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Calvaire d'un prêtre chinois

Le Calvaire d'un prêtre chinois
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    Le Calvaire d'un prêtre chinois





    Le 5 mars 1940, le Père Pierre Chan et ses codétenus étaient délivrés, les survivants du moins, car cinq d'entre eux avaient trépassé ; ils avaient été faits prisonniers le 21 juillet 1939. Quelque temps après je recevais une photo souvenir du cher captif. Je fus un instant sans le reconnaître. Il était assis là, tout voûté, sur le seuil d'une humble chaumière, les traits tirés, vieillis, le visage souriant orné d'une barbe rare encore, mais assez longue, de vieillard sexagénaire. A voir ses pieds déchaux et la paysanne tenue, serait-ce un mendiant, me disais-je ? La dédicace, au verso, me renseigna.


    Je revis enfin le Père, et longuement, en septembre 1940, lors d'un pèlerinage à Canton. Et il me donna quelques détails intéressants sur sa captivité. C'est le fauve Wong Molo-cha, le chef bandit en personne qui, le 21 juillet, le garrotta et, brutalement, de ses propres mains. C'est lui encore qui, lors d'une entrevue postérieure de chantage, lui disait crûment avec menaces : « Tu n'auras pas l'heur d'humecter ta barbe lors de ton soixantième anniversaire ». Le lecteur ignore peut-être qu'en ce jour solennel entre tous, le Chinois consacré vieillard laisse enfin pousser sa barbe. Dès ce jour le Père ne se rasa plus. Il anticipa sur sa soixantaine pour donner à son persécuteur un ironique et silencieux démenti.


    Le satrape, lui, n'a pas dépassé les vingt-cinq. Il est mort fusillé à Shekki pour contrebande d'armes achetées à Macao du fruit de ses rapines. Trait typique de la crédulité païenne : essayant quelque temps auparavant un fusil de même provenance, l'arme éclata entre ses mains. « Mauvais augure, chuchotèrent les témoins. Ses jours sont comptés ». Ils l'étaient en effet et par Dieu lui-même, qui avait mis un terme à ceux du traître Tam Yuk-shan, tombé le corps criblé de balles par les larrons frustrés.


    La captivité du Père fut des plus dures. Un mois et demi, il partagea la planche de lit d'un de ses codétenus. Les six derniers mois, il dut coucher sur la brique humide ou sur la terre nue. Pour unique mobilier, une seule vieille couverture toute déchirée. Pire encore, un captif, jaloux de certains égards qu'on témoignait au Père, ne craignit pas d'infecter ladite couverture d'urine humaine et de fiente de chat. Les malheureux prisonniers passaient de longues heures à expurger la vermine, à écraser les poux qui les envahissaient. Liés jour et nuit au moins deux à deux, ils devaient se déplacer ensemble pour satisfaire au moindre besoin naturel. Il y eut une vingtaine d'alertes, et, chaque fois, de nuit, sur la digue parfois glissante, leur couverture sous le bras, les captifs liés ensemble s'en allaient à la queue leu leu vers une autre prison, dans une direction inconnue.


    La plupart d'entre eux étaient d'honnêtes campagnards de condition modeste. La peine morale la plus pénible que subit le P. Chan fut la promiscuité d'un lettré fielleux ; ce monsieur trouvait plaisir à l'accabler de ses sarcasmes : « Si ta religion est la vraie, si Dieu est vraiment le Très Bon, le Tout Puissant, que ne te délivre-t-il donc pas de tes chaînes ! Il renouvelait les sarcasmes décochés au Calvaire par le mauvais larron et les pharisiens jaloux.


    Les codétenus furent généralement corrects, voire bienveillants. Parmi les bandits, d'aucuns l'étaient devenus comme malgré eux, pour garantir leurs étangs et leurs mûriers. Et ceux-là furent corrects aussi. En fait, pour la nourriture, le Père fut soumis au régime de la communauté, bandits et détenus à peu près à la même enseigne.


    Ni messe, ni bréviaire, aucun livre. Absence totale de nouvelles. Jamais cependant le Père n'avait connu tranquillité d'âme pareille. Jamais il ne lui eût été si aisé de mourir. Sa douceur, son affabilité ne firent qu'augmenter en ce pénible contubernium de jour et de nuit, prolongé des mois durant. Dieu s'était comme complu à raboter son âme pour la rendre encore plus affinée.


    Il sortit, racheté 700 dollars, ayant été plusieurs fois vendu, revendu de bande à bande. Il sortit la figure enflée, jaunie par la sous-alimentation, les jambes blessées, percluses, tremblantes. Sept mois après sa délivrance, la fièvre qui le consumait ne lui permettait que quelques instants la position assise au même endroit.


    Il consacre sa convalescence aux vieillards des Petits Soeurs des Pauvres à Tung-shan. Au soir de leur vie, ils sont fiers d'avoir pour catéchiste et pour Père le Confesseur de la Foi qui venait de catéchiser prisonniers et bandits.


    Komchuk se relèvera de ses ruines, lui qui mérita d'avoir un si bon Pasteur. Sur le point d'écrire ces lignes, je pensais à lui, tout en récitant le psaume 57 du bréviaire : La fureur de son ennemi fut celle du serpent,celle de l'aspic sourd à la voix du charmeur. Mais Dieu lui écrasera les dents. Il brisera la mâchoire des fauves ses persécuteurs. Ils s'évanouiront, pareils au mince filet d'eau que pompe le soleil, qu'aspire le désert. Dieu a tendu son arc, il les frappera de ses flèches. Leur cadavre s'étalera gisant, telle la cire sous les feux du soleil. Et le juste joyeux et vengé lavera ses mains dans le sang de ses bourreaux. Car il est un juge ici-bas, dès cette terre, et ce juge, c'est Dieu! A Komchuk, Dieu a commencé de juger.





    ALFRED FABRE,


    Missionnaire de Canton.








    1942/37-39
    37-39
    Chine
    1942
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