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Causerie sur l'opium 3 (Suite)

Causerie sur l'opium 3 (Suite) PAR M. J.-B. CLAIR Missionnaire en Cochinchine Occidentale. (Suite)1. Vie normale avec petite dose. Comme nous l'avons déjà indiqué, les fumeurs qui ne dépassent pas la 1re phase, qui s'en tiennent à 10 ou 15 pipes de bon opium, jouissent souvent d'une existence normale, si leurs ressources leur permettent ce luxe quotidien, et s'ils peuvent se procurer une bonne alimentation ordinaire.
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    Causerie sur l'opium 3 (Suite)

    PAR M. J.-B. CLAIR
    Missionnaire en Cochinchine Occidentale.

    (Suite)1.

    Vie normale avec petite dose.

    Comme nous l'avons déjà indiqué, les fumeurs qui ne dépassent pas la 1re phase, qui s'en tiennent à 10 ou 15 pipes de bon opium, jouissent souvent d'une existence normale, si leurs ressources leur permettent ce luxe quotidien, et s'ils peuvent se procurer une bonne alimentation ordinaire.
    Un sergent de milice, qui s'était rallié à l'influence française dès le début de la conquête, est mort depuis quelques années, à l'âge de plus de 80 ans. Il fumait depuis sa vingtième année. Rarement il dépassait 15 pipes en 24 heures, même à l'époque la plus brillante de son opiomanie. Il eut une douzaine d'enfants dont plusieurs sont encore de ce monde. J'en ai connu 7, tous mariés et chefs de famille. Pas un seul ne s'est adonné à l'opium, bien que les fils aient occupé des situations qui leur permettaient cette dépense.
    Je sais quelques autres fumeurs qui se tiennent dans les limites de la modération et qui vivent à peu près comme tout le monde. Ce sont des cas assez rares cependant, parce que ceux qui ont le moyen de se procurer l'opium de 1re qualité, ne s'en tiennent pas souvent à la faible dose ; ils l'outrepassent presque toujours, pour maintenir, ou même pour développer les effets agréables, qui sont lé grand attrait de cette drogue.
    Je n'en conclurais pas, néanmoins, que tous ceux qui s'en tiendraient à 15 pipes, en y ajoutant le régime alimentaire convenable, se verraient indemnes des inconvénients physiologiques, intellectuels et moraux de l'opium ; quelques exemples, bien que rares, pour les raisons précitées, vont à l'encontre d'une telle affirmation.

    1. Voir : Janvier février 1909, n° 67, p. 10. Mars avril, n° 68, p. 75.

    Un publiciste anglais, George Mannington, mort récemment à Hong-kong, qui fit campagne au Tonkin, en qualité de sous-officier de la Légion étrangère, résume ainsi ses observations et ses impressions sur l'opium, qu'il appelle « poison subtil ».
    « L'usage de l'opium prévaut chez les officiers et soldats français au Tonkin, tout aussi bien que chez les soldats indigènes. Les Européens savent peu se limiter dans l'usage de la drogue, tandis que les indigènes, plus modérés, s'astreignent à ne pas dépasser une quantité déterminée, fixe ».
    On prétend que l'opium, même à faible dose, débilite les fumeurs. Lui a remarqué que les inconvénients du « subtil poison » ne sont pas très sérieux, à part quelques cas. Il s'agissait de fumeurs, peu ou pas encore intoxiqués. En faisant de longues marches avec un convoi, les coolies grands, bien bâtis, aux membres musclés en hercules, fumaient leurs quelques pipes d'un opium à bon marché, sans avoir l'air d'en souffrir.
    Les grands buveurs, à son avis, souffrent davantage, au Tonkin ; lorsque la fièvre les prend, le résultat en est généralement fatal.
    Pour tirer une conclusion ferme de ces remarques, il faudrait nous apprendre ce que tous ces hommes sont devenus par la suite. C'est ce que n'a pu faire Mannington, qui a quitté le pays pour s'installer en terre anglaise.
    Mannington aurait pu ajouter aussi que les Pavillons noirs, qui nous créèrent tant de difficultés au Tonkin, étaient presque tous fumeurs ; que, suggestionnés par les séances de la fumerie, ils se comportaient bravement aux premiers chocs, mais que leur effort baissait à mesure que l'effet du narcotique diminuait. Des hommes sérieux, qui ont étudié la question, prétendent que si les Taipings, les aînés des Pavillons noirs, avaient pu soutenir l'entrain, la vaillance que leur conférait l'opium durant quelques heures, ils seraient parvenus à renverser la dynastie mandchoue.
    Il est de notoriété publique parmi nos indigènes, que le Chinois fumeur, en lutte avec l'Annamite qui ne l'est pas, est presque toujours vaincu, quoique plus fort, parce que, son effort n'étant pas soutenu, son adversaire le fatigue à la longue et l'épuise. L'opium ne serait pas étranger à ce résultat.

    Egoïsme de l'opiomane.

    L'égoïsme, ce champignon des sociétés païennes, que n'a pas vivifiées encore le souffle du Christianisme, trouve un terrain d'élection dans l'âme de l'opiomane. Pour cet être, arrivé à un certain degré d'intoxication, le ciel et la terre se réduisent à sa personne et à l'indispensable drogue. Ses pensées, ses paroles, ses actions, convergent toutes vers ce double centre, qui, en somme, se confond en, la seule satisfaction de l'impérieux besoin. L'égoïsme du fumeur est d'autant plus complet qu'il souffre de vivre dans la réalité qui lui donne l'envers de ses rêves.
    Il lui sacrifiera ses amitiés, une fiancée, qui eût fait le bonheur de sa vie, l'instruction, l'éducation, l'établissement même de ses enfants ; il abandonnera aux soins de sa femme, sa fortune personnelle et celle des siens. Pour acheter l'opium, dont il ne peut se passer, il aliénera la rizière familiale, jusqu'à la tombe des ancêtres ; il vendra les bijoux, les habits de sa femme, vivra à son crochet, ou à la charge de ses enfants, engagera même ceux-ci, dans leur jeune âge, avec l'intention de les racheter, peut-être, un jour, intention qu'il ne réalisera jamais.
    Nguyên-van-Mit est un pauvre paysan, un pauvre nhaqué, comme disent les Français de Cochinchine. Il habite, à 200 mètres de ma maison, un bout de terrain, que je lui loue une piastre par an et qu'il ne me paie pas. Il est entré dans la confrérie de l'opium quelques années après son mariage. Sa ration ordinaire n'a jamais été bien forte, 8 à 10 pipes à peine. Encore a-t-il dû remplacer la pipe, par les boulettes, quand, après 5 ou 6 ans de cette industrie, il a aliéné le petit champ qu'il tenait de son père. Il eut sept enfants dont 4 sont encore de ce monde et dont l'aîné, bon et solide ouvrier, est à mon service depuis bientôt 4 ans.

    Sa compagne, brave et honnête femme, laborieuse et économe, a toujours maintenu le ménage jusquà sa mort, un peu en deçà des limites de l'extrême pauvreté. On a dû cependant déménager 4 ou 5 fois, après avoir épuisé le crédit chez les voisins.
    Mit, qui travaille à peine une heure où deux par jour, a plusieurs cordes à son arc. Semi lettré, connaissant assez bien les caractères chinois et quelque peu le quôc-ngu ou les caractères latins qui servent à écrire la langue vulgaire, il rédige les suppliques de ses concitoyens, leurs contrats d'achat et de vente et leurs lettres, à l'occasion. Cela lui procure quelques pièces de 10 cents, qui toutes s'envolent en fumée.
    Il est quelque peu médecin aussi pour les hommes et les animaux. Eh ! Après tout, il ne soigne pas plus mal qu'un autre. Seulement on ne lui avancera jamais une piastre pour acheter les médicaments ; on craindrait qu'elle ne reste entre les mains du débitant de Ba-queo, le petit marché voisin.
    C'est le courtage des chevaux qui est son triomphe. Il me vendit, l'an dernier, une petite jument, dont j'oubliai d'exiger le titre d'origine ; 15 jours plus tard, elle disparaissait de mon écurie. II n'y eut qu'une voix dans le quartier pour l'accuser du méfait. Lui, sans broncher, se mit à ma disposition pour rechercher les voleurs et la bête. Il fit du bruit et du zèle, mais je ne revis jamais ma pouliche.
    Un de nos prêtres indigènes lui avait confié la vente de son cheval, qui fut cédé pour 40 piastres. C'était un bon prix. Le propriétaire n'en a touché que cinq. Depuis deux ans il réclame le surplus... Il n'arrive même pas à rencontrer l'acquéreur. Actionner Nguyen-van-Mit ! Autant peigner un chauve.
    L'aîné de ses enfants, qui a 25 ans, travaille pour l'opium de son père depuis qu'il peut courir la rizière et les marais, depuis sa huitième ou sa neuvième année. Il est entré chez moi pour 30 piastres par an, que j'ai du solder le jour même de son engagement. C'est un bon ouvrier, simple, bon enfant, qui ne récrimine pas contre l'égoïsme paternel. Comme celui-ci veut toucher un second engagement 6 mois après, je m'y refuse ; le fils me supplie ; vaincu enfin par ses prières et par la misère de son petit frère et de sa petite soeur, j'accorde l'avance, mais à condition d'en acheter une paire de bufs, au nom de mon domestique, qui en gardera la propriété. Son père s'en servira pour les labours et pour les charrois, afin de nourrir et d'élever ses plus jeunes enfants.
    Je n'ai jamais pu me rendre compte de ce qui s'est passé. Les bufs ont été acquis, j'ai conservé le titre d'achat plus d'un an ; mais ils ont bel et bien disparu, sans laisser la moindre trace.
    Après avoir enterré à deux ou trois reprises sa mère et sa belle-mère, qui vivent encore aujourd'hui, et dont chaque décès lui a rapporté deux ou trois piastres, il vient m'annoncer le mariage de sa fille adulte. « Non, il ne la vendra pas. Un jeune homme du voisinage qui n'a pas le sou, lui demande sa main. Il la lui accorde, car le prétendant est honnête et travailleur ; mais, lui, ne réclame rien. Seulement il ne peut pas s en séparer, sans faire un petit repas de noces. Trois piastres lui suffiront, si je veux bien les lui avancer ». Flairant encore un piège je n'y consens qu'après l'attestation du greffier qui a rédigé l'acte de mariage. J'apprends, un mois plus tard, que mon bonhomme a dépensé une seule piastre pour le festin. Il a empoché les deux autres, qui sont allées rejoindre, à la fumerie, les 5 apportées par le gendre.
    J'ai fini par en avoir assez le jour où la provision de tabac pour mes gens a disparu de mon grenier. Les notables du village, sur ma demande, l'ont envoyé opérer ailleurs. Il a porté ses pénates chez un frère de sa défunte, où il a installé ses deux derniers rejetons. C'est l'oncle qui les nourrit. L'aîné, qui est toujours à mon service, va les voir de temps à autre, sans rencontrer son père, qui court le pays, en quête d'un coq ou d'un canard à chaparder ; mais les temps sont durs pour lui et les piastres difficiles à décrocher. J'apprenais cependant hier qu'il était en marché avec un Indien pour lui céder une chèvre, qu'il a recueillie, perdue, il y a huit jours. Encore un mammifère qui n'a pas son certificat d'origine.
    Il n'y a pas moyen de se fâcher avec cet intoxiqué bon enfant. Il accepte toutes les injures, vous en remercie, vous en réclame au besoin, pourvu que vous preniez part à ses deuils, et que vous consentiez à lui prêter quelques piastres pour enterrer l'un ou l'autre des membres de sa famille. Ce qu'il en a mis en terre, depuis quatre ans que je le connais !
    Les Célestes, plus avisés que les Européens, en général, et que l'auteur de ces lignes, en particulier, eux qui agissent presque toujours au rebours de notre bon sens, ont su tirer parti des qualités, des dispositions de leurs fumeurs d'opium.
    On prétend que les Turcs trouvent, chez les eunuques, les qualités précieuses du trésorier. Les Chinois, non moins intelligents, ont découvert chez le fumeur d'opium l'homme idéal, l'être libéré des instincts, pour le mettre à la tête de leurs sociétés industrielles et commerciales.
    Voici les raisons qui les y déterminent.
    Le fumeur qui a sa ration d'opium assurée, ne réclame plus rien. Les jeux lui sont indifférents. Les autres plaisirs, il n'y songe même pas. De famille, il n'en a plus.
    La lucidité, et l'activité intellectuelles que lui apporte l'excitation de la drogue, tout en donnant un essor extraordinaire à la mémoire et à l'imagination, lui permettent de concevoir, de combiner des plans de campagne, des stratagèmes, des pièges, pour développer les affairés et concurrencer les rivaux. Après la séance d'ivresse, il saura se rappeler et communiquer ses combinaisons.
    Le fumeur d'opium étant remarquable aussi par l'absence de ce que les Latins appelaient verecundia et que nous traduisons par l'expression de vergogne, il n'est gêné en rien pour dire son fait à chacun. Et il le fait sans blesser, l'anesthésie des sens lui enlevant toute parole de passion. C'est un Mentor qui dit tout ce qu'il remarque et l'on n'a pas lieu de s'en froisser, vu qu'il ne s'épargne pas plus que les autres.
    Le fumeur a besoin d'une installation compliquée ; il ne savoure bien sa rêverie que dans un décor toujours le même. Ne quittant donc pas la maison, c'est un plaisir pour lui, plutôt qu'une fatigue, de réviser des comptes entre deux pipes d'opium.
    Il peut remplacer avantageusement les prêtres de Mercure, dieu du commerce, de l'éloquence et du vol. La hardiesse des projets qu'il conçoit dans les nuages de la fumée bleuâtre n'est arrêtée, aux yeux de son intelligence avisée, par aucun obstacle, ni par aucune considération d'honnêteté, de conscience ; assuré du succès, il saura convaincre ses sous-ordres, leur inspirer la confiance, l'audace nécessaires à l'exécution. Et ces sous-ordres s'acquitteront de leur mission, fascinés par ses paroles.
    Les banques européennes de Saigon font des prêts considérables aux gros commerçants chinois de Cholon. Un employé, chinois, lui aussi, qu'on appelle compradore, et qui est assermenté, doit vérifier les titres écrits en caractères chinois. Les emprunteurs affluent sous le nom des représentants des grandes maisons ou des chefs des grandes sociétés. Des sommes importantes leur sont délivrées sur le visa du compradore. Un beau jour, on conçoit des doutes, on fait étudier les titres. Au lieu des sociétés connues et cotées sur la place, on découvre celles du chien, du cheval, qui n'ont aucune existence. Le compradore, arrêté, se pare de ses plus beaux atours, comme pour se rendre à des noces. Comme on l'emmène au parquet, il demande à passer un instant au buen retiro que nos amis les Anglais désignent par les deux initiales : W. C. Son absence se prolongeant, on enfonce la porte et on le trouve en train de rendre le dernier soupir. La banque frustrée dut encore se résigner à solder les frais d'inhumation. Cet homme avait été délégué par l'administrateur d'une association pour exécuter un plan conçu dans les volutes de la fumée bleue. Il fit la culbute au bout du fossé ; mais les sociétaires conservent les fonds des bons Européens, et s'en servent pour leur faire concurrence dans le commerce et l'industrie locale.
    Il y a cependant assez souvent un être pour lequel l'intoxiqué a conservé des sentiments d'affection et pour qui il sait faire des sacrifices, c'est le compagnon de fumerie, le camarade du lit de camp, qui lui est devenu cher. Si celui-ci se fait attendre pour partager la ration, il en souffre, mais il patiente, et ce n'est pas une mince privation que de retarder la satisfaction du besoin qui le talonne. Si enfin, il colle ses lèvres au bambou, la fumée odore mal, le bonheur est incomplet, parce que l'ami est absent.
    On conçoit que, dans la déroute générale, le sentiment du devoir a disparu, la conscience ne compte plus ; elle a été reléguée au musée des antiques, ou jetée aux ordures, selon la mentalité de son propriétaire.

    Il ne faut pas être sorcier, ni jouir des vues prophétiques de Mme de Thèbes, pour deviner que l'opiomane pauvre est à peu près condamné aux expédients, à la maraude, au vol, pour se procurer de l'opium, lorsque, ses ressources épuisées, son travail ne suffit pas à alimenter sa passion.
    Dans le langage vulgaire, le qualificatif de grippe-sous flétrit la personne du fumeur. Quand il veut donner du relief à sa pensée, l'Annamite emploie des mots doubles consacrés par l'usage. La doublure, si je puis m'exprimer ainsi, du mot fumeur, est le mot xach, qui veut dire agrippeur.
    Les fumeurs recourront d'abord au jeu, où ils excellent à tricher et qui, la chance aidant, procure un gain rapide et facile ; mais, si ce procédé ne réussit pas, les malheureux épuiseront toutes les ruses, tous les moyens pour avoir des ressources. Ils atteignent, en ce genre, une virtuosité extraordinaire, témoin ce vieil opiomane qui dénichait, sans faire le moindre bruit, une caisse d'objets précieux, cachée sous un amoncellement de fagots, de corbeilles, de tables, de vaisselle, enchevêtrés les uns dans les autres.
    L'an dernier, un de nos prêtres indigènes, qui s'était fait mettre un dentier artificiel, le perdit une nuit qu'il était en barque, et que les voleurs lui enlevèrent la petite malle où il l'avait rangé avant de se livrer au sommeil. Une dame chrétienne, dont le mari venait de mourir, voulait le remplacer par celui de son défunt, qu'on allait mettre en terre, mais on lui fit comprendre qu'un dentier, même perfectionné, n'est pas une coiffure qui peut convenir à plusieurs têtes. Un brave annamite, qui eut vent de l'affaire, se présentait le lendemain à un missionnaire des environs de Saigon, lui confiait, à voix basse, qu'il appartenait à la police secrète, qu'il se trouvait en relations avec les voleurs de la banlieue, auxquels il rendait parfois des services, leur évitant la prison, contre l'échange des objets volés.
    Il connaissait particulièrement ceux qui détenaient le dentier du pauvre vieux prêtre. Il les savait disposés à le rendre, mais il fallait gagner leurs bonnes grâces par quelques bouteilles de chum-chum1. Une piastre suffirait pour leur ouvrir le cur et les décider à rendre un objet inutile pour eux et dont ils ne pouvaient tirer parti.

    1. Eau-de-vie de riz.

    MAI JUIN 1909, N° 69.

    Le Père, bon enfant, lui accorda sa demande et attendit le précieux dentier, qui devait être rapporté le lendemain.
    Le lendemain passa, le surlendemain aussi, sans que l'agent de la sûreté reparût. Quand il revint, quelques jours plus tard, il déclara l'affaire en bonne voie, il fallait cependant encore une huitaine de jours pour décider les malandrins.
    En attendant, il sollicitait un emprunt de 5 piastres, qu'il rendrait dans huit jours, le premier du mois, jour de solde. Les piastres lui furent refusées et le chef de quartier, en même temps, chef de la police, avisé, fit appeler l'individu le soir même. Celui-ci s'excusa pour cause d'indisposition et disparut le lendemain, après une nouvelle convocation, jugeant opportun de se mettre en sûreté tout d'abord. On apprit que c'était un fumeur en quête d'opium, qui avait encore trouvé le moyen d'enlever, la veille, un petit crachoir en cuivre de la valeur d'une demi piastre.
    Nos hôtes qui viennent de Chine ne le cèdent pas à leurs neveux annamites pour user de stratagèmes dans le but d'alimenter la pipe d'opium.
    Dix ouvriers Chinois, tant maçons que charpentiers, forment un chantier pour construire une maison à un colon français. Tous sont fumeurs, sauf un seul. Le salaire journalier de chacun est fixé. L'entreprise menée à bonne fin, le bénéfice ou la perte sera repartie également entre tous.
    Le chef de chantier a confié à l'ouvrier non fumeur le soin de prendre tous les samedis, chez le colon, la somme nécessaire aux dépenses, qui comprennent la nourriture, le tabac et l'opium. La construction achevée, on règle les comptes chez un ami des fumeurs. Ceux-ci ont épuisé à peu près leur quote-part, presque tout le reliquat revient à l'ouvrier qui ne fume pas.
    Durant la discussion, où l'on prétend ne rien lui laisser, les fumeurs lui ont subtilisé son livre de comptes qu'il tenait au nom de la Société. Sur ce, ils lui reprochent de l'avoir fait disparaître et le menacent, s'il souffle mot, de l'attaquer en justice pour détournement des fonds sociaux.
    Le pauvre diable s'adresse alors au Français, qui détient encore le reliquat, pour lui réclamer son dû. Notre compatriote, bien que convaincu de son bon droit, ne peut lui accorder sa demande. Ayant fait marché avec le chef, c'est à lui qu'il doit verser pour obtenir quitus. Le malheureux, qui est père de famille, se voit privé de la plus grande partie du prix de son travail, au profit de ces fumeurs d'opium, qui ont combiné leur coup dans l'orgie opaque de la veille.
    Le fumeur en dèche mettra la main sur tout : sur les fruits des voisins, sur leurs poules et leurs canards ; rien n'est indigne de lui, du moment qu'il lui procure quelques sous. Il attaquera même à main armée, et il ne faudrait pas l'exhorter longtemps, une boîte d'opium à la main, pour le décider à l'assassinat.
    Alors il est vraiment courageux ; inconscient du danger, quand il s'agit de conquérir la drogue qui le passionne, il bravera les coups, la griffe même du tigre, si la boîte d'opium apparaît suspendue par delà le péril.
    Il y a cependant un salaire d u vol qu'il redoute ; c'est la prison. Non pas que nos malandrins asiatiques aient pris en grippe notre prison centrale, où ils sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris que dans leurs paillotes, mais ils ne pourraient fumer. Il n'aime guère plus l'hôpital, où les règlements s'opposent à la fumerie de l'opium.
    Le fumeur riche, dont les ressources sont considérables, ne s'abaissera pas au vol. S'il est fonctionnaire, il ne dédaignera pas cependant les boîtes de Bénarès, que lui offriront discrètement et fort gentiment, d'ailleurs, ses administrés. La reconnaissance qu'il leur en témoignera, en réglant leur affaire, fût-elle scabreuse, ne les détournera pas de la récidive, toujours vue d'un bon oeil.
    I1 ne s'adonnera pas spécialement au jeu. Il lui préfère sa pipe, son dieu, son tout ; oh, la bonne pipe !

    Le fumeur n'est pas franc.

    L'opiomane est loin, en outre, d'être un modèle de franchise et de droiture. Il en manque envers tous, même envers lui. Il s'exagérera volontiers les raisons de fumer ; ses souffrances, ses indispositions, afin d'augmenter la dose et de goûter ainsi de plus grandes jouissances.
    Au début de sa passion, il la cachera aux siens, à ses parents, à sa femme. Il recourra à toutes sortes d'artifices, de ruses d'excuses, de prétextes, pour leur donner le change, pour les dépister. Ce n'est que plus tard, quand il portera les stigmates du vice, quand, vaincu par le besoin, il installera sa fumerie à la maison, qu'il se reconnaîtra victime de la passion.
    Il dissimulera même encore devant les étrangers qui ne sont pas initiés aux mystères de la drogue ; devant un supérieur, un chef, il niera mordicus.
    Les fumeurs se trompent également entre eux. L'intoxiqué qui avouera volontiers 8 ou 10 pipes devant un confrère, en absorbera bel et bien 20 ou 30. S'il vous invite et que vous lui en fassiez la remarque, il vous répondra gentiment que c'est en votre honneur qu'il a doublé, triplé la ration.
    On a remarqué que beaucoup de fumeurs européens descendent rapidement à une dépravation sensible du sentiment de la vérité. Non seulement ils dissimulent leur passion, mais nombreuses sont aussi les contrefaçons du vrai qu'ils débitent plus ou moins consciemment. Leur vie cérébrale est si désordonnée que, entre deux rêves, deux cauchemars, ils embrouillent leurs pensées et arrivent à ne plus guère distinguer le vrai du faux, la réalité de la fiction ; d'aucuns mentent sans cesse, pour le besoin de dire quelque chose. Comme l'a fait observer quelqu'un, le vice du maniaque d'opium, c'est le mensonge. Il donne ce pli à son âme par la nécessité où il est de dissimuler son habitude, d'inventer des prétextes d'isolement, de se garer de la curiosité ambiante. Il ment d'abord par urgence, ensuite par goût, enfin par tic. Les médecins spécialistes sont très renseignés sur ce tour d'esprit de leurs malades. Quand ceux-ci avouent telle dose de poison, ils savent qu'il faut calculer d'après le double et ils instituent le traitement en conséquence.
    Les fumeurs invétérés vous lancent des inventions aussi effarantes qu'invraisemblables ; s'ils s'adonnent à la littérature, défiez-vous de leur prose fascinante, de leur parole spécieuse.
    Cette perversion du sens véridique frappe moins chez les indigènes, pour la raison que, chez eux, en dehors même de l'opium, le culte de la vérité est peu fervent, de sorte que la chute paraît beaucoup moins profonde.
    Le mensonge, tel que nous l'entendons, selon notre mentalité chrétienne, est sans cesse sur les lèvres des Jaunes, sans qu'il soit précisément qualifié de ce nom.
    Pour nous, la parole nous a été donnée pour manifester au dehors nos pensées, nos sentiments ; pour eux, qui ne se sont jamais demandé pourquoi le Créateur les a enrichis de ce don, ils suivent l'impulsion atavique et l'emploient surtout comme un instrument destiné à les tirer d'embarras, à servir leurs intérêts, comme l'enfant pris en faute, ou l'artiste forain qui débite ses crayons et ses orviétans.
    Aussi qu'un indigène quelconque raconte, dans son intérêt, le contraire de la vérité, nul, parmi ses congénères ne protestera et ne laissera même échapper un signe d'étonnement. Ce milieu, où le respect de la vérité est si peu connu, qui ignore l'amour du vrai, si profondément imprimé au coeur d'un Français honorable, explique que la déformation du sens véridique y soit moins appréciable, bien que la vérité ne sorte pas souvent de la bouche des opiomanes aux yeux bridés.

    Le fumeur n'abuse pas des bains froids.

    Les opiomanes intoxiqués sont ennemis de l'eau fraîche ; ce n'est pas parmi eux que le célèbre Kneipp aurait recruté de nombreux clients. Très sensibles aux variations atmosphériques, ils grelottent en temps humide, sous le soleil équatorial. Aussi n'abusent-ils pas des bains froids. Ceux qui sont libres de suivre leur impulsion, s'y traînent une fois, deux fois par an, dans un climat où l'usage devrait en être quotidien.
    Les fonctionnaires indigènes, qui passent la journée avec leurs chefs européens, sont tenus à de plus grands soins de propreté. Ils ne s'y astreignent cependant qu'avec une certaine discrétion. Ils se servent alors d'un linge trempé dans l'eau tiède pour ménager la susceptibilité de leur épiderme.

    MAI JUIN 1909, N° 69.

    Les fumeurs d'opium manquent de prestige.

    Ceux qui sont de basse condition se voient profondément méprisés ; ceux qui sont plus élevés dans la hiérarchie sociale, sont moins atteints dans leur honorabilité ; mais, quelle que soit leur fonction ou leur fortune, la pipe de bambou porte toujours atteinte à leur réputation, quoique l'Annamite ne se montre pas exigeant envers ses supérieurs et ses chefs. On fera bonne figure à ceux-ci, parce que la politesse l'exige et qu'on peut avoir besoin de recourir à eux ; mais, le dos tourné, on ne se gênera pas pour les traiter de « Thang Nghien » intoxiqué, de « Lâo nhùa », vieux culot. L'opiomane, en somme, est frappé de la déconsidération que la diminution de sa valeur d'homme lui a méritée. Inutile d'ajouter que la femme opiomane est méprisée dans des proportions encore beaucoup plus considérables.
    Sous l'ancienne monarchie, l'habitude de l'opium valait de mauvaises notes aux fonctionnaires, parfois même leur révocation. Le mandarin étant, en principe, supposé vivre de ses maigres appointements, le fumeur était suspect de pressurer le peuple pour satisfaire un luxe permis aux seuls gens riches. L'opinion publique ratifiait cette suspicion qu'elle estimait des plus légitimes.
    Plusieurs de nos gouverneurs ayant passé pour se livrer aux charmes du bambou aromatisé, par un reste de crainte, de respect atavique, nos indigènes n'en causent qu'à voix basse, en se chuchotant à l'oreille ; ils n'oseraient en deviser, à haute voix, comme s'il s'agissait de célébrer les vertus de leurs chefs.

    Ostentation des riches fumeurs.

    L'Annamite ne manquant ni de fatuité, ni d'ostentation, on rencontre parfois des riches fumeurs qui se font accompagner d'un serviteur portant triomphalement l'attirail de fumerie ; cela les pose, croient-ils, en gens riches, puisqu'ils ont le moyen de se payer la drogue chère et le luxe d'un aide. Ils ne se doutent pas, les pauvres, que, s'ils excitent l'envie de plusieurs, ils provoquent les lazzis de tous les hommes honnêtes.

    Il fut de mode de fumer.

    Si je m'en rapporte à mes souvenirs de vingt ans, confirmés par de nombreux amis et connaissances, il fut de mode à cette époque, parmi les fonctionnaires indigènes, de se donner comme fumeurs d'opium. On se croyait un personnage, et non des moindres, quand on dépensait chaque jour une demi piastre, ou une piastre en opium.
    Que d'esprits faibles et prétentieux y débutèrent d'abord par vanité de snobs, pour devenir ensuite victimes de la fallacieuse drogue ! Mais cette mode est passée. Il est de meilleur ton aujourd'hui de pousser une queue de billard et de sabler le champagne, bien que le fumeur lui-même conserve toujours la conviction, du moins aux heures de griserie, qu'il est d'une essence supérieure à celle des autres humains.
    S'il daignait seulement se regarder dans une glace, lorsqu'il porte les stigmates de l'intoxication ! Que de plaisanteries inspirées par un fumeur, que je vois encore avec sa lèvre tombante ! Bien qu'il occupât une certaine position sociale, ses concitoyens l'avaient décoré du sobriquet de fumeur à la bobine pendante. Selon ces braves gens, il devait cette difformité à l'application trop constante de ses lèvres au gros tube de bambou.
    (A suivre).

    1909/138-151
    138-151
    France
    1909
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