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Causeries sur la Médecin Annamite 1

Causeries sur la Médecin Annamite PAR LE P. J.-B. CLAIR Missionnaire apostolique en Cochinchine Occidentale.
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    Causeries sur la Médecin Annamite
    PAR
    LE P. J.-B. CLAIR
    Missionnaire apostolique en Cochinchine Occidentale.
    Je n'ai nullement l'intention d'offrir au lecteur un cours complet de médecine annamite. La chose me serait difficile, car la médecine chez les peuples de l'Annam n'est pas une science proprement dite, c'est-à-dire un ensemble de connaissances raisonnées et coordonnées sous des principes généraux ; c'est plutôt un amas de recettes expérimentales qui n'ont jamais été réunies en corps de doctrine. Aussi je me propose simplement d'exposer la manière dont elle est pratiquée, soit par le peuple, soit par ceux qui font de la médecine leur carrière spéciale. J'indiquerai en passant quelques-unes des théories plus ou moins rationnelles que soutiennent nos Esculapes de carrière ou d'occasion ; je signalerai certaines recettes curieuses dont j'ai pu moi-même constater l'efficacité ; mais je laisse à d'autres le soin de discuter et d'apprécier cette médecine à sa juste valeur é

    ***

    Cette médecine se distingue en deux catégories, la médecine du sud et la médecine du nord.
    La médecine du sud est, à proprement parler, la médecine indigène et se compose de toutes les recettes composées à l'aide des ressources du pays même, surtout des produits de la faune et de la flore. Elle ne tire presque aucun secours de la minéralogie, dont elle ignore les richesses ; elle varie nécessairement avec les productions de la contrée, au moins dans l'emploi des remèdes contre les maladies ordinaires.
    La médecine du nord, qui vient des Chinois, a été introduite par ceux-ci ; elle comprend les remèdes, les recettes apportées par les Célestes. Considérée comme plus distinguée, elle est pratiquée par quelques médecins chinois et par tous les annamites qui ont étudié les caractères chinois.

    ***

    Commençons par la médecine du sud. Cette médecine est essentiellement empirique, dans le sens favorable du mot. Elle renferme toutes les recettes qu'une expérience séculaire a acquises et transmises ; elle s'enrichit continuellement de celles qu'un heureux hasard met au jour ou que quelque esprit plus ingénieux découvre par le soin qu'il prend des malades.
    Elle est très répandue parmi le peuple, surtout chez le peuple illettré. Les hommes et les femmes la pratiquent également. Elle s'étend même à l'âge le plus tendre, et vous ne trouvez pas un enfant d'intelligence ordinaire, âgé de 9 et 10 ans, qui ne prétende posséder quelques recettes utiles en certains cas. Qu'on en juge par l'exemple suivant : Il y a quelques années je me trouvais à Cai-mong ; fatigué depuis longtemps, je ne mangeais presque plus et ne faisais que grignoter du bout des lèvres. L'enfant de 12 ans, qui me servait la messe, me dit un jour :
    « Père, vous ne mangez plus ; si cela continue, vous mourrez bien-tôt. Permettez-moi de vous faire de la médecine et vous retrouverez l'appétit ». Je me moquai de lui et de ses ingrédients. Le lendemain il revint à la charge :

    MARS AVRIL 1903. N°32.

    « Je me prosterne cent fois devant vous, disait-il, mais laissez-mo faire. Si vous n'avez pas confiance en moi, adressez-vous à mon père, à ma mère ; eux certainement vous guériront ».
    Là-dessus il m'expliqua la spécialité de son père, celle de sa mère, et m'apprit que son petit frère et sa sur cadette préparaient déjà des petits paquets, dont le contenu avait été cueilli par eux dans le jardin attenant à la maison. Cette famille n'avait rien de particulier ; elle était composée de braves cultivateurs assez à l'aise, qui vivaient du travail de leurs mains et nourrissaient leurs nombreux enfants avec les produits de quelques coins de terre qu'ils possédaient au soleil.
    Vous ne trouveriez guère que des idiots ou des imbéciles pour n'avoir pas une teinture de l'art de guérir une maladie ou une autre, surtout les incommodités qui sont particulières à la région.
    Cette grande diffusion des pratiques médicales est favorisée tant par l'atavisme que par la connaissance usuelle de la faune et de la flore. L'Annamite est observateur, superficiel il est vrai, mais fin et doué d'une faculté extraordinaire d'imitation. Encore moitié nomade, il étend ses observations sur un rayon assez étendu. Dès l'âge de 10 à 12 ans, il connaît toutes les plantes des jardins, les arbres, les baies et les tubercules de la forêt. Il les reconnaît à la vue, en sait le nom, les propriétés nutritives et médicinales ; il en voit l'emploi à la maison, chez les voisins, où il va fureter avec ses camarades.
    En dénichant les oiseaux, il a goûté aussi aux fruits de la forêt, quelquefois à ses dépens, mais ordinairement à son profit. Son excellente mémoire locale retiendra le fruit de son expérience et de celle de ses compagnons de vagabondage.
    Beaucoup voyagent, courent le pays, les forêts, observant, sans en avoir l'air, causant et retenant une foule de choses dont ils enrichissent leur répertoire.
    Il n'y a en ceci rien de scientifique ni de transcendant. Ce sont des connaissances éparses, acquises sans effort et sans choix, au petit bonheur ; mais elles n'en donnent pas moins un ensemble de notions qui trouveront leur application à un moment donné.
    Cette médecine, quoique non doctorale, rend de grands services au petit peuple. Le plus malheureux a au moins la satisfaction, en ses maladies et accidents, de n'être jamais privé de l'espoir de guérir en se soignant.
    Pas une mère de famille, si pauvre soit-elle, qui ne trouve, chez ses voisines, ou dans le jardin, de quoi adoucir les incommodités de ses petits enfants.
    Cette médecine vulgaire renferme aussi bien des recettes, très utiles, surtout pour prévenir les maladies ou les complications graves. Que de suporifiques, aussitôt employés qu'ils sont jugés nécessaires, ont évité une pleurésie, une fluxion de poitrine, la phtisie étique, qui vous guettent à la suite d'un refroidissement ! Que d'accès de fièvre ont été épargnés grâce aux bains de vapeur que vous prenez après avoir subi la fraîcheur de la rosée, les ardeurs brûlantes du soleil ou la froideur intempestive d'une ondée.
    Tout n'est pas merveilleux dans ces recettes populaires, mais beaucoup font du bien et la plupart sont inoffensives.
    En allant faire une visite chez les sauvages Moï à l'est de la Cochinchine, je marchais à travers une grande et belle forêt vierge, avec mon conducteur un vieux chasseur qui m'indiquait les traces du tigre et du rhinocéros. En me montrant celles-ci, il m'en fit remarquer la grandeur et m'expliqua qu'à deux journées plus près de la Cochinchine, il avait failli être victime d'un de ces animaux.
    « Je portais ce fusil, me dit-il, (un vieux flingot de soldat de Louis-Philippe), chargé comme aujourd'hui d'une flèche empoisonnée. Averti par les Cambodgiens qu'un énorme rhinocéros ravageait leurs plantations, je m'avançai avec précaution à travers les hautes herbes, quand, à un détour du sentier, je me trouvai, nez à nez, avec le grand fauve. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je passais par dessus le dos de mon gibier, pour aller retomber plusieurs pas en arrière, sur le sol, heureusement détrempé par des pluies récentes. L'animal m'avait labouré la cuisse jusqu'à l'os avec la petite corne, qu'il porte sur le nez, puis il était parti à fond de train à travers les broussailles, sans même se détourner. Je me traînai jusqu'au hameau cambodgien, où, après avoir arrêté le sang, on me transporta chez moi, à Bô-mua. L'accident, depuis 10 ans m'a laissé une cicatrice ». Sans exagération cette cicatrice que mon guide me montra mesurait quinze centimètres de long.
    Comment as-tu pu guérir une aussi grande et si profonde blessure, lui demandai-je?
    Voyant que toutes les plantes n'y faisaient rien, j'y appliquai, chaque jour, trois mois durant, un remède qui m'est particulier. Dans une de mes chasses, j'avais tué un grand buf sauvage avec ce même fusil. J'en raclai les cornes et je brûlai cette poussière, pour la réduire en cendres ; j'en saupoudrai ma blessure, qui depuis ne m'a plus causé aucune douleur.
    Ce trait me remet à la mémoire une mésaventure dont je fus moi-même la victime.
    Me trouvant en barque, je m'arrête un jour à l'embouchure de l'arroyo de Tay-ninh. Quelques maisons y sont établies depuis une dizaine d'années, dans une échancrure de la forêt. Je monte sur la berge et, au moment où j'entre dans une des paillotes, je me sens appréhendé au mollet par un gros chien, qui s'enfuit aussitôt. Un homme et une femme accourent à mon exclamation de douleur. Le bonhomme serre fortement ma blessure, et supprime à peu près la souffrance, tout en criant contre son chien, qu'il maudit et promet de mettre à la broche pour le jour même. Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que son frère arrivait, mâchonnant, avec sa chique de bétel, trois feuilles cueillies au petit jardin attenant à l'habitation. Il appliquait le tout sur l'endroit mordu, et après une demi-heure de conversation, je continuai mon voyage, sans plus m'occuper de ma blessure, qui se cicatrisa rapidement.
    Sur cette même rivière de Tay-ninh je vis expérimenter un fébrifuge qui m'était jusqu'alors inconnu. En remontant l'arroyo, je remarquai qu'un de mes deux rameurs faiblissait dans son travail. Sur l'observation que je lui en fais, il me dit qu'il tremble de la fièvre. Que faire ? Nous avons encore cinq heures de marche. On accoste la rive déserte et broussailleuse, le camarade du malade l'escalade et revient bientôt, tenant à la main, une sorte de lierre qu'il appelle peau de crapaud. Il le presse dans sa main, ajoute quelques grains de sel de cuisine, à l'eau qui en sort, et fait boire le tout au fiévreux. L'accès fut arrêté et nous pûmes achever notre route sans accident.
    Le même rameur, qui était à mon service, m'avait accompagné dans une région malsaine des basses provinces. Toutes les semaines il avait la fièvre et voulait retourner dans son pays. Un beau jour, je le trouve ronflant comme un bienheureux à trois heures de l'après- midi ; je le réveille et lui demande pourquoi il dort à pareille heure. Il m'explique qu'à neuf heures du matin, sentant venir la fièvre, il a pris une bonne ration de pétrole et s'est endormi. Il continua et s'en trouva fort bien. Il est loin d'être sorcier, et je ne sais où il avait déniché ce fébrifuge d'un nouveau genre et que d'ailleurs je ne me permets pas de recommander.
    Voici un autre remède que les Annamites utilisent contre les vomissements de sang et dont ils donnent la recette en ces termes :
    Grattez le fond de la poêle à frire, qui est en fonte, brûlez des cheveux qu'on recueille à leur chute, et prenez-en les cendres, ajoutez à tout cela de la ciboulette broyée, un peu de sel et vous arrêterez votre hémorragie.
    En cas de choléra ou de congestion, ils emploieront des briques chaudes, mais neuves, pour réchauffer les membres inférieurs ; ils apporteront un ou deux réchauds sur le lit et munis de linges, ou de couvertures, ils les chaufferont à la chaleur de charbons ardents. Ces moyens, avec les frictions à la main, soit sèche, soit trempée dans du vin de riz sont excellentes en elles-mêmes ; mais elles ne produisent pas toujours leur effet, à cause du peu de précision et de soin qu'ils mettent en cela, comme en toute autre chose.
    Les vomitifs sont très nombreux, je renonce à faire l'énumération de tous ceux qu'on a bien voulu m'indiquer et qui sont à la portée de tout le monde ; j'en cite quelques-uns seulement qui me reviennent en mémoire. Prenez du sel de cuisine, faites-le griller, puis fondre dans de l'eau et avalez. D'autres plus économes ou désireux de ne pas faire gagner la gabelle, se contenteront de couper une feuille de bananier.
    Il faut bien le dire pourtant, à côté de ces médicaments utiles et efficaces, nos Annamites ont d'autres recettes qui paraissent tout au moins extravagantes. C'est ainsi que le fiel du canard blanc est censé guérir les vertiges. Mais il faut que le canard soit blanc et non d'une autre couleur. La viande de chat noir combat la toux. Le fiel du corbeau est excellent contre les maladies de poitrine. Le sang de ces mêmes corbeaux est très apprécié dans certains cas de surdité rebelles à tout autre remède : on saigne le volatile dont le sang est recueilli sur du papier qui l'absorbe ; on fait de celui-ci un petit tube qu'on allume à une extrémité, l'autre extrémité enfoncée dans le lobe de l'oreille malade y fait pénétrer la fumée et guérit, ou du moins atténue, dit-on, cette désagréable infirmité.
    Une religieuse annamite, qui fait maintenant l'école à Gô-công, me racontait qu'elle avait été recueillie, toute petite, par un prêtre indigène qui vit encore. Sujette à de fréquents accès d'asthme, elle maigrissait et faiblissait à vue dil. Elle avait une dizaine d'années quand le prêtre annamite tua un tigre. L'heureux chasseur n'eut rien de plus pressé que d'en choisir quelques morceaux et de les faire griller pour en régaler la malade. Le plat n'est pas des plus appétissants, paraît-il, et l'enfant ne voulait pas y toucher. Ce ne fut qu'après un jeune d'un jour et, sous la menace du rotin, qu'elle consentit à en prendre une ration et à continuer le lendemain et le jour suivant. Son état en fut sensiblement amélioré, les accès fort atténués devinrent de moins en moins fréquents et l'infirme ne tarda pas à être à peu près guérie.
    Je mentionne pour mémoire la viande de chien annamite, et non européen, ni trop gras, ni trop maigre ; la viande de roussette, sorte de grosse chauve-souris, qui pèse plusieurs livres, comme des fortifiants de premier ordre, dit-on, ainsi que le sang d'une variété de tortues, que l'on boit mêlé à l'eau-de-vie de riz. J'oubliais un serpent (ran-ho-dat) de grandeur respectable.
    Quand, en faisant la rizière, où il se réfugie ordinairement dans un trou, on parvient à en tuer un, on ne manque pas de le rapporter en entier ; on le fait griller, on mêle à sa chair de l'eau-de-vie de riz et on le sert à quelque malheureux tourmenté par de fortes douleurs de membres.
    Mais c'est assez causé sur le chapitre de la thérapeutique ; passons si vous le voulez bien à la diététique, car nos Esculapes improvisés savent en faire.

    ***

    Les Annamites attachent une grande importance à la nourriture dont il faut s'abstenir en cas de maladie ou durant la convalescence.
    Les hydropiques ne mangeront pas de viande de buffle, de chien, de tous les aliments de digestion difficile et qui sont censés apporter un excédent d'eau dans le corps.
    Les fiévreux éviteront la nourriture acide et trop douce, la graisse, les bains.
    Par contre les phtisiques peuvent se permettre tous les aliments, à condition de ne pas aller à la rosée du matin. On reconnaît cependant qu'il faut faire exception pour certain plat fait avec du poisson fermenté et conservé dans la saumure, surtout celui dans lequel entrent des entrailles de poisson, car il augmente la toux.
    Outre d'autres aliments, les varioleux s'abstiendront, sous peine de mort, non seulement de manger des poulets, mais encore d'y toucher ut d'en rencontrer. J'ai vu un prêtre indigène pris de la variole, contractée au chevet des malades. Il fut pendant cinq mois entre la vie et la mort. Quand il sembla hors de danger, les dignitaires vinrent l'inviter à se lever de son lit, pour visiter le beau cercueil, qu'ils avaient acheté pour lui et qu'ils avaient déposé sous la véranda du presbytère. Malgré la joie qu'apporte toujours au convalescent cette touchante cérémonie le prêtre retombait malade le lendemain. Tous furent d'accord pour proclamer que le Père, en allant sous la véranda, avait dû effleurer de son pied une plume de poulet, car certainement, (ils y avaient veillé) il n'en était pas entré un seul dans la maison, depuis le commencement de la maladie. L'explication était pour le moins d'une valeur douteuse. Elle manifestait dans tous les cas une croyance populaire universellement admise.
    Qu'un enfant, déjà bien remis du même mal, commence à s'amuser, les siens lui défendront d'approcher des poules ; s'il en tenait une, voire même un poussin, dans ses mains encore débiles, il ne manquerait pas d'avoir une rechute dans les 24 heures.
    Si nos Annamites proscrivent certains aliments à leurs malades ils leur en commandent d'autres, qui sont, prétendent-ils, excellents durant la maladie et surtout pendant la convalescence.
    Certaines maisons par exemple conservent du riz vieux dans un petit sac ; on le réserve aux membres de la famille ou à ceux dont on croit la vie précieuse. La vieille mère d'un chef de canton, qui avait peur de me voir mourir, m'en apporta, deux ou trois fois, un bol qu'elle me recommanda de bien utiliser, sans en perdre un grain ; il avait été mis en réserve par son mari. Cet homme était mort depuis neuf ans ; que de soin pour conserver ce céréale, dans un pays humide, où la vermine et les rats pullulent et s'attaquent même aux êtres vivants!
    Il est un aliment, mis à la mode, et à bon droit, par la médecine française actuelle et que les Annamites ont en horreur, c'est le lait. Ils n'en prendront jamais, ni en maladie, ni en santé, et Dieu sait pourtant ce qu'il a sauvé d'Européens en Cochinchine. Demandez-leur en la raison, ils vous répondront qu'il sent mauvais. Peut-être n'ont-ils pas tort. Voulant les convaincre que c'était un préjugé, je présentai un peu de lait, dans un bol, à un enfant qui prenait volontiers tout ce que je lui donnais et qui, malgré ses quatre ans, venait seulement d'être sevré. Après y avoir trempé les lèvres il se retira avec dégoût, en disant « : Cela ne sent pas bon ». J'en fus pour mes frais, mais je n'en continuai pas moins de faire mes délices de ce précieux et unique spécifique de la dyssenterie de Cochinchine.

    ***

    D'après ce qui a été dit dans les pages précédentes, il est facile de conclure que l'Annamite croit à la médecine et à son efficacité. De fait, dans les leçons d'économie domestique qu'un père soucieux de l'avenir des siens donne à ses enfants ; il ne manquera pas de leur dire :
    « Ne dépensez pas tout ce que vous gagnez. Si vous avez trois ligatures, mangez-en une seulement. Gardez les deux autres : une pour appeler le médecin et l'autre pour acheter de la médecine ».
    Dans l'énumération des devoirs filiaux, un enfant bien élevé ne manquera pas d'indiquer les consultations de médecins et l'achat de médecines pour ses parents ou vieux ou faibles. Si les dignitaires condamnent un époux, des enfants à payer une rente viagère, ils feront toujours une mention spéciale de la médecine.
    En vous parlant des dépenses de leur ménage, ou de la dureté des temps, il y a inévitablement le chapitre de la médecine.

    ***

    S'ils s'occupent des remèdes, ils tiennent moins compte des précautions hygiéniques. Quand on voit la promiscuité dans les familles gangrenées de lèpre, ou dévorées par la phtisie, on est écoeuré et, à la réflexion, étonné que ces terribles fléaux ne fassent pas plus de ravages. Voilà un jeune homme de 25 ans ; ses pieds sont déjà à moitié rongés par le lupus, ses doigts sont contractés, sa face est livide, et cependant il habite avec son père, sa mère, ses frères et ses soeurs, tous bien portants et respirant la santé. Tous vivent sous le même toit, dans des appartements bas, peu ou point aérés. Encore si ce malade s'asseyait ou se couchait au même endroit, mais non ; il s'assied, se repose partout, fait souvent le ménage, ne pouvant se livrer aux occupations plus pénibles, et même cuit le riz et prépare la nourriture !
    Un lépreux, pour peu qu'il soit à l'aise, trouvera à se marier tout comme un autre.
    Pendant quelques mois, j'ai étudié les caractères chinois sous la conduite d'un secrétaire indigène lépreux, qui gagnait une trentaine de piastres par mois, à l'inspection de Thu-dau-môt. En se rendant à son bureau, il passait pour me donner une leçon de lecture chinoise. Que de fois je l'ai vu assis près de moi, son moignon gauche dévoré par la lèpre, et tenant péniblement le pinceau de la main droite, enveloppée d'une étoffe pour dissimuler deux doigts qui achevaient de tomber en pourriture. A cette époque je baptisai un de ses enfants. Sa femme, qu'il avait épousée en secondes noces, avait surtout vu la solde qui assurait le bien-être de la maison.
    Quant à la propreté c'est un article encore assez mal connu des Annamites. Souvent j'ai vu des malades couchés ou accroupis sur leur lit de planches, de bambous ou de rotin tressé. Ils étaient là depuis des mois sans qu'une goutte d'eau eût touché leur corps décharné. Les gens soigneux y font quelquefois attention. On en rencontre, mais assez rarement, qui, pendant une longue maladie, laveront le malade de temps à autre avec une décoction soit de plantes odoriférantes et médicinales, soit des détritus et des marcs des médecines de la huitaine ou de la quinzaine, qu'ils ont fait recuire dans une marmite remplie d'eau puisée à l'arroyo voisin.
    Pour les Annamites les mots de propreté et de malpropreté semblent, souvent en pratique vides de sens. Les maisons sont des taudis où tout grouille pèle mêle : enfants, canards, porcs, crapauds, lézards, sur un terrain humide et encombré de mille objets. Les individus sont dignes du domicile. On est parfois repoussé par la saleté qui double leurs vêtements et s'attache à leur peau. Voyez cet homme qui s'en va tout fier de son bel habit de riche soie chinoise ; n'y regardez pas de trop près, vous entreverriez un habit de dessous qui fut blanc et qui est noirci par la sueur et la poussière.
    J'avais pris un enfant comme servant. Il arriva chez moi en guenilles ; aussi mon premier soin fut-il de l'habiller tout de neuf. Au bout d'un mois, voyageant en barque avec lui, je lui dis :
    Ton habit blanc est bien sale ; tu vas attraper des maladies de peau.
    Comment, Père ? Je n'en ai jamais eu d'aussi propre ! »
    Il m'obéit quand je lui ordonnai de le laver, mais c'était à regret :
    « Père, disait-il, cela va l'abîmer ».
    N'exagérons pas cependant, les interprètes et autres Annamites qui sont en contact avec les Européens prennent facilement des habitudes plus hygiéniques. Beaucoup de familles riches ou à l'aise, et qui se piquent de bon ton, suivent également l'impulsion et renoncent à la malpropreté ancestrale.
    Les gens de la brousse sont plus lents à se mouvoir. L'an dernier, après une messe de mariage, les nouveaux époux vinrent, selon l'étiquette, me saluer et m'offrir le vin du bonheur. Ils étaient en tête d'un cortège des plus brillants ; la plupart des assistants portaient des habits de soie, les hommes avec le grand turban, les femmes avec le chapeau de cérémonie. Un petit verre à Bordeaux (objet rare, unique sans doute dans un quartier où, en fait d'objets européens, on ne connaît encore que les allumettes, le parasol et les légères cotonnades brillantes) servait à toutes les cérémonies de ce genre ; il me fut présenté rempli d'eau-de-vie de riz. Je ne suis pas difficile et je me montre accommodant avec les Annamites sur le chapitre de la propreté ; mais c'était trop fort tout de même : la poussière et la sueur mêlées s'y étaient déposées sous des centaines de doigts maculés. Je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque au chef du cortège :
    « Toi qui es un dignitaire des plus élevés, qui es poli et intelligent, tu ne devrais pas permettre de me servir dans un objet aussi repoussant. Vois donc un peu comme ce verre est sale ».
    L'interpellé verse le vin dans la fiole presque pleine d'où il sortait, regarde le verre à la lumière et ne voit rien d'extraordinaire ; il se décide cependant à prendre le mouchoir qui, depuis plusieurs semaines, retenait ses cheveux huileux, et épongeait la sueur de son corps ; d'un geste rapide il en frotte l'extérieur et l'intérieur du verre, puis il y verse de nouveau du vin. Pour ne pas prolonger cette scène, je le pris des mains du marié et j'y appliquai mes lèvres. Certainement la plupart des assistants, le dignitaire comme les autres, ne comprirent pas la portée de mon observation. Se plaindre d'un verre qu'on avait rapporté de Saïgon, auquel s'étaient collées des milliers de lèvres, où avaient bu des préfets et des sous-préfets ! Il est vrai qu'on ne l'avait jamais lavé ! La belle affaire! Ils ne s'en froissèrent cependant pas ; les Européens sont si drôles ! Ah ! Eux ne se montrèrent pas si dédaigneux ; le vin avait été distillé en forêt, loin des yeux de la régie ; chacun en avala sa ration, avec le seul regret de la prendre dans un verre aussi petit.
    (A suivre.)
    1903/78-90
    78-90
    Vietnam
    1903
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