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Causeries sur la Médecine Annamite 3 ( Suite et Fin)

Causeries sur la médecine Annamite PAR M. J.-B. CLAIR Missionnaire apostolique en Cochinchine occidentale. (Fin1)
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    Causeries sur la médecine Annamite
    PAR
    M. J.-B. CLAIR
    Missionnaire apostolique en Cochinchine occidentale.
    (Fin1)
    Nous arrivons à la catégorie la plus distinguée, quoique la moins nombreuse, des médecins annamites : c'est, celle des médecins qui pratiquent la médecine du Nord ou médecine chinoise. Ceux-ci, à l'encontre des praticiens déjà passés en revue, sont plus ou moins lettrés, et ont appris une certaine quantité de caractères chinois. Pour les distinguer de leurs confrères de la médecine du Sud, nous les appellerons « médecins chinois », bien qu'ils soient tout aussi Annamites que les précédents. La race est la même, l'éducation et l'instruction seules diffèrent. La plupart, dès leur jeune âge, vers 7 ou 8 ans, se sont réunis plus ou moins nombreux, chez un maître de caractères, souvent un médecin à rare clientèle, ou un lettré en quête du gîte et du couvert. A là suite du maître, ils ont répété, puis crié des caractères et assis sur une natte posée à terre, un stylet à la main droite, ils les ont reproduits sur une couche de terre glaise, ramassée et aplanie à cet effet. Ils ont étudié, des mois, des années, ont remplacé les premières feuilles par les livres classiques, le stylet et la terre glaise par le pinceau et le papier ; puis, ils sont passés chez un médecin de quelque renom qui a continué leur instruction, à l'aide surtout de livres chinois, traitant de la médecine. Cette étude a été peu régulière, souvent interrompue par la maladie, des caprices ou des occupations qui retenaient les étudiants à la maison. Mais ces interruptions sont sans conséquence ; on arrivera toujours, tôt ou tard, d'autant plus qu'on ne traitera que les maladies qu'on voudra bien.
    Chez le médecin, on continuera à crier, à apprendre des mots qu'on ne comprend pas et les caractères qui les représentent. Entre temps, l'enfant, devenu jeune homme, confectionne les petits paquets, fait des courses, cuit le rit, sert le maître à table ou le rafraîchit avec l'éventail, quand il est en visite. Il verra les malades, les entendra, attrapera vite le physique de l'emploi, et s'essaiera à tâter le pouls, selon les indications de ses livres, plus encore que d'après les leçons doctrinales, et les explications pratiques de son maître. S'il a du doigté, il sera habile. Deux étudiants sur dix, environ, deviennent artistes en cette partie essentielle du diagnostic. S'il ne réussit qu'à moitié, il n'en fera pas moins un médecin, escomptant quelque cure heureuse pour se mettre en renom. Telle est, en général, l'instruction du médecin de carrière, de celui que ses parents destinent à la pratique presque exclusive de la médecine.
    Rares, introuvables même sont les Annamites, pratiquant la médecine chinoise, qui aient complété leurs études.
    D'ailleurs aucune émulation ne vient les stimuler, aucun examen ne contrôle leurs aptitudes, ni leur science ; ils acquerrons leur diplôme devant l'opinion publique, au fur et à mesure des succès obtenus.
    Qu'ils prennent, garde cependant, de ne pas s'endormir sur leurs lauriers, car les Annamites, gens pratiques et fins observateurs, verront la fluctuation de leurs succès et s'adresseront ailleurs.
    Le bagage scientifique que les étudiants en médecine peuvent acquérir dans les livres doctrinaux, n'a rien de bien transcendant. A. côté de quelques notions d'anatomie plus ou moins exactes on y trouve quantité de théories, pour le moins bizarres, sur l'organisme de 'l'homme, sur le diagnostic des maladies etc. etcOn en jugera par les citations suivantes :
    D'après les livres chinois, on distingue dans la nature 5 éléments : le Bois, le Feu, la Terre, l'Or et l'Eau ; 5 espèces d'air, qui leur sont corrélatifs: le Vent, l'Air chaud, l'Air humide, l'Air sec et l'Air froid. C'est le Ciel qui nous les a donnés. Chacun a sa couleur naturelle : le Bois est vert ; le Feu, rouge ; la Terre, jaune ; l'Or, blanc ; et l'Eau, noire. Ces cinq éléments correspondent à nos cinq viscères : le Bois au Foie, le Feu au mur, la Terre à l'estomac, l'Or aux poumons, et l'Eau aux reins.
    On distingue, en outre, dans le corps humain, trois régions : la supérieure, l'inférieure, la moyenne, et 6 organes digestifs. Nous avons 7 passions, comme le ciel a 7 planètes : la joie, la colère, la tristesse, la crainte, l'amour, la haine et le désir. Le cur est un viscère de couleur rouge source du sang, il l'expédie dans tout le corps ; il communique par un conduit avec l'estomac, par un autre, avec le foie, et par un troisième, avec les reins ; il possède 7 ouvertures, 3 conduits et pèse 12 onces. Le cur, correspondant à l'élément du Feu, en a la couleur le rouge. Cette couleur se voit sur le front, qui est, des cinq aspects, celui qui se rapporte au cur, et sur la langue, qui est, parmi les cinq sens, celui qui en est le corrélatif.
    Toutes ces notions et leur répartition par 5, par 6 ou par 7, sembleront puériles à plusieurs, et donneront une pauvre idée de l'enseigne ment chinois. Après y avoir mûrement réfléchi, je crois que l'auteur, qui est devenu classique, était un homme de valeur. Je le soupçonne, d'avoir établi ces divisions surtout comme moyen mnémotechnique pour en faciliter et en prolonger le souvenir. Le rythme cadencé de la phrase, ou de ses divers membres, toujours de même longueur, flatte l'oreille et plaît aux étudiants. Même dans la langue annamite, qui n'est que le décalque du chinois, on goûte ce charme, et sans, même y songer on répète les divisions comme un refrain ou une phrase musicale, qu'on fredonnerait en ses loisirs.
    Voulez-vous maintenant des explications lucides sur le mouvement du sang à travers tout notre être ? Ecoutez ceci :
    Le sang est sous la conduite d'un grand chef, sorte d'esprit vital qui le dirige et le promène partout. Cet esprit vital circule par toutes les parties de notre corps, et l'étudiant sérieux doit se bien graver dans la mémoire les différentes phases de sa pérégrination. Un vieux médecin chinois, que je consultais dernièrement pour me renseigner, me récitait, sans broncher, toutes ses positions à chacun des 30 jours du mois lunaire. Si vous en désirez quelque échantillon, je vous apprendrai, par exemple, que le jour de la nouvelle lune, notre esprit vital gîte dans notre cheville, du côté externe ; le jour du 1er quartier, dans notre cheville aussi, mais du côté interne ; le 16 de la lune, dans le ventre ; le 1er jour du dernier quartier, dans le médius de notre pied, et le 30, dans notre talon.
    L'un des points principaux, sur lequel se porte l'effort des élèves médecins, est l'étude du pouls. Que faut-il en penser ? Que doit on dire des révélations surprenantes et variées que les livres sacrés lui attribuent.
    Deux opinions se disputent la réponse. Quand on voit les minuties, les chinoiseries, c'est le cas de le dire, qui entourent l'interrogatoire de cet argus universel, on est porté à n'y reconnaître que de la fantasmagorie charlatanesque'; mais si vivant de longues années au milieu des indigènes, on se rappelle l'ensemble des faits dont on a été témoin, si on pense à la conviction sincère du médecin qui porte son verdict d'après les insinuations de ce même pouls et à la confiance non moins profonde d'un public intelligent et avisé, intéressé à contrôler l'exactitude du pronostic, on ne peut s'empêcher de croire qu'il y a un fond de vrai. Quoi qu'il en soit, voyons un peu en quoi consiste, selon les livres chinois, l'investigation de ce dénonciateur impitoyable : et indiquons un certain nombre de ses manifestations, véridiques ou non, selon l'opinion à laquelle on se rattache.
    Tout d'abord, on distingue 5 pouls, tout comme 5 éléments et 5 viscères : celui qui bat à fleur de peau, que nous appellerons superficiel ; celui qui est à la profondeur de l'os et que nous appelons profond ; le moyen, qui se tient entre les deux ; un qui frappe à la surface mais en bondissant encore plus haut, 'qu'on appellera bondissant et le dernier qui, presque à l'os, semble frapper comme en se reculant qu'on peut désigner par le mot fuyant.
    On se rappelle que nous avons 5 viscères ou organes digestifs que 12 canaux y font circuler le sang. Par chacun de ces 1 canaux, les pouls se trouvent en relations avec les 12 portions de notre intérieur.
    On comprend, dès lors, que rien ne puisse échapper à lil vigilant de ces argus, qui viennent tout raconter au médecin, quand il sait les interroger et les écouter ; d'autant plus qu'ils se diversifient encore, suivant qu'ils donnent 3, 4, 5, 6, 7 et même 8 pulsations entre 2 respirations.
    Le pouls porte aussi des noms différents, si sa pulsation ressemble à une perle ou à une larme, s'il est plus ou moins âpre, s'il produit l'effet, au contact, de la main furetant en un panier rempli de haricots, etc. etc.. J'en passe et des meilleurs.
    Les livres citent ensuite diverses maladies, fièvres algides, fièvres chaudes, rhumatismes, vomissements, avec les pouls qui les manifestent.
    Ils montrent aussi que telles ou telles de leurs modifications révèlent le principe ou la cause du mal ; par exemple : quand le pouls frappe plus fort le côté externe du doigt qui le tâte, c'est que le mal vient de l'extérieur ; si c'est le coté interne, c'est que la cause vient de notre intérieur. D'autres modifications nous diront si la maladie est grave ou légère, curable ou incurable. On compte dans le ventre 9 maladies qui se trahissent par des pouls différents : les pouls sont-ils de telle ou telle manière, qu'il serait trop long d'exposer à la suite des auteurs, la maladie du ventre dont vous souffrez sera bien longue à guérir ; s'ils sont de telle autre, hâtez-vous d'acheter votre cercueil, dans le cas où vous ne vous seriez pas encore accordé cette satisfaction.
    Les indications du pouls renseignent aussi sur le jour, voire même sur l'heure de la mort. Si vous êtes gravement atteint de l'estomac, le médecin tâte le pouls qui correspond à cet organe. Si les pulsations font l'effet d'un moineau qui picore du riz en becquetant précipitamment 5 ou 6 grains, puis 5 ou 6 grains encore avec une certaine lenteur, vous mourrez dans quatre jours ; de mène si les battements de ce pouls rappellent au docteur le bruit d'une gouttière, tantôt précipitée et abondante, tantôt lente et peu alimentée Si au contraire c'est le cur qui est avarié et qu'à l'inspection du pouls correspondant on éprouve une sensation, comme si on enfonçait la main dans un sac de petits pois, ou si l'on tâtait une ligne d'hameçon en fils de soie, on est sûr de mourir en moins d'un jour.
    Le signe le plus infaillible, dit-on, pour annoncer la mort, c'est la disparition du pouls situé au dessous de la cheville. Les indices donnés par les autres pouls, quoiqu'à peu près certains, peuvent être quelquefois démentis par l'expérience, tandis que si l'on ne sent plus rien à la veine qui est au-dessous de la cheville, côté interne, la mort suivra immédiatement ou dans la journée au plus tard. Plusieurs cas dont j'ai été témoin, surtout pour des enfants, m'ont réellement surpris.
    Les livres n'oublient pas non plus de rappeler qu'il y a quatre saisons, et qu'à chacune, la position normale des pouls est différente; au printemps, ils doivent être à égale distance de la peau et de l'os ; en été, ils s'élèveront fortement et descendront doucement ; à l'automne, ils s'élanceront plus haut que l'épiderme ; et en hiver, ils se trouveront descendus à la surface de l'os. Il faut bien retenir que si, au printemps, les pouls s'avisent de se caser à la position d'été, si, à l'automne, on les rencontre à la position d'hiver, on est alors sérieusement atteint, et il n'est que temps de se soigner. Que si, au contraire, ce que je souhaite à mes lecteurs, ils tiennent bien la position que les saints auteurs (c'est l'expression chinoise) leur assignent pour la saison, vous pouvez vous tenir en paix : votre' santé est bonne ; livrez vous à vos travaux et abandonnez-vous au doux plaisir de vivre
    Malgré la bizarrerie que présentent ces théories, on ne peut nier qu'en pratique elles font aboutir parfois à des conclusions vraies. Un jour, un pauvre diable de médecin, qu'on appelait le docteur de Hué (parce qu'il était originaire de cette province) vint me consulter au sujet de son mariage. C'était un bon enfant, sans prétention, peu expert dans la composition des remèdes, mais très réputé en l'art de tâter le pouls. Après avoir réglé son affaire, je voulus me divertir un brin et je lui dis : « Je viens de t'aider, moi ; à toi, maintenant, de me rendre service. Tout ce que vous voudrez, Père. Tâte-moi le pouls et dis-moi quel est mon mai ». Après m'avoir un peu examiné, il me répond : « .Père, vous venez de faire une course, vous étés agité, je ne puis puis le tâter avec tant soit peu de certitude. Un autre jour que vous serez resté en repos, je me tiendrai à votre disposition. » Quatre ou cinq jours après, il revient pour la même affaire, et je le: mets en demeure de tenir sa promesse. Il me fait placer sur une chaise longue, me tâte et après un quart d'heure environ d'examen attentif, me déclare qu'en ma jeunesse, j'ai dû tomber d'un aréquier, et qu'il m'en est resté une douleur dans les reins. Cette réponse m'étonna grandement, sinon pour la forme, du moins pour le fond. Personne que moi ne savait, en Cochinchine, que j'avais subi à l'âge de 16 ans, le choc d'une voiture qui m'avait laissé mourant sur le chemin. J'en avais eu pour 6 mois, sans pouvoir me servir du bras et depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de 20 ans, il ne pas passé un jour sans que je ressentisse quelque douleur au-dessus de la hanche gauche. Je ne pus m'empêcher de lui avouer qu'il était plus fort que je ne l'avais pensé. Il ne pouvait pas savoir, le bonhomme, qu'en France il n'y a pas d'aréquiers ; mais il n'y manque pas cependant d'autre moyen de tomber ou d'autre manière de se casser les reins.
    Chose curieuse ; quand on est nouvellement arrivé d'Europe, les médecins sérieux se déclarent incompétents, et refusent de se prononcer sur la valeur du pouls. Un confrère me racontait que, fraîchement débarqué de France, il avait été pris de violents accès de fièvre. N'ayant pas d'autre médecin à sa disposition, il fit venir un chinois, renommé pour la sûreté de son diagnostic. Celui-ci après toutes les formalités remplies, lui déclara modestement qu'il ne s'y retrouvait pas : le sang était trop différent du sang annamite ou chinois, pour qu'il pût se prononcer. Dix ou quinze ans plus tard, le même missionnaire revint malade dans ce quartier et fit appeler le même médecin. Celui-ci, qui le reconnut pour l'avoir rencontré plusieurs autres fois, s'exécuta de bonne grâce et lui dit après examen :
    « Père, on voit bien que vous avez mangé -notre riz et vécu longtemps dans notre pays : votre sang, a changé complètement. Je m'y reconnais maintenant, je vais vous soigner et vous guérir. » Ce qui fut dit fut fait, et ce confrère vit encore.
    L'examen du pouls n'est pas le seul moyen donné par les livres pour reconnaître les maladies. Voici en effet ce qu'on, y enseigne : « Le médecin doit employer quatre moyens pour porter son diagnostic et son pronostic. Il doit se servir :

    1° De ses yeux, pour examiner les couleurs malades ; les couleurs sont au nombre de cinq ;
    2° De ses oreilles pour écouter le son de la voix : il y a également cinq sons ;
    3° De sa bouche, pour interroger le malade : et on l'entendant, voir par quel moyen la maladie a été contractée : ces moyens sont au nombre de cinq.
    4° De ses doigts, pour tâter les pouls du malade : les pouls sont au nombre de cinq. Et c'est ainsi »
    Donc trois auxiliaires viennent apporter leur secours à la consultation des pouls : les cinq couleurs, les cinq sons de la voix et les cinq explications du malade.
    Je connais un des médecins annamites-chinois les plus réputés, les plus habiles, un des rares à qui j'oserais confier, quoique avec réserve, ma personne ; il ne se sert jamais du pouls, ne, recourt qu'aux autres moyens et réussit mieux que la plupart de ses confrères.
    Pour ne pas trop prolonger ces explications, nous n'étudierons pas : successivement en détail ces auxiliaires, nous nous arrêterons seulement aux cinq couleurs. Elles correspondent à nos cinq viscères. Elles résident en nos cinq aspects et en nos cinq sens : le vert, sur la loue gauche et dans les yeux ; le rouge sur le front et sur la langue ; le jaune, sur le nez et dans la bouche ; le blanc; entre les sourcils et la joue droite ; et enfin le noir sur le menton et sur les oreilles.
    Les couleurs ont entre elles cinq sortes de relations ; elles sont ou en harmonie, ou en guerre, ou en paix ou en opposition, ou en conjonction. Si l'examen des couleurs révèlent l'harmonie, on est en santé ; si l'harmonie a disparu, on est malade. Par exemple, si c'est le vert qui, dans les yeux et sur la joue gauche, est expulsé par son contraire, c'est le foie qui réclame le secours du médecin.
    Que chez les enfants la langue -soit rouge en même temps que sa base se rétrécit, on est sûr que le cur est malade. Si la peau près des sourcils devient bleuâtre, ils ont lés nerfs et les os en mauvais état. Quand leurs lèvres jaunissent, c'est la vessie qui souffre. Les oreilles noirâtres vous diront que les reins sont fort avariés. Un fait dont le vulgaire ne se doute pas, c'est que les nuances des couleurs pronostiquent aussi la vie ou la mort : ainsi le vert de pierre-verte, c'est la vie ; le vert indigo, c'est la mort.
    Pour saisir ces nuances et percevoir l'harmonie, il faut de l'ail et de \expérience. La lumière d'un flambeau y est indispensable. Autrefois on allumait toujours un cierge de cire vierge. Le progrès a permis d'utiliser aussi là bougie : mais les vieux médecins de l'ancien régime s'en tiennent toujours à la cire de leurs forêts. Jamais surtout de lampe à huile à pétrole ou à résine, sa lueur fumeuse induirait en erreur.
    Comment, armé de son cierge, nôtre esculape pourra-t-il démêler le jaune, le rouge, le blanc, le noir, le vert et toutes les nuances intermédiaires, les livres le lui enseigneront ; mais nous, nous le quittons pour respirer un peu.

    ***

    On trouve également dans les livres chinois l'énumération de centaines de maladies ou, de groupes de maladies assez bien décrites, ainsi que des formules et des recettes nombreuses pour les soigner et parfois pour les guérir. L'étudiant en médecine y verra 10 ou 12 remèdes contre les fièvres chaudes, 5 ou 6 contre les fièvres algides, 7 ou 10 pour régulariser certaines fièvres, 10 ou 12 pour détruire les aliments de mauvaise digestion qui nous ont donné la fièvre, 10, 15 et 20 pour relever le tempérament des fiévreux longuement affaiblis, et leur permettre de subir le traitement avant que les accès, non encore coupés, ne l'emportent. Il saura aussi quels aliments il faut éviter dans ces maladies, tout comme les médicaments qui n'admettent pas, sans danger pour le patient, d'être réunis dans la même potion. C'est la partie la plus considérable des livres de médecine.
    Il apprendra pour ne cesser de le répéter à ses clients, qu'ils doivent surveiller les cinq saveurs, et pratiquer à propos les cinq abstinences : qu'ainsi, ils doivent s'abstenir du salé dans les maladies de cur, des épices surtout pimentées dans les maux de foie, des amers quand les poumons sont attaqués, des douceurs dans les maladies de reins, et enfin de tous les acides dans celles de l'estomac.
    Telle est brièvement ébauchée la partie principale de la science à laquelle s'appliquent les futurs Hippocrate. Entre temps, ils se reposent en feuilletant les volumes où leur auteur décrit les plantes, les arbres, les fleurs, tous les simples en général qu'ils devront utiliser par la suite. Mais ils ne les étudient pas et leur maître songe encore moins à les leur enseigner. A quoi bon ? Ces plantes, si elles croissent dans son pays, ils les connaissent, si elles ne s'y trouvent pas, elles sont au loin, en Chine assurément, ils n'auront jamais à les reconnaître pour les recueillir. Ce sont les herboristes de Chine qui s'occupent de ce soin.
    Le médecin chinois et le médecin annamite diffèrent sensiblement par la connaissance des simples. L'un et l'autre les emploient; l'adepte de la médecine du sud prend ceux 'de son pays, surtout ceux de son quartier ; l'adepte de la médecine du nord, ceux de Chine ou qui sont vendus comme venant de Chine, bien qu'un bon nombre soit récolté en Cochinchine. L'Annamite connaît de vue à peu près toutes les plantes, racines, tubercules et autres simples qu'il utilise ; il les a vus sur pied, en a même cultivé un bon nombre son confrère, au contraire qui n'a jamais vu ni la Chine, ni ses productions, ne connaît les siens que par les livres, qu'il n'étudie même pas, et ne fait que feuilleter distraitement. Il se fournit chez l'herboriste, où il trouve ces simples séchés, conservés à l'état naturel avec un art supérieur. Aussi quand les savants médecins chinois nous déclarent avec fierté que la médecine du nord explique la nature des simples et que celle du sud n'en dit rien, cela ne prouve pas que le médecin du nord soit fort sur la botanique qui lui fournit »ses moyens de guérison.
    Voici donc notre médecin chinois, (quoique annamite de race et de langue) instruit, formé et armé pour la lutte contre les maladies. Il n'a guère exercé tandis qu'il vivait chez son père, mais celui-ci lui ayant construit une maison à part, il se met définitivement à pratiquer la médecine des lettrés, pour gagner sa vie d'abord, pour arriver peut-être ensuite à la célébrité et à la fortune. Son installation n'est pas luxueuse, son approvisionnement des remèdes est à la même fauteur et sa trousse se compose d'une ou deux aiguilles et d'un têt de porcelaine.
    Les médecins chinois appliquent les principes que nous venons d'étudier. En général ils le font avec une dignité qui en impose aux indigènes, mais j'avoue, à ma confusion, qu'elle m'a toujours paru pédantesque et m'a fait plus d'une fois sourire, même en leur présence.
    L'Hippocrate, pénétré de sa dignité, surtout quand il n'est pas connu, met son bonheur à ne prendre aucun renseignement ni près du malade, ni près de son entourage. Il connaît, du reste le risque d'être peu apprécié et d'être bientôt remercié, s'il paraissait étudier l'état du malade autrement que par le pouls qui lui est présenté. Après avoir déposé sa boîte à bétel et son chapeau, s'il arrive à cheval, il s'asseoit lentement sur le lit de camp, absorbe gravement une ou deux tasses de thé et se recueille un instant. Introduit près du patient, il le fait allonger sur le dos et lui recommande de respirer doucement. Il invite quelqu'un à allumer un cierge, tire une paire de lunettes en écaille, aux verres ronds comme une pièce de 5 fr., les installe lentement sur son nez et s'asseoit à côté du bras qui lui est offert. Le rite exige que la main gauche du médecin tâte la droite du malade et réciproquement. Le regard du médecin doit être .porté en avant, sa pose sera telle qu'il ne puisse regarder le malade ; ses yeux ne seront distraits en rien. L'index, le majeur et l'annulaire ont vite trouvé chacun le pouls qui lui revient, et dans une pose attentive le docteur écoute les pulsations. Il règne un silence solennel, rien ne bouge en ce moment, tous les curs sont dans l'attente. Celle-ci dure ordinairement le temps de griller une cigarette. Puis, le docteur se redresse, toujours silencieux et solennel, inédite un instant, passe à l'autre bras, qu'on lui tend, et la même cérémonie se répète avec la même solennité et le même silence religieux. Une nouvelle pause méditative et finale a fixé l'homme de l'art dans son diagnostic ; il va se prononcer. Il ouvre la bouche et toujours avec lenteur, sans éclat de voix, il porte son arrêt : « Le mal est à tel endroit ; la maladie est grave, mais on peut l'enrayer ». Il explique ensuite par des mots chinois, que personne où à peu près ne comprend, l'origine du mal, son dé cursus, et l'aboutissement final qui doit être la mort si on n'y met obstacle. Sur ce il reprend sa place sur le lit de camp, absorbe encore quelques tasses de thé, accepte même un repas si, ce qui est l'ordinaire, il n'est pas pressé et qu'il donne le temps de cuire le riz et quelques petits plats. Enfin il se retire. Quand il quitte son malade, si on le prie de fournir les remèdes, il se fait accompagner par quelqu'un de la maison qui devra rapporter les médicaments. Rentré chez lui, il fait un ou deux paquets de médecine : il prend de-ci de-là comme son confrère, le docteur du sud, il met 5, 6, 10 espèces de drogues, quelquefois même jusqu'à vingt. Ici encore c'est un art que lui ont enseigné les livres chinois. Il lui faut ses cinq doigts pour puiser ainsi de droite et de gauche ; jamais il ne pèse. L'habileté et l'expérience sont d'autant plus nécessaires que les livres de médecine, tout en indiquant les drogues à prendre, n'en déterminent souvent pas la quantité : c'est au médecin à voir. Il doit aussi se rappeler que certains remèdes s'excluent ; il doit même en avoir un souvenir clair et précis, car s'il en associe deux de ce genre, c'est une complication grave pour le malade, qui en pâtira et peut-être même en mourra. Et les clients ne l'oublieront pas, ils le raconteront à tous et à chacun le bavardage populaire, la gazette du quartier, le publiera bientôt par cent bouches ; deux ou trois erreurs de ce genre suffiraient pour détruire la réputation la mieux établie et pour éloigner à jamais la plus brillante clientèle. Aucune législation répressive n'est nécessaire pour réprimer les erreurs ; les murs y suffisent. Le médecin y est donc intéressé et y veille mieux que s'il dosait son paquet, sous lil de la plus vigilante Thémis.

    JUILLET AOUT 4903. N° 34

    Le médecin n'a chez lui que les drogues les plus usuelles : pour les autres il se rend chez le marchand de médecines, apothicaire d'un nouveau genre, qui ne prépare jamais l'ordonnance, mais qui se contente de vendre, en plus ou moins grande quantité, ce qu'on lui demande. On remarque ici une particularité qui tranche sur nos murs : le médecin compose toujours et dose lui-même ses médicaments ; il est médecin et pharmacien, c'est lui qui fait l'ordonnance et qui la remplit : pas de distinction entre le législatif et l'exécutif. Il n'y a donc pas ici de pharmaciens proprement dits. Seulement, comme le médecin n'a pas les fonds nécessaires et qu'il ne se soucie pas de tenir une grande quantité de remèdes difficiles à conserver, il s'approvisionne, au jour le jour, chez le marchand de médicaments, qui tient beaucoup de l'herboriste de France. Celui-ci est un Chinois. Il vient de Chine, où il a fait son apprentissage et souvent exercé son métier. La Chine est trop étroite. Il ne pouvait y trouver place pour y gagner sa vie. Il avait, quelques capitaux il s'est renseigné sur la Cochinchine qu'il connaissait déjà par ouï-dire et où plusieurs de ses concitoyens ont tait fortune ou acquis une grande aisance. Il a acheté un stock de médicaments et s'est mis en route. Reçu au débarcadère et piloté par ses compatriotes, il a loué un compartiment dans un marché et s'y est installé avec sa marchandise. La boutique n'est pas grande, 3 mètres, 4 mètres au plus. Elle lui suffira pour déposer dans 100 ou 200 petits tiroirs les médicaments les plus usuels qu'il casse, déchiquète ou pulvérise au préalable. Les ballots et les caisses sont remisés à l'arrière boutique, où il en prend grand soin pour les préserver de l'humidité, des vers, des fourmis, surtout des fourmis blanches. On ne voit pas comme chez nos pharmaciens ces bocaux limpides, aux couleurs alléchantes et variées, qui donnent envie d'être malade pour y goûter. A quoi bon ? il ne tient pas de liquide : ce ne sont que des herbes, des racines, des plantes des fruits, des écorces, des fleurs, des tubercules qui remplissent sa boutique. Il y ajoutera seulement quelques cristaux, des cornes de cerf ou de rhinocéros, deux ou trois cordiaux précieux, et quelque secrète composition mise à la disposition des initiés ; les tiroirs qui tapissent les deux murs de son échoppe, suffisent à les contenir sans aucun apparat. Si ses fonds sont médiocres, il se fait cautionner par un riche commerçant ou s'associe deux ou trois compatriotes qui apportent, l'un des piastres, l'autre son expérience, et le troisième son habileté dans la conservation des simples.
    La vente a marché plusieurs mois et a prospéré, sous les auspices du Bouddha protecteur, ou à l'ombre de la tablette des ancêtres, qu'il honore chaque jour en leur brûlant des bâtonnets odoriférants ; les Annamites, qui font de la médecine chinoise, sont venus acheter chacun pour 5 ou 6 piastres, à la fois, mais n'en ont payé qu'une ou deux, au plus, et cela à diverses reprises. Il fait son compte, relève avec soin la liste de ses débiteurs et clients, et envoie à chacun d'eux, pour le 1er, le 10, ou tout autre jour du mois lunaire, une invitation à venir manger un canard, un chien, ou un cochon et déguster quelques tasses de vin de riz. Au jour fixé, nos Hippocrate arrivent en grand costume. Chacun apporte son offrande, une ou deux ligatures. On règle les comptes, qui sont soldés avec l'argent que le médecin est allé réclamer lui-même ou a fait réclamer chez ses malades.
    Enfin, on se met à table : le cochon est plus ou moins gros, selon le nombre des invités. En tous cas, on mange de bon cour entre confrères, on cause comme des amis, car nos esculapes ne connaissent pas la concurrence et les rivalités du docteur Tant-pis et du docteur Tant-mieux. Ils vantent leurs prouesses ou déplorent leur fortune qui n'est pas toujours des plus avantageuses.
    Tandis que le Chinois, marchand de médicaments, commence ou arrondit sa pelote, les docteurs rentrent au logis, heureux et contents, sinon enrichis ; la plupart n'ont pas fait grand bénéfice et c'est le petit nombre seulement qui a lieu de s'occuper de ses économies ; ce n'est pas la misère pour les autres, mais ce n'est que la vie à peu près assurée, plus ou moins largement, selon la fréquence des maladies. Ils ne sont pas trop exigeants, en général ; la plupart des médecins chinois de mon quartier prennent 20 cents, environ 10 sous de notre monnaie, pour chacun des paquets qu'ils vendent à leurs clients ; ils vous en font pour une piastre, pour deux et même pour cinq : mais ce n'est que l'exception.
    Le paiement influe sur la quantité, ou mieux sur la qualité des remèdes. Quand on paie cher, elle y est largement ; quand on paie moins, les drogues de prix plus élevés sont réduites à leur plus simple expression. Il est vrai que l'on compense, en augmentant celles qui sont il vil prix, et que le volume total n'en est pas diminué sensiblement.
    J'ignore si ses collègues civilisés, le savant docteur et le pharmacien diplôme d'Europe, spéculent sur la santé de leurs malades; mais le médecin annamite traite un peu ses clients d'après les profits qu'il en retire. Il n'est pas dur cependant, de son naturel. Tout praticien qualifié tiendra un approvisionnement de médicaments à bon marché, sorte de broutilles sans grande valeur, qui lui permettront de ne renvoyer personne les mains vides. Le malheureux qui n'a pas la pièce blanche recevra encore un paquet convenable, pour le sou ou les deux sous qu'il donnera en échange, et le médecin ne s'y appauvrira pas, s'il n'en retire pas de bénéfice.
    Quand un médecin chinois a conquis une belle clientèle, il se dérange assez rarement pour aller examiner ses malades, quoiqu'il let fasse plus souvent que son quasi-confrère de la médecine annamite. Il ne sortira que pour les malades alités ou abandonnés déjà par plusieurs autres médecins, ou pour les personnages en vue, qu'il se fait un honneur d'aller ausculter à domicile. Les autres viendront chez lui ou, ce qui est le cas le plus fréquent, enverront chez lui quelque personne intelligente, qui viendra exposer le cas et demander une potion. L'envoyé expliquera, généralement assez bien, la maladie, ses caractères et sa genèse. L'homme de l'art pincera, selon l'expression consacrée, un, deux ou trois paquets, au plus, et le messager les rapportera aux intéressés. Ceux-ci savent tous comment on les utilise, car c'est toujours de la même manière. Le contenu du paquet, que ce soit de la médecine du Nord (chinois) ou de la médecine du Sud (annamite), le contenu du paquet, dis-je, est jeté dans une petite marmite ; on y ajoute deux tasses d'eau et l'on fait cuire sur le feu jusqu'à réduction au 8/10e ; le jus qui en résulte est absorbé par le malade. Cela s'appelle la première eau. Pour la médecine du sud, on renouvelle l'opération une seconde fois, et on avale aussi cette seconde décoction mais la potion chi noise n'emploie que la première.
    Quand toutes les potions ont été utilisées, on en rend compte au médecin. Si l'amélioration est sensible, on continue jusqu'à complète guérison. On retrouve ici les péripéties ménagées par l'opérateur du traitement purement annamite pour amener à soi les sapèques du client. C'est la lutte de deux rusés' compères qui veulent l'un s'approprier l'argent d'autrui et l'autre conserver ce même argent, qu'il estime bien à lui. Si, au contraire, lamélioration nest nulle, si surtout le mal s'aggrave, l'Hippocrate cesse alors son traitement et le malade s'adresse ailleurs. Quelquefois le médecin tient à cette pratique, il se transportera alors sur les lieux, ou y enverra un de ses disciples, selon le cas, et on rectifiera le traitement d'après le verdict inspiré par les quatre moyens de diagnostic et d'après l'insuccès delà première expérience.
    A ses paquets de médecine, le maître chinois joindra quelquefois des pilules, soit purgatives, soit de santé, soit autres. Il fabrique aussi quelques onguents, et quelques boules hygiéniques, que les clients conserveront à la maison contre les hasards de, l'existence. C'est toujours une petite source de revenu qui n'est pas à dédaigner pour notre docteur. A l'occasion il saura même ruser pour placer sa marchandise. En voici un exemple :
    M.Vieu a conquis la vogue à la suite des succès obtenus dans l'exercice de la médecine. Il a, bien entendu, sa recette particulière, comme tout médecin qui réussit. A grand prix, pour 15 ou 20 piastres, il se procure deux jeunes pousses de cornes de cerf, les râpe et les mélange à 5 ou 6 médicaments qu'il est seul à connaître. De cette mixture il fait des: boulettes, qui durcissent et qu'il donne contre la piqûre du scorpion et la morsure des serpents. Le public y a grande confiance et l'on vient de très loin pour les acheter, il est vrai qu'elles ont un si grand attrait pour le venin ! Cest l'aimant qui attire le fer : Posez-en une sur la blessure, vous la verrez y adhérer et elle ne s'en détachera qu'après avoir absorbé tout le virus.
    La vente chôme cependant quelquefois, et l'inventeur se trouve un jour, en grande dèche. Au cours d'une visite à un ami, il demande à emprunter 50 cents, pour payer la voiture. « Il ne manquera pas, dit-il, de les rembourser au plus tôt ». On ne refuse pas un petit service à une connaissance, et l'ami s'exécute, quoiqu'à regret.
    Après une tasse de thé, Vieu se retire en donnant à son prêteur une de ses boulettes contre la morsure des serpents. Le prêteur l'accepte, la considérant en son for intérieur comme un dédommagement de sa demi piastre. C'était pour Vieu une boulette vendue.
    Afin d'achever l'histoire, bien qu'elle ne concerne plus le médecin, il faudrait, ajouter que l'ami si obligeant, sans perdre de temps, alla trouver une religieuse indigène, la priant de lui avancer 50 cents, pour qu'il les prêtât à M. Vieu. Puis déposa sur la table la petite boule que lui avait donnée son emprunteur. La religieuse lui remit la somme demandée en le priant de ne pas oublier son médicament : « Oh ! Je le laisse là, répond-il, range-le, je le prendrai une autre fois ». A cinq jours d'intervalle, la religieuse lui réclame sa monnaie. « Et laquelle ? Mais les 50 cents de M. Vieu ! Tu as la médecine.
    Je n'en ai que faire, reprends-la. Si tu l'as maintenant chez toi, c'est que tu l'as achetée, garde-la, je ne te dois rien ».
    Toute réflexion sur la bonne foi de ces braves curs me semble superflue. Je dois ajouter cependant que leur honorabilité en souffre peu, que cela ne nuit même pas autrement aux relations entre gens bien élevés ; ils se retrouveront, par la suite, avec la même aisance, ces bons et honnêtes Annamites !
    Les médecins annamites ont aussi dans leurs pharmacopées des toniques de choix, des médecines pour soutenir, fortifier le malade, retarder au moins les progrès du mal, si l'on ne peut pas les arrêter.
    Je ne sais si nous avons l'équivalent du ginseng qui relève parfois les anémiques, au point de faire croire qu'il les fait revenir des portes du tombeau, surtout celui qui vient de certains districts de la Mandchourie ; la cannelle du Thanh-Hoa, au Tonkin, que les médecins chinois achètent contre son quadruple poids d'argent, est aussi presque de nature à faire revenir les moribonds. Mais quand ces cordiaux sont réellement de première qualité, si l'on sait ce qu'ils valent, on sait aussi ce qu'ils coûtent. Il n'est pas, en outre, prudent d'y recourir sans discrétion, même sous la direction de l'Esculape qui les livre. Plus d'un les a expriment à son détriment, parfois au prix même de son existence.
    Ceci m'amène à dire que les médecins annamites, mais surtout annamites-chinois, sont toujours un peu à redouter, au moins dans l'administration de leurs remèdes les plus efficaces. Je ne sais s'ils se laissent absorber par le mal particulier qu'ils traitent, s'ils ne tiennent pas assez compte du tempérament, malgré les voix multiples des pouls qui le révèlent ou s'ils dosent mal leurs paquets et leurs pilules : mais il arrive que, tout en vous supprimant votre maladie, ils vous en font parfois contracter une autre. Vous pouvez m'en croire, j'en parle pour être moi-même une de leurs victimes.
    J'ai vu un autre missionnaire, torturé par d'épouvantables accès d'asthme qui ne le quittaient pas des jours entiers. Un de nos artistes s'offre à le guérir de ce mal, venu à la suite d'une bronchite. Deux potions furent administrées et supprimèrent complètement ces redoutables accès. En revanche, une dysenterie, qui en fut le résultat, épuisa le malade en quelques jours. Aussi se hâta-t-il d'interrompre le traitement, qui l'eut tué dans la quinzaine.

    ***

    Outre ces Annamites, assez rares, qui font de la médecine chinoise leur principale occupation et leur seul gagne-pain, on en rencontre beaucoup d'autres, qui en font en amateurs, et qui en retirent ou non quelque profit. La médecine a un attrait spécial pondes Annamites et tout lettré, qui a mis plus ou moins le nez dans les livres de caractères chinois, se croira obligé d'abriter, en sa caisse à bouquins, au moins un auteur de médecine. Il y puisera pour les membres de sa famille, pour lui-même, ou pour des amis, gratis le plus souvent, ou moyennant une rétribution, si ses moyens sont trop bornés.
    Au moment d'une épidémie de fièvre, de choléra, de variole, il pourra faire face aux difficultés de l'existence et rayer peut-être les dettes les plus crades. D'autres enfin, et ce ne sont pas les moins recherchés par la clientèle, ont un pied dans les deux camps. Ils pratiquent, à la fois, la médecine du Nord et la médecine du. Sud. Ce sont presque tous des descendants de médecins, d'adeptes, tout d'abord, de la médecine annamite. N'ayant presque pas étudié les caractères, ils ne connaissent guère les beautés de la littérature classique. Ils se sont cependant initiés quelque peu, surtout grâce à un maître plus intelligent que formaliste, aux difficultés du diagnostic. Un formulaire manuscrit, donné par un ami, un parent, volé parfois avec ruse ou audace, leur permet de traiter les malades selon les préceptes et les maximes des Chinois. Ils n'ont aucun dédain pour leur médecine purement nationale, et ils traitent leurs clients selon leurs désirs, ou au mieux des intérêts communs du malade et du médecin, si aucune préférence n'est témoignée.
    A deux pas de ma maison, vit un de ces Hippocrate peu nombreux qui mangent aux deux râteliers. Il réussit à merveille. Il est en train d'acheter dés bois de fer et des tuiles, pour utiliser en constructions ses excédents de recettes, preuve qu'il ne perd pas sa peine, en pinçant, tantôt des médicaments chinois, tantôt des médicaments annamites.
    A l'époque des persécutions, il y a une cinquantaine d'années, son père, honnête païen, donna souvent asile aux missionnaires recherchés par les satellites du mandarin et rendit de grands services aux chrétiens persécutés. Il avait pour ami un dignitaire chrétien qui fut pris et mis à mort pour la foi. Celui-ci, qui pratiquait la médecine, et connaissait les caractères latins, avec lesquels nous écrivons la langue vulgaire, avait consigné, en un volume, le fruit de ses études et d'une longue expérience. Avant son exécution, il fit remettre son précieux travail à ce brave païen comme témoignage de sa gratitude. C'est ce volume qui se trouve entre les mains de son fils, mon voisin, à qui son père l'a laissé en héritage.
    Ce formulaire est pour les gens du quartier, bien supérieur aux auteurs de l'Empire du Milieu. Ceux-ci ont souvent quelque chose de forcé et d'inexact, à cause de la différence des climats et des productions. Le précieux volume évite cet écueil, ainsi que plusieurs autres. Il est aussi de lecture plis, facile et beaucoup plus pratique, ayant été composé sur place, en langue vulgaire, et écrite en caractères latins, par un homme instruit, intelligent et rompu a. la médication des maladies locales. Aussi son heureux possesseur en tire-t-il de bons revenus ; il excite même la jalousie de plusieurs de ses collègues. J'ai appelé ce maître pour m'éclaircir quelques points obscurs des livres classiques, mais j'ai vite constaté que la littérature chinoise n'est pas son fort. Il ne possède, en fait de caractères, que les expressions nécessaires dans ces relations avec ceux de ses clients qui tiennent à la médecine du Nord.
    Pour être complet, il faudrait ajouter un mot des médecins « nouvelle couche » de ceux qui, après s'être formés à l'école des, vieux maîtres, se sont plus on moins imprégnés de la civilisation française.
    J'écris, un jour, deux mots au docteur Bao, pour l'inviter à visiter une de mes malades. Il ne vient que le surlendemain et s'excuse sur ses nombreuses occupations ; mais je le soupçonne d'avoir voulu éviter un jour néfaste.
    Il arrive en turban noir et pantalon blanc, avec le long habit de soie et les souliers européens, qui lui donnent le vernis de l'élégance aisée et semi-française des fonctionnaires annamites, ou même de ceux qui les fréquentent. Ce n'est pas encore' tout à fait la caricature du Français, mais ce n'est déjà plus l'ancien type du médecin qu'on rencontre encore un peu partout.
    La parole est mesurée, le langage modeste. Les yeux, qui ne se tournent ni à droite, ni à gauche, révèlent comme toute la personne l'importance de l'homme arrivé, sérieux et grave. Le geste est sobre, mais impératif, il trahit le maître qui distribue des sentences indiscutées. La figure, assez blanche, aux yeux bridés, et aux pommettes saillantes porte 40 ou 45 ans et la petite moustache, fine et noire, confirme cet âge. Les cinq ou six longs brins de barbe, qui allongent le visage .du vieillard annamite, n'ont pas encore fait leur apparition.
    Il a déposé, sans y rien perdre et sans regret, je crois, la crasse de ses vieux maîtres ; il exhibe dans sa personne, dans ses habits, jusque sur son turban, une propreté inconnue de la génération qui le précède. En deux mots, il se présente d'une manière avantageuse, qui prévient en sa faveur.
    Après les saluts d'usage, nous causons quelques minutes. Il rat-pelle ses consultations, qui sont très nombreuses et ses médecines, qu'il arrive à peine de préparer. Je lui parle de la médecine chinoise, il me cite des aphorismes, que je comprends peu ; sur ma demande, il m'énumère de mémoire, en chinois et en annamite, une longue liste des jours fastes et néfastes, que je transcris. J'ai soin de lui faire remarquer que cette liste n'est pas pour mon usage personnel, ne voulant pas, sur mes vieux jours, me livrer à des pratiques, dont la vie ne m'a pas fait reconnaître la nécessiter.
    Ayant constaté que, comme tous ses confrères, il ne porte pas de montre, je lui en fais la remarque, je lui dis que, dans mon enfance, j'ai vu souvent les médecins français tâter le pouls des malades, mais toujours les yeux appliqués sur l'aiguille de leur trotteuse. Il me répond que cet objet est de luxe, car chaque malade porte une horloge sous sa poitrine ; nous n'avons qu'à la consulter, pour constater la rapidité ou la lenteur du pouls. Intrigué, je le prie de me faire voir cette montre, dont je n'ai jamais entendu parler. Il m'explique alors qu'une respiration comprend le double mouvement d'inspiration et d'expiration, qu'à l'état normal, en pleine santé chez l'homme, mais non chez l'enfant, le pouls donne 4 ou 5 pulsations entre deux respirations, que si le nombre des pulsations est supérieur ou inférieur, c'est que le sujet est sous l'influence de la maladie « et voilà votre horloge économique », ajoute-t-il, avec un sourire de satisfaction.
    Enfin nous nous rendons près de la malade, qui est une habituée des médecins de tout acabit. Nous la trouvons allongée sur son lit, couchée sur le dos, dans l'immobilité la plus complète. Le médecin, la voyant, bien en place et bien tranquille, allume la bougie préparée d'avance, prend un siège, s'asseoit et approche la lumière de la figure. Il l'examine avec grande attention et dépose le flambeau, pour tâter le pouls. Le bras repose sur un linge plié et replié plusieurs fois. De la main gauche, il saisit te bras droit, et y applique l'index, le majeur et le mineur, selon la méthode classique ; sur son nez de fines, Lunettes françaises ont remplacé les énormes besicles chinoises, aux, verres ronds et gros ; les yeux, fixés à distance, ne peuvent voir le sujet ; ils révèlent l'application et le travail de la pensée. Il passe ensuite au côté gauche et y fait la même opération de la main droite. Il éclaire et considère encore une fois la figure de la malade, puis examine la région des omoplates, dépose le flambeau, réfléchit un instant et porte son verdict. Il y a une grande faiblesse général, peu d'appétence, des douleurs de tête, une toux assez forte et souvent répétée, surtout le matin, quand le soleil est déjà un peu haut. Le sang se dessèche et procède par saccades inégales, le feu remonte, les humeurs aussi et déterminent la, toux. Il débite ensuite les inévitables aphorismes orientaux, qui éclairent son esprit, sans doute, mais ne font guère que frapper inutilement mon oreille. Les humeurs sanguines ne sont pas étrangères, non plus, au mal qui est grave, mais non incurable.
    Demain, il pincera 3 paquets de médecine. Ils devront être pris à raison d'un seul par jour. Puis la patiente se reposera un jour et une nuit et il reviendra, si ses occupations le permettent, l'examiner à nouveau, avant de continuer le traitement. A l'encontre de ceux qui fréquentent la malade et qui l'entendent tousser, il n'a pas diagnostiqué la phtisie, malgré une extrême maigreur et la fréquence de la toux. Inutile d'ajouter qu'il n'a pas ausculté la poitrine, pour étudier l'état des poumons. Il n'a même pas effleuré, de son doigt, la région dorsale. Il s'est contenté de l'éclairer et de l'examiner attentivement.
    L'homme est frotté de civilisation française, mais seulement d'un vernis extérieur. Le médecin est resté le professionnel chinois, sans souci des savants maîtres européens, qui prétendent lui révéler les sciences et leur méthode.
    Parmi les médecins, soit de l'ancienne, soit de la nouvelle école, plusieurs jouissent d'une certaine réputation et la méritent bien. Ils l'ont acquise par des succès légitimes, contrôlés au grand jour de la publicité.
    Leur principal défaut, à mon avis, est d'être formalistes. Les caractères chinois, par leur attrait fascinant, ont absorbé leur esprit ; mais ils l'ont affiné, plus qu'ils ne l'ont développé. Ils s'en tiennent à leurs sentences qui ont du vrai, comme tous les proverbes inspirés par l'expérience de longs siècles, mais ils ne savent pas les vivifier par des vues larges, et par les sages applications dune saine critiques. Ils oublient trop que les règles n'ont rien d'absolu. C'est à leur occasion surtout qu'on reconnaît souvent que si l'esprit vivifie, il n'est pas rare que la lettre tue.
    Leur nombre va, je crois, plutôt en diminuant. Les gens aisés et les parents riches envoient la plupart de leurs enfants aux écoles de français. Ils négligent l'étude des caractères chinois, qui ne conduit plus seule aux situations préférées, aux places honorables et largement rétribuées. Les caractères chinois, bien qu'ils n'aient jamais été cultivés en Cochinchine, comme en Annam et au Tonkin, perdent du terrain chaque jour. Quelques pères et mères, cependant, soit atavisme, soit routine, mettent encore leurs fils à l'école du lettré. Qu'ils les poussent et les lancent dans ta médecine, et ils assureront, je crois, l'avenir de leurs héritiers ; car si le nombre des médecins, adeptes de- la médecine du Nord, va en diminuant, le goût pour leurs pratiques est toujours tenace et ne semble pas vouloir disparaître de sitôt.
    La perfection, à mon sens, serait, pour des parents clairvoyants, de laisser grandir leurs enfants, sous leurs yeux, tout en cultivant l'étude des caractères, jusqu'à l'âge de 12 ou 13 ans, de les en voyer, ensuite, passer quelques années dans une école française. Ils reviendraient, jeunes gens, pour se mettre sous la conduite d'un bon médecin chinois et s'adonneraient à la thérapeutique du Nord, jus qu'après leur mariage. Ils pourraient alors exercer avec succès et utiliser en même temps bien des produits pharmaceutiques européens, grâce au français qu'ils comprendraient assez facilement.
    En résumé nos Annamites, qu'ils se rattachent à la médecine du Nord ou à celle du Sud, ne possèdent pas la science, mais ils ont de bons remèdes et exercent une foule de pratiques utiles. Le petit nombre en tire parti à son bénéfice et au profit de la santé de son prochain, bien qu'il la détériore quelquefois.
    Un de mes grands désirs, qui n'est pas de ce jour, serait de voir examiner, étudier le tout par un médecin français, ou d'éducation française, instruit et exempt de préjugés. Il faudrait un esprit large, désintéressé, pour y projeter la lumière de nos sciences et en faire la critique sans parti pris d'aucune coterie et en dehors de toute rivalité soit de civilisation, soit de nationalité. C'est là un rêve peut-être et ce qui suit prouvera qu'il n'est pas en voie de se réaliser.
    J'en .ai causé à un Annamite que j'ai cru intelligent. Celui-ci après s'être initié aux lettres chinoises et à la lecture de sa langue maternelle en caractères latins, a fait de bonnes études en France et en est revenu officier de santé, diplômé par une de nos facultés de médecine. Il exerce déjà depuis longtemps à Cholon et aux environs.
    La réponse, dont il honora mon ouverture, fut une dédaigneuse fin de non recevoir. Les Annamites sont des sauvages et leur médecine n'est qu'un ramassis d'inepties et de billevesées.
    Un essai de même, genre auprès d'un médecin de la marine m'encourage peut-être encore moins. Ce docteur à quatre galons est instruit et éclairé : directeur de l'institut bactériologique de Saigon, il comprend que d'autres que lui sachent guérir de la rage, qui est maintenant sa spécialité. En lui citant quelques cas de guérison obtenus par les indigènes, je lui demandai s'il ne serait pas curieux de connaître leur manière : « J'en serais enchanté, me répondit-il, mais c'est difficile ; j'en ai fait venir plusieurs, qui se sont bien expliqués, mais quand je les ai mis en demeure de me livrer leurs remèdes, ils se sont dérobés. Ils ont peur qu'on ne leur ravisse leur recette et qu'on ne les prive de leur gagne-pain. Je leur ai promis de ne rien révéler, lis ont été si souvent trompés et exploités, même par nos compatriotes, qu'ils sont, payés pour ne nous accorder qu'une confiance fort restreinte ».
    Il ajouta qu'il avait pu cependant se procurer quelques boulettes, qu'ils vendent contre la rage, qu'il les avait expérimentées sur des cobayes, auxquels il avait injecté la rage, mais que ses pauvres élèves avaient succombé tout comme les autres sujets. Les boulettes étaient peut-être frelatées ? Ce serait bien dans la manière de ces êtres passifs qui ne refusent rien au grand homme qui les presse tuais qui donnent, tout sans jamais rien livrer.
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    1903/217-235
    217-235
    Vietnam
    1903
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