Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Canton pendant la guerre de Chine

Canton pendant la guerre de Chine Par Mgr Chausse
Add this
    Canton pendant la guerre de Chine
    Par Mgr Chausse
    L'année 1900 sera marquée dans les annales de la Chine par une sanglante tragédie dont les missionnaires seront les Principales victimes. La révolution à Pékin a caché son jeu sous le masque des Boxeurs; au fond la Cour était parfaitement complice dans le mouvement anti-européen, et l'hypocrisie de l'impératrice régente ne rend que plus abominable le rôle qu'elle a joué dans ce drame. Tout a été combiné dans le secret du palais, et quand Ly-Hung-Tchang est venu à Canton comme vice-roi, il avait probablement connaissance des futurs événements de l'année.
    Si le degré de sauvagerie, déployée, depuis, par les Boxeurs et par les généraux chinois, n'était pas prévu, parce que la férocité n'a pas de règle, du moins, il paraît clair que le rusé diplomate en avait déduit les conséquences, et la preuve est que, lors de son arrivée ici, il voulut, tout en faisant parade d'énergie contre les voleurs, que la Mission lui adressât un état complet de ses résidences et de ses chapelles, même du mobilier qui y était contenu, sous prétexte qu'en cas d'attaque il lui serait facile d'évaluer immédiatement nos pertes et de les restituer! Cette bienveillance apparente cadre parfaitement avec le caractère dissimulé de cet homme néfaste. Personne ne tomba dans le piège.
    Les consuls protestèrent énergiquement et l'ordre de faire le dénombrement de nos établissements resta dans les cartons de la vice-royauté.
    Le 17 juillet, en partant pour le Nord, il laissa entre les mains de son successeur une dépêche encore plus désastreuse pour nous : il ordonnait aux mandarins des deux provinces de Kouang-tong et Kouang-si de renvoyer tous les missionnaires français à Canton.
    Jugez de l'effet qu'aurait produit l'abandon des districts! Tous nos chrétiens seraient devenus la proie des malfaiteurs, et nos églises, en grand nombre, auraient subi le choc des Boxeurs improvisés. Fort heureusement, en secret, on m'apporta la dépêche du vice-roi et le lendemain, M. le consul faisait retirer cette pièce au nouveau préteur qui s'exécuta de bonne grâce, et c'est ainsi que nos missionnaires sont encore actuellement dans leurs résidences.
    Les bruits les plus extravagants ont couru la province, les plus sinistres menaces s'entre croisaient. Malgré tout, aucun missionnaire n'a reçu de fortes égratignures.
    Le P. Legros a eu plusieurs chrétientés pillées, sur les bords de la mer, aux frontières du Fo-Kien. Les protestants ont été plus maltraités que lui.
    La canonnière française la Comète envoyée à Swatow a calmé l'effervescence.
    Le P. Gervais s'est fait prendre par les voleurs. A dix minutes du marché où il avait passé la nuit, huit forcenés l'entourent; ils sont masqués et menaçants ; mais tout se passe à peu près pacifiquement ; le Père ne reçoit que quelques coups sur l'épaule et les jambes ; seulement il doit livrer à leur rapacité, argent et ornements d'autel. Il revint sur ses pas avec son pantalon et son habit : tout ce qu'on lui avait laissé. Cinq jours après, il était à Canton en bonne santé, remis de ses émotions. Le bon M. Hardouin, notre consul, lui offrit un verre de vin pour avoir son récit. En quittant le consulat, le Père était prêt à affronter nouvelle aventure.
    Le chef des « Pavillons noirs », Liou-Winh-Fok (1), a été envoyé dans le nord avec 2.500 soldats ; on le craignait ici, où il était depuis quatre ans; il avait son camp à la petite porte du Nord, exerçant les recrues au métier des armes et se signalant dans maintes expéditions contre les voleurs.
    (1) Ou Lieou-Vinh-Phuoc.
    Pourquoi l'a-t-on fait partir dans le nord? Je l'ignore; mais on le redoutait malgré ses 72 ans. Il habitait tout à côté de notre cimetière, et comme ses soldats n'étaient pas toujours d'une tenue modèle, nous étions obligés de lui faire des plaintes que d'ailleurs il recevait amicalement. Il ne tolérait jamais la mauvaise conduite de ses subordonnés; par son ordre même, un excellent édit avait été affiché aux murs de la chapelle du cimetière prescrivant aux soldats le respect des chrétiens.
    Dans sa maison, près du camp, il élevait une quarantaine de chiens européens et une quinzaine de ces bonnes bêtes suivaient leur maître dans ses promenades à travers champs. C'était une précaution, disait-on, contre toute surprise de ses ennemis. Je devais ce petit souvenir à cette vieille relique du Tonkin.
    En ce moment, il n'y a pas un seul ministre protestant dans la province, tous sont allés à Hong-kong avec leurs femmes et leurs enfants. Les journaux les plus protestants les attaquent à outrance, ils veulent leur imposer les lois du célibat. « On ne peut plus leur permettre, disent-ils, d'emmener leur famille au fond de la Chine par crainte d'atrocités pareilles à celles qui se sont commises dans le nord!... Qu'ils partent seuls à travers les campagnes barbares du Céleste Empire. Saint Paul, ajoutent-ils, n'a jamais conduit une famille avec lui dans ses prédications! Qu'ils fassent comme l'Apôtre! »
    Quoi qu'il arrive, il est certain que les Chinois honnêtes remarquent très bien la fuite des ministres; tandis qu'aucun missionnaire catholique n'a quitté son poste. Les réflexions qu'ils font à ce sujet, ne sont pas à l'avantage des premiers.
    Pour nous maintenir dans l'intérieur de la ville, j'ai augmenté la garde de notre résidence ; nous avons cinquante soldats armés de fusils à tir rapide, et le lieutenant Paul est à leur tête. Paul est intelligent, absolument dévoué à la Mission ; il nous a déjà rendu des services sans nombre, et si nous n'avons pas eu de troubles, c'est un peu à lui que nous le devons. Plusieurs fois, au milieu des rumeurs de toutes sortes, on a essayé de soulever les émeutiers, et de tenter une invasion dans notre propriété ; n'osant agir de force, les Chinois employaient la ruse. Une première fois, ils ont conduit une folle dans le quartier des chrétiens, afin d'y agglomérer la populace attirée par les extravagances de l'infortunée. Paul fait enlever cette dernière, la met dans une barque et la relègue de l'autre côté du fleuve.
    Deux jours plus tard, le bruit se répand que le sous-préfet va faire exécuter un criminel sur la place qui est devant l'église. A l'heure dite, trois ou quatre cents flâneurs couvraient la place, Paul les aborde et les prie poliment de se retirer ; mais eux veulent voir, disent-ils, l'exécution et c'est en vain qu'on leur dit qu'elle n'aura pas lieu, que le mandarin n'a pas le droit d'exécuter un criminel sur le terrain de la Mission, ils restent là jusqu'à la nuit.
    Paul vint me trouver. « Trois cents personnes sont en face de l'église, dit-il, évidemment, elles veulent chercher querelle aux chrétiens. Te sens-tu capable de les repousser? Lui dis-je, on peut appeler d'autres soldats, si tu crains d'être impuissant! Pas nécessaire, répond-il, je me charge de leur faire évacuer le terrain avant la nuit; Évêque, soyez sans crainte, ils ne sont, d'ailleurs, pas menaçants, ils me connaissent et à la vue de mes fusils, ils restent sans audace. C'est bien, retourne à ton poste!... »
    Et le soir, vers six heures et demie, le lieutenant Paul venait m'avertir que tout était rentré dans l'ordre.
    Le lendemain, quelques visiteurs vinrent encore au même lieu, mais par un geste décidé du lieutenant qui leur désignait le bout de la rue, ils comprirent et s'en allèrent.
    Deux minutes après, éclate un incendie à trente pas de la communauté des Surs. C'était une maison de jeu qui brûlait; le feu ne dura qu'un quart d'heure sans prendre aux maisons avoisinantes.
    Au soir de cette même journée, à l'heure où je commençais à prendre mon repos, un bruit assourdissant frappe mes oreilles; ce sont des vociférations, des cris aigus, mêlés au son des tam-tams, ils sont si distincts que je pensais de suite à une invasion de la foule et à une attaque dans la propriété. Je m'élance sur la véranda; c'est encore un incendie, cette fois, devant l'église, et j'en aperçois les flammes rougeâtres à travers les arbres! C'est tout près, je cours à la porte. Le lieutenant est là, le fusil sur l'épaule nue. « Ne craignez pas, Évêque, s'écrie-t-il, l'incendie est à quarante pas de nos maisons, mes soldats sont en garde et je promets qu'il n'arrivera rien. »
    Une boutique avait pris feu au fond de la rue; était-ce par accident ou par malveillance? il est difficile de l'établir, mais, en temps de troubles, ces incendies sont redoutés de tout le monde. Dans les rues étroites, autour du sinistre, d'abord s'amassent des centaines de pompiers, venus de tous les coins de la ville; puis les voleurs, profitant du désordre, pillent les magasins du voisinage qui se hâtent de déménager. Quelle facilité pour monter un coup! Nous n'avons pas eu de malheur à déplorer : que le bon Dieu et sa sainte Mère en soient loués!
    Nos bonnes Surs ont eu quelques émotions : mais à force de prières, elles sont restées intrépides et ont continué leur oeuvre. Vous dire toutes les angoisses que cette maison de la Sainte Enfance soulève au fond du cur! Que de fois n'ai-je pas songé à renvoyer ces chères Surs en attendant que la Chine soit digne de les recevoir!... Enfin aujourd'hui nous sommes plus tranquilles.

    1901/129-134
    129-134
    Chine
    1901
    Aucune image