Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Cause de Béatification

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES S0MMAIRE CAUSE DE BÉATIFICATION DE NEUF ÉVÊQUES OU PRÊTRES DE LA SOCIETE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES ET DE QUARANTE DE LEURS COMPAGNONS. Maïssour : LE COORG ; lettre du P. Troussé suite). Tonkin occidental : EXPÊDITION AU LAOS; lettre du P. Martin. Yan-nan : LES LOLOS GNI-PA; lettre du P. Vial. Thibet : VOYAGE DE TA-TSIEN-LOU A YA-TCHEOU ; relation do P. Déjean (suite). NOUVELLES DIVERSES. VARIÊTÊS : Un enfant de malédiction.
Add this
    ANNALES
    DE LA SOCIÉTÉ

    DES

    MISSIONS ÉTRANGÈRES

    S0MMAIRE

    CAUSE DE BÉATIFICATION DE NEUF ÉVÊQUES OU PRÊTRES DE LA SOCIETE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES ET DE QUARANTE DE LEURS COMPAGNONS. Maïssour : LE COORG ; lettre du P. Troussé suite). Tonkin occidental : EXPÊDITION AU LAOS; lettre du P. Martin. Yan-nan : LES LOLOS GNI-PA; lettre du P. Vial. Thibet : VOYAGE DE TA-TSIEN-LOU A YA-TCHEOU ; relation do P. Déjean (suite). NOUVELLES DIVERSES. VARIÊTÊS : Un enfant de malédiction.
    Gravures : Femmes Coorgs. Un village Lolo. Coiffures de Lololles. Costume de Lolotte. Lolottes.

    Cause de Béatification

    De neuf évêques ou prêtres
    de la sociéte des Missions Étrangères
    et de quarante de leurs Compagnons

    Une grande joie vient d'être donnée à la Société des Missions Étrangères, nous nous empressons d'en faire part à nos lecteurs.
    Plusieurs fois nous les avons entretenus de la Cause de Béatification de dix missionnaires de notre Société et de quarante-deux indigènes, appartenant à plusieurs de nos Missions, tous juridiquement condamnés à mort en haine de la foi, tous, excepté trois, exécutés par la main du bourreau, et depuis longtemps déjà déclarés Vénérables.
    Or, le 2 juillet dernier, le Souverain Pontife a publié un Décret solennel sur cette cause. Par ce Décret, il fait connaître que la réalité du martyre est établie pour 49 d'entre eux; sur ce nombre, il y en a 47 pour lesquels est également établie la réalité des miracles, et 2 pour lesquels elle ne l'est pas ; mais le Pape accorde la dispense, et le Décret porte 49 noms.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1899. N° 11.

    Les trois, qui sont morts de maladie dans la prison, avant leur exécution sont écartés, et leur Cause différée.
    Avant de donner la traduction intégrale du Décret pontifical, il nous parait que le résumé de la procédure relative à cette Cause de Béatification ne sera pas sans intérêt pour nos associés, d'autant plus que quelques-uns nous ont déjà demandé des détails sur ce sujet.
    Prenons donc les choses dès le début, qui remonte à près de soixante ans.
    Le 19 janvier 1840, le Souverain Pontife Grégoire XVI signait la Commission pour l'introduction de la Cause d'un certain nombre de Vénérables Serviteurs de Dieu. Parmi eux se trouvaient 5 missionnaires français de la Société des Missions Étrangères et 5 indigènes du Tonkin occidental et de la Cochinchine (1).

    (1). Pour cette Cause comme pour les autres, nous ne parlons que des martyrs de notre Société ou de nos Missions.

    Le 19 janvier 1843, le Pape signait pareillement la Commission pour l'introduction de la Cause des Vénérables Serviteurs de Dieu Gabriel Taurin Dufresse et ses compagnons martyrs. Celle-ci comprenait I évêque et 29 indigènes de nos Missions de Chine et d'Annam.
    Le 24 septembre 1857, Pie IX signait aussi la Commission pour l'introduction de la Cause des Vénérables Serviteurs de Dieu Laurent Imbert et ses compagnons. Elle comprenait 3 de nos missionnaires martyrisés en Corée avec 80 indigènes de cette Mission, les Vénérables Chapdelaine et ses deux compagnons du Kouang-si, les Vénérables Bonnard et Schceffler, missionnaires du Tonkin occidental et le Vénérable Delamotte, missionnaire en Cochinchine, avec 4 indigènes de ce pays.
    En admettant l'introduction d'une Cause qui lui est proposée, le Saint Siège reconnaît par là mène qu'il y a des motifs suffisants de commencer la procédure canonique pour la Béatification du Serviteur de Dieu qui en est l'objet. Par le lotit, cette Cause est évoquée à son tribunal et tous les actes qui s'y rapportent sont accomplis par lui ou avec sa délégation spéciale.
    C'est pourquoi, en 1845, des Lettres rémissoriales avaient été envoyées aux Vicaires apostoliques de nos Missions dans lesquelles avaient souffert le martyre les Vénérables dont les Causes avaient été introduites en 1840 et 1843. Par ces Lettres rémissoriales, les évêques étaient délégués pour prendre, conformément à une Instruction spéciale du Promoteur de la Foi, les informations juridiques sur le martyre et la cause du martyre des Serviteurs de Dieu et sur les signes ou miracles opérés par leur intercession ; en d'autres termes, pour faire les Procès apostoliques. Elles furent perdues et n'obtinrent pas leur but.
    Des Lettres semblables furent expédiées de nouveau en 1864 ; mais elles n'étaient plus seulement pour les Vénérables de 1840 et de 1843, elles prescrivaient aussi les informations sur ceux dont, la Cause avait été introduite en 1857.
    Par le fait de l'expédition de ces Lettres, communes à tous les Vénérables, ces trois Causes de 1840, 1843 et 1857 n'en formèrent qu'une seule.
    Les Procès apostoliques furent alors faits dans les Missions de la Chine et de l'Annam. Le premier fut porté à la Sacrée Congrégation des Rites en 1871, et le dernier en 1883.
    Pendant que ces Procès se faisaient en Extrême-Orient, deux autres s'instruisaient en France, à Versailles et à Reims, sur deux guérisons obtenues par l'intercession dès Vénérables de 1840 et 1843. Dès l'année 1857, un procès avait été commencé à Rome pour recevoir les dépositions de quelques témoins importants de l'une de ces guérisons, lesquels se trouvaient alors dans la Ville éternelle.
    Cependant, par suite de la situation où la persécution avait placé la Mission de Corée, les Procès apostoliques n'avaient pu être faits ; les quatre-vingt-trois martyrs de cette Mission furent donc écartés des actes de la Cause, qui ne comprit plus que cinquante-deux Vénérables: dix Français et quarante-deux Chinois ou Annamites.
    Un décret de la Sacrée Congrégation des Ri tes approuvé par le Saint Père le II juin 1890, reconnut la validité de tous les Procès cl admit, avec la même valeur probante, les documents qui avaient servi pour les diverses introductions de la Cause, par concession des Souverains Pontifes, à défaut de Procès informatif on de l'Ordinaire qui n'avaient pas été faits dans la Mission.
    Ainsi la Cause se trouvait en possession des témoignages authentiques et juridiques nécessaires pour aborder les questions de fond, c'est-à-dire : la réalité du martyre et l'existence de signes ou miracles.
    On ne tarda pas à se mettre à l'étude de ces questions: mais au préalable, on sollicita du Saint Père la faveur de pouvoir les traiter en même temps. Sa Sainteté accorda la faveur demandée, par un décret de la Sacrée Congrégation des Rites, en date du 14 juillet 1890.
    Au commencement de 1893, l'avocat de la Cause, M. Minetti, avait terminé cette étude, pour la part qui le concernait, et comme de juste, il soutenait la réalité du martyre et l'existence des signes ou miracles. Son travail fut remis sans retard, ainsi que tous les Procès, au Promoteur de la Foi, avec prière de faire connaître les objections, ou animadversions, qu'il pourrait avoir à présenter contre la thèse de M. Minetti.
    Les objections ne font jamais défaut dans une Cause et on ne comptait pas sur une exception dans celle des Vénérables Confesseurs de la Foi. Du reste, elles ont ; souvent pour but et pour résultat de mieux faire ressortir le fait qu'elles attaquent. Elles furent données à la fin d'octobre 1897, d'autant plus longues que les Vénérables étaient plus nombreux.
    Il appartenait à l'Avocat de réfuter toutes ces objections et de rétablir sa thèse dans une lumière parfaite. Il se mit tout de suite à ce travail, et sa réponse au Promoteur de la Foi était terminée en octobre 1898 Ainsi se trouvait complet le dossier de cette importante affaire, dont le jugement allait cire déféré à la Sacrée Congrégation des Rites.
    Mais se présenterait-elle devant la Congrégation plénière comme les Causes des Confesseurs? L'usage généralement admis dans les Causes des Martyrs permettait, de demander, comme une faveur, qu'elle fila traitée flans une Congrégation particulière instituée à cet effet.
    Or, cette Congrégation avait déjà été nommée, en 1889, pour l'examen de la validité des Procès.
    Il parut donc tout naturel de demander au Saint Père le maintien de cette Congrégation particulière, en remplaçant ceux de ses membres qui étaient morts.
    Sa Sainteté accéda à ce désir par décret de la Sacrée Congrégation des Rites, en date du 22 novembre 1897. Plus tard, quelque temps avant la réunion de la Congrégation, Elle adjoignit deux autres Cardinaux à ceux qui en faisaient déjà partie, afin qu'ils fussent en nombre suffisant, dans le cas où il se produirait quelque absence pour raison majeur ou imprévue.
    La Sacrée Congrégation des Rites voulut bien inscrire notre Cause parmi celles qui devaient être traitées dans le courant de l'année 1899 et assigner la date du 18 avril à la Congrégation qui, d'après le décret du 22 novembre 1897, devait résoudre la question du martyre et des signes ou miracles.
    Cette Congrégation particulière se réunit à la date fixée et porta, dans une longue séance, son jugement définitif qui fut favorable. Il ne restait plus que la ratification du Saint Père à obtenir : et sauf, comme nous l'avons dit, pour les trois confesseurs de la Foi qui n'avaient pas été exécutés, elle a été donnée sur le rapport détaillé qui a été présenté au Pape et qu'Il a fait, publier par le Décret du 2 juillet.
    Cette publication et les diverses circonstances qui l'ont accompagnée nous ont été racontées par M. Cazenave, procureur à Rome de notre Société et postulateur de la Cause de nos Martyrs.
    Voici son récit :

    « Dimanche, 2 juillet, à dix heures, la voiture destinée à l'avocat M. Minetti et au postulateur vient nie chercher à la procure. Nous rendons au Vatican, et nous entrons dans la salle d'attente.
    « Vers dix heures et demie, tous les intéressés à la cérémonie du jour sont réunis dans cette salle. Bientôt aussi arrivent le cardinal préfet des bites, le cardinal Parocchi, ponent des Causes du bienheureux de la Salle et du vénérable Luzago, et Aloïsi-Masella, posent de la Cause de nos Martyrs. Un peu auparavant, était venu le nouveau cardinal Respighi, archevêque de Ferrare. Je salue ces Éminences, principalement les trois premières que je connais.
    « Les cardinaux se rendent dans la première antichambre pour y recevoir le Saint Père, et vers onze heures, on nous introduit tous dans la salle du Trône.
    « Environ cinq minutes après, le Pape parait suivi de sa Cour et des Cardinaux. Nous mettons à genoux. Léon XIII, très courbé des épaules, marelle rapidement ci gravit très lestement les degrés du trône. Tout le monde se lève, et on nous fait placer devant son trône, à distance, sur trois rangs : 10 les représentants de la Cause du bienheureux de la Salle ; 20 ceux de la Cause de nos Martyrs ; 30 ceux de la Cause du vénérable Luzago.
    « Aussitôt commence la lecture des décrets : 10 pour le bienheureux de la Salle: 20 pour nos Martyrs: 30 pour le vénérable Luzago.
    « Pendant ce temps, on peut regarder le Pape. Sa figure est couleur de cire un peu jaunie mais autrement je n'y vois aucun changement. Pendant la lecture du premier décret, il se tient le buste droit, fortement appuyé contre le dossier de son fauteuil. Quand commence la lecture du second, celui qui concerne nos Martyrs, il se penche fortement en avant et comme pour mieux entendre, un peu tourné vers le secrétaire des Rites qui lit ».

    Nous interrompons ici le récit de M. Cazenave pour donner la traduction de ce décret dont le texte naturellement est en latin.

    DÉCRET

    Pour la béatification ou déclaration du martyre de Jean-Gabriel Taurin DUFRESSE, évêque de Tabraca et vicaire apostolique du Su-tchuen Pierre DUMOULIN-BORIE, évêque élu, François Isidore GAGELIN, missionnaire apostolique et pro vicaire général de la Cochinchine, et de leurs compagnons mis a mort en haine de la foi par les idolâtres.

    SUR LE DOUTE

    « Y a-t-il réellement martyre, cause de martyre, et signes ou miracles dans le cas et à l'effet dont il s'agit ? »
    L'Église, sortie des flancs du Christ et, dans la suite, continuellement rougie du sang des martyrs, montre, par ce prodige même de courageux amour, sa divine origine. Si, comme l'écrit Tertullien, « le sang des martyrs est une semence de chrétiens », il est permis à l'Eglise de se glorifier de ce que cette semence, jusqu'à nos jours, n'a cessé de se répandre avec abondance sur le champ du Seigneur pour le féconder.
    Mais, à quel point il est opportun de rappeler les exemples des hommes courageux, surtout les exemples des plus récents et qui tombent presque sous nos yeux, c'est ce qu'il est facile de comprendre si l'on considère de quelle inconstance et de quelle mollesse fait preuve notre siècle depuis qu'il a commencé à se détacher de la soumission qu'on doit à la foi et à se laisser entraîner à tout vent de doctrine. Aujourd'hui, parmi les plus récents athlètes du Christ, il faut compter Jean-Gabriel Taurin Duftresse et ses compagnons, au nombre de quarante-neuf dont les noms suivent :
    Augustin Chapdelaine Augustin Tchao Paul Lieou ou Liou Joseph Yuen ou Ven Thaddée Licou Pierre Licou ou Ouen Yen Pierre Ou Joachim Ho Laurent Pe-Man Agnès Tsao-Kouy, en Chine.
    Pierre Dumoulin-Borie Jean-Charles Cornay Augustin Schoeffler Pierre Khoa Vincent Diem Pierre Tuy-Jacques Nam Joseph Nghi Paul Ngan Martin Thinh Paul Khoan Pierre Thi André Dung ou LacJean Dat Luc Loan Pierre Ta François-Xavier Can Paul Mi Pierre Duong Pierre Truat Jean- Baptiste Thanh Pierre Hieu Antoine Dich Michel Mi Martin Tho Jean-Baptiste Con Jean-Louis Bonnard, au Tonkin.
    Francois-Isidore Gagelin François Jaccard Joseph Marchand Emmanuel Trieu Philippe Minh André Trong Thomas Thien Paul Doi Buong Antoine Quinh Nam Simon Hoa Mathieu Gam, en Cochinchine.
    Dans l'empire chinois, au Tonkin et en Cochinchine, ces hommes, rivalisant avec les chrétiens antiques, n'hésitèrent pas à souffrir les supplices les plus affreux, soit pour conserver la foi chrétienne qui était alors, en ces pars, proscrite par les tyrans, soit pour la répandre parmi les barbares. Enfin les uns furent attachés à un poteau et étranglés ; les autres furent mis en croix ; la plupart eurent la tête tranchée, et tous ainsi rendirent au Christ le témoignage suprême.
    Ce témoignage ne fut pas limité aux seuls hommes revêtus des ordres sacrés et dont la gloire rejaillit principalement sur la Société des Missions Etrangères, qui, jusqu'à ce jour, a si magnifiquement contribué à la diffusion de la religion. D'autres martyrs sortirent des rangs du peuple, et parmi eux un jeune soldat qui donna l'exemple d'une constance admirable, André Trong, bien digne du courage de sa mère. Celle-ci imita la Mère de Dieu plongée dans la douleur ; elle assista au supplice de son fils, réclama sa tête tranchée au tyran et la reçut sur sa poitrine.
    Le récit de leur martyre s'étant répandu de tous côtés, et les preuves ayant été pesées suivant les règles, le Souverain Pontife Léon XIII, par un décret rendu le dixième jour des calendes de décembre de l'année 1897, accorda dans sa bienveillance que le doute sur le martyre lui-même, sur sa cause et sur ses signes put être discuté dans une assemblée particulière de la Sacrée Congrégation des Rites, avec vote des prélats officiers.
    Cette réunion fut tenue le dix-neuvième jour des calendes de mai de cette année, au palais du Vatican, et le Rme cardinal Gaëtan Aloisi-Masella, relater de la cause, proposa le doute suivant : Si le martyre, la cause du martyre et les signes ou miracles sont établis dans le cas et pour l'effet dont il s'agit? Chacun des Rmes Pères cardinaux et des prélats officiers émit son vote. Mais Sa Sainteté, après avoir entendu la relation de la cause par le Rme cardinal Camille Mazzella, évêque de Palestrina, préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, différa, de faire connaître son jugement.
    Or, aujourd'hui, sixième dimanche après la Pentecôte, jour où l'on fête la Visitation de Marie, le Saint Sacrifice ayant été célébré selon les rites, Sa Sainteté manda les susdits cardinaux Camille Mazzella et Gaetan Aloisi-Masella, avec le R. P. Jean-Baptiste Lugari, promoteur de la Sainte Foi, et moi, le secrétaire soussigné. En notre présence, le Souverain Pontife confirma par un décret solennel : Que le martyre, la cause du martyre et les signes ou miracles sont établis dans le cas et pour l'effet dont il s'agit, en ce qui concerne quarante-sept de ces chrétiens. Quant aux Vénérables Serviteurs de Dieu, Mathieu Gam et Jean-Louis Bonnard, bien que les signes ou miracles ne soient pas établis, cependant, comme le martyre et la cause du martyre sont certains, il peut être procédé aux actes ultérieurs dans le cas et pour l'effet dont il s'agit.

    Le Saint Père a ordonné, le sixième jour des nones de juillet de l'année 1899, que ce Décret fût publié et rangé parmi les actes de la Sacrée Congrégation des Rites.

    C. évêque de Palestrina, cardinal MAZZELLA, préfet de la Sacrée Congrégation des Rites.

    Place du sceau.

    Diomède PANICI, secrétaire de la Sacrée Congrégation des Rites.

    « Ce Décret achevé, continue M. Cazenave, le Pape reprend sa première position qu'il conserve tout le temps que dure la lecture du troisième Décret. Cette lecture finie, Léon XIII prend la parole. Sa voix est forte, son geste très grand et sa phrase ample comme toujours.

    « Voici le résumé de ses paroles : « Nous voulons vous dire quelque chose du bienheureux de la Salle, des Martyrs et d'Alexandre Luzago ». Il a commencé ensuite par les Martyrs, louant ces héros qui ont donné leur sang pour la foi et l'exemple de la fidélité à Dieu, et en exprimant l'espoir que par leur intercession cet empire immense de la Chine où tant de milliers d'hommes sont encore dans les ténèbres du paganisme recevra enfin la lumière de la foi et embrassera la doctrine du salut... Au sujet du bienheureux de la Salle, il a dit que cet instituteur de la jeunesse enseigne à la France que ce qui fait la grandeur d'une nation, ce ne sont pas la richesse, une puissante armée, ni les armes, mais une population formée avec les principes qui s'appuient sur la religion et les doctrines de l'Évangile. Au sujet de Luzago, il a fait des voeux, pour que l'Italie exposée à tant de dangers et à tant d'embûches, si elle veut être vraiment grande et heureuse, s'inspire de l'esprit qui a guidé dans les diverses oeuvres accomplies par ce saint personnage.
    « Léon XIII a parlé en latin, et quand il a eu fini, on a fait avancer les Frères qui se sont mis à genoux. Aussitôt leur Supérieur général a lu son discours de remerciement. Nous avons ensuite pris la place des Frères, et j'ai lu mon petit discours ». Voici la traduction de cette pièce :

    TRÈS SAINT PÈRE,

    Nombreux sont les bienfaits que Votre Sainteté dans sa sollicitude universelle, a daigné accorder à notre Société et immense la dette de gratitude due nous avons jusqu'à ce jour contractée envers Vous. Mais le Décret qui, par ordre de Votre Sainteté, vient d'être publié en ce jour, surpasse toutes les faveurs précédentes, et des frontières de la France, au fond de l'Extrême-Orient, il remplit de joie la famille des Missions-Étrangères toute entière. Nous ne pouvions espérer du Saint Siège apostolique rien de plus grand, rien de plus précieux, rien en même temps de plus efficace pour faire progresser les missions parmi les infidèles et produire des effets de salut.

    Beatissime Pater,

    Multa sunt beneficia, quae pridem Sanctitas Vestra in Societatem nostram, pro sua universali sollicitudine contulit, jamque immenso detinemur gratitudinis debito. Sed omnia exsuperat Decretum hac die, jussu Sanctitatis vestrae promulgatum, quodque, ab oris usque Galliae ad extremas partes Orientis, familiam Missionum ad exteros summo, afficiet gaudio. Nil enim majus, nil pretiosius a Sancta Sede Apostolica sperare licebat : nil itidem quoque efficacius ad promovenda inter ethnicos sacrarum missionum incrementa, fructusque salutis.

    Déjà, le sang de ces Vénérables Martyrs a été une semence de chrétiens et cette terre arrosée par cette rosée salutaire a produit des fruits doux et abondants. En effet, pendant le seul pontificat de Votre Sainteté, six cent soixante-quatre mille païens ont été convertis à la foi catholique et régénérée dans l'eau sainte.
    En dehors de la particulière sollicitude du Pontife régnant, à qui attribuer, si ce n'est au sang des martyrs, un nombre de conversions si considérables et qui jamais encore n'avait été atteint?
    Le sang des martyrs a été aussi une semence d'ouvriers apostoliques. Il y a cinquante ans, on trouvait à peine dans toutes nos missions deux cents missionnaires ; aujourd'hui on en compte plus de onze cents.
    Nous rendons grâces au Dieu tout-puissant de cette prospérité, et nous espérons fermement que de plus grands bienfaits nous seront accordés par l'intercession des Vénérables Martyrs, lorsque Votre Sainteté les aura inscrits au rang des Bienheureux. C'est pourquoi au lieu et place du Révérendissime Supérieur de notre Séminaire, à qui la maladie n'a pas permis de venir à Rome, je dépose aux pieds de Votre Sainteté, les actions de grâces de tous et de chacun des membres de notre Société. Depuis nos fondateurs qui nous les ont légués, l'affection et le dévouement envers le Saint Siège apostolique a toujours régné parmi nous. Mais aujourd'hui nous avons contracté une dette très spéciale de reconnaissance envers le Pontife Léon. Avec l'aide de Dieu, nous essaierons de la payer par notre lilial amour, et dans nos prières nous demanderons au Seigneur de conserver longtemps encore Votre Sainteté pour le bien de l'Église, de la combler de ses dons et d'exaucer tous ses voeux en avançant le jour où l'erreur ayant entièrement disparu, il n'y aura plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur.

    Jam enim sanguis Venerabilium illorum Martyrum semen fuit Christianorum, et terra haec, tam salubri imbre irrigata, laetos et uberiores jam fructus protulit. Sub solo et enim Sanctitatis Vestrae Pontificatu, sexcenta sexaginta quatuor millia paganorum ad fidem catholicam conversi sunt, et sacra fonte expiati. Praeter singularem regnantis Pontificis sollicitudinem, cuinam causae tribuendus, nisi Martvrum sanguini, tantus neophvtorum numerus, temporibus anteactis incognitus? Fuit etiam sanguis Martyrum semen Missionariorum. Quinquaginta abhinc annis, in diversis societatis nostræ missionibus, vix inveniebantur ducenti missionarii hodie autem adnumerantur plusquam mille et centum.
    Pro his incrementis dum Deo Omnipotenti Maximo gratias agimus, firmiter speramus majora adhuc bona ex protectione Martyrum derivanda, cun Sanctitas Vestra hos Venerabiles Dei Servos, Beatorum catalogo adscribere dignata fuerit.
    Interim, personam gerens Reverendissimi Superioris Seminarii nostri, qui, adversa vatetudine praepeditus, Romam venire non potuit, humiliter ac ardenter, ad pedes Sanctitatis Vestrae depono gratiarum actionem omnium et singulorum Societatis nostræ sodalium. Ex traditione majorum semper apud nos viguit singularis erga sanctam Sedem apostolicam affectus et devotio. Sed impraesantiarum accedit specialissimum erga Leonem gratitudinis debitum. Illud, juvante Deo, persolvere connabimur filiali amore nostro, fusisque ad Deum precibus ut Sanctitas Vestra diutissime, pro bono Sanctae Ecclesiae, sospitem servet, eamque bonis omnibus cumulet, ac votorum suorum compotem faciat, accelerando diem, in qua, errorum circumventione depulsa, erit unum ovile et unus Pastor.

    « Quand j'ai prononcé le chiffre des conversions obtenues pendant le pontificat de Léon XIII (664.000), continue M. Cazenave, il s'est produit, autour du trône un certain murmure d'approbation et quand la période a été finie par le nombre des missionnaires qui sont actuellement dans les missions, le Pape s'est écrié : Oh! Bravo.
    « Après la lecture du troisième compliment, le Saint Père s'est levé et a donné sa bénédiction. Il s'est assis de nouveau, et les Postulateurs lui ont offert les Décrets roulés et attachés avec un ruban de soie blanche à franges d'or. Ils ont fait de même aux Cardinaux dont le ruban était rouge et également frangé d'or. Après la lecture du compliment d'action de grâces, chaque groupe s'est approché du trône pour baiser la mule et l'anneau du Saint-Père.
    « Le maître de chambre nous avait fait espérer que nous serions admis à entrer dans le cabinet du Saint Père et à lui baiser de nouveau la main ; mais, est arrivé le cardinal Cretoni qui a été annoncé tout de suite, et il n'a plus été question pour nous d'entrer. Nous sommes donc partis, et nous sommes rentrés à la Procure à une heure moins dix minutes ».
    Nos lecteurs n'ignorent pas l'importance du Décret que nous venons de citer et de la cérémonie que nous venons de raconter, c'est en quelque sorte l'aurore de la Béatification, ou plus exactement, l'assurance qu'elle aura lieu dans un délai relativement court, sans doute l'année prochaine.
    Il ne reste plus en effet qu'une nouvelle et dernière Position qui comprend : une supplique de l'avocat demandant s'il peut être procédé à la Béatification solennelle, le texte du décret du Souverain Pontife et l'avis du Promoteur de la Foi.
    Ordinairement, on ne réunit pas une congrégation générale, présidée par le Pape, exprès pour la discussion de celte question ; on l'examine dans une congrégation générale convoquée pour traiter d'un autre sujet, par exemple des vertus ou des miracles de quelque autre serviteur de Dieu. Tous ceux qui composent cette congrégation donnent leur vote. Mais le Pape ne se prononce pas, et, comme dans la congrégation précédente où il s'agissait de l'approbation du martyre, il se borne à demander des prières, et il attend le moment qui lui parait opportun pour manifester sa volonté, en faisant, publier le décret, qui déclare qu'on peut avec assurance procéder à la Béatification. C'est ce qu'on appelle le Decretum de tuto.
    Par la publication de ce dernier Décret, la Béatification est véritablement accomplie, et il ne reste plus qu'à en célébrer la solennité. A partir du Décret de tuto, on peut donner aux Vénérables Serviteurs de Dieu le titre de Bienheureux.
    Que la Providence veuille bien nous accorder la joie de voir au plus tôt ce beau jour qui sera la plus grande et la plus solennelle des fêtes, qu'il ait été donné à la Société des Missions Étrangères de célébrer, depuis ses origines plus de deux fois séculaires. Alors du Séminaire de Paris aux monts Himalayas, des plaines brûlantes de l'Inde aux rives glacées du Soungari, tous, unis dans une même pensée de reconnaissance et d'amour, nos missionnaires et nos chrétiens chanteront avec allégresse le cantique de la sainte Église en ses heures de triomphe : Te martyrum candidatus laudat exercitus. Seigneur, la blanche armée des martyrs exalte vos grandeurs.





    1899/193-204
    193-204
    France
    1899
    Aucune image