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Causerie sur l'opium 1

Causerie sur l'opium 1 PAR M. J.-B. CLAIR Missionnaire en Cochinchine Occidentale. Idée de cette causerie. Un vieux missionnaire de nies amis, qui a passé plus de 30 ans en Cochinchine et qui y peine encore, me racontait, un jour, ce qui suit :
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    Causerie sur l'opium 1

    PAR M. J.-B. CLAIR
    Missionnaire en Cochinchine Occidentale.

    Idée de cette causerie.

    Un vieux missionnaire de nies amis, qui a passé plus de 30 ans en Cochinchine et qui y peine encore, me racontait, un jour, ce qui suit :
    « Je venais d'arriver en Cochinchine, vers le milieu de l'année 1875. C'était la première fois que, sur le bord d'un sentier, je rencontrais un squelette annamite ambulant. Comme je voyageais en compagnie du confrère chargé de mon éducation, je lui demandai, intrigué, quel mal pouvait réduire ainsi un homme à sa plus simple expression. Il me répondit de la façon indifférente d'un individu blasé : « C'est un fumeur d'opium ! »
    « A quelques jours de là, j'étais frappé de l'odeur, pour moi étrange, qui s'exhalait de la personne des marchands chinois, tous ventrus et replets. Afin de m'instruire j'interrogeai encore l'ancien, mon maître, sur la cause de l'embonpoint de ces Célestes et sur l'espèce de parfum, peu agréable d'ailleurs, dont ils paraissaient imprégnés.
    « Chaque peuple, me dit-il, comme chaque espèce d'animaux, a son relent particulier, qui constitue son odeur propre, dont les effluves montent au cerveau d'un étranger ; et il semble qu'on pourrait différencier les races humaines aussi bien par l'odeur qu'exhale leur corps, que par la couleur de leur peau.
    « L'Annamite, le Chinois et le Français, pour ne parler que de ceux-là, constituent trois odeurs différentes, que vous savez déjà distinguer nettement les unes des autres, et dont la meilleure ne vaut rien.
    « La cause productive de ces émanations, plus ou moins nauséabondes, doit être attribuée, en grande partie, aux habitudes d'hygiène, à l'habitat et aux travaux, qui varient avec chaque peuple.
    « Pour en revenir aux Chinois, dont vous parlez, ce qu'on respire près d'eux et de leurs magasins, à plusieurs milles, même sur les fleuves, avant d'arriver à un marché où ils tiennent boutique, c'est comme un composé de musc, ingrédient des plus employés dans leur pharmacopée, de fumée de tabac et de fumée d'opium, car presque tous fument l'opium ».
    « J'allais, par un sentiment de curiosité bien compréhensible chez moi, nouveau débarqué en pays étranger, insister pour savoir pourquoi l'opium ne produisait pas, chez les Chinois, les mêmes effets physiologiques que sur le squelette annamite, rencontré, quelque temps auparavant, et comment il se faisait que celui-ci avait l'air si misérable, pendant que ceux-là paraissaient exubérants de santé et de vie. Je me retins par timidité, un peu aussi par crainte d'être rabroué pour mes questions intempestives.
    « J'ai voulu depuis savoir ce qu'était l'opium et quels en étaient les effets ».
    C'est le résultat de l'étude provoquée par cette curiosité et celui de mes observations personnelles, enrichies des connaissances acquises par bon nombre de mes confrères de Cochinchine, que je voudrais consigner en cette causerie sur l'opium,
    Si dans mes lectures une page écrite par un auteur m'a semblé correspondre à ma pensée et la rendre en termes adéquats, je ne renoncerai pas non plus au plaisir de la citer.

    Ce qu'est l'opium. D'où il vient.

    L'opium à fumer est un sirop épais, visqueux et noirâtre, d'odeur forte et nauséabonde, de saveur âcre, persistante, amère, irritante, extrait des capsules du pavot somnifère, cultivé en vue de ce commerce spécial. Il est livré, en Cochinchine, dans des boîtes de laiton hermétiquement soudées et dont la contenance varie de 5 à 100 grammes.
    L'opium, qui servait déjà, dans les Indes et en Perse, d'excitant au système nerveux, passa de là en Chine. Certains auteurs prétendent qu'il y était déjà en usage, dans des limites très restreintes, avant l'arrivée des Européens. D'autres, au contraire, déclarent que ce furent les Blancs qui apportèrent, les premiers, cette drogue aux Jaunes. Quoi qu'il en soit, les Portugais en transportèrent une certaine quantité dans l'Empire du Milieu pendant la première moitié du XVIIIe siècle.
    C'est vers 1748 que Wheler, vice-président de la Compagnie des Indes et le colonel Watson en exportèrent des Indes en Chine. De là, les Célestes ne tardèrent pas à le répandre en Cochinchine. Les mandarins y prirent goût, puis le peuple, mais en usèrent discrètement, soit à cause de leur peu de fortune, soit à cause des édits royaux, qui le prohibèrent sous des peines très sévères.


    Affermé En régie.

    La France, à son arrivée en Cochinchine, il y a 50 ans, en trouva donc l'usage établi. Soit que nos gouverneurs n'en connussent pas les dangers, soit qu'ils prétendissent en restreindre la diffusion par l'élévation des prix, soit que, au contraire, ils voulussent alimenter leur pauvre budget en en régularisant et en en canalisant la vente, ils l'affermèrent à une puissante Compagnie chinoise de Cholon.
    Mais les conditions posées par les adjudicataires, qui ne rencontraient aucun concurrent, étant devenues inacceptables, M. Le Myre de Villers établit la régie, qui commença à fonctionner le 1er janvier 1883. C'était, en même temps, un débouché pour les protégés du parlementarisme, qui n'ont pas cessé d'affluer, nombreux, par les courriers qui desservent la colonie. Cette régie a le monopole de l'opium depuis cette époque, aucun autre opium que le sien ne doit circuler, ni être offert aux fumeurs.
    Nous verrons plus loin, cependant, que les fraudeurs ne se font pas faute de dépister le flair de nos douaniers, en introduisant la précieuse drogue par les côtes et les frontières de la colonie, ou même par le port de Saigon.
    Depuis que les fermes du Tonkin et de l'Annam ont été supprimées, la régie fournit aussi d'opium les diverses parties de notre vaste empire Indochinois.
    Elle fait acheter l'opium brut à Calcutta ou au Yun-nan, soit par un représentant de la colonie, soit par un adjudicataire responsable. Cet opium est transporté à la manufacture de Saigon, d'où il sort préparé pour être mis en vente chez les agents des Douanes et Régies et chez les débitants.

    Bouillerie ou Manufacture d'opium.

    Cette manufacture est installée rue Paul Blanchy, jadis rue Nationale, sur un terrain d'un hectare, et entourée de hauts murs.
    Elle comprend, à la fois, la bouillerie et les ateliers, qui sont dirigés par quelques chefs et surveillants européens, sous les ordres desquels s'agite un nombreux personnel asiatique, en partie chinois.
    De multiples et délicates opérations sont nécessaires pour la fabrication du chandoo, de l'opium prêt à fumer, auquel on enlève le plus de morphine possible, pour atténuer ses mauvais effets sur la santé des consommateurs, bien que certains fumeurs indigènes prétendent qu'on y ajoute des drogues destinées à en augmenter l'âcreté et le pouvoir d'intoxication.
    L'opium brut est jeté dans des cuves d'eau bouillante, pour s'y dissoudre, avec une infusion de tabac ou de plantes aromatiques.
    Il prend ainsi la consistance d'une pâte très molle qui est introduite d'ans des boîtes en laiton, que l'on soude et qui doivent résister à la pression produite par la fermentation en vase clos.
    Une fonderie utilise sur place les déchets de laiton, et les boîtes sont fabriquées dans les ateliers, qui construisent et réparent les machines et les mécaniques employées à la manufacture.
    Parmi celles-ci on distingue des appareils de pesage automatique dus à l'ingéniosité d'un commis des Douanes à Saigon. A l'aide d'un seul de ces appareils, un ouvrier expérimenté doit peser 10.000 boîtes par, jour.
    Un grand magasin abrite le chandoo pendant la fermentation. Il en contient parfois pour plus d'un million de piastres. C'est de là, que la drogue est expédiée dans toutes les directions, pour alimenter la passion des fumeurs de l'Indochine.
    Les consommateurs dé l'opium manufacturé le prennent ou chez les agents des Douanes et Régies, ou chez les débitants patentés.

    Instruments du fumeur.

    Ils l'utilisent ensuite à l'aide d'instruments spéciaux, que nous allons présenter au lecteur :
    1° Une lampe. Elle comprend un réservoir métallique cylindrique de 30 à 40 centimètres, plein d'huile, à mèche très petite, donnant une flamme de veilleuse.
    Ce réservoir est placé sur une soucoupe, et le tout est recouvert d'une cloche en verre à extrémité tronquée et ouverte, pouvant fonctionner, par suite, comme cheminée.
    2° Une pipe. Elle se compose d'un tube en bambou, rarement en ébène, ou en quelque autre riche essence, de 40 à 50 centimètres, ou plus même, de longueur, sur 4 centimètres de diamètre. Aux deux tiers du tube se visse un fourneau en terre cuite, à pâte fine comme celle de nos pipes en terre brune ou rouge de France. Ce fourneau est en forme de pied de lampe renversé, de la grosseur d'une pomme ordinaire ; la surface évasée est un peu convexe et munie, d'une ouverture de 2 à 3 millimètres en son milieu.
    La pipe démunie du fourneau se confondrait facilement, à distance, avec une flûte ou avec un hautbois.
    3° Une longue aiguille, sorte de stylet très fin à pointe effilée, ayant 20 centimètres de long, et qui sert à prendre l'opium dans le récipient pour le faire chauffer à la flamme de la lampe.
    4° Un racloir pour curer le fourneau de la pipe et en extraire le résidu cristallisé sur la paroi intérieure.
    5° Un linge pour nettoyer l'intérieur de la pipe, et un autre pour l'extérieur.
    6° Une tasse pleine d'eau avec une éponge pour rafraîchir le tuyau et le fourneau, lorsqu'ils sont échauffés.
    7° Enfin des étuis en ivoire ou en corne de buffle pour conserver l'extrait.
    Le tout est rangé sur un plateau rectangulaire de laque, de porcelaine vernissée, de bois incrusté ou non, qu'on installe sur le lit de camp du fumeur.
    La pipe à opium est la plus importante des pièces qui composent cet attirail compliqué. La plupart de celles d'ici nous viennent de Chine, certains bambous de ce pays étant de qualité supérieure pour la confection de cet objet ; elles coûtent de une à 30 piastres1, même davantage, quand elles sont cerclées d'argent ou d'or, incrustées de pierres précieuses. Comme le bon vin, elles gagnent à vieillir. La plus simple vaudra 5 à 6 piastres au bout d'un certain nombre d'années, si elle est l'objet de soins assidus et intelligents.

    1. La piastre dont le taux est variable, vaut actuellement 2 f. 50.

    On fait aussi en Basse Cochinchine quelques pipes en bois précieux, surtout en bois d'aigle, qui sont toujours d'un prix très élevé. Un fumeur vient d'en recevoir une, qu'il a fait fabriquer à Cholon dans un bloc de cette essence, qu'il a acheté d'occasion et qui lui a coûté 20 piastres. L'ouvrier, de son côté, lui en a pris 30 pour la façon, sans compter les ornements d'argent et d'or.
    Le propriétaire ne la cèderait certainement pas pour la somme de 150 piastres. Elle n'est pas comme les autres, d'un usage quotidien. Elle ne servira que les jours de maladie pour raffermir les entrailles du propriétaire, puis on la remisera jusqu'à la prochaine occasion.
    Une autre, encore plus curieuse, est celle qui est façonnée avec le pied de la canne à sucre. Elle n'est ni belle, ni solide, mais acquiert une valeur extraordinaire à l'usage. Après avoir servi quelque temps, pour être mise à l'épreuve, dès qu'elle se trouve au point, elle se vend de 20 à 30 piastres. Puis, après un usage plus ou moins long, mais relativement restreint, elle est condamnée à disparaître. C'est alors qu'elle rapporte des piastres à son heureux propriétaire. Coupée en petits morceaux, elle est cédée en détail aux médecins du pays qui l'emploient comme spécifique contre la dysenterie hématurique des fumeurs. Elle est très estimée contre ce mal qui résiste à tout autre traitement, et beaucoup sont heureux de pouvoir en obtenir un fragment, si mince soit-il. On n'en donne que pour une piastre à la fois, et tout l'instrument, débité de la sorte, rapporte facilement une somme totale de deux cents piastres.
    La lampe est toujours une lampe à huile. Le pétrole, quoique d'un usage très répandu dans le pays, n'est jamais utilisé. La chaleur n'en est pas assez douce et il communiquerait à l'opium une odeur désagréable. C'est de l'huile d'arachides ou de coco, qu'on y brûle ordinairement. L'huile d'olive, fût-elle du commerce, convient aussi parfaitement ; mais le coût en est plus élevé. Le fumeur qui me renseigne, en ayant reçu d'un Français, avec qui il était lié, une grosse touque, n'en laissa pas perdre une goutte et en usa près de deux ans. Il la préférait aux autres huiles, qui sont des produits indigènes.

    Préparation de la pipe. Manière de fumer.

    Pour la préparation de la pipe, je citerai le docteur Bourac, qui l'a parfaitement décrite :
    « Le chandoo ou opium, tel qu'il est livré à la consommation, est beaucoup trop fluide pour pouvoir être introduit dans la petite ouverture du fourneau et fumé tel quel. Il est indispensable de le priver de son eau par dessiccation au-dessus de la lampe, après cela, de le ramollir par une chaleur ménagée, et de le façonner pour qu'il puisse être fixé convenablement dans cette ouverture. C'est avec l'aiguille à opium qu'on arrive à ce résultat. On plonge son extrémité dans le chandoo et on soumet l'opium, resté adhérent, à la chaleur de la lampe, au-dessus de la cheminée en verre, en ayant soin de rouler l'aiguille entre le pouce et l'index. L'opium boursouflé, en une bulle sphérique, se dessèche peu à peu et reste à l'état pâteux, grâce à la chaleur ; on le roule alors avec l'aiguille sur la plate-forme du fourneau, pour lui donner une forme conique, qui facilite son introduction dans la pipe.
    « Dès qu'il est arrivé à une consistance pilulaire, par l'effet du refroidissement, on introduit l'aiguille dans l'ouverture du fourneau, on fixe la boulette d'opium, et on retire rapidement l'instrument par un double mouvement de torsion en deux sens, facile à saisir. La boulette d'opium, engagée dans l'ouverture, reste percée par le retrait de l'aiguille, d'un canalicule, qui servira de cheminée.
    La pipe est, dès lors, prête à être fumée, elle est chargée d'une quantité d'opium variant de 20 à 30 centigrammes. Le fumeur augmente cette quantité en plongeant deux ou trois fois l'aiguille dans le chandoo avant d'en charger la pipe.
    « Quand l'opium placé à l'extrémité de l'aiguille est soumis à la chaleur de la lampe, il se comporte de différentes manières suivant sa qualité et sa composition.
    « Un bon chandoo reste assez facilement adhérent à l'aiguille, il se gonfle en une grosse bulle translucide brun doré, en exhalant une odeur douce et agréable. L'extrait d'opium des pharmaciens, dans les mêmes conditions, se carbonise rapidement, reste opaque et répand une odeur piquante provoquant la toux.
    « Un opium trop riche en nicotine, manipulé ainsi, devient trop liquide à chaud ; il se détache de l'aiguille, et, lorsqu'on le façonne sur le fourneau de la pipe, il est collant et poisseux comme de la glu. En outre, il obstrue le fourneau quand on le fume.
    « L'opium ne doit jamais entrer en ignition, comme le tabac, quand on le fume, et la température de la lampe doit rester assez faible pour qu'il se carbonise le moins possible. La plus grande partie de l'extrait doit se transformer par volatilisation en fumée blanche, aromatique ».
    Celte fumée n'a rien d'agréable pour des narines européennes non initiées ; elle occasionne facilement des maux de tête et provoque des nausées. Le fumeur s'en délecte, naturellement, et les indigènes sont unanimes à classer cette odeur parmi les plus douces. Le fumeur, étendu sur un lit de camp, se retourne sur le flanc, la tête soutenue par un petit oreiller. Il ne lui reste plus alors qu'à retourner le fourneau chargé de l'opium, sur le verre de la lampe, dans la position donnée à une pipe de tabac qu'on allume à une bougie, puis à aspirer lentement, largement, de façon à se remplir les poumons.
    Le fumeur s'étend alors dans une attitude béate, dégonfle ses joues, sa poitrine et rend lentement la fumée par la bouche et par le nez, chassant de gros nuages bleus, dont les volutes l'embuent et qu'il suit jusqu'au plafond. Plusieurs aspirations sont nécessaires aux fumeurs ordinaires pour s'ingurgiter la fumée d'une pipe de 20 à 30 centigrammes, mais une seule suffit aux maîtres de l'art pour exécuter cette opération.
    La sensation du fumeur, lorsqu'on n'entend plus dans la pièce que les aspirations précipitées et le grésillement de la lampe, est une titillation, du palais caressé d'une saveur à la fois âcre et douce, puis un chatouillement des bronches et le sentiment d'oppression qu'on éprouve en plongeant en eau profonde. Le fumeur semble étouffer, ses yeux s'élargissent, ses narines se pincent et l'on voit une légère sueur lui lustrer les tempes.
    L'odeur qui se dégage alors est presque aussi enivrante que la fumée elle-même. Des déshérités de la vie, qui sont déjà intoxiqués, ou des sages très rares, qui renoncent à la pipe de bambou, viennent y fumer une pipe de tabac, ou y griller une cigarette, qui leur semblent embaumées, parmi les nuages de l'opium. Tels ces misérables qui se rassasient de pain sec aux effluves d'un soupirail qui leur apporte l'odeur d'une bonne cuisine.

    Fumeries.

    L'opium, au rebours du tabac, ne se fume pas aux quatre vents du ciel, ou dans un appartement quelconque ; il faut un temple, bien pauvre souvent, dont le dieu est l'enivrante fumée, et le prêtre, adorateur en même temps, le fumeur lui-même. Ce temple est la fumerie.
    Visitons une de celles de la dernière catégorie qui pullulent dans la grande ville chinoise de Cholon.
    Un drapeau de cotonnade jadis blanche, portant les deux caractères chinois : Dâng, Yên, lampe, opium, et souillée par la poussière de la rue et par les intempéries atmosphériques, nous en révèle la présence.
    Nous sommes loin de la fumerie paradisiaque, dont les globe-trotters et les romanciers nous font la pompeuse description.
    Elle comprend, en tout et pour tout, ce qu'on appelle en langage du pays, un phô, un compartiment, semblable à tous ceux qui servent de boutiques et de magasins aux artisans, aux ouvriers et aux modestes marchands de la ville.
    C'est une salle rectangulaire de 6 à 7 mètres sur 3 à 4, avec des murs blanchis à la chaux, mais noircis par la fumée des lampes à huile et par celle des pipes. Le plafond, sans aucun ornement, en est assez élevé.
    Sur les deux murs latéraux court une sorte de lit de camp, en bois dur, rendu luisant par des frottements innombrables. Le sol, en terre durcie, est poussiéreux à la saison sèche, humide et visqueux pendant les six mois de la saison des pluies. Elle prend jour sur la rue par toute la façade dépourvue de mur, et s'ouvre, par une porte de fond, sur la cuisine et l'habitation du tenancier.
    Une petite loge grillagée est occupée, à l'entrée, par le patron du lieu, qui reçoit, au travers d'un guichet bas et étroit, l'argent des clients. II en sort pour remettre à chacun l'attirail de fumerie et la quantité d'opium qui est demandée.
    A onze heures du matin, au moment où nous y pénétrons, elle est occupée par une quinzaine de coolies chinois, dont le plus jeune porte sur sa face amaigrie 24 ou 25 ans, et le plus âgé semble toucher à la cinquantaine. Ils sont en habit de travail ; pantalon large et court, habit qui sert de chemise ; plusieurs même ne portent que le premier article du modeste costume.
    Quelques-uns fument du tabac huileux dans de petites, mais longues pipes de cuivre. La plupart ont allongés silencieux, tandis que quatre d'entre eux, couchés sur le flanc près d'un sordide petit plateau de bois, qui supporte le matériel du fumeur : le bambou, l'aiguille et la lampe à huile avec son verre ébréché, s'absorbent dans la confection de leur pipe, ou en aspirent amoureusement la fumée, la tête appuyée sur un carré de bois ou sur un oreiller de grossière porcelaine.
    Notre présence n'a pas l'air de les contrarier ; mon guide, un Annamite du quartier, ayant eu soin de les avertir que nous venions simplement en curieux. Ces débits et fumeries, plutôt modestes, sont nombreux en Cochinchine, principalement à Saigon et à Cholon, les deux villes du pays et dans les marchés, qui représentent, d'assez loin, ce que nous appelons bourgs en France.
    On peut dire que ce sont des lieux où règne une propreté douteuse ; par le silence presque absolu qui y plane, ils font contraste avec les tavernes bruyantes où, en Europe, on va chercher l'enivrement des sens avec d'autres excitants : vin, cidre, bière, alcool. Un Français qui a visité nos fumeries publiques résume ainsi ses impressions : « La fumée lourde avec ses volutes allongeant, étirant, fermant leurs courbes irrégulières, puis s'envolant en flocons tour à tour bleus et grisâtres, me parut propice à la migraine plus qu'au rêve ; et, en haussant les épaules, j'admirai la louable constance des imbéciles qui venaient chaque jour se martyriser, sous prétexte d'amusement et de plaisir. Ainsi mes compagnons de collège faisaient, quand ils s'habituaient à passer plusieurs heures d'affilée, dans la salle enfumée d'une taverne, à boire, à piper, à brailler comme des zouaves, tout fiers de braver la migraine du lendemain ».
    Le bénéfice apparent du tenancier n'est pas plus merveilleux que son établissement.
    Il se compose de la faible remise que lui fait la régie sur le placement de l'opium, comme en France la régie des tabacs au buraliste, du léger profit tiré de la vente de petits plats, et de gâteaux aux clients qui en réclament, et du résidu qui s'incruste dans la pipe à opium. Si son bénéfice n'est pas considérable, il n'en laisse pas perdre une sapèque ; il va, jusqu'à faire bouillir le torchon sordide qui sert à essuyer les pipes, afin de recueillir quelques portions infinitésimales de la précieuse drogue.

    ***

    Les fumeries de Cholon1 sont au nombre de 100 à 110 pour une population de 150.000 âmes, et sont de 3 catégories. Celles de la 1re offrent plusieurs appartements. Des jeunes filles ou des femmes y préparent les pipes, éventent les fumeurs, leur servent le thé et les différentes friandises. Les bénéfices de ces établissements, qui sont peu nombreux, sont proportionnels au luxe et à la dépense.

    1. La ville seulement.

    Celles de la 2e n'ont qu'un aide, un Chinois ordinairement, et l'on n'y sert guère que du thé.
    Celles de la 3e sont semblables à celle que nous avons visitée, tout comme celles des marchés et autres centres populeux.
    Elles ont plus ou moins d'importance suivant le débit mensuel, dont on tient le registre et qui est contrôlé par la régie.
    Toutes paient, un droit de licence proportionné à la quantité d'opium livré aux consommateurs.
    Ces fumeries sont interdites aux femmes et aux enfants de toute nationalité. La police veille même à en éloigner les Européens à cause de la dégradante promiscuité.
    Les fumeries dans les provinces sont réparties assez inégalement. Ainsi, je vois une province qui en compte 30 pour une population de plus de 300.000 habitants, une autre région où 100.000 habitants sont desservis par le même chiffre de 30.
    Tous ces débits et fumeries, à peu d'exceptions près, sont tenus par des Chinois. Les rares qui restent aux mains des Annamites sont de peu d'importance et se trouvent établis dans les quartiers les moins fortunés.
    On s'étonnera peut-être de voir que, ici, en Cochinchine, presque tous les débits et fumeries d'opium sont entre les mains des Chinois et non des Annamites, qui sont cependant dans leur propre pays. Les raisons en sont multiples.
    Outre que nos indigènes forment une population essentiellement agricole, ils n'ont pas les qualités nécessaires pour fonder et tenir un commerce tant soit peu important, compliqué, et qui requiert des formalités administratives assez ennuyeuses. « Il faut ajouter aussi, m'assurait quelqu'un d'entre eux, d'un air malicieux, que nous ne réussirions pas à manipuler, à frelater l'opium assez habilement pour en tirer le profit dont vivent nos oncles de Chine ».
    Les Annamites déclarent également que, s'ils tenaient des débits et fumeries d'opium, ils y recevraient nécessairement des parents, des amis. Honnêtement ils ne pourraient en exiger de payement. Quant aux connaissances, il faudrait leur faire crédit, et ce n'est pas une petite corvée d'aller réclamer des dettes à des débiteurs qui ne paient que sur sommations. Encore ces sommations doivent-elles être réitérées et souvent enrichies d'insultes, d'injures et de malédictions à tous les ascendants.
    Les braves gens, à ce compte, ne tireraient pas leur épingle le du jeu. Ces dernières raisons, qui vous font peut-être sourire, sont pourtant décisives pour nos indigènes.
    Une autre encore ne l'est pas moins et peut aussi paraître légèrement entachée d'exotisme. Les malandrins qu'on décore en France du nom d'apaches, je crois, pullulent ici sous le régime humanitaire de notre code pénal français. La fumée de l'opium n'odore pas moins agréablement à leurs narines qu'à celles du plus huppé des fonctionnaires ; aussi ne se font-ils pas faute d'aller dans les fumeries pour en absorber quelques pipes, oubliant bien entendu, de payer la consommation. L'Annamite y voit fondre son pécule, tandis que le Chinois, commerçant plus avisé, sait en faire son profit. A la sortie des intrus, il ne daigne même pas maugréer ; mais l'occasion venue, il utilisera la poigne de ces braves pour mettre à la raison un client récalcitrant, ou recourra à leur flair et à leurs bons soins pour se protéger contre l'indiscrétion de la police et des gabelous.
    Les riches professionnels ont leur fumerie à la maison. C'est souvent un appartement réservé, décoré à l'orientale, avec profusion et parfois un goût irréprochable.
    Celle que je visite et qui appartient à un ancien préfet indigène, retiré des affaires et du monde, n'est autre que la moitié de l'habitation.
    Elle sert en même temps de salon, où l'on reçoit les visiteurs d'importance et où l'on héberge lés hôtes les jours de gala.
    La pièce, aux colonnes de bois de fer, est encombrée de bahuts incrustés, de lourds meubles laqués et de cuivres étincelants. Une lampe avec suspension, d'origine française, est accrochée au toit, qui sert de plafond ; des chandeliers, de diverses provenances, accompagnent les fleurs artificielles qui décorent l'autel domestique. Quelques broderies écarlates, annamites ou japonaises, ornées de motifs et de lettres brodés en or, alternent avec des images chinoises dans la décoration des murailles.
    Il faut être initié aux mystères de la fée brune pour deviner que l'immense lit de camp, qui occupe le côté gauche de l'appartement, est destiné aux longues séances de fumerie. Ce lit de camp est vraiment une pièce de marque. Formé de deux tables épaisses, larges et longues, il est en vieux bois de fer bruni par le temps et rendu luisant par plusieurs générations qui y ont reposé leurs membres. Il peut permettre à 4 et même à 5 convives de s'y étendre à l'aise.
    Il ne se distingue en rien, du reste, de ces précieuses estrades qu'on admire chez les mandarins, ou dans les maisons riches, et qui sont considérées comme un des meubles les plus utiles et les plus décoratifs.
    Ce n'est qu'au moment de fumer qu'il revêt les insignes de l'emploi, lorsqu'un domestique y installe une natte sur laquelle il dépose le plateau où sont rangés la pipe à opium, la petite lampe à huile et les autres accessoires de la fumerie.
    Comme le propriétaire, outre la séance de nuit, y fait deux stations en plein jour, de grands stores peints en vert se déroulent sous la véranda, pour tamiser la lumière éblouissante du soleil et ménager cette demi obscurité si chère aux fumeurs d'opium.
    La fumerie particulière est ordinairement moins vaste et plus simple que celle que nous venons de visiter. C'est souvent un cabinet aux dimensions assez étroites. Le seul meuble indispensable est le bas flanc, selon l'expression pittoresque de nos troupiers de l'armée coloniale. On n'y voit guère de meubles, pas plus que de décors.
    Pour clore le chapitre des fumeries particulières, nous citons la description qu'a faite M. Albert de Pouvourville, dans la Revue, de la luxueuse fumerie d'un riche et aristocratique mandarin chinois de Shang-haï.
    « Dans le retrait le plus secret de la Maison du Fleuve, sous la protection de la porte en bois dur laqué de noir, où courent des caractères d'or, et qui roule sur ses gonds de galet, se cache une chambre carrée, sans fenêtres, qu'éclaire seulement, comme d'un jour venu de loin, une lanterne de verreries multicolores, opalisée encore par un voile ténu de soie grège ivoirine. Les murs sont revêtus de bois précieux et odorants ; les dalles de marbre sont couvertes de tapis brodés et de coussins de soie.
    « Seul meuble de ce retrait à l'ombre religieuse, un lit bas, de bois sculpté et laqué, dresse, sur ses quatre pieds de licornes ongulées, ses formes somptueuses et larges.
    « Sur la droite et la gauche du lit, de fines nattes cambodgiennes et des oreillers en fibres élastiques de bambou. Au centre, deux plateaux de bois de fer incrustés de nacres vertes. Sur le premier, la lampe à huile de camélia grésillante, les fines aiguilles, les couteaux à manche d'ivoire tout bruni par les années, la pipe d'écaille blonde rehaussée de ciselures et d'extrémités de jade, et la coupe où dort une liqueur sirupeuse, brune, au goût discret, mais pénétrant, de caramel et de truffe. Sur l'autre plateau, des figurines d'ivoire, polies par un frottement séculaire, des sigillogrammes magiques taillés dans le jade, ou martelés dans l'or, une racine de mandragore à face humaine, ce que l'ingéniosité bibelotière de l'Extrême-Orient produit de plus fin, de plus petit, de plus vieux. Au fond contre le mur, de grandes stèles en laque noire, avec des inscriptions occultes, et, sur une console de cuivre, où les bâtons parfumés se consument éternellement en un vase de vieille porcelaine rose, le Pliât Enfant qui, sortant du lotus épanoui, symbolise l'évolution et la jeunesse éternelle. C'est là que, pendant les longues nuits tranquilles, dans les lourdes volutes bleuâtres qui grisent l'atmosphère elle-même, le seigneur Khoai, mandarin de Shang-haï, silencieux et solitaire, fume l'opium et rêve qu'il est dieu.
    « Telle est, comme je l'ai vue moi-même, la plus aristocratique et intellectuelle manifestation de ce mal de l'opium, qu'on ne connaît, en Europe, que par ses côtés inférieurs, et qu'on parle aujourd'hui de pourchasser ou de proscrire dans tous les pays de l'univers ».

    Moments où l'on fume et catégories de fumeurs.

    On se figure généralement que l'opium se fume de la même manière que le tabac, qu'on en brûle une pipe, comme on grille une cigarette, à n'importe quel moment du jour et de la nuit. C'est une erreur. Il n'y a que trois temps pour fumer et il y a six catégories de fumeurs, comme me l'affirme M. Le van Tanh, fumeur émérite, qui m'aide à mettre au point la somme de mes connaissances. Le bonhomme est calé sur la matière ; ses affirmations sont précises ; brèves et sèches sont aussi ses négations, lorsque je m'avise de lui poser des questions qui vont à l'encontre de la théorie, ou aussi de la pratique.
    La première catégorie est celle des gens qui fument autant qu'on peut raisonnablement fumer, c'est-à-dire qui peuvent, au prix actuel, absorber pour 2 piastres, 5 francs d'opium en 24 heures. Ils les fument à trois moments de la journée : le matin, à midi et le soir. Ils vident à chacun de ces moments 2, ou 3 chi d'opium. Le chi est une coupelle qui contient 4 grammes, pour 32 cents, environ 80 centimes, d'opium.
    C'est la mesure des richards, qui ne font rien, par exemple les représentants des grandes maisons de commerce chinoises et annamites, parmi lesquels on me cite 3 ou 4 noms du pays et de mes connaissances.
    Voilà donc le nec plus ultra ; on ne peut pas, physiquement parlant, fumer pour plus de 2 piastres à 2 piastres 30 cents, en 24 heures, soit parce que le corps n'en supporterait pas davantage, sans risque de complications, soit parce que, tout compte fait, le temps matériel pour la préparation des pipes pourrait faire défaut.
    On cite des phénomènes qui poussent la ration jusqu'au double, mais ce sont des phénomènes, comme celui qui engloutit une bouteille d'eau-de-vie entre le premier et le deuxième coup frappés par la pendule. Encore ont-ils besoin d'aides, pour leur préparer les pipes, et doivent-ils prendre leurs dispositions pour aller rejoindre leurs ancêtres.
    La deuxième catégorie est celle des hommes qui fument pour une piastre ou une piastre et demie par jour, tous gens riches, n'ayant que des occupations vagues, en dehors des heures passées en tête à tête avec le bambou parfumé.
    Dans la troisième catégorie, celle où l'on fume pour 50 ou 60 cents, environ 1 fr. 30, on compte les gens qui travaillent, mais dont le travail, s'ils n'ont pas de fortune par ailleurs, est assez largement rémunéré pour leur permettre cette dépense quotidienne de luxe. Les gens de bureau, les fonctionnaires appartiennent presque tous à celte catégorie.

    JANVIER FÉVRIER 1909, N° 67.

    La quatrième comprend les fumeurs vulgaires, ouvriers pour la plupart, qui fument pour 30 ou 40 cents (de 70 à 90 centimes) par jour et ne fument que deux fois en 24 heures.
    La cinquième renferme les journaliers, gens plutôt peu à l'aise, qui ont contracté la tyrannique habitude de l'opium et auxquels, coûte que coûte, il faut la ration journalière, 15 cents, au moins, de 30 à 40 centimes.
    Enfin la sixième et dernière embrasse les gueux, qui, au lieu de fumer, ce que leurs moyens ne leur permettent pas, en sont réduits à absorber, en l'avalant, le dross, qui est le résidu de l'opium incrusté aux parois de la pipe après une séance de fumerie. Ou bien ils s'administreront l'écorce ou mieux les feuilles qui ont servi à envelopper les boules d'opium non bouilli et qui ont conservé une proportion assez faible de morphine, de papavérine et autres principes actifs de la drogue. Les deux produits se vendent et se débitent à des prix accessibles à toutes les bourses, deux cents, quatre cents, quelque chose comme 5 et 10 centimes.
    On comprendra facilement que ces six catégories ne sont pas tranchées, et que les fumeurs s'éloignent plus ou moins de la catégorie supérieure.
    Aux six catégories que nous venons d'énumérer, on peut ajouter en serre-file ceux qui fument seulement de temps à autre, au hasard d'une rencontre, d'une invitation, d'une visite, ou à certains jours de fête où leur coeur aime à se mettre en liesse.
    Ce sont les chevaux légers de la grande armée des fumeurs, qui évoluent en dehors des rangs.
    Ils sont encore hors cadres, mais c'est une abondante, une inépuisable réserve pour le recrutement.

    Effets de l'opium

    La première pipe. Elle est plutôt dépourvue de charmes et rie cause guère que des mésaventures au débutant. Ce n'est pas celui-ci qui l'a préparée ; le travail est trop délicat, et ses doigts trop inexpérimentés. Elle lui est présentée par un fumeur expert, annamite ou chinois, qui y a mis tous ses soins et qui en surveille aussi l'absorption.
    Celui-ci, arrêté par la fumée âcre et forte, qui le fait tousser, y renonce sur-le-champ ; c'est le plus heureux de tous, s'il a la sagesse de ne pas y revenir. Celui-là ne sait pas tirer le gros bambou et laisse constamment brûler son opium ; heureux aussi, tant qu'il ne perfectionnera pas sa manière.
    D'autres saisissent la manoeuvre du premier coup, mais une grimace dissimulée prouve qu'ils tiennent bon par amour-propre, bien plus que pour l'agrément, gare!
    Quelques-uns, assez rares, paraissent y trouver un certain plaisir, attaquent la deuxième, poussent jusqu'à la troisième et même parfois plus loin. Il y a tout à parier qu'ils tomberont victimes du minotaure.
    La plupart y gagnent un violent mal de tête et de coeur, des douleurs d'estomac et des nausées, comme le potache traditionnel à sa première pipe de tabac.
    Par l'explosion de cet antagonisme passager, mais violent, de leurs organes et de la drogue, la bonne Providence, mère prévoyante, semble leur crier : Attention ! S'ils comprenaient l'avertissement? Mais beaucoup ne se décourageront pas et re-viendront au dangereux poison.
    Nguyen van Dué est un annamite de 20 ans. Il revient de France, son éducation terminée. Pendant les vacances du retour, qu'il passe chez son père, préfet de la région, il devient la coqueluche des chefs de canton et des notables, à qui il fait visite. Ceux d'entre eux qui sont adonnés à l'opium, l'invitent, le poussent à partager avec eux les charmes de la fumée bleue.
    Le jeune homme résiste, dans la crainte d'encourir la colère, peut-être aussi les châtiments paternels. Sur l'assurance que le secret ne transpirera pas, il cède, un jour, aux pressantes sollicitations.
    A peine a-t-il rendu par le nez et par la bouche la fumée de la première et unique pipe de ce jour, qu'il se sent tout bouleversé. Son estomac se révolte, son coeur souffre affreuse ment, sa tête n'y tient plus et bientôt les vomissements se succèdent sans apporter le moindre soulagement. C'est le mal de mer, tel qu'il l'a éprouvé les premiers jours de sa traversée pour France. Il souffre ainsi lamentablement depuis 5 heures du soir, jusqu'aux premières lueurs de l'aurore. Rentré à la maison, il s'excuse du retard, par il ne sait quel mal étrange, par une lassitude dont il ignore la cause.
    Mais la discrétion n'étant pas la vertu dominante de nos indigènes, son père est instruite, quelques jours plus tard, de l'équipée du jeune homme. I1 le fait coucher par terre, pieds et mains liées à des pieux fichés en terre, et lui fait administrer 10 coups de rotin, destinés à lui inculquer la morale. « Eh bien, reconnaît le patient, qui frise aujourd'hui la cinquantaine, la correction aurait pu être doublée que je n'aurais pas souffert autant que de ma première pipe d'opium ».
    Quel que soit le résultat de celte première pipe, beaucoup vont à la seconde, et se plaisent à cet exercice après deux ou trois autres séances. Quelques-uns même, vite aguerris, ne cherchent plus qu'à dépasser chaque jour les dernières sensations éprouvées la veille.
    D'autres cependant, mais combien rares ! Semblent réfractaires à l'opium. Malgré leur bonne volonté et leurs efforts, dignes d'une meilleure cause, les nausées se renouvellent, des démangeaisons irritent la peau, qui se couvre de boursouflures, les poumons, les bronches s'irritent, une sorte d'asthme les étreint, et un calme sommeil fuit obstinément leurs paupières. C'est au point qu'ils doivent y renoncer malgré leur obstiné désir d'en goûter enfin les charmes.
    Ce sont les tempéraments nerveux qui se montreraient ainsi rebelles à la pipe d'opium. C'est du moins ce que m'affirme un fumeur aussi expérimenté qu'invétéré : mais lés connaissances physiologiques et anatomiques de nos indigènes sont si..... Mettons si éloignées des nôtres, que cette assertion exige un contrôle.
    Il m'est agréable de citer, à ce sujet, l'expérience d'un compatriote qui a écrit des pages estimées sur le Tonkin et sur la Chine.
    M. Aumoitte, chancelier du consulat de France à Hanoi, dut, dans un voyage sur les frontières du Kouang-si, se résoudre à fumer l'opium.
    « Je déclare franchement, dit-il, que je n'ai jamais fumé quelque chose de plus fade, de plus écoeurant, et, malgré un mois de cet exercice, je me demande combien il faut de temps à un débutant pour trouver à ce poison un goût assez satisfaisant pour ne plus pouvoir s'en passer. Des Européens, qui ont malheureusement contracté l'habitude de fumer l'opium, prétendent qu'il faut une grande force de volonté pour s'en déshabituer ; j'affirme, au contraire, qu'il faut une ténacité digne d'un meilleur résultat pour s'adonner à un pareil passe-temps ».
    I1 est à regretter que cette conviction ne soit que personnelle et ne soit pas partagée par le grand nombre des débutants.
    Lorsque les fumeurs ont subi définitivement l'emprise de l'habitude, l'opium donne à ceux des trois premières catégories, qui ont été indiquées plus haut, un sentiment de bien-être indéfinissable, qui se traduit extérieurement par une expression de joie intense et de bonheur parfait. Les Annamites prétendent découvrir sur le visage des fumeurs comme un reflet de la beauté céleste, qui les fait ressembler aux Génies, aux dieux immortels. C'est même le désir de se procurer ce bonheur surhumain qui constitue la grosse tentation de l'opium.
    Un parent éloigné d'un de nos séminaristes, recevant la visite de celui-ci, ne trouve pas de plus forte expression, pour lui faire comprendre sa béatitude, que celle-ci :
    « Quand j'ai fumé deux ou trois pipes, je suis heureux comme vous l'étiez hier en recevant votre première tonsure ».
    Un écrivain français me semble avoir saisi sur le vif ce bien-être physique, causé par une dose d'opium proportionnée au tempérament du fumeur.
    « Aucune image exacte ne peut traduire les charmes de l'opium. Le repos quotidien ne nous apporte que peu d'instants agréables, puisque bientôt le sommeil vient détruire la vie de notre pensée ; ne souffrons-nous pas alors des rêves, souvent imbéciles, que notre esprit conçoit? Que de nuits douloureuses et de réveils pénibles chacun de nous n'a-t-il pas éprouvés? L'insomnie est peut-être une sensation plus pénible encore. Non, aucune expression ne peut marquer la profondeur de l'abîme qui sépare le vide de telles nuits des soirées d'ivresses dont jouit le fumeur. Ses rêves, c'est lui qui les dirige ; tout son effort vital a afflué au cerveau, qui reste éveillé, tandis que le corps demeure dans un état léthargique1 ».
    (A suivre.)

    1. Les sept fléaux du Tonquin. P. Dossier.

    1909/10-29
    10-29
    Vietnam
    1909
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