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Causeries sur la Médecine Annamite 2 (Suite)

Causeries sur la Médecine Annamite PAR LE P. J.-B. CLAIR Missionnaire apostolique en Cochinchine occidentale. (Suite) (1). Nous avons suffisamment parlé de la médecine gratuite. Passons maintenant à la médecine pratiquée en vue de faire vivre ceux qui s'en occupent : et, commençons par une visite chez un médecin de profession.
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    Causeries sur la Médecine Annamite
    PAR
    LE P. J.-B. CLAIR
    Missionnaire apostolique en Cochinchine occidentale.
    (Suite) (1).
    Nous avons suffisamment parlé de la médecine gratuite. Passons maintenant à la médecine pratiquée en vue de faire vivre ceux qui s'en occupent : et, commençons par une visite chez un médecin de profession.
    Sa maison n'a rien de luxueux et ressemble de tous points à celles de ses compatriotes ; toit en chaume ou en feuilles de palmier, colonnes en bois, murs en treillis de bambous ou en terre glaise ; l'ameublement n'est pas compliqué : un lit de camp formé de trois planches épaisses, larges de deux mètres à deux mètres et demi, en est la principale partie. Au moment où vous entrez, notre médecin est précisément en train de préparer ses remèdes. A coté de lui sont des tas de feuilles, de tubercules, de plantes, de racines, d'herbes sèches. Il prend, toujours avec les cinq doigts de la main droite, une pincée ici, une pincée là, les place dans de petits morceaux de papier, dont il relève artistement les bords et fait des paquets carrés arrangés de telle sorte que, sans le secours d'aucune ficelle, rien ne puisse se perdre, même en les transportant au loin. A votre arrivée, il vous recevra gracieusement et vous invitera à prendre place sur le lit de camp, à côté d'une petite table plus élevée où se trouve le pot à chaux et la boîte à bétel. Pour peu qu'il soit à l'aise, il vous fera servir du thé, vous offrira la cigarette qu'il vient d'allumer. Tout en broyant sa chique de bétel, il vous expliquera qu'on vient de lui demander quelque médecine pour tel ou tel malade et qu'il est occupé à la préparer. Il ajoutera, si vous aimez à vous instruire, qu'il cultive beaucoup, de plantes médicinales dans son jardin; qu'en ses jours libres, il va en recueillir dans la forêt, chez ses voisins, chez ses parents ; qu'il se rend même dans des villages assez éloignés, pour augmenter sa provision ; qu'il fait sécher le tout avec beaucoup de soin et le renferme ensuite dans de grands paquets, qu'il range en un bahut d'où il les retire quand le besoin se fait sentir. Ne soyez pas trop indiscret, et ne regardez pas de près, vous verriez la moisissure, les vers et même un commencement de pourriture envahir ses drogues, cela vous enlèverait l'envie d'en acheter, surtout d'en jamais absorber.

    (1) Voir numéro de mars avril, p. 80.

    Pour peu que vous teniez à prolonger la conversation, il vous dira qu'il a appris un brin de médecine, comme tout le monde mais que son père, un de ses oncles, ou un voisin, ou quelque ami, lui a enseigné un certain nombre de recettes inconnues du vulgaire et qu'il en tire profit. Cela l'aide à vivre et à élever ses enfants concurremment avec son jardin ou sa rizière qu'il cultive, mais qui ne lui rapporte guère.
    Comme on le voit, la science de notre Esculape n'a rien de bien transcendant. Quelques bribes de médecine apprises au petit bonheur, deux ou trois recettes spéciales transmises avec l'héritage paternel, parfois un secret qui se confié de génération en génération dans la famille, et c'est tout. Tous ses congénères en sont là. Bien peu ont étudié l'art de guérir dans les livres chinois. Aussi ne leur demandez pas de théories : leur grand cheval de bataille, c'est la distinction de la plupart des maladies en chaudes et en froides. Tous ne la montrent pas avec aisance, mais tous s'y tiennent avec ténacité. Les explications qu'ils donneront sont basées sur le chaud et le froid qui se disputent votre intérieur, sur le sang qui n'est pas pur, sur la bile et les humeurs malsaines qui encombrent le tube digestif et les poumons, sur le cur que l'un d'eux me montrait situé au creux de l'estomac et quelques autres balivernes qui n'ont rien de commun avec l'anatomie et la physiologie. Pour tout faire avaler, sans avoir étudié les livres chinois, ils servent souvent un petit régal de caractères à leurs clients qui ne comprennent pas une seule phrase entière. Le médecin lui-même n'y voit pas grand chose. Peu importe ! Avec quelques sentences bien choisies, encadrées de termes empruntés à la langue de Confucius, on se pose toujours et on tranche sur le vulgaire. Il est vrai qu'on court risque de se faire redresser un jour ou l'autre par un amateur de littérature chinoise, mais ce sont là les désagréments du métier : il faut bien gagner sa vie comme on peut, même à ses risques et périls.
    Au reste, plusieurs de ces médecins ne sont pas maladroits, et quand ils guérissent, ce qui n'est pas rare, on serait mal venu de se montrer difficile sur le chapitre des explications. Un jour j'en appelai un pour mon domestique, jeune homme de 19 ans, qui était pris d'une forte pleurésie. Les plus réputés du quartier refusaient de lui administrer leurs médicaments. Lui, issu de plusieurs générations de médecins, se chargea de le traiter, revint à quatre ou cinq reprises, administra chaque jour un de ses petits paquets, m'expliqua que le chaud et le froid se battaient dans le cur ou aux environs, et qu'il fallait les équilibrer. Bref, il les équilibra si exactement, qu'il sauva mon serviteur, que, comme tous, je croyais perdu à jamais. On pense bien que je ne lui tins pas rigueur pour avoir écorché les règles de la logique et du raisonnement.
    J'avais à Chà-và un jeune homme de 16 à 17 ans qui était avec moi depuis 10 ans ; il m'avait accompagné en ce quartier, particulièrement insalubre, y avait souffert des fièvres plusieurs mois, se trouvait réduit à une maigreur extrême et au dernier degré de l'anémie ; à la fin, son corps se mit à enfler, son visage tout bouffi ressemblait rai ment à une pleine lune : «C'est l'hydropisie, disait-on, son sang se décompose, il est perdu ». J'appelle un brave homme, ancien chrétien et vieux médecin, au courant des ressources de la médecine du Nord et de la médecine du Sud. Il l'examine, constate la gravité du mal et traite le jeune homme. Dès les premiers jours, il obtint une légère amélioration, mais, après 17 ou 18 paquets administrés, absorbés successivement, il me déclara son impuissance. Une femme, qui avait beaucoup voyagé pour vendre de la médecine annamite, qui soignait les orphelins, et était très au courant des soins à leur donner, tenta un dernier effort.
    Elle arracha des tubercules qui poussent aux racines de l'ananas, et après les avoir découpés, les fit griller à sec dans une marmite, les plaça sur le sol humide, les y laissa dix minutes, pour y aspirer, disait-elle, les émanations du sol. Elle les ramassa ensuite, et les fit bouillir quelque temps avec de l'eau pure. Le malade en but un mois entier et fut complètement guéri.
    J'ai connu un autre de ces médecins, dont la spécialité était de guérir de la rage. Il tenait la recette de sa femme, qui lui en avait apporté le secret en dot, lors de leur mariage. Ma conviction est qu'il fait de véritables cures. L'administrateur français de l'arrondissement de Tay-ninh l'a fait appeler un jour et exposer sa manière de procéder. Il en a été profondément étonné et a cru y reconnaître une méthode analogue à celle de Pasteur.
    Puisque je touche au chapitre de la rage, qu'on me permette de citer deux cas de guérison, obtenus par l'emploi du Hoang-nan.
    A Lai-thieu, une de nos plus anciennes chrétientés, un nommé Duoc, cuisinier du missionnaire, le P. Azémar, avait été mordu par un chien, reconnu enragé.
    Trois ou quatre mois plus tard, Duoc est pris, vers le milieu du jour, de violents maux de tête, de fièvre et de vomissements. Il quitte sa cuisine et regagne son logis. Là on remarque son horreur our l'eau et la lumière ; il fuit tout le monde, se réfugie dans l'endroit le plus obscur de la maison, dans le coin où l'on a coutume de conserver la petite provision de riz. Dans ses accès de rage, il mord les nattes, et déchire à belles dents un nid, de poules, qui se trouve à sa portée. Sa femme, effrayée, n'ose rentrer à la maison ; le P. Azémar et les, voisins se tiennent prudemment à distance. Sa mère seule, en prenant maintes précautions, consent à rester auprès de lui. Vers les quatre heures du soir, le médecin Côn lui fait prendre du hoang-nan, à petites doses. Les accès se succèdent par intervalles de quelques minutes et plus violents que jamais. Sans espoir de gué prison, on continue le traitement, mais à doses plus, élevées. Vers 9 heures du soir, au milieu d'un paroxysme de rage, le malade tombe subitement dans un assoupissement complet, qui dure jusqu'à quatre heures du matin. Revenu à lui, il demande sur le champ un bol de riz. Il était parfaitement guéri, à l'étonnement universel. Le fait se passait il y a 19 ans. Depuis Duoc, en excellente santé, a quitté définitivement la cuisine pour l'église, il est maintenant sacristain à An-nhon.
    Dernièrement le maire de Binh-chanh, sur les confins des arron dissements de Thu-dau-mot et de Bien-hoa, est mordu par un chien enragé. Quatre semaines plus tard, il vient se faire soigner par le même médecin annamite Côn. La rage ne s'est pas encore déclarée ; à 6 heures du soir on lui administre trois pilules de hoang-nan, grosses comme un grain de maïs : à 6 heures 1/2, quatre, et ainsi de demi-heure en demi-heure, augmentant toujours la dose d'une pilule. Les signes de rage commencent alors à paraître, la bave sort en quantité, le malade perd connaissance et est agité de violentes convulsions.
    On lui fait prendre une décoction de réglisse pendant l'heure que dure seulement ce court accès. Ensuite on lui fait avaler un bouillon de petits haricots verts ou lentilles annamites et on le congédie. La guérison était assurée.
    Dans ces pilules, il y a non seulement du hoang-nan, mais encore de l'alun et du dai-hoang, ou de la rhubarbe. Le tout est mélangé dans du vinaigre, qui, au dire du médecin, facilite la dissolution dans l'estomac.
    Les Annamites y ont une grande confiance. Ils y recourent d'autant plus volontiers, qu'un de leurs compatriotes, soigné par les médecins français à l'institut bactériologique de Saigon, selon tes principes de la méthode de Pasteur, est revenu mourir de la rage au milieu d'eux.
    Ces médecins faut donc parfois des cures admirables, ainsi qu'on a pu le constater par les exemples cités plus haut ; néanmoins, pour la plupart ils ne jouissent pas d'une grande considération, soit parce que cette classe compte trop d'aventuriers, et qu'aucun de ces médecins, ou à peu près, n'a étudié l'art de guérir dans les livres chinois. Aussi dans la classe riche, ou même dans la classe aisée, bien des gens qui peuvent se payer des remèdes chinois plus coûteux n'ont pour eux que du mépris. Bon nombre d'Annamites les délaissent pour les médecins qui font de la médecine purement chinoise. Il y a cependant quelques maladies graves pour lesquelles ils font exception. Ainsi lamais, riche ou pauvre, s'il n'est circonvenu ou trompé, ne recourra au docteur de médecine chinoise pour traiter la pleurésie.
    Ils craignent que cette médecine beaucoup plus forte et plus active en bien des cas ne donne à côté et n'amène des complications dangereuses, et ils vous citeront, à l'occasion, des exemples qui prouvent, selon eux, leur manière d'agir.
    Un tel a succombé dans la pleurésie, parce qu'il a dédaigné les médecines annamites ; un autre a failli en mourir, il a mis très longtemps à guérir, parce que ses parents, ignorant la nature du mal, l'ont fait soigner selon la méthode chinoise. La pleurésie, d'après eux, est une maladie chaude, qui fait souvent délirer. La bouche est amère et la langue ne tarde pas à se gercer. Dans le dos à la hauteur des omoplates et dans la région de la ceinture se forment des tâches d'un rouge foncé. Elle n'est pas rangée, comme chez nous, dans la catégorie des fièvres, car leur conception de la fièvre, n'est pas la même que la nôtre. Mais ils en reconnaissent eux-mêmes la graviter et c'est une de celles qu'ils redoutent le plus, presque autant que le choléra.
    Les gens soigneux, s'ils viennent de la campagne, fatigués, courbaturés par tout le corps avec de violents maux de tête, ne manquent pas de pronostiquer ce mal. Alors vite au jardin, cueillez des feuilles aromatiques, des feuilles de fausse cannelle, des branches de citronnier, d'oranger, etc. et préparez un bain. La cueillette est déposée dans une grosse marmite en terre ou en cuivre, et on la fait bouillir dans l'eau, après avoir hermétiquement fermé. Quand tout est à point, on se met sous une ou deux couvertures, avec la marmite posée à terre, on la découvre et on prend un bain de vapeur. On étouffe, mais la sueur ruisselle et l'on est sauvé. Que de pleurésies ont été évitées par ce bain primitif, et que de morts on a regrettés pour l'avoir négligé.
    Si l'on n'a pas pris cette précaution, pour une raison ou pour une autre, on sent les maux de tête s'accentuer, le gonflement du ventre augmente, l'appétit et l'insomnie font leur apparition. On a beau racler la langue du patient, ou la piquer pour le soulager, on ne le guérit pas. C'est alors qu'on recourt au médecin annamite, mais jamais au chinois, si l'on est avisé, et si riche qu'on aime à paraître. Il vient, homme ou femme, avec ses coquilles ou ses petits vases en terre cuite, pour ventouser le malade. Il commence par l'examiner, puis fait allumer une bougie ou un cierge, mais jamais une lampe à l'huile ou au pétrole. A sa lueur il considère longuement la poitrine, le dos, la région de la ceinture, les deux côtés de l'épine dorsale : c'est à 5 heures du matin, à 7 heures du soir, en pleine nuit, que cet examen donne les meilleurs résultats. Pour mieux distinguer, il frotte la peau avec l'intérieur d'un citron, coupé en deux parties égales. L'acidité de ce fruit, en effet, nettoie la peau et la rend plus transparente.
    Cette inquisition minutieuse permet de découvrir le crabe, ou plutôt la similitude de ses pattes tortues. C'est là qu'il faut attaquer. Le médecin tire alors son têt de porcelaine du mouchoir crasseux, sordide, dont il l'enveloppe soigneusement, il taille à divers reprises et applique ses ventouses : coquilles, petits vases de terre, ou tubes de bambou, qui servent de chalumeau, et qu'il aspire pour extraire le sang corrompu. S'il a trouvé le centre du crabe, c'est la guérison ; s'il n'a atteint que les membres, c'est une amélioration ou seulement un soulagement partiel. L'habileté de l'opération consiste à bien saisir le lieu où niche le crustacé, pour extraire ainsi la racine du mal. On voit alors pénétrer dans les petits globes ou dans les bambous, qui servent à ventouses, un sang noir, ou un liquide chargé de toutes les impuretés nocives. Si l'opération n'a pas réussi, le mal suit son cours, le crabe remonte jusqu'au cou, la langue se prend et se dessèche et il est trop tard pour agir, le mal tue l'homme vers le 7e jour et la femme vers le 9e.
    J'ai eu l'occasion d'expérimenter personnellement ce remède. J'étais allé un jour de Chà-và à Giông-rùm, par la fraîcheur du matin. J'en revins à 11 heures par un soleil de plomb Je rentrai chez moi avec un violent mal de tête et le corps courbaturé, brisé.
    J'étais déjà bien aflaibli et tout disposé à subir la pernicieuse influence du soleil. On me fit prendre un fort bain de vapeur dans la soirée, et je me trouvai un peu mieux. Mais la nuit le mal empira et le délire dura plusieurs heures. Quand je fus un peu apaisé, un vieux médecin du voisinage fit renouveler le bain, et me livra à un de ses jeunes collègues, mon sacristain, qui me ventousa et me retira une grande quantité de sang noir, sur la poitrine et dans le dos, vers la région de la ceinture. Tous s'exclamaient à la vue de ce sang, chargé et visqueux et m'assuraient du succès de l'opération. Une religieuse indigène, qui dirigeait le traitement, me fit prendre en même temps un purgatif et plusieurs doses de quinine, à divers intervalles.
    J'étais sauvé, mais je restai faible pendant plus de 15 jours.
    Généralement les praticiens de la médecine du sud ne traitent pas toutes les maladies, ils se contentent d'en soigner un petit nombre qu'ils croient connaître davantage. Ils ne se dérangent pas pour aller donner des consultations, on vient acheter des médecines chez eux, en leur expliquant le caractère du mal. La plupart d'entre eux ne sachant pas tâter le pouls, on ne voit pas pourquoi ils se rendraient auprès du malade. Il faut observer ici que l'Annamite est plus que nous fin observateur des phénomènes extérieurs et, même sans étude, il ne les distingue pas mal. L'inconvénient le plus grave est que le commissionnaire se tient parfois dans le vague, qu'il se contentera par exemple de demander de la médecine pour des maux de ventre ; les maux étant très variés, on court risque de traiter un de ceux qui n'existent pas. Aussi le médecin ne vend qu'un ou deux paquets à la fois ; si le malade va mieux, on continuera ; s'il va de même ou surtout s'il va plus mal, on ira ailleurs, lui-même refusera de livrer ses drogues.
    Dans cette catégorie, où les bons praticiens ne manquent pas, on rencontre aussi des exploiteurs, qui ne craignent pas de mettre leur habileté aux services de leurs intérêts. Ils ont réussi dans leur médication, ils ont déjà vendu à leur client dix ou quinze paquets de leur façon, et le malade ne tardera pas à pouvoir se passer de leur secours. C'est dommage, l'oie est bonne à plumer. Alors ils ne se gêneront pas pour lui donner un remède qui retardera la guérison. Une explication plus ou moins fantaisiste satisfait les gardes-malades, puis on revient à la médication sérieuse. Ils traîneront ainsi leur monde le plus longtemps possible, mais tâchant de ne pas trop tirer sur la corde, extrayant du puits toute l'eau qu'elle peut fournir. Ces exploiteurs ne sont pas ceux qui obtiennent le moins de succès, bien que les Annamites, qui se connaissent entre eux et s'estiment à leur juste valeur, ouvrent lil sur ceux qui les mettent à contribution.
    Outre ces médecins sédentaires nous en trouvons encore d'autres, moins élevés dans la hiérarchie, mais tout au moins aussi désireuse de gagner leur pain en pratiquant l'art auquel ta nature les a plus ou moins destinés.
    Ici c'est un homme, là une femme, qui porte 8 ou 10 espèces de médecines qu'elle a fabriquées elle-même ou fait fabriquer. Le tout est enveloppé dans un mouchoir assez grand avec la provision de bétel et une pincée de tabac pour nettoyer les dents après la chique. De bourse et d'argent il n'y en a pas, sauf peut-être quelques sapèques pour passer un bac ou pour acheter une tasse de thé. Le parasol, parfois le turban, termine l'attirail.
    Mon va-nu-pieds, homme ou femme, se met en route ; il s'arrête pour causer, dans les maisons qui bordent le chemin, de préférence dans une paillote auberge où l'on vend du thé brûlant, et quelquefois des gâteaux, toujours graisseux et huileux. Il apprend les nouvelles, parle des malades, s'enquiert de leur gîte et va leur faire ses propositions. Il débite ainsi ses drogues, mange chez un client ou une connaissance, et rapporte de sa tournée une demi piastre, ou une piastre, même deux, trois même, selon que la récolte est bonne, que le tabac, l'arec, le bétel et les autres fruits des jardins ont bien donné ou que les malades sont plus ou moins nombreux.
    Ailleurs c'est un ménage, qui vit en barque. La nacelle, qui a coûté 40, ou 50 piastres, sert d'habitation à toute la famille. Le père ou la mère, quelquefois tous les deux, sont plus ou moins experts, plutôt moins que plus, en l'art de guérir.
    Ils se sont approvisionnés: de médecine un peu partout, principale ment chez des connaissances. Ils ajoutent à leur pharmacopée quelques autres marchandises, tabac, arec, bétel, cocos, bananes et s'en vont faire une expédition par les fleuves et les arroyos de Cochinchine. Ils pénètrent dans les quartiers nouvellement habités et dans ceux où les eaux saumâtres ne peuvent pas permettre de cultiver les plantes médicinales. Le voyage durera des mois, une année ; on vendra de le médecine soit en montant à terre, soit en attendant en barque, prés d'un débarcadère, l'arrivée des amateurs de médecines et d'autres denrées. En certain quartier, le tout se paie en argent, ailleurs c'est en nature, oeufs, manioc, patates et surtout en riz. Souvent la vente se fait à crédit et le paiement s'effectue à la récolte des fruits ou à celle du riz. Les prix montent, bien entendu, et l'intérêt toujours très élevé est plus ou moins considérable, suivant que le délai est plus ou moins éloigne. Cette méthode permet de développer le commerce de ces brocanteurs, qui seraient vite réduits à la famine s'ils se contentaient du prix ordinaire au comptant. Quelques-uns y acquièrent une certaine aisance, sans cependant jamais arriver à la fortune.
    Quelle est la valeur de ces médecins ambulants ? Il est incontestable que c'est parmi eux que l'on trouve le plus grand nombre d'individus sujets à caution. Un jour, je rencontrai un chrétien, nommé Petrus Ky, qui rentrait furieux chez lui, en pestant contre un médecin, venu je ne sais d'où, et qui était en train d'extorquer 300 piastres à la fiancée d'un de ses fils. Il me raconta ce qui suit : « Je vais chez le dignitaire Huy, qui a promis sa fille en mariage à mon second fils ; je vois ma future belle-fille étendue sur son lit et bien fatiguée. Je prends de ses nouvelles. Son père me dit qu'un médecin l'a examinée et prétend qu'elle est dangereusement malade. Heureusement, a-t-il ajouté, que je me suis trouvé ici. Je puis la sauver, mais ce sera long, difficile et coûteux. On discute. Le medecin, qui voit une fille unique, adorée de ses parents, tient la dragée haute. On finit cependant par s'entendre sur le prix de 300 piastres. Le père en avancera une centaine, pour acheter les médicaments nécessaires et elles seront déduites des 300 qu'il recevra après la guérison, complète. Mais je connais mieux la médecine que tous ces farceurs de médecins annamites, j'examine la malade et je dis au père que sa fille a tout simplement besoin d'une bonne purge et d'une ou deux doses de quinine. J'ai fait couper quelques feuilles de plante purgative dans le jardin et les ai fait administrer à la malade». Huit jours après, je rencontre, de nouveau, M. Petrus Ky et je lui demande des nouvelles de sa, malade. « Elle n'a jamais été mieux portante, me répond-il, je vous invite au mariage dans 15 jours ». « Et les 300 piastres, c'est vous qui les avez gagnées ? »
    « Oui, sauf dix qui avaient été déjà avancées et qu'on n'a pas revues ».
    Un autre médecin opérait sur une moins grande échelle. Il achetait quelques racines de manioc, les râpait et les réduisait en poudre, puis en faisait des boulettes, qu'il colorait en jaune avec du jus de safran. Cela ne faisait pas de mal et nourrissait toujours un peu. Il en, donnait 20 pour un franc et les prônait comme un spécifique contre la phtisie et les maladies de consomption.
    Pour beaucoup de médecins de cette catégorie, c'est le besoin de vivre qui les a lancés dans cette voie ; ne réussissant à rien, ils ont essayé de voir si, de ce côté, la chance leur serait plus favorable. Ils peuvent posséder d'assez belles recettes, mais la plupart n'y entendent pas grand chose ; aussi, à de rares exceptions, n'inspirent-ils qu'une médiocre confiance et sont-ils obligés de céder leurs drogues à un bon marché relatif. « Si on leur faisait subir un examen quelconque, me disait un homme qui les connaît bien, presque tous devraient renoncer à la pratique de la médecine ». Ils sont loin de jouir de la considération et de la réputation de leurs confrères établis à domicile. Ils n'en voyagent pas moins, peut-être n'en voyagent-ils que davantage, car il faut bien vivre.
    Leurs remèdes sont-ils cependant à rejeter en bloc, et doit-on les considérer eux-mêmes comme de vulgaires charlatans? Ce serait aller, je crois, trop loin. Il est indéniable que certaines de leurs recettes sont bonnes.
    Un ambulant a enseigné aux Religieuses de Thu-thiem, près de Saigon, une recette contre le béribéri, maladie assez fréquente en Cochinchine, et qui a parfois enlevé plusieurs centaines de prisonniers au pénitencier de Poulô Condore.
    En 1900, ce mal qui semble tenir beaucoup du rhumatisme, et qui est souvent mortel, fit son apparition à l'institution des sourds-muets à Lai-thieu. Deux malades furent transférés à l'hôpital de Thi-nghe, tenu par les Religieuses de Saint-Paul de Chartres, et visités par des médecins français. Trois autres, moins gravement attaqués, furent gardés à la maison et soignés par des Religieuses annamites, selon la formule du médecin également annamite. L'un des deux premiers mourut, après trois mois de soins assidus, malgré les nombreuses pointes de feu que lui appliqua le docteur européen. Le second s'affaiblissait de jour en jour et semblait vouloir suivre la même voie. La supérieure des Religieuses indigènes le fait revenir à Lai-thieu et le traite d'après sa méthode ; il ne tarde pas à revenir à la vie, en quelques semaines il est remis sur pied et finit par être bientôt complètement rétabli ; les trois autres l'avaient été beaucoup plus tôt. Tous sont bien portants maintenant et ne conservent aucune trace de cette longue et pénible maladie.
    Le traitement consiste à boire, pendant 2 ou 3 semaines, selon la violence du mal, une pommade semi liquide, qu'on délaie dans une tasse de vin annamite qui est toujours de l'eau-de-vie de riz. On obtient cette pommade en faisant infuser ensemble, dans de l'eau bouillante, une sorte de petit géni payer, qui croît dans les terrains élevés, de la défense d'éléphant, d'une liane qu'ils appellent « fiente de corbeau », de la racine d'un pavot jaune, d'un éclat de l'arbre aux cents maladies et d'un autre dont le nom m'échappe. Il serait plus intéressant de lire les noms scientifiques de tous ces échantillons de la flore cochinchinoise, si tant est quils nen aient jamais revu, mais ma science de la botanique ne va pas jusque-là.
    Parmi les femmes qui s'adonnent à la profession médicale, quelques-unes, qui soignent les enfants malades, acquièrent également une grande réputation et jouissent de la confiance des mères de famille, surtout pour les cas de muguet.
    Ce mal, qui est très fréquent en Cochinchine, se manifeste par l'échauffement de la muqueuse de la bouche. Celle-ci devient bientôt rouge et couverte de petits points blancs. La succion est alors pénible et même impossible, le ventre est très tendu. Ces femmes, armées d'une épine choisie, percent les minimes pustules, et avec leur mouchoir de tête, enroulé autour du doigt, elles appliquent un onguent, dont elles frottent ces petites blessures. Souvent elles laissent le petit malade soulagé, parfois guéri.
    J'ai rencontré parmi ces médecins ambulants une néophyte d'une soixantaine d'années, à la mémoire de laquelle je me reprocherais de ne pas consacrer quelques lignes. Fille et petite-fille de médecin, elle avait, dès avant son mariage, acquis une grande réputation pour les soins qu'elle donnait aux enfants. L'union qu'elle contracta ne fut pas heureuse. Son mari, après l'avoir accablée de mauvais traitements, finit par l'abandonner. Restée seule avec six enfants, elle sut puiser, dans sa foi religieuse, la force de supporter ses épreuves, et, dans son talent médical, les ressources nécessaires pour élever sa petite famille. Lorsque ses enfants furent tous mariés, après bien des instances de ma part, elle consentit à venir diriger ma Sainte Enfance. De concert avec une ancienne Religieuse qui l'aidait, elle tenait les enfants et les soignait avec une sollicitude maternelle. Elle et sa compagne alternaient pour garder la maison et aller recueillir les orphelins. Son tour venu, elle partait avec son petit ballot garni de médicaments français que je lui donnais, mais surtout de paquets annamites qu'elle avait préparés, restait 8 ou 10 jours dehors, fouillant les villages et les hameaux, à la recherche des enfants malades. Elle était connue et aimée de tous et chacun se faisait un plaisir de l'aider dans ses recherches.
    Elle jugeait de l'état des petits malades avec une sûreté extraordinaire. Elle m'en a apporté plusieurs centaines, durant les cinq années qu'elle s'occupa de la Sainte Enfance ; pour ceux dont elle me prédisait la mort, son verdict s'est toujours vérifié. « Celui-ci vivra, celui-là mourra, pour celui-ci ce n'est pas clair encore ». Quand elle avait parlé ainsi, les parents de l'enfant savaient à quoi s'en tenir. Je crus la prendre en défaut à propos d'un garçon de deux ans, quelle m'avait apporté et dont elle m'avait dit qu'il mourrait. Trois mois plus tard, je le retrouvais encore, soigné par elle, et lui fis l'observation qu'elles était enfin trompée. « Non, me dit-elle, il peut vivre encore deux mois, mais il est frappé à mort, il l'était avant d'être apporté ici ; malgré nos soins, il ne résistera pas au changement de mousson ».
    L'événement ne confirma que trop son diagnostic. A ces médecines pour les enfants, elle joignait deux recettes pour les grandes personnes. « Rien qu'avec un de ces remèdes, me disait-elle, je pourrais gagner plus de 200 piastres par an ; mais à quoi bon ! J'aime mieux m'occuper des enfants et envoyer au ciel ceux que je ne puis guérir ». J'ai pleuré à la mort de cette femme, comme à la mort de ma mère. Je prie encore pour cette âme forte, pieuse, charitable et désintéressée. Mais en me rappelant la dignité, ou mieux, la sainteté de sa vie et son dévoilement inépuisable, je ne puis me refuser à croire qu'elle soit allée rejoindre les centaines d'enfants de païens envoyés par elle en Paradis.
    (A suivre.)
    1903/164-174
    164-174
    Vietnam
    1903
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