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Causerie sur l'opium 2 (Suite)

Causerie sur l'opium 2 (Suite) PAR M. J.-B. CLAIR Missionna ire en Cochinchine Occidentale. (Suite)1. Effets de l'opium. Les effets intellectuels sont peut-être plus remarquables encore. L'opium, fumé à dose convenable, agit de telle façon sur l'esprit, qu'il semble dilater sa faculté de compréhension, élever son degré d'acuité et d'intuition, et le rendre capable de productions supérieures à ses facultés en dehors de cette excitation par l'opium.
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    Causerie sur l'opium 2 (Suite)
    PAR M. J.-B. CLAIR

    Missionna ire en Cochinchine Occidentale.

    (Suite)1.

    Effets de l'opium.

    Les effets intellectuels sont peut-être plus remarquables encore. L'opium, fumé à dose convenable, agit de telle façon sur l'esprit, qu'il semble dilater sa faculté de compréhension, élever son degré d'acuité et d'intuition, et le rendre capable de productions supérieures à ses facultés en dehors de cette excitation par l'opium.
    La tête est légère, la perception des choses est merveilleuse, les idées abondent ; c'est à peine si l'on a le temps de les consigner. Un homme de lettres, un journaliste y verra son article comme en un panorama, sous dix formes différentes, il n'a plus qu'à choisir et, pour ainsi dire, à copier. La mémoire est dans un éveil de résurrection, d'une promptitude inconcevable, d'une exactitude photographique jusque dans les infimes détails.

    1. Voir janvier février 1909, no 67, p. 10.

    On prétend que c'est en ce moment que les gros négociants chinois de Cholon préparent leurs opérations, qui les mettent hors de pair avec leurs concurrents Européens. Jusqu'aux voleurs, pirates et assassins qui organisent leurs coups en cette heure de translucidité. Aucune difficulté n'arrête l'effort en cette vue intellectuelle.

    Un passager venu de France m'a raconté que son bateau étant en danger, il voyait, sans la moindre obscurité, le moyen qui assurerait son salut, en cas de naufrage.
    L'opium est non seulement un évocateur prodigieux, il est aussi un admirable organisateur. Quand les idées sans lien, pareilles aux fugitives images du kaléidoscope, flottent éparses dans le cerveau, sous l'action de la fumée enivrante elles s'harmonisent en des tableaux brillants. J'ai connu un administrateur des affaires indigènes, aujourd'hui en retraite ; c'était un des plus distingués, et il faisait partie des principales commissions gouvernementales. De son propre aveu, il ne prend ait la plume pour rédiger ses rapports, qu'après avoir absorbé sa ration ordinaire, assez faible, d'ailleurs, de dix pipes d'opium. Il pouvait alors y aller de confiance. Son sujet se déroulait sous le regard de son intelligence comme imprimé en caractères mirifiques, ses rapports étaient parfaits et excitaient l'admiration de ses collègues, aussi bien que celle de ses chefs. Et son effort avait été nul, remplacé par les jouissances du dilettante.
    Quand le fumeur est au point, que les idées lui viennent en foule, s'il a près de lui un ami comme partenaire, il passe une agréable soirée à échanger avec lui ses impressions.
    Ces aimables et intarissables conteurs captivent leur auditoire et lui inspirent le désir de l'imitation. Cette faconde lucide devient pour les assistants une tentation irrésistible, comme jadis la science mystérieuse du bien et du mal pour notre pauvre mère Eve.
    On pourrait affirmer que, sauf le milieu et les circonstances, à certaines heures de la nuit, beaucoup de fumeries en Annam sont des salons d'Europe, dessalons où l'on cause entre intimes.
    Les discussions qui s'engagent entre fumeurs d'opium sont empreintes de courtoisie et de condescendance, et leur âme est dans un tel état de félicité qu'il leur serait pénible de faire la moindre peine à leurs semblables.
    Je me suis laissé conter qu'un magistrat colonial, qui fumait avec ardeur, fut obligé de donner sa démission : sous l'influence de l'opium, son universelle condescendance le poussait à acquitter tous les prévenus, même les coupables les plus avérés,
    M. Albert de Pouvourville, qui a vécu longtemps au Tonkin, et a chanté en style épique la résistance des Jaunes, décrit une scène finale, où leurs soldats, vaincus et blessés, attendent leur dernière heure dans la fumée de l'opium. Qu'on me permette d'en citer la partie la plus saisissante.
    Il s'agit de soldats blessés et condamnés à mort après la défaite de Son-tay1.
    « La nuit s'achève ; sous le péristyle de la maison d'Ong Luu, dans la ville ravagée, les moribonds fument l'opium que leur a laissé leur chef. Les lampes allumées éclairent l'obscurité d'une faible lueur, des soupirs étouffés répondent à des plaintes, des formes indécises se meuvent.
    « Tous, ils ont fumé jusqu'à l'extinction de la douleur ; d'autres ont bu avidement la sève embaumée et consolatrice ; une fumée épaisse et odorante remplit l'édifice jusque pardessus les solives ; par terre, dans le sang qui coulait tout à l'heure encore de leurs blessures, les mourants sont étendus. Jusqu'à ce que leur poitrine leur refusât le souffle, ils se sont livrés à l'opium, maintenant, ils ne souffrent plus. Ils regardent en souriant leurs plaies béantes, au bord desquelles le sang s'est figé ; leurs faces pâles ne sont plus crispées ; leurs yeux, étrangement agrandis, resplendissent de lumière ; leurs membres sont souples, leurs oreilles perçoivent au loin ; une légère sueur mouille leurs tempes, leur cerveau dégagé pense avec une rapidité sans exemple et sans fatigue : ils sourient doucement au par-delà. Parfois leurs voix devenues claires et paisibles, se croisent dans la paix du péristyle, image de la prochaine paix du tombeau. Ils savent qu'ils vont mourir, qu'ils seront égorgés peut-être, et une joie les tient, indéfinissable et intense. Ils ont le coeur plein de reconnaissance pour le Maître, qui, ne pouvant leur conserver la vie, leur a donné la mor heureuse. Quant aux vainqueurs, ils n'en parlent point ; pour eux il n'y a plus d'ennemis ; peut-être les pont-ils oubliés.

    1. L'Annam sanglant.

    « Mes jambes sont coupées, dit le Co-Vang, mais je n'ai aucun mal et je ne sens pas davantage mes bras. Il semble que je ne doive plus jamais avoir faim, ni soif, ni sommeil, je voudrais être toujours comme je suis ». « J'ai une finesse extrême dans les mains, dit un-autre, qui a eu le corps écrasé par la chute d'une poutre, et mes doigts, quand ils roulent la fine aiguille d'acier, en saisissent les aspérités et les angles comme celles d'une barre de fer ».
    « Je me rappelle, dit un troisième qui a le ventre ouvert d'un coup de hache et dont les entrailles sont à moitié dehors, les plus petits détails de mon enfance, et c'est une joie très douce de me voir, de nouveau, dams l'ancien temps ; il m'est impossible de croire que je suis à Son-tay, que je suis vaincu, que mon corps est ouvert, et que je dois sans doute avoir la tête coupée ».
    « C'est donc, dit le jeune prêtre (bonze), que nous sommes très parfaitement heureux, et qu'il serait bien dommage de vivre encore et de s'éveiller d'ici, autrement que pour mourir ».
    Que le fumeur en état de béatitude physique et de lucidité intellectuelle se saisisse d'un livre, une belle page, dans la fumée de l'opium, lui apparaîtra vivante, et il la goûtera comme un fruit délicieux, suave ; s'il est tant soit peu artiste, les sons, pour lui, ont des couleurs, et les couleurs contiennent de la musique. L'opium décuple l'intérêt des choses lues comme des choses vues et ouïes.
    On a maintes fois discuté sur l'état des sens et de l'imagination du fumeur rassasié, sous, l'influence de l'opium.
    Il semble que la question doit être éclaircie depuis les nombreuses années que des Européens, intelligents, instruits et curieux, ont scruté les mystères de la captivante fée brune. Voici l'opinion, basée sur des faits, qui me semble être la plus accrédité parmi les chercheurs avisés :
    « La fumée de l'opium étant un excitant du système nerveux, elle flatte les désirs de chacun dans un rêve semblable à celui d'une demi ivresse ; elle développe la passion dominante de chaque individu, que ce soit la luxure, ou l'ambition, la haine, ou l'avarice ».
    Mais ce développement de la passion dominante revêt ici un caractère tout spécial. Le fumeur, sous l'influence de l'opium, n'est en rien assimilable au buveur qui est sous l'empire de la boisson. Autant le vin et l'alcool excitent les sens et déchaînent les appétits de la bête, autant, sous l'influence de l'opium, le fumeur est calme. Il semble soustrait à l'emprise des passions. Quelqu'un a pu dire avec raison : « Dans l'ivresse de l'alcool, la bête opprime et tue l'esprit ; dans l'ivresse de l'opium c'est la lame qui use le fourreau ». Entre les deux types, il y a la différence qui sépare le rêve de la réalité, la pensée, de son actuation. Le fumeur peut avoir des idées lubriques, il voyage en un inonde chimérique et idéal, dans une sorte de paradis éthéré, ses rêves n'ont que l'illusion de la volupté et très souvent il préfère l'illusion à la réalité.
    Un esprit vindicatif échafaudera une série de guets-apens, tissera une chaîne de crimes qui détruisent son ennemi et l'anéantissent jusque dans sa postérité ; mais il ne ferait pas l'effort de soulever le pied pour lui donner un croc en jambe. Ce lui serait du reste à peu près impossible, car il lui faudrait, à cette heure, une incroyable tension de muscles, un surhumain-effort de volonté, dont il est parfaitement incapable. Deux Annamites sortent de l'arrière-boutique d'un Chinois, transformée en fumerie d'opium. L'un des deux, encore jeune, après sa ration de 15 pipes, a conservé le souvenir de ses mirobolantes hallucinations il raconte à son compagnon, qui s'en étonne peu, les folies de son imagination : des monceaux de richesses, des montagnes de piastres qu'il ne pouvait compter, qu'il mesurai au boisseau ; il n'eût certainement pas fait le geste d'étendre la main pour ramasser un collier de perles tombé à terre par hasard.
    Voici un fait vraiment extraordinaire. Un lieutenant de vaisseau, des plus jeunes et des plus brillants, est debout sur la passerelle. Il est de quart. Il rêve, le cerveau encore embrumé par les vapeurs de l'opium. Tout à coup, à quelques encablures, un grand navire se révèle qui vient sur lui. « Je le voyais venir a-t-il dit. Je voyais quelle manoeuvre je devais commander, mais remuer, parler, agir, je ne pouvais. Heureusement, il a manuvré à ma place, il a passé à nous ronger. Ah ! L'opium ! »
    Le lendemain, ce lieutenant de vaisseau donnait sa démission. Il brisait sa carrière, ne voulant pas quitter sa pipe.
    Cette inertie est le fait des fumeurs de profession ; il n'en va pas de même des novices ou des fumeurs de hasard ; ceux-ci, conservant plus de vigueur, quittent plus aisément la poésie du rêve pour la banalité prosaïque de l'acte.
    Les ouvriers, de leur côté, déclarent qu'après avoir fumé quelques pipes, ils éprouvent un renouveau de force musculaire ; aussi, ne se mettent-ils au travail qu'après avoir absorbé leur modeste ration. Alors, ils se sentent capables d'exécuter des travaux qui leur seraient impossibles en dehors de la surexcitation de l'opium. C'est même une des raisons qui poussent à fumer certains manoeuvres, qui ont à exécuter une tâche pénible, comme, par exemple, les tireurs de pousse-pousse de Saigon et de Cholon.
    Il est presque inutile de faire remarquer que les opiomanes des trois dernières catégories, réduits à une trop faible dose, n'entrevoient que de loin le paradis des grands fumeurs et n'en savourent à peu près jamais les joies. Ils ne font que satisfaire un besoin en des proportions qu'ils sentent trop restreintes pour leur apporter les jouissances de l'opium. Ils représentent ces assoiffés de vin, de cidre, de bière, qui voudraient pouvoir s'abreuver à même le tonneau, mais qui ne peuvent, hélas ! Que se payer un verre... un petit verre.

    Quatre états psychologiques.

    L'opiomane des premières catégories, celui qui absorbe une dose suffisante d'opium, passe successivement, en une séance de fumerie, par quatre états psychologiques différents :
    C'est d'abord le sentiment de bien-être et l'excitation qui aiguise l'intelligence et éveille la mémoire.
    Le deuxième est l'imprégnation, qui détermine les rêves de l'imagination, ces rêves que le fumeur dirige lui-même au gré de son inclination et de ses désirs.
    C'est ensuite la saturation cérébrale portée au paroxysme, et enfin le quatrième et dernier est l'intoxication aiguë, la torpeur, l'angoisse, qui se manifestent par des soupirs et des gémissements et qui sont la terreur des opiomanes.

    Trois phases de l'opiomanie.

    Outre le stage du noviciat, où l'organisme lutte contre le narcotique ; où se produisent des symptômes analogues à ceux que l'on éprouve au début de l'usage du tabac à fumer, le cycle de l'opiomanie se divise en trois phases assez distinctes, qui se partagent la vie du fumeur, depuis le jour où la pipe lui a paru agréable, jusqu'à celui où il la quittera en rendant le dernier soupir.
    La première est celle où l'on se contente d'une quinzaine, ou d'une vingtaine de pipes quotidiennes, qui, par une légère excitation du cerveau, produisent un bien-être supérieur et activent toutes les facultés de l'intelligence. Une ère de prospérité physique l'accompagne, avec un certain embonpoint et, souvent, une recrudescence de forces.
    L'intoxication chronique fait le fond de la deuxième, où l'on augmente sans cesse la dose, pour arriver à 50,100 pipes et même davantage. Elle est marquée par la ruine de tous les instincts, sans exception aucune. Les instincts affectifs et les sensuels, et celui même de la conservation y sombrent radicalement. C'est alors l'amaigrissement qui marque l'opiomane d'un sceau caractéristique, et la constipation qui dévore, en le brûlant, l'organisme intestinal ; c'est la diminution de l'homme clans tout son, être, principalement dans ce qu'il a de plus noble, de plus élevé : l'intelligence et le coeur ; c'est la plus dangereuse, au point de vue moral, car elle éteint dans l'esprit le bon sens et, dans le coeur, la volonté, met des lacunes dans la mémoire, favorise les erreurs en même temps qu'elle supprime les résolutions viriles.
    La troisième, enfin, est la consommation de la dégénérescence. Tout s'atrophie dans la malheureuse victime : le corps et l'âme, les fonctions et les facultés. C'est la période de déchéance et d'annihilation, puis la mort définitive, à plus ou moins brève échéance.
    Les opiomanes, soit fumeurs, soit mangeurs, passent plus ou moins rapidement de l'une à l'autre, suivant leur tempérament, leur régime de vie, la qualité et la quantité de l'opium qu'ils absorbent. Ainsi, le misérable coolie qui ne fume que de l'opium de 3me ou de 4me qualité, ou qui n'avale que des boulettes, fondra plus vite que le richard qui s'en tient au Bénarès ou au Yun-nan. L'assidu de l'apéritif, le consommateur de petits verres, touchera plus tôt à la dégénérescence que celui qui se contente de thé.
    La rapidité avec laquelle on passe d'une phase à l'autre influe également sur l'intoxication et ses dangers. Le fumeur qui augmente lentement se verra moins avarié que celui qui augmente rapidement et passe, sans transition, pour ainsi dire, d'une phase à l'autre.
    Des hommes de caractère, modérés et sages, s'arrêtent à la première phase. Si l'on pénétrait, me dit un Saïgonnais renseigné, les arcanes des maisons de tous nos Européens de Saigon, on serait fort étonné d'en voir plusieurs qui fument depuis des dizaines d'années, on les rencontre sains et guillerets, sans se douter qu'ils caressent le bambou.
    D'autres, qui semblent tout aussi avertis, me font remarquer que c'est là propos de fumeurs qui, intoxiqués eux-mêmes gravement, cherchent à jeter de la poudre eux yeux, les Européens sachant rarement imposer des limites au plaisir, et s'y livrant à corps perdu.
    Un grand nombre de Chinois sont réellement modérés ; malgré les sollicitations de la vie et de la fortune, ils n'ont pas franchi le fossé qui les sépare de la deuxième phase.

    L'opium ne favorise pas le sommeil.

    L'opium, bien qu'il soit un puissant narcotique, ne favorise pas le sommeil chez l'opiomane intoxiqué ; cela tient, sans doute, à l'abus, ou aux autres propriétés de l'extrait du pavot, qui en font aussi un excitant.
    Le sommeil du fumeur invétéré n'est pas le vrai sommeil, l'entier assoupissement des sens, cette cessation momentanée des fonctions organiques qui repose notre être, supprime notre lassitude et renouvelle nos forces.
    C'est plutôt un état de somnolence, où la vue et l'ouïe ne rompent pas toute communication, avec le monde extérieur. Aussi, le fumeur, à son réveil, tant qu'il n'a pas absorbé la portion suffisante, ne jouit-il pas du bien-être qui accompagne, chez l'homme sain, une nuit de tranquille et paisible repos.
    Il arrive même que, forçant la dose, il sera privé aussi de son demi-sommeil et se verra réduit au mouvement, à l'agitation durant les longues heures de la nuit.
    C'est le cas d'un fumeur de Cholon ; s'il ajoute, le soir, 2 ou 3 pipes aux 15 de sa ration normale, il ne jouit d'aucun repos ; il ne lui reste qu'à charmer ses loisirs en fumant des cigarettes, en se promenant dans sa chambre, ou en lisant des livres, qu'il réussit à peine à comprendre.
    Il en est un autre qui passe la moitié de sa nuit à errer dans son quartier. Après avoir dégusté une pipe, ou deux, il sort pour prendre l'air, rentre se coucher près du plateau, absorbe encore une pipe, pour retourner se promener, et ainsi de suite, jusqu'aux premières lueurs de l'aurore.
    Les gens du voisinage le savent et sont loin de s'en plaindre. N'ayant pas à redouter les déprédations du bonhomme, qui a de quoi alimenter son tuyau de bambou, ils sont assurés de posséder un gardien plus vigilant que les 5 hommes de garde qui sont au poste. Aussi n'ont-ils guère à déplorer la visite des maraudeurs et autres coquins, si nombreux en ce pays.

    Lendemains du fumeur.

    Les lendemains du fumeur sont fort désagréables, ils sont même parfois terribles. En se levant le matin, l'opiomane a les traits tirés, les yeux mornes, battus, des crampes lui contractent les muscles il se sent énervé, sans appétit, sans entrain et se montre d'une humeur acariâtre, intraitable, bien plus irascible, plus violent, que le plus assoiffé des buveurs. L'être supérieur, de beauté céleste, que l'action de l'opium ennoblissait, n'est plus qu'un dieu courbaturé, au teint pâle au cerveau débile, torturé par une révolution intestinale, marche en titubant, qui ouvre sans cesse la bouche dont le fond est desséché. Il est, en même temps, envahi par un sentiment de paresse insurmontable, qu'accompagnent des bâillements répétés et incoercibles. Les menaces le laissent indifférents, les coups mêmes ne l'arracheraient pas à son engourdissement.

    L'heure de fumer.

    Quand l'heure est venue de fumer, qu'il est privé de sa ration ordinaire, sa tête souffre étrangement, ses idées sont troubles, les jambes lui flageolent, c'est à peine s'il peut tenir debout. Le malheureux se plaint de douleurs dans les membres, dans les os, comme disent nos indigènes, tandis qu'il frissonne sous l'éruption d'une sueur glacée. L'estomac est fermé par une barre ; mais n'osant clamer son mal, il l'exhale en gronderies, en récriminations, contre tous les êtres présents ; contre sa femme qui l'agace en vaquant aux soins du ménage, contre ses enfants qui l'assassinent par leurs jeux et par leurs cris, contre ses domestiques, s'il en a, qui font tout de travers, jusqu'à ce que, absorbé par la préparation de sa pipe, ou, ranimé déjà par la bienfaisante fumée, il devienne étranger à tout ce qui se passe, même au bris de la vaisselle renversée, même aux injures saugrenues et aux disputes étourdissantes de sa femme avec les voisines. Son père et sa mère peuvent se mourir dans l'appartement voisin, il n'ira les assister qu'après avoir pris sa ration.
    S'il ne s'est pas prémuni d'une absorption suffisante du précieux venin, dans une réunion, même officielle, il parait soucieux ; si on l'interpelle, il sursaute ; le corps est présent, mais l'âme est absente.
    Un haut dignitaire européen, en tournée d'inspection, dans une de nos provinces, s'asseoit à la table d'un compatriote. Après le repas, son teint blêmit, ses yeux, grands ouverts, restent immobiles comme ceux d'un cadavre, durant plusieurs secondes. Il n'entend plus, il ne comprend plus. On se promène dans la cour ; après quelques instants, il s'arrête comme fixé au sol par un fluide magnétique, ne parlant plus, ne saisissant plus, puis se remet à la conversation si singulièrement interrompue.
    L'heure de fumer était venue, et son domestique, oublieux et peu habitué aux sorties, rares, de son maître, n'avait pas apporté les boulettes qui trompent le besoin, s'ils ne l'assouvissent pas.
    A un repas de noces, je cite toujours des faits, un chef de canton intoxiqué, mais non assouvi, étend la main vers les petits plats, il est impuissant à saisir les tranches de poisson ou les bouchées de viande, les bâtonnets lui échappent des doigts.
    Un autre, n'y tenant plus, s'excuse, quitte la table, sous prétexte d'un oubli, d'une affaire qui l'appelle. Ses amis, ses voisins, qui connaissent la franchise du fumeur, se regardent en' souriant, pensant, à part eux, que l'affaire si urgente, c'est la caresse du bambou, de ce bambou qui dégage la forte et âcre fumée.
    Je me rappelle encore un vieux huyên, un ancien sous-préfet, très brave homme et ami de la France, usé, abruti, selon l'expression chère aux coloniaux, par un long usage de l'opium. Retenu à la même table que Mgr Colombert, sans s'être pourvu des boulettes qui atténuent l'angoisse, il s'estima honoré de l'invitation et prit à coeur de faire bonne contenance ; mais, malgré ses efforts, sa tête s'affaissa sur la table, vers le milieu du repas, et son tourment ne s'apaisa que dans le sommeil, invincible.

    Augmentation de la dose.

    Il faut remarquer que le grand bien-être physique produit par la fumée de l'opium, la splendeur des rêves de l'imagination, l'excitation cérébrale, ne s'obtiennent plus, par la suite, que par l'absorption d'un nombre de pipes toujours croissant, comme me le rappelait un de nos anciens élèves de Pinang : Gutta trahit guttam, trahit altera guttula guttam. L'accablement des lendemains sera, lui aussi, de plus en plus déprimant.
    Il arrivera un jour où le mal de cheveux des ivrognes ne sera plus rien comparé aux souffrances, aux visions horrifiques, du fumeur privé de sa dose, devenue aussi forte qu'indispensable. Un assoupissement, qui n'est pas du sommeil, s'en empare, où il voit des êtres rampants, gluants, frôlant, lui obstruer tous les sens, lui secouer l'estomac tordu par des crampes inconnues.
    C'est aussi la migraine qui lui cercle le front, et lui torture les tempes ; le corps agité de frissons, les yeux larmoyants. Ces souffrances ne se calmeront qu'après quelques pipes absorbées, ou à l'aide des boulettes préparées à cet effet.
    Des indigènes, témoins des tortures de la privation, ont été guéris à jamais de l'envie de fumer, dans la crainte que leur état de fortune ne leur permit pas de satisfaire jusqu'à la mort cette passion tyrannique, impitoyable, insatiable.

    Bons effets de l'opium

    Selon les vrais fumeurs, les idolâtres de la fée brune, l'opium serait inoffensif. Ce serait même la clef, la pierre philosophale du bonheur.
    Bien que je sois loin de partager cet enthousiasme, je dois reconnaître, cependant, que l'opium, surtout celui de première qualité, pris à dose convenable et proportionnée au tempérament du fumeur, produit souvent d'heureux résultats sur nos indigènes. Il en est d'eux comme des Européens qu'on soigne avec succès à l'aide de potions opiacées. Dans les crises de toux, même dans la phtisie, la fumée de l'opium soulage de nombreux malades. Elle les guérit même, affirment nos indigènes ; mais il est à croire que c'est seulement dans les cas peu graves. Il faudrait aussi excepter certaines natures réfractaires à l'opium, et dont le mal s'en trouve plutôt aggravé.
    Il n'est pas rare, non plus, qu'il guérisse la diarrhée et même la dysenterie ; il est excellent contre les coliques. Dans les fièvres paludéennes, on l'emploie aussi utilement. Nos indigènes le savent bien ; des milliers d'expériences, qu'ils estiment concluantes, le leur ont enseigné.
    Lorsque, en 1886 ou 1887, le grand homme de Cai-bé, le Tong-Doc Loc, fut envoyé dans le sud de l'Annam, pour pacifier les provinces de Binh-Thuan et de Khanh-Hoa, lui qui avait si longtemps guerroyé dans les marais de Cochinchine, s'empressa de recommander la pipe d'opium aux hommes placés sous ses ordres. Un des survivants de l'expédition, préfet aujourd'hui à Gia-dinh, me racontait encore hier qu'il avait profité du conseil pendant près de deux mois, en fumant quelques pipes tous les soirs. Lui et ses compagnons, qui faisaient de même, né furent pas arrêtés un seul jour par la fièvre des bois, si commune cependant et si terrible en ces parages.
    Le grand homme, lui, ne fuma qu'une fois, certain jour qu'il était fatigué à l'excès.
    Tout comme la morphine intelligemment et discrètement administrée, l'opium est aussi un anesthésique précieux dans certains cas de douleurs internes et aussi de douleurs externes.
    On peut se rappeler l'agonie des blessés de Son-tay, se gorgeant de la liqueur brune laissée à leur disposition par leur chef en fuite.
    Il faut même reconnaître que les fumeurs d'opium, quoique déjà intoxiqués, pourvu qu'ils ne soient pas déprimés encore et qu'ils suivent un régime alimentaire convenable, sont indemnes de tous ces malaises que nous traiterions de bobos, d'incommodités, et que nos indigènes, les riches surtout et même les gens simplement aisés, soignent à grand renfort de tisanes et de médicaments plus ou moins actifs.
    Devons-nous mettre aussi au nombre des effets heureux de l'opium, la sagesse inspirée aux jeunes gens que certains parents Chinois font fumer à la maison, pour les empêcher de chercher des plaisirs ailleurs, et aux Annamites que leurs femmes retiennent près d'elles grâce au tube de bambou aromatisé? Le sujet pourrait prêter à discussion. J'abandonne la réponse au sentiment du lecteur.

    Influence du régime.

    Absorbé à doses modérées, les effets toxiques de l'opium, combattus par le régime alimentaire substantiel que les gens riches peuvent se procurer, l'opium n'altère pas trop rapidement la santé. Il arrive souvent même qu'il procure un certain embonpoint, qui donne de la prestance, et qui causait l'étonnement du missionnaire, nouveau débarqué.

    Régime des riches fumeurs.

    Ce régime des grands fumeurs, qui, en général, sont de petits mangeurs, se compose de mets délicats, réconfortants et rafraîchissants, parce que l'opium rend l'estomac paresseux, en paralysant son activité digestive. On y ajoute du thé de première marque, dont sont amateurs tous les riches Chinois, presque tous fumeurs émérites.
    Ce thé n'a guère de ressemblance avec les thés coloniaux du commerce, avec les Sou-chong de famille. Ce sont les feuilles larges et vertes de la plante, dont l'infusion garde une terrible-force d'âcreté. D'autres, en plus grand nombre peut-être, usent de la fleur de thé que ne connaissent pas davantage les gourmets européens.
    Le gensen de Corée, ce cordial de premier ordre, qui se vend au poids de l'argent, sinon de l'or, fait aussi partie du régime de ces privilégiés de la fortune.



    Mauvais effets.

    Les fumeurs d'opium, malheureusement, n'ont pas tous le moyen de se procurer de bon opium, ni de s'assurer un régime alimentaire convenable. Ils en fument souvent de qualité inférieure, ou même doivent se contenter du résidu, qu'ils avaient en boulettes et dont l'influence n'est pas combattue par une nourriture suffisante. De plus, ceux qui sont riches se laissent entraîner par l'attrait du bien-être, des imaginations, des sensations agréables qui ne se maintiennent qu'en augmentant toujours la dose. Ils arrivent ainsi à fumer avec excès, et ne tardent pas à payer cher leur défaut de modération.
    C'est le cas des fumeurs qui passent par la deuxième et finissent par la troisième et dernière phase.
    Bien que les effets néfastes chez ces opiomanes se présentent avec quelque diversité selon les différents tempéraments, nous allons indiquer les principaux, ceux qui se produisent généralement.
    Le tableau pourra en paraître sombre, trop chargé même, tout en restant dans les limites de la vérité. C'est une nécessité pour le narrateur de retracer en quelques pages des phénomènes qui, dans la réalité, ne se déroulent que dans un cours d'années plus ou moins long, et d'attribuer à un seul type des traits, qui, dans l'existence de la vie, appartiennent à plusieurs individus, parfois à une collectivité ; que le lecteur, ne l'oublie pas et qu'il se prémunisse contre les interprétations fausses.

    Les bons effets durent peu.

    Le bien-être, la brillante santé, la virtuosité intellectuelle et l'embonpoint, qui marquent souvent les débuts du fumeur sorti des premiers dégoûts, ne durent pas de longues années, surtout lorsque celui-ci passe rapidement à la 2e phase de l'opiomanie, à celle de l'intoxication chronique.

    Douleurs d'estomac. Dépérissement.

    L'opium, agissant principalement sur les systèmes nerveux et digestif, l'estomac se resserre, l'appétit diminue, des douleurs se font sentir, la constipation devient tenace.
    Quelques-uns combattent ces effets par l'usage du lait, surtout du lait de chèvre, mais ne réussissent qu'à moitié, la cause du mal n'étant pas écartée. L'appétit diminue sensiblement, pour être bientôt nul ; l'opiomane ne fait plus guère que grignoter ; le riz, qui a toujours été sa nourriture, lui odore mal, il doit se contenter de bouillies, de sucreries, de friandises, auxquelles il ne fait guère que goûter. Quand on arrive en Cochinchine, dans les insomnies nocturnes, on est étonné d'entendre des Chinois ambulants frapper des cliquettes et crier leurs petits plats toute la nuit. Ce sont les restaurateurs des fumeurs d'opium qui appellent leurs clients.

    MARS AVRIL. 1909. No 68.
    L'amaigrissement accompagne cet état ; chez l'homme puissant, râblé, la graisse diminue et les yeux s'excavent. L'émaciation s'accentue d'autant plus sûrement que l'opiomane ne dort plus, tandis que l'esprit travaille toujours, dans le vide souvent, mais travaille quand même.
    La démarche devient chancelante ; l'homme, jadis vigoureux et fort, n'est plus qu'un squelette, « que le vent renverse », selon l'expression annamite ; il n'est plus que l'ombre de lui-même, voûté, vieilli avant l'âge.
    Il est alors sujet aux syncopes, qui peuvent devenir mortelles. Les Annamites en tirent le malheureux par un moyen qui tient de l'homéopathie ; cette victime de l'opium, ils la raniment en lui insufflant, par la bouche et le nez, quelques bouffées de la fumée enivrante.
    Tandis que la machine se détraque, l'intelligence s'émousse, l'esprit disparaît et les idées s'embrouillent. Les mots se font attendre, n'arrivent plus, la mémoire se dérobe. Enfin vient la période d'angoisse, la peur, la terrible peur, qui tient du cauchemar.
    Le coeur, la conscience, le sentiment du devoir ont sombré dans le naufrage ; on ne sait même plus avoir honte ; c'est le gâtisme précoce. Un Annamite qui a hérité de belles et grandes rizières, dont les plus éloignées sont à une lieue de son logis, en est arrivé, bien qu'il soit encore jeune, à n'y mettre jamais les pieds. Quelques-uns, surtout parmi les fonctionnaires, sont tellement déprimés, qu'ils doivent être congédiés prématurément, ou mis à la retraite d'office, s'ils n'ont pas eu le courage de faire machine arrière, de réduire, ou de supprimer leur opium, après des avertissements paternels.

    Hallucinations.

    Les hallucinations ne sont pas rares ; c'est une sorte de delirium tremens. La vue perçoit des images phantastiques ; l'ouïe, des sons extravagants, que personne n'a jamais entendus ; l'odorat, des odeurs impossibles, extrêmement désagréables.
    Quelqu'un m'a raconté que, toute une nuit, il a senti la naphtaline à ne pouvoir fermer l'oeil. Ayant essayé de la faire disparaître avec un flacon de senteurs, l'odeur dégagée a été encore plus insupportable.

    Effets sur les pauvres.

    Ce sont les opiomanes des trois dernières catégories, les parias de la confrérie de l'opium qui paient le plus lourd tribut à l'idole impitoyable.
    C'est vraiment leur croquis qu'a tracé M. Alfred Schreiner, homme de lettres instruit, et publiciste apprécié à Saigon. Je me fais un devoir de citer cette page d'une scène vécue :
    « Je vois une espèce de squelette vivant, un paquet de hardes à l'épaule, appuyé sur un long bâton, s'arrêter devant ma porte. Il prononce quelques paroles incohérentes et me tend une main affreusement décharnée ; son regard vague, sa maigreur effrayante m'ont révélé ce que sa bouche ne semble plus savoir dire.
    « C'est un fumeur annamite au bout de sa course, sans feu, ni lieu. La nuit, dans les fumeries, au milieu des coolies chinois et des voleurs, le jour, dans les rues, se traînant de porte en porte, en quête d'un peu de nourriture et des quelques sapèques qui lui permettront de retourner à la pipe.
    « Je lui fais remettre quatre sous par mon boy et, de la véranda, je suis du regard le triste personnage. Où va-t-il? Au marché, acheter quelques victuailles? Je le crois un moment ; il le croit peut-être bien lui-même. Et le voilà qui s'arrête à 50 pas de ma demeure, devant un bouge infect. Le malheureux vient d'apercevoir le drapeau couvert de deux caractères chinois, qui sert d'enseigne à la fumerie. Il s'arrête, hésite un moment ; mais la buée d'opium qu'exhale le taudis, doit avoir ranimé ses membres inertes et, avec eux, le désir de les satisfaire. Il fait un pas, puis deux ; le seuil est franchi. Le misérable s'arrête devant le grillage en bambou du comptoir de l'établissement. Je vois sa main fermée s'allonger lentement à travers le guichet, cette main qui tenait les quatre sous. Il la retire ouverte ; la monnaie est restée sur le comptoir du Chinois. Puis il va s'allonger tout au fond, sur le lit de camp, couvert de vieilles nattes crasseuses et la tête appuyée sur un traversin en terre cuite. Le patron de la maison le connaît ; c'était autrefois un bon client. Il lui apporte lui-même les ustensiles avec le peu de poison qui lui revient. Le malheureux n'aura pas à déjeuner ce matin, mais il a eu de l'opium ». C'est là un des derniers degrés de la dégradation de l'opiomane, qu'il soit fumeur, ou mangeur d'opium.
    Mais avant de tomber dans cet état d'avilissement de la dignité humaine, à cet état de dégénérescence, que de supplices, que d'angoisses ! Combien de fois, talonné par l'affreux besoin torturant, il a épuisé les ressources de la famille, dérobé les sapèques réservées par sa femme au riz des enfants !
    Il arrive fréquemment aussi que le fumeur en dèche, se doutant que sa ménagère a économisé quelque petite pièce blanche, la harcèle de ses importunités. Il ne la lâche pas qu'elle ne la lui ait jetée à la face, dans un geste d'indignation, ou qu'elle ne la laisse tomber à ses pieds dans un moment de lassitude et de découragement.
    Que de gens honnêtes avant d'avoir goûté l'opium, que de braves coeurs en sont venus aux moyens immoraux, aux procédés ignobles, à la maraude, au vol même à main armée, à la prostitution, pour se procurer la ration d'opium devenue indispensable !

    Mort.

    L'opiomane parvenu à la 3e phase, se dirige, déprimé, réduit plus ou moins rapidement, vers l'anéantissement progressif, vers le gouffre final. Il meurt quelquefois d'une rétention d'urine, ou quelque chose de semblable. Les sécrétions se trouvant presque toutes ralenties, le liquide ne tombe que goutte à goutte, causant une sensation de brûlure particulièrement douloureuse.
    La faiblesse emporte aussi assez souvent l'opiomane. Un de nos compatriotes M. D., entrepreneur dans un de nos chefs-lieux de province, fut trouvé mort, un matin, près du plateau, la pipe entre les doigts. La veille au soir, il ne s'était plaint d'aucun malaise et s'était comporté comme à l'ordinaire. La sève vitale était épuisée. Il s'éteignit comme une lampe faute d'huile.
    Un autre Français mourut également dans les mêmes conditions, avec cette particularité que son corps était noir comme du charbon. Je n'ai jamais entendu citer de cas semblable à ce dernier, chez nos indigènes.
    Il arrive assez souvent que, à Saigon ou à Cholon, on retire un cadavre décharné de dessous un banc des halles. Le lendemain, on lit au rapport de police : « Un mendiant inconnu a été trouvé mort au marché. Il sera inhumé aux frais et par les soins de la municipalité ». Ce mendiant est presque toujours un fumeur exténué et sans ressources.
    Un cas, cette fois, tout à fait extraordinaire, d'une femme intoxiquée de longue date :
    Née dans la brousse, elle avait quitté son pays d'origine pour l'existence plus élégante et plus luxueuse de la ville de Saigon. Durant quelques années d'une vie plus ou moins régulière, elle y contracta l'habitude de l'opium. Revenue aux lieux de sa naissance, elle ne put, on ne voulut plus la quitter.
    Un soir, après un modeste repas, elle s'allongea sur le lit de camp. Elle avait à peine absorbé 3 bouffées de la drogue, qu'elle poussait un grand cri. Son mari, accouru, se pencha sur elle juste à temps pour recueillir son dernier soupir.
    En examinant le tube du bambou, on découvrit une sorte d scolopendre, qui ne pardonne pas, dit-on, et contre lequel s précautionnent les fumeurs. Plus petit et plus long qu'une allumette, il pénètre par l'orifice, et la fumée qui le frôle devient mortelle au fumeur, selon les indigènes.
    Les fumeurs, pour la plupart, meurent de la dysenterie. Quand une fois elle s'est agrippée à leurs entrailles en feu, elle ne les lâche plus. Les Annamites en donnent une explication moins scientifique que pittoresque. La muqueuse qui tapisse le tube digestif, serait, selon eux, incrustée d'un enduit d'opium, ou mieux du résidu de la fumée, qui, une fois craquelé et réduit en pièces, amène la destruction des tissus.
    Cinq de ces malheureux que j'hospitalisai, ou que je fis soigner par des chrétiens, lorsque j'étais à Cho Dui, qui, alors passait à bon droit, pour être le dépotoir physique et moral de la Cochinchine, finirent tous de la même façon.

    MARS AVRIL 1909. N° 68.

    Abandonnés des leurs, réduits à l'état squelettique, ils traînaient déjà depuis quelque temps une vie misérable, lorsqu'un jour il s'arrêtaient sans forces, sans appétit, dans l'impossibilité de rien prendre, sauf quelques gouttes de liquide. On aurait dit que le dross, le résidu de l'opium, s'était fixé au larynx, pour obstruer le passage. N'ayant sans doute plus rien autre, ils rendaient leurs intestins, ou quelque chose d'approchant. C'était une infection des plus insupportables. Leur corps exhalait comme un relent de bois pourri dans une mare au soleil. Leurs déjections offraient l'aspect d'une encre bleuâtre.
    J'admire encore le plus jeune frère du Bienheureux Matthieu Gâm, qui prodigua ses soins, tout un mois, à celui qui vécut le plus longtemps. Il l'instruisit et le prépara au baptême, le maintint dans un état de propreté relative, avec un dévouement digne d'une existence mieux remplie.
    Leur fin est souvent précédée d'une longue agonie, où ils ne peuvent même plus avaler une goutte d'eau, et sont torturés de souffrances atroces.
    Même en dépit de tous les régimes alimentaires, malgré les commodités de l'existence, c'est le sort réservé à tous ceux qui passent trop rapidement d'une phase à l'autre, pour consommer bientôt une dose supérieure à la force de leur tempérament.
    Dernièrement s'éteignait à Cholon un négociant chinois, riche, et fumeur extravagant. Il en était arrivé à absorber quotidiennement la dose énorme de 200 pipes, le double de la ration ordinaire des gros fumeurs. La paresse et l'inappétence étaient devenues chroniques ; le riz ne pouvait plus passer, la viande choisie et le poisson le plus frais lui étaient insupportables. Il devait se contenter de quelques bouchées de bouillie et de deux ou trois cuillerées d'une soupe de lentilles indigènes et de nid d'hirondelle.
    Incapable du moindre effort, il s'achemina en quelques années vers la mort, qui l'enleva étique, ruiné, fondu, à l'âge de 45 ans. Quels supplices les dernières semaines ! Son corps était une fournaise. Il lui semblait que les nombreux cours d'eau qui arrosent la ville, que les puits dont s'alimente une population de 150.000 âmes, n'arriveraient jamais à l'éteindre, et par-dessus tout, avec la perte complète du sommeil, la soif, la faim harcelante de l'opium, que toutes les pipes n'apaisaient plus et qui s'éteignirent seulement avec le dernier soupir.
    (A suivre).

    1909/75-95
    75-95
    France
    1909
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