs ; je les recueillis dans un panier tressé sur place, et les emportai dans mon église de Phong-y où ils reposent en attendant lé jour de la résurrection.
    Chaque missionnaire a un, deux, trois catéchistes et plus encore à son service, selon les besoins de son poste.
    Un jour, j'eus une fièvre terrible ; j'avais perdu toute connaissance et battais la campagne. Je voulais sortir ; j'enfonçai un pan de mur à côté du lit. On avait fermé la porte ; je bondis pour l'ouvrir ; mon catéchiste At (aujourd'hui prêtre) la tint fortement, je le frappai, il ne la lâcha pas ; il réussit à me faire coucher, et s'étendit sur moi de tout son long, me tenant enlacé dans ses bras, afin de m'empêcher de me lever, de me blesser, et il resta dans cette situation critique, jusqu'au retour de mon confrère qui était allé célébrer la messe.
    J'ai, présentement, un autre catéchiste nommé An ; il me sert depuis 25 ans, avec un réel dévouement et beaucoup d'intelligence. Il voulut me suivre quand je quittai le Tonkin, mission consolante et belle, pour aller avec moi au pays de la fièvre, de la souffrance, de la persécution ; il est toujours à ce poste, attendant mon retour qui no tardera pas ; nous fêterons nos noces d'argent de vie commune ; et j'ai lieu d'espérer que la mort seule nous séparera. Il a reçu une médaille d'honneur, que lui attribua la Chambre d'agriculture du Tonkin, au titre de « serviteur fidèle ».
    Un autre, nommé Ha, qui est avec moi depuis six ans, m'attend aussi à Phong-y. Une nuit il avait disparu ; quelle fut ma surprise, au matin, de ne pas le voir ! Je trouvai une lettre me disant : « Père, j'ai beaucoup à expier pour moi et les miens ; je suis faible ; j'ai peur du monde ; je veux le fuir complètement ; je me retire au loin dans la forêt solitaire, pour vivre comme sainte Marie l'Egyptienne ; nu me cherchez pas ; adieu, Père... etc ». J'envoyai des cavaliers à sa poursuite, dans toutes les directions ; il fut introuvable....
    Dix-huit jours après, il me revint, maigre, hâve et tout gai. Il rue fit deux grandes prosternations et me dit : « ... Jésus vous ramène votre fils, ô Père, soyez indulgent, recevez-moi...
    « J'étais parti avant le jour, suivant un sentier peu fréquenté ; je marchai quatre jours, me nourrissant d'un peu de riz que me donnaient les Muongs, et de bananiers sauvages bouillis.
    « Je m'installai dans une grotte, à une heure environ de la chrétienté laotienne du Père C. Le samedi soir venu, j'allai me mêler aux néophytes, et entrai au confessionnal. Le Père vit, à ma voix, que je n'étais pas un laotien, mais un annamite ; il me demanda d'où je venais, ce que je faisais ; je lui avouai tout. Il m'ordonna, sous peine de refus d'absolution, de revenir vers vous. J'ai obéi... » Je lui répondis : « C'est bien ; et si le désir d'être moine solitaire le travaille encore l'esprit, tu me le diras ; j'y pourvoirai ». Il n'en a plus été question.
    Je ne voudrais point soutenir que tous nos catéchistes sont comme ceux dont je viens de parler ; le sublime ne peut être commun. Mais je puis dire qu'en général ils nous sont dévoués, et rendent d'excellents services.
    Aujourd'hui, au XXe siècle, les idées nouvelles ont envahi lé monde entier ; l'Extrême-Orient n'y a pas échappé ; on remarque, chez certains cette allure d'égalitaire et de prétentieux, cet esprit d'indépendance aussi sot et nuisible qu'irraisonné, exportés des pays d'Europe et inconnus il y a 25 ans en IndoChine.
    Mais, je veux encore vous dire une histoire, celle de Paul Bot. C'était un élève du petit séminaire. Il était pieux et ardent. Arrêté et conduit devant le tribunal du grand mandarin Hung, gouverneur de Nam dinh, il fut intrépide, supporta héroïquement et le rotin et les tenailles ; son sang jaillissait, sa chair était couverte de plaies. Les soldats le prirent et le portèrent sur la croix : il se débattit violemment d'abord. Mais ensuite, terrassé par la douleur qui l'avait rendu comme inconscient, il ne résista plus, et fut aussitôt considéré comme apostat, et relaxé à ce titre.
    ..... Dehors, seul, Paul revint à lui ; il éclata en sanglots. Lentement, tristement, la tête baissée, il marcha toute la nuit, et retourna vers ses frères .....puis vers le prêtre qui l'avait élevé.... , puis vers les Pères du collège. Partout, hélas ! Il fut rejeté comme apostat ; les portes se fermèrent devant lui ! Ses larmes et ses remords redoublèrent. Il alla vers sa mère qui lui fit de sanglants reproches, et le repoussa...! Pauvre Paul !!
    Enfin, il fut accueilli par une pieuse et miséricordieuse tante ; mais, honteux de sa faute, il refusa d'entrer et de s'asseoir sur une natte ; il se regardait comme un grand criminel. Sa tante l'exhorta, le consola, et obtint qu'il prît du riz pour restaurer ses forces ; elle voyait le pantalon de l'enfant encore tout taché du sang versé au prétoire, et en ressentait une immense pitié. Elle le conduisit au prêtre, intercéda pour lui. Paul se confessa et obtint le pardon. Il vit encore d'autres prêtres, reçut encore d'autres absolutions ; mais, il restait inconsolable ; ses gémissements étaient lamentables. Il voulait gagner la forêt où se cachait le grand évêque Retord ; on l'en dissuada. Alors il forma résolument le dessein de retourner auprès du Gouverneur pour réparer publiquement sa faute, et confesser de nouveau sa foi chrétienne.
    Le prêtre, qu'il avait consulté, finit par condescendre à ses sollicitations, et l'autorisa à suivre sa noble inspiration.
    Dès lors, Paul retrouva la paix et la joie. Il revêtit sa longue robe, comme la portent les enfants de la maison de Dieu, alla se prosterner devant sa mère, devant sa tante, et les salua : « Adieu, adieu.... demeurez en paix ; priez pour moi ». Et, sans dire où il allait, il partit agile et joyeux.
    Le lendemain, il était au prétoire ; se présentant crânement devant le Gouverneur, il lui dit : « Salut, grand Madarin ! Je suis Bot ; c'est moi qui, dernièrement, fus frappé, tenaillé par ordre de Votre Excellence pour le nom de mon Dieu. Vos soldats, abusant de mon jeune âge et de mes douleurs, m'ont porté sur la croix ; et, sans me laisser le temps de protester, je fus gracié comme apostat. Non, je ne suis point apostat. Me voici, ô grand Mandarin ; je suis chrétien, et chrétien jusqu'à la mort ».
    Le Gouverneur, humilié par l'audace de l'enfant, fut comme hors de lui ; il lui fit appliquer 120 coups de rotin, et le condamna à être broyé sous les pieds des éléphants. Quand vint son dernier jour, Paul, calme et doux, se laissa enchaîner et conduire au lieu du supplice.
    Les assistants étaient profondément émus ; l'enfant était si beau, si vaillant ! Sa physionomie, attrayante et aimable, lui avait gagné tous les coeurs.
    Un éléphant, aiguillonné par son cornac, donna un terrible coup de pied à la victime ; puis, la saisissant et l'enroulant dans sa trompe, la jeta à trois reprises à 5 ou 6 mètres en l'air. On entendait encore : « Jésus, Maria ! »
    Finalement, la bête broya l'enfant sous ses pieds, et un soldat lui trancha la tête.
    Plus tard, les restes de Paul Bot furent solennellement inhumés au milieu des fleurs dans le jardin du collège de Phuc-nhac ; ils attendent là le jour où le Saint Siège nous permettra de les placer sur les autels.
    Voilà, mes chers enfants, un protecteur pour vous, pour tous les élèves des petits séminaires.

    Les chrétiens.

    Nos chrétiens de vieille souche sont généralement solides ; les nouveaux, encore tendres, ont besoin de soins spéciaux et constants.
    Nous avons des milliers et des milliers de martyrs au Tonkin.
    La Bienheureuse Agnès Dê, après avoir longtemps caché les prêtres chez elle, fut arrêtée et conduite au tribunal. Elle agitait doucement son éventail, pendant que le bourreau lui déchirait les flancs. Elle mourut en prison, de la suite des tourments qu'elle avait subis.
    Le Bienheureux Michel Mi, maire de Ké-vinh, répondait au mandarin qui l'invitait à fouler aux pieds la croix : « S'il fallait fouler votre image, peut-être la foulerais-je. Mais, celle de mon Dieu, jamais ».
    Sa femme, et sa fille âgée de onze ans vinrent tour à tour l'exhorter dans sa prison, et le rassurer sur leur sort à venir ; son fils, plus jeune de deux ans, lui fit dire de ne pas fouler la croix, et de subir courageusement le martyre.
    Les habitants de Ké-vinh s'étaient cotisés, et lui avaient apporté une certaine somme pour qu'il se rachetât auprès des mandarins : « Gardez cet argent, leur répondit Michel, pour faire un festin de réjouissance, quand on rapportera mon corps au village ».
    Le Bienheureux Trung, jeune soldat de Hué, trouva sa mère sur le lieu de l'exécution, et cette noble et vaillante femme se prosterna devant son fils qui allait être martyr, et le salua au nom de la famille.
    Lisez, mes chers amis, les actes des martyrs d'Occident, et trouvez des faits plus sublimes que ceux-là. Jugez si le peuple annamite est digne de votre intérêt et de votre sympathie.
    Je puis le dire, nos chrétiens annamites nous aiment ; ils sont dévoués, généreux. Parmi eux, quand les circonstances s'y prêtent, vous trouvez des héros. Mais il faut les aimer, le leur témoigner ; ils ont derrière eux des siècles de paganisme ; leur mentalité n'est pas entièrement la nôtre ; il faut supporter leurs défauts et ne pas s'en émouvoir.
    J'étais jeune missionnaire en district ; je donnais la mission dans un gros village chrétien : au nombre des fidèles était André Tuoc, fils de martyr, et lui-même ancien confesseur de la foi ; il avait subi la cage, le rotin, les tenailles froides et rouges, et l'exil. Il y avait 25 ans de cela, et il était toujours un chrétien modèle, profondément dévoué au prêtre. C'était un des premiers personnages de la commune.
    Un jour, j'allais recevoir la visite d'un groupe de notables et lettrés païens que lui-même amenait ; il entra d'abord seul, et me dit doucement : « Père, grondez-moi, et condamnez-moi à dix coups de rotin ; je me coucherai, et votre catéchiste frappera.
    Mais, pourquoi cela ?
    Père, vous êtes encore jeune d'âge ; en me faisant châtier, là, devant ces notables païens, vous acquerrez une grande autorité.
    Mais, je ne puis vous punir sans cause.
    Des causes ? Hier, j'ai bu quelques tasses de trop et me suis querellé. Vous fâcherez, en me disant : ivrogne ! Et moi je me prosternerai en vous demandant pardon ».
    Vous concevez, mes amis, que je n'en fis rien ; il existe d'autres moyens de s'implanter quelque part. Ce brave homme, qui vécut encore dix ans, me visitait fréquemment ; je le chargeai d'enseigner un groupe de catéchumènes. Quand il mourut entre mes bras, je pleurai Phong comme si j'avais perdu un frère.
    A Phong-y, mon poste actuel, demeurait une pieuse chrétienne nommée Thao ; elle vivait seule dans une petite maisonnette, travaillait sans cesse, gagnait assez, vivait pauvrement ; chaque mois, elle m'apportait tout ce qu'elle avait pu économiser, pour la construction de l'église actuelle. Parfois, je voulais refuser son obole, la priant de garder son argent pour mieux se soigner, et pour s'en servir en cas de maladie : « Non, répondait-elle vivement, je ne veux rien garder. Si je deviens incapable de travailler, j'aurai le bon Dieu et vous, Père ». Puis, elle ajoutait en souriant : « A la maison, j'ai un gros porc ; à ma mort, la voisine le vendra pour mon cercueil et les frais de ma sépulture ». Elle est morte peu après l'achèvement de l'église, il y a sept ans.

    Les chrétiens devant la mort.

    Nos chrétiens n'ont pas peur de la mort ; nous n'avons pas, pour les engager à recevoir les derniers sacrements, à user de ménagements ridicules, comme cela a lieu dans une certaine société ultra civilisée d'Europe. Dès qu'ils sont malades, ils réclament le prêtre, leur meilleur ami, leur père, qui a leur entière confiance ; et bien qu'il n'y ait encore aucun danger, ils sollicitent l'Extrême-Onction.
    Un jour, un de mes confrères fit 36 kilomètres à cheval, par une chaleur torride, pour répondre à l'appel d'un chrétien malade dans les bois ; le cavalier et la monture arrivèrent exténués. Ils furent reçus par le malade lui-même, lequel balayait la cour devant sa maison : « Oh ! Ne put s'empêcher de dire le missionnaire, oh ! Comment donc ? Tu n'es pas malade, et tu m'as fait faire une trotte pareille !
    Oh ! Oui, Père, je suis malade, bien malade ; entrez, reposez-vous ; je vais vous laver les pieds, vous boirez quelques tasses de thé bien chaud ». Tout cela fait, le brave homme s'étendit sur sa natte et dit au Père : « Veuillez-vous asseoir près de ma tête et m'entendre ». Il se confessa.
    Vers deux ou trois heures du matin le Père dit la messe, et donna la communion au malade. Le voyant déjà quelque peu âgé, et éloigné du prêtre, il lui administra l'extrême-onction. Quand il repartit, le malade l'accompagna quelques pas au dehors ; deux mois après, il mourut.
    Un vieux et une vieille, époux et épouse, tous deux malades, firent prier le missionnaire d'aller les confesser. Ils étaient couchés dans la même chambre à 3 ou 4 mètres l'un de l'autre. La vieille se confessa d'abord ; puis, le missionnaire alla s'asseoir près du vieux, et se mit à l'exhorter, quand la vieille s'écria : « Père, parlez plus fort ; il ne vous entend pas, il est sourd ». Le Père répondit : « Tâche de te lever et de sortir un instant. Elle reprit : « Point n'est besoin, je sais tout ce qu'il vous dira... » Le vieux se confessa, criant comme un sourd ; deux ou trois fois, sa compagne l'interrompit pour lui rappeler qu'il oubliait tel et tel péché.
    Lang-nam avait pris un refroidissement ; il était abattu, et respirait avec peine. Le médecin lui dit : « Mon frère Nam, c'est grave ; il faut te coucher et faire inviter le prêtre ». Lang-nam se coucha, et son fils vint me prévenir. Je me rendis auprès du malade. Déjà, sa chambre était pleine de chrétiens à genoux, voisins et voisines, qui récitaient à pleine voix les litanies des saints et les prières pour les mourants. Sur un signe, ils se turent, et j'interrogeai Nam : « Quoi donc ? Père, répondit-il à très basse voix, je vais mourir. Mais non. Je vais mourir, le médecin l'a dit ».
    J'examinai son pouls, sa physionomie, je m'informai des causes du mal ; et pensant le cas bénin, je- le lui dis. Cependant, j'entendis sa confession. Le lendemain matin, je lui apportai le bon Dieu. Il demanda l'extrême-onction ; je ne la lui donnai pas, et lui dis : « Ce n'est rien ; demain, tu seras guéri ; lève-toi, et donne-toi un peu de mouvement, ça te fera du bien » .Il se leva aussitôt devant les chrétiens étonnés, et sortit ; sa femme accourut, le priant de rentrer et de se remettre au lit. Il lui répondit : « Je ne me couche plus ; le Père dit que ce n'est rien ». En effet, ce ne fut rien.
    S'ils ne craignent pas la mort pour eux, ils ne craignent pas davantage d'en parler aux malades. Ainsi, en 1909, j'eus une congestion pulmonaire ; ce fut réellement grave, et je pensai bien m'en aller ad patres.
    Deux ou trois médecins annamites vinrent me voir successivement, m'examinant longuement, tâtant le pouls un quart d'heure durant, et chacun d'opiner : « Très grave ; le Père va mourir ». Une vieille grand'mère, renommée pour soigner les malades, vint me voir aussi, et me dit : « Père, toutes les fois que j'ai vu des malades au point où vous êtes, ils sont morts ».
    Dans l'église on priait. Mon confrère avait annoncé qu'il ne restait aucun espoir ; alors, on demanda pour moi la grâce d'une bonne mort. Mon vieux catéchiste vint près de moi me demander la permission d'aller à Mam, à 16 kilomètres en amont de Phong-y, acheter du bois au coeur d'or pour mon cercueil.....
    Quelques notables chrétiens entrèrent doucement dans ma chambre, se prosternèrent, et l'un d'eux fit : « .. Hi hi hi... Père ! Vous allez mourir? Peut-être bien. Hi hi hi... (long silence)... Père, nous vous enterrerons dans l'église ; Père, dites bien devant tous que votre volonté est d'être inhumé dans l'église. Et pourquoi le dire ? Pour nous éviter des difficultés. Quelles difficultés ? Les Soeurs ont dit que vous seriez enterré dans leur chapelle ».
    La conclusion de cette histoire est que je ne mourus pas cette fois-là ; c'est différé à plus tard.

    (A suivre).

    1917/2-24
    2-24
    Vietnam
    1917
    Aucune image