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C'était un fameux lutteur !

C'était un fameux lutteur ! Je m'en étais tout de suite douté ! Rien qu'à considérer son « anatomie », minée pourtant par des années de misère, on voyait que ç'avait été un « costaud ». De fait il l'avait été dès sa plus tendre enfance et, tout petit, il était déjà renommé pour la vigueur avec laquelle il répondait à toutes les bourrades qu'on lui distribuait copieusement.
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    C'était un fameux lutteur !

    Je m'en étais tout de suite douté ! Rien qu'à considérer son « anatomie », minée pourtant par des années de misère, on voyait que ç'avait été un « costaud ». De fait il l'avait été dès sa plus tendre enfance et, tout petit, il était déjà renommé pour la vigueur avec laquelle il répondait à toutes les bourrades qu'on lui distribuait copieusement.
    L'ironie du sort avait voulu qu'il naquît au village de ThuânNghiâ, or en ce village de la province de Nam-Dinh, les têtes étaient fort chaudes et la concorde (Thuân) pas plus que l'amitié (Nghiâ) n'y avaient établi leur séjour. Et notre futur lutteur poussait en pleine liberté, sur le bord de la mer, rendant plus de coups qu'il n'en recevait. A ce régime, s'il ne développa pas beaucoup ses méninges, il acquit au moins des biceps capables de le faire respecter dans les luttes de la vie. C'était un fameux luron, la vie d'ailleurs se chargea de le mettre à rude épreuve. Ses parents, de braves chrétiens, partirent de bonne heure pour un monde meilleur, ne lui laissant pour héritage que l'exemple d'une vie pauvre mais honnête.
    Notre gamin trouva que c'était bien peu et, à 15 ans, réunissant les pauvres hardes qui étaient toute sa richesse, il partit tenter la fortune dans la région montagneuse qui s'étend vers les frontières de Chine. Il y fit florès ! Hardi, ne craignant point les coups, il était prêt pour toutes les besognes : aujourd'hui sampanier, il n'avait pas son pareil pour se glisser entre les roches des rapides aux flots écumants ; demain contrebandier, il se chargeait de dépister les plus fins limiers de la douane. Mais où il se délectait, où il triomphait sans conteste, c'était dans les luttes qui viennent agrémenter toutes les fêtes villageoises. Là c'était un « as » et personne n'avait jamais pu se vanter de lui faire toucher le sol.
    Vous pensez bien que dans cette vie mouvementée le sort de son âme le tourmentait bien peu. Se maria-t-il ? Je ne l'ai jamais su, car je ne le connus qu'au moment où l'âge des luttes était passé pour lui depuis longtemps, C'était alors un robuste vieillard, pas commode du tout, mais causant volontiers et exerçant une réelle influence sur les déshérités de la vie, qui, comme lui, avaient fini par échouer à notre hospice d'incurables. Seulement voilà, il n'était pas du tout satisfait des allures que prenait une espèce de mal fichu, boiteux par-dessus le marché et qui était le factotum de l'établissement. Comment voulez-vous que lui, un beau gars, encaissât un gaillard qui faisait le malin et n'aurait même pas été capable de donner un coup de poing?
    Non ! C'était à vous dé- goûter de tout, il n'y avait plus de justice, et il le ferait bien voir ! Ce fut d'abord une bouderie générale, notre vieux n'était plus abordable ! Les Soeurs paraissaient-elles d'un côté, il se sauvait de l'autre. Puis il s'en prit au Bon Dieu, on ne le vit plus jamais à la chapelle, ni à confesse, il redevenait païen ; rien à faire, il était buté comme un vieux buffle obstiné.
    Et voilà que l'épidémie de choléra s'abattit sur l'hospice ; tous les jours, de vraies fournées partaient pour l'hôpital, ses compagnons tremblaient, lui restait impavide. Vint l'ordre de se faire vacciner. Il en avait vu bien d'autres ! Et à toutes les objurgations, il n'eut qu'une réponse : « Celui qui me vaccinera n'est pas encore né ! » Et remarquez que je traduis assez librement, car l'annamite, comme le latin, brave dans ses mots toute honnêteté ! Seulement le choléra ne regarde ni à l'honnêteté, ni rien ; il n'a même aucun respect pour les anciens lutteurs, fus sent ils couverts de gloire. Et un beau jour, ou plus exactement un triste soir, notre gaillard fut bel et bien pincé très sérieusement.
    Il se tordait sur son grabat ; le catéchiste, un vieil ami pourtant, vint l'exhorter à songer à son âme. Pensez-vous ? Il s'y connaissait en fait de lutte et ce n'est pas cette fois qu'on l'aurait si facilement ! Cela devint plus grave, alors le prêtre lui dit que c'était peut-être le moment de mettre ordre à ses affaires de conscience. Ah ! Il fut bien reçu « Mais tu vas aller tout droit en enfer ». « En enfer, répondit-il, je n'ai pas peur. Nous ferons un bout de lutte avec le diable, et vous verrez que ce n'est pas lui qui aura le dernier mot ! »
    En attendant, la maladie s'aggravait, et un matin la camionnette l'emportait au lazaret situé à 5 km en dehors de la ville. Notre vieux lutteur n'en menait pas large, mais il restait toujours inabordable. J'étais alors chargé de la visite des cholériques, et on m'avait signalé ce cas, unique dans les annales de l'Église annamite, d'un chrétien qui refusait les sacrements. Ne voulant pas aller trop vite, j'avais chargé mon catéchiste de préparer les voies, il n'eut aucun succès : « Père, me dit-il, il ne veut rien savoir ». Et pourtant ses instants étaient comptés ! Que faire ? Lui proposer les sacrements ? Il va me les refuser ! Sachant la dévotion que nos chrétiens ont pour les saints noms de Jésus et de Marie, je m'accroupis auprès de mon malade que la mort gagnait peu à peu, et lui murmurai : « Yésou ! Maria ! » Il ne répondit d'abord pas, mais ayant ouvert les yeux, il m'aperçut et se prit à répéter mes paroles. Cinq ou six fois, le doux nom de Marie passa sur ses lèvres exsangues. « Veux-tu te confesser, maintenant ? » « Oui », fit-il de la tête. Pauvre confession les paroles n'arrivaient pas à sortir de sa bouche raidie par la mort menaçante. J'eus à peine le temps de lui donner les derniers sacrements et l'âme du vieux lutteur, vaincue par Marie, s'en alla dans sa première défaite qui se changera, je le pense, en triomphe éternel.

    Joseph VILLEBONNET,
    Missionnaire de Hanoi (Tonkin).

    1940/36-39
    36-39
    Vietnam
    1940
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